L’âme du photographe: réédition d’un classique

© Editions Eyrolles

David duChemin est un photographe canadien spécialisé dans l’humanitaire. Les Editions Eyrolles, qui avaient publié l’an passé L’âme d’une image, ont la bonne idée de faire paraître, pour le 10è anniversaire de l’ouvrage original, un livre antérieur, L’âme du photographe (*). L’homme de Vancouver y exposait déjà une pensée féconde sur l’esprit de sa pratique photographique.

Comme L’âme d’une image, ce livre-ci traite de la vision du photographe, thème cher à David duChemin qui n’écrit pas ou pas beaucoup sur le comment mais surtout sur le pourquoi. En sachant bien entendu que la meilleure vision ne sert à rien sans les moyens de l’exprimer, son propos, résumé dans la préface de l’ouvrage, est sans équivoque: « L’équipement c’est bien, la vision c’est mieux ». Sa vision à lui, grand voyageur au nom prédestiné, est délibérément mondiale: il aime les lieux, les gens et les cultures « qui n’ont pas été absorbées par l’affrayante homogénéité de l’Occident ». Ce photographe qui emprunte parfois les accents d’un philosophe ou d’un moraliste considère la vision comme un voyage, non comme un but en soi, puisque notre vision évolue naturellement au gré de nos expériences et de nos influences.

Le deuxième leitmotiv du professeur duChemin, tel qu’il s’emploie à le transmettre dans ses formations et ses livres, est d’insuffler de l’émotion dans ses/nos photos. D’où le besoin pour le photographe de bien comprendre les chemins qu’empruntent les émotions — le sourire passe par les yeux plutôt que par la bouche. « Dans un monde qui crée et partage des milliards d’images tous les jours », écrit duChemin, « ce sont celles qui comportent une part de sensibilité et qui provoquent nos émotions qui auront un impact. » On ne demande qu’à le croire. Il suggère que photographier les gens et les lieux fait appel à un mode de pensée similaire: il ne s’agit pas de faire (on dit bien faire et non prendre) une photo de quelqu’un ou d’un lieu mais bien à propos de ou au sujet de. Autrement dit, l’image ne sera pas le fait d’un prédateur mais d’un interprète.

Photographier les lieux comme les personnes, c’est un effort pour révéler à l’extérieur ce qui se trouve à l’intérieur – David duChemin

Notre auteur, on le comprend, aime les mots et ne cesse à travers son site et son blog de partager sa sagesse et sa réflexion sur son art. Il admet abuser du mot vision. Ne croyez pas cependant que ce livre, illustré d’images fortes en couleurs comme en monochrome et ramenées des voyages du photographe, est fait seulement d’éloquence et de sagesse. David duChemin propose aussi des exercices créatifs, traite concrètement de la narration photographique et des moyens de diriger l’oeil du spectateur de nos images. Il partage ses techniques d’approche pour le portrait et les rencontres dans les autres cultures. Il nous dit toute l’importance du respect, la nécessité de s’informer avant immersion pour avoir conscience des tabous et du comportement attendu. Ce photographe intéressé par les expressions de la foi prend le temps de savoir avant d’aller voir ailleurs. La connaissance et le véritable contact humain, qui n’implique pas forcément le partage de la langue, nourrit l’empathie et fait la beauté de ses images.

Cet ouvrage, dont le titre original est Within the frame, se fonde aussi sur l’idée que le cadre est l’élément déterminant à la prise de vue (que voulons-nous y inclure, que faut-il rejeter?). Si vous entendez réfléchir au sens de votre pratique photographique et souhaitez exprimer par elle autre chose que « je suis là » ou « j’étais là », ce livre vous vous parlera et vous aidera à nourrir votre propre vision pour l’inscrire A l’intérieur du cadre.

(*) L’âme du photographe, Edition 10è anniversaire. David duChemin. Editions Eyrolles. 304 pages, 26€. Ce livre est une édition entièrement retraduite et ramaquetée de l’ouvrage paru en France en 2009 aux éditions Pearson.

Dublin trilogie: le traitement de choc d’Eamonn Doyle

© Editions Textuel

Révélé en 2017 à Arles à l’occasion de sa première exposition en France, Eamonn Doyle (né à Dublin il y a 50 ans) est l’auteur d’un travail captivant. Ce diplômé en photographie s’orienta d’abord vers la production de musique électronique avant de revenir à 45 ans à l’image fixe, fasciné par le spectacle de sa ville natale. Une première monographie en version française, Dublin Trilogie, est publiée cet automne chez Textuel. Elle rassemble, accompagnées d’images inédites, trois séries marquantes de Doyle — « i », « ON » et « End » — qui furent d’abord publiées sous forme de livres auto-édités et aujourd’hui épuisés.

© Eamonn Doyle, i (série), n° 28, 2013. Editions textuel

En se lançant dans la production de livres de photographie comme il l’avait fait pour la musique (« En gros, foncer, produire le truc et en faire un objet dont on espère qu’il se vende »), Doyle fit parvenir un exemplaire de son premier opus à Martin Parr, qui le qualifia de « meilleur livre de photographie de rue (qu’il ait) vu depuis dix ans ». Les images de cette série, prises dans un rayon de quelques centaines de mètres autour de chez lui dans un quartier du nord de la capitale irlandaise, montrent des Gens de Dublin, souvent seuls et âgés, marchant dans la rue. Les personnages sont saisis de dos ou/et en plongée, en couleur et en cadre serré, voire très serré. Bon nombre d’entre eux marchent solitairement, le dos voûté, une casquette ou un fichu sur la tête.

Dans « ON », série monochrome précédée d’un court texte énumérant des fragments de discours amoureux, le cadre tend à s’élargir. Doyle fait preuve d’un sens du rythme qui doit sans doute beaucoup à sa longue pratique de la musique. Les points de vue sont audacieux, pour beaucoup en contre-plongée cette fois. Les contrastes sont forts et les tirages sont durs. Les visages des passants paraissent figés dans l’inquiétude ou un enfermement psychologique dans lequel la joie de vivre ne trouve aucune place. Certains marcheurs, surtout les hommes, avancent d’un pas décidé. Un homme pose sa main sur l’épaule d’un enfant mais aucun lien ni aucune communication ne se devine sur les autres images.

© Eamonn Doyle, ON (série), n° 50, 2014. Editions textuel

La couleur revient dans « End » pour une série à l’esthétique très contemporaine : Doyle fige le mouvement, ose les très gros plans sur le décor de la ville ou les vêtements, laisse éclater les couleurs et les formes. Il joue sur les oppositions, les volumes et les lignes. L’approche photographique est délibérément physique et procure l’impression d’une ville dans laquelle les passants se meuvent à leur rythme, précipité ou ralenti par l’âge, souvent sans réelle connivence entre eux ou avec leur environnement. « Tous les sujets sont photographiés à bout portant, mais de façon respectueuse, sinon révérencieuse », souligne Doyle. « Mes images ne montrent que des fragments de récits possibles, sachant que, selon moi, chaque vie possède une profondeur tragique ».

© Eamonn Doyle. End (série), Twins, 2014. Editions textuel

Ainsi rassemblées ces séries dressent le portrait d’une ville d’Europe en transformation, dégageant une atmosphère lourde et nerveuse, sans ouverture aucune vers des espaces verts qui la feraient respirer. On songe parfois, devant la vitalité brute de cette immersion dans la rue et ces perspectives très courtes, au travail d’un William Klein photographiant New York mais qui aurait durci son propos et son style. Nous sommes proches par instants d’un sentiment d’oppression et loin d’une observation détachée. Même si Doyle se décrit comme un être personnellement timide, l’interférence est une marque de son travail au plus près du sujet. Le parti-pris de ce style radical ne convient sans doute pas à toutes les sensibilités mais son impact est réellement impressionnant.

Dublin Trilogie. Eamonn Doyle. Textes de Kevin Barry, Editions Textuel, 272 pages, 49€. A paraître le 23 octobre

L’appel au départ d’Harry Gruyaert, coloriste d’exception

© Harry Gruyaert/Magnum Photos. Editions Textuel 2019

Membre de Magnum depuis 40 ans, le grand coloriste Harry Gruyaert a trouvé dans de nombreux pays la matière de son œuvre. Son approche de la photo n’a pourtant rien de celle d’un journaliste ou d’un documentariste. Marqué par le cinéma et notamment celui de Michelangelo Antonioni, Gruyaert (né en 1941) décrit ses images comme « un mélange entre les gens, l’architecture, les paysages et la lumière ». L’Anversois bénéficie aujourd’hui d’une large reconnaissance, étayée depuis quelques années par une série d’ouvrages thématiques et une monographie.

Les éditions Textuel publieront en ce début d’octobre sous le titre Last Call un autre livre du photographe belge, construit sur l’idée que les aéroports offrent en concentré tout ce qui fait la marque et l’identité visuelle de Gruyaert. Dans la courte préface de l’ouvrage, celui-ci nous avoue simplement sa fascination pour la « théâtralité exceptionnelle » qu’offrent ces lieux d’attente avec leurs individus de passage: « Les éléments d’architecture, le mobilier, les couleurs composent un décor où évolue, comme sur une scène, une cohorte de figurants. C’est un spectacle que je ne cherche pas à comprendre mais dont la dimension visuelle m’attire ».

Aéroport de Las Vegas, Nevada, Etats-Unis, 1982 © Harry Gruyaert/Magnum Photos. Editions Textuel

Saisies de 1982 à 2018, les images souvent reproduites ici sur double page sont effectivement typiques de Gruyaert : un jeu éclatant des couleurs, une transparence et une multiplicité des plans de lecture, des personnages en suspens ou en ombres chinoises. La poésie surgit dans un cadre on ne peut plus fonctionnel et le mystère s’insère étrangement au milieu des lignes, des formes et des signes. La manière de Gruyaert est immédiatement reconnaissable pour qui est déjà familier de son style photographique. Les autres seront conquis ou intrigués par ces images, à contempler sur papier ou ailleurs… comme dans un aéroport, par exemple.

Aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, Paris, France, 2013.
© Harry Gruyaert/Magnum Photos. Editions Textuel

Avis aux voyageurs en effet : un choix de photos très grand format tirées de Last Call fera l’objet d’une exposition aux aéroports de Roissy et d’Orly du 15 octobre au 15 novembre 2019.

Last Call. Harry Gruyaert. Editions Textuel. 96 pages, 39 €. A paraître le 2 octobre 2019.

En pause avec les séances de pose de Stéphane Lavoué

En pause vacances jouons un peu avec les mots en découvrant ou redécouvrant sur ARTE l’excellente série documentaire « Pause photographie ». Le photographe portraitiste Stéphane Lavoué, qui officia notamment longtemps pour Libération, livre dans la Saison 1 de cette série le récit subtil et minutieux de ses séances de pose avec des figures de la politique, des arts ou du sport : une immersion, à ne pas manquer, au cœur de l’acte photographique.

© Stéphane Lavoué, pour LeMonde

On ne trouvera pas dans ces onze courtes séquences de questionnements sur l’art ou la pratique du photographe: Stéphane Lavoué raconte juste sobrement, minute par minute, ses rencontres, souvent brèves ou très brèves, avec un modèle dont il s’attache à fendre l’armure pour le saisir dans toute sa vérité.

Il nous dit son attente interminable de Vladimir Poutine, suivie de 11 déclenchements en 16 secondes pour décrocher « la » photo du maître du Kremlin au regard déterminé et glacial. Il s’agace, mais ne peut le laisser paraître, des contraintes imposées pour protéger leur Président de la République par des officiels iraniens. Ces derniers seront pourtant pris au dépourvu par une banale rupture de courant qui donnera l’étincelle et la photo-surprise d’Hassan Rohani.

Un Bill Gates peu avenant perce littéralement le portraitiste de son regard agaçant sur un sourire de cire. Le photographe a plus de succès dans sa ruse avec le nageur Florent Manaudou, « albatros à tête d’enfant ». On ne lui octroie que quelques minutes dans un palace avec un Zinédine Zidane couvé par des attachées de RP uniquement préoccupées de voir l’illustre modèle échanger son maillot – cette fois avant le match – contre un polo affichant le logo de Danone.

La saisir laisse voir un trombinoscope réalisé sur commande pour la Comédie-Française avec des modèles qui entrent dans le studio en professionnels mais qui, eux, jouent le jeu et dévoilent leur humanité. Le peintre Pierre Soulages, maître du noir chez qui tout est blanc, baisse lui aussi la garde. Il s’avère moins méfiant que Nicolas Sarkozy, cette « bête politique » qui soupçonne une utilisation malveillante par LeMonde de son portrait pour la Présidentielle de 2012: une séance tendue avec « un fauve qui ne tient pas en place », selon le photographe, finalement gratifié de deux minutes sept secondes sur « le ring » pour remplir son contrat.  

La narration pure et simple de Lavoué ne laisse place à aucune illusion: le portraitiste, souvent convié à jouer les utilités pour produire une image qui accompagnera l’interview avec un organe de presse, encaisse et subit beaucoup pour devenir un court instant le maître de son ouvrage photographique. On songe à « La dernière photo », le livre de Frank Courtès qui officia lui aussi pour Libération: un auto-portrait sensible d’un auteur ayant vécu pendant un quart de siècle une passion pour la photographie qui se mua finalement en haine devant les turpitudes du métier et l’insupportable arrogance des modèles.

Stéphane Lavoué, lui, rapporte plus sereinement ses retrouvailles vingt ans après pour un portrait-rencontre avec le grand Sebastiao Salgado qui fit naître sa vocation de photographe. Lauréat du prix Niépce 2018, Lavoué a trouvé il y a quelque temps en Bretagne l’amorce d’un changement de vie et poursuit heureusement un travail personnel. La série d’ARTE se boucle joliment avec ses portraits de gens rencontrés chez lui, à Penmarc’h, en pays bigouden. Ces portraits-là sont faits non plus malgré mais avec des hommes et des femmes sans fard. Des images vraies, chargées de force et de dignité. Fascinant.

Regarder la Saison 1 avec Stépane Lavoué sur ARTE: https://www.arte.tv/fr/videos/RC-015514/pause-photographique/.

La Saison 2, avec Olivier Roller est à découvrir ici

Le site de Stéphane Lavoué : www.stephanelavoue.fr

André Kertész l’équilibriste: le journal intime d’un innovateur

André Kertész . Peintre d’ombre, Paris, 1926 © ministère de la Culture /Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

André Kertész (photographe hongrois naturalisé américain, 1894-1985) est l’auteur d’une œuvre multiple et à mains égards novatrice. Réalisée par le Jeu de Paume à partir des archives que Kertész légua à La France, une exposition-rétrospective, visible tout l’été au Château de Tours (*), tourne autour de se base sur quelques livres essentiels publiés du vivant de Kertész, l’un des grands noms de la photographie du XXè siècle. Avec une centaine de tirages argentiques, de maquettes de livres originales et des films qui nous révèlent la personnalité de l’artiste, elle compose le récit d’une carrière prolixe étalée sur sept décennies.

L’oeuvre de Kertész suit les aléas de sa vie et de son parcours géographique, sources de son inspiration. Les premières photographies datent de son engagement dans l’armée austro-hongroise pendant la Grande Guerre. Elles se distinguent de l’imagerie de l’époque: le jeune homme a le sens de la composition et saisit avec sensibilité les à-cotés de la campagne militaire à laquelle il participe, ses camarades-soldats au repos, des paysans qu’il rencontre.

André Kertész. Nageur sous l’eau, Esztergom, Hongrie, 1917 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész
André Kertész, Ombres, 1933 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

Au milieu des années ’20, Kertész débarque à Paris comme nombre de ses compatriotes, achète son premier Leica et fréquente l’avant-garde artistique. Il photographie la rue, les jardins de la capitale et même les gamins de Paris, bien avant Doisneau ou les tenants de la photographie humaniste. Il travaille en photo-reporter pour Vu, poursuivant dans le même temps des recherches sur les lignes et la forme: s’inscriront ainsi dans l’histoire de la photographie « La fourchette » en 1929 et, quelques années plus tard, la série des « Distorsions » montrant des corps nus dans un miroir déformant. La fréquentation des milieux culturels et des ateliers d’artistes est aussi l’occasion de faire des portraits (Colette, Eisenstein, Mondrian).

A New York, où il s’installe en 1936 avec son épouse Elisabeth, le photographe trouve sans peine à s’employer mais le travail de commande pour Keystone et divers magazines est bientôt source de frustrations devant le puritanisme de l’époque ou les contraintes de la Deuxième Guerre mondiale. Le nazisme et l’antisémitisme empêchent tout retour en Europe et Kertész se sent souvent incompris. Une longue collaboration, de nature alimentaire, au magazine House & Garden ainsi que le sens des affaires d’Elisabeth permettent au couple de traverser des années difficiles et au photographe d’oeuvrer par ailleurs dans une veine plus personnelle. En plongée ou en contre-plongée, il tourne son objectif vers le paysage urbain, les perspectives de l’architecture new-yorkaise, les tracés ferroviaires. La poésie resurgit quand un nuage s’inscrit curieusement sur le ciel derrière un building mais l’esthétique tranche nettement sur celle que pratiquait Kertész à Paris pendant l’entre-deux-guerres. Dans un décor où la verticalité s’impose, les hommes ne sont plus ici que des marqueurs d’échelle ou les témoins d’une solitude urbaine. A partir de la fin des années’40 et pendant de longues années, Kertész fait de sa deuxième ville d’adoption son thème de prédilection. Il rassemblera plus tard dans « Of New York… » (1976) ses images de la Grosse Pomme sans s’embarasser de la chronologie ni des lieux.

André Kertész. Jour pluvieux, Tokyo, 14 septembre 1968 © ministère de la
Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

En 1962, Kertész renonce au travail sur commande pour donner toute sa place au plaisir de la photographie. Il accède alors à une forme de reconnaissance internationale à travers des expositions à la Biennale de photographie de Venise ainsi qu’à Paris – sa ville de coeur, qu’il retrouve après 30 ans. Le MOMA de New York, les galeries et les éditeurs soudain sollicitent l’artiste, enfin valorisé pour son talent. Kertész peut désormais voyager plus librement: il découvre le Japon et retrouve en Hongrie les lieux de ses jeunes années et de ses premiers clichés.

Le livre « On Reading » en hommage à la lecture, est publié en 1971, bientôt suivi par « Sixty Years of Photography« , qui reprend l’essentiel de la carrière de Kertesz. Si l’estime et le succès sont au rendez-vous, son énergie et son appétit pour la pratique de la photographie déclinent en même temps que la santé du couple.

Le travail de Kertész sur la couleur, utilisée à des fins commerciales depuis les années 1940 et pour photographier New York, prend pourtant tout son sens quand, à partir de 1979, un programme de Polaroid lui fournit un appareil SX-70, un modèle qui deviendra mythique, et le pousse vers de nouvelles expérimentations en petits formats. C’est ainsi que Kertész se sort de la dépression causée par le décès en 1977 de sa chère Elisabeth. Il reprend une pratique quotidienne de la photographie et renaît à la créativité en modelant les formes et la lumière. Il se passionne à nouveau pour ses trouvailles comme l’amateur qu’il n’a jamais cessé d’être au fond de lui. Il revisite son oeuvre, ses thèmes, ses idées sur son art.

André Kertész
Sans titre, série From My Window, reproduction d’après un Polaroid, 1979-1981 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture
et du patrimoine / Donation André Kertész

En 1981, Kertész assemble une collection de ses polaroïds dans From My Window (publié en français sous le titre À ma fenêtre). Il y joue avec les reflets et la transparence, compose d’étonnantes natures mortes avec des objets et des surfaces de verre et va jusqu’à réinterpréter d’anciennes photographies comme celle de son mariage. Il trouve dans cette série une forme de renaissance et de consolation en rendant hommage au souvenir d’Elisabeth. Kertész continue de photographier jusqu’à ses derniers jours dans et depuis son appartement proche de Washington Square et meurt quelques années plus tard à New York.

« Je me considère toujours comme un amateur aujourd’hui, et j’espère que je le resterai jusqu’à la fin de ma vie. Car je suis éternellement un débutant qui découvre le monde encore et encore. » — André Kertész

Autodidacte, marqué par ses origines mais trouvant d’autres formes d’expression au fil de sa vie, privilégiant le ressenti sur la technique tout en restant créateur, Kertész considérait son travail photographique comme un « journal intime visuel ». Selon ses propres termes, « c’est un outil, pour donner une expression à ma vie, pour décrire ma vie, tout comme des poètes ou des écrivains décrivent les expériences qu’ils ont vécues. C’était une façon de projeter les choses que j’avais trouvées. »

André Kertész. La Martinique, 1er janvier 1972 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

L’exposition de Tours permet de réaliser à quel point l’approche de Kertész fut celle d’un pionnier lors de plusieurs phases de son évolution. De nombreuses photographies surprennent par leur audace autant que par leur datation tant elles évoquent en nous des images qui leur sont postérieures. De l’approche classique mais déjà personnelle des débuts jusqu’àux visions poétiques et intimes des dernières années en passant par son rôle important dans l’affirmation du photo-journalisme, cette oeuvre protéiforme ne cesse d’étonner. « Kertész l’équilibriste » nous fait pénétrer l’univers d’un artiste singulier et indépendant, dont l’influence fut marquante, un acteur majeur de l’histoire de la photographie.

(*) André Kertész, l’équilibriste, 1912-1982. Au Château de Tours, du 26/0 au 27/10, 2019. Exposition coproduite par le Jeu de Paume et la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, en collaboration avec la Ville de Tours. Renseignements : 02 47 21 61 95 / http://www.tours.fr

La Bretagne disparue de Claude Le Gall

© Editions Ouest-France

Pratiquant la photographie depuis la fin des années 1960, Claude Le Gall a toute sa vie parcouru la Bretagne qui l’a vu naître. Il vient de publier aux Editions Ouest-France un ouvrage reprenant des images, essentiellement en monochrome, réalisées en argentique dans les trente dernières années du siècle passé. Son livre (*) dresse le portrait d’une Bretagne alors en sursis et aujourd’hui disparue, celle des dernières femmes en coiffe, du ramassage du goémon, des marchés aux bestiaux.

Auguste et son renard. Plouescat, c. 1980 Auguste and his fox. Plouescat, c. 1980 © Claude Le Gall

Sur la côte du Finistère, Le Gall photographie les goémoniers de la baie de Kernic, les charrettes tirées par des chevaux entrant dans la mer, le déchargement des algues et le travail à la fourche. Les hommes portent la casquette et le poids des ans. L’un deux sourit à l’objectif, un renard dans les bras. D’autres s’appuyent un instant sur leur outil, accusant la fatigue, ou bien guident un cheval ou leur barque comme l’ont fait leurs pères mais ne le feront plus leurs enfants.

Les visages restent burinés quand on passe de la côte léonarde aux terres rurales de la région de Carhaix, où Le Gall fut longtemps professeur d’anglais tout en pratiquant la photographie. La deuxième partie de l’ouvrage montre le quotidien des gens du Centre-Bretagne, cet autre pays situé entre Monts d’Arrhée et Montagnes noires, où le ciel est bas et l’atmosphère chargée d’humidité. Le photographe s’intéresse aux traditions religieuses, aux animaux domestiques ou de labeur, aux habitants confrontés à la rigueur de l’hiver. Nous pourrions être en Irlande s’il n’y avait cette vieille Citroën Traction Avant garée devant le café du village.

Des bords de mer aux villages de l’intérieur, le photographe se penche avant tout sur l’humain, saisissant un mode de vie qui lui est familier depuis son enfance et qui vit ses dernières années. Ses images, comme celles de Michel Thersiquel qu’elles évoquent souvent, sont empreintes d’empathie. Le noir et blanc, comme le souligne Christian Caujolle dans sa préface, « s’impose comme tout à fait indatable ». La couleur s’introduit pourtant mais discrètement vers la fin de l’ouvrage: Le Gall a utilisé les scans de ses films inversibles pour quelques pages qui ne rompent pas la tonalité nostalgique de l’ensemble.

Aujourd’hui « les temps ont changé », constate Le Gall dont le travail fut notamment distribué par l’agence Vu et figure dans les collections du Musée de Bretagne, à Rennes. « On se contente désormais de ramasser le goémon d’épave au tracteur après des tempêtes d’équinoxe. Les bourgades côtières sont en effet devenues essentiellement des lieux de villégiature. On y organise parfois une fête des goémoniers mais cela demeure un événement ponctuel ».

Restent les photographies et leur témoignage d’un monde d’avant la vitesse, ces scènes que Le Gall a retrouvé depuis sur d’autres terres comme la Galice, où il a, toujours selon Christian Caujolle, « pu continuer à être photographe, » poursuivant son travail dans le même esprit, « en noir et blanc, et parfois en couleurs, face à une forme d’éternité ».

Claude Le Gall. Bretagne de terre, de mer, de lumière. Editions Ouest-France. 30€

Visiter le site de Claude Le Gall: www.clgp.pro 

L’oeil et la plume d’Anny: une filiation photographique

Lucien Legras. Photographe inconnu. 1993 © Editions du Seuil

Paru en 1992, Le Voile noir (*), ce récit autobiographique parsemé de magnifiques photographies de son père, avait bouleversé ses lecteurs par son émotion contenue et sa profonde dignité. La comédienne Anny Duperey y relatait la perte de ses parents dans un tragique accident domestique alors qu’elle n’avait que 9 ans.

La parution plus confidentielle de Lucien Legras, photographe inconnu — à se procurer chez les bouquinistes — avait permis de prendre encore mieux la mesure du talent de son père. Homme soigneux, Lucien Legras, décédé à l’âge de 32 ans, avait minutieusement consigné et protégé ses négatifs. Trente-cinq ans après le drame, ses deux filles purent ainsi exhumer ses images d’un « tiroir-sarcophage », déchirer le voile d’une mémoire occultée qui s’était posé sur la courte vie passée avec leurs parents, et faire connaître Lucien Legras à travers son travail.

Bien avant de découvrir les photographies de son père et de publier ces deux livres, la jeune comédienne Anny Duperey fit un jour à Paris une séance de pose en extérieur avec un passionné de photo. Celui-ci, par jeu, lui proposa d’inverser les rôles. Ce fut pour Anny Duperey le début d’une attirance pour la magie de la photographie. Suivirent l’achat compulsif d’un Leicaflex, l’installation d’un laboratoire dans la salle de bains de son modeste logement parisien, une pratique régulière de la photographie argentique, poursuivie comme un hobby à côté du cinéma, du théâtre et des rencontres.

Pendant longtemps pourtant, Anny Duperey n’eut pas vraiment conscience de suivre les traces de son père. Une odeur d’hyposulfite agit bien une fois comme une madeleine de Proust mais le souvenir du visage ou des mains de son père ne revenait pas pour autant. La fille dut néanmoins retrouver son père en songeant qu’il a forcément traversé les mêmes étapes qu’elle, de l’oeil porté au viseur jusqu’au tirage en passant par le développement de la pellicule, ressentant les mêmes émotions, enchanté par les mêmes découvertes, apprenant la même patience au fil des heures passées dans un laboratoire de fortune.

© Editions du Seuil

Les photos d’Anny, autre livre-récit récemment paru aux Editions du Seuil (*), présente les photos personnelles de la comédienne-écrivaine-photographe. Il vaut tout autant par les textes d’Anny Duperey: la dame raconte joliment et avec humour la naissance et les aléas de sa passion pour la photographie en des temps qui contenaient leur part de mystère et qui précédèrent la banalisation du numérique.

Elle trouve les mots justes pour accompagner chaque photo qu’elle choisit de partager. Elle évoque son premier modèle, sa soeur cadette murée dans son triste désarroi, puis livre quelques jolis portraits d’acteurs et actrices, camarades de plateau et de vie saisis dans leur fragilité ou la vérité de leur personnalité: Marie Dubois belle sans affectation, Francis Perrin tout au naturel, Isabelle Adjani plongée à dix-huit ans dans son monde intérieur, Jean-Pierre Léaud en rêveur inspiré, Laurent Terzieff dans la beauté de sa jeunesse, Serge Lama en Napoléon. D’autres proches inspirent la photographe, dont Bernard Giraudeau bien sûr, père de ses enfants.

Le regard se tourne ensuite vers un quartier de Paris, le Sud-Montparnasse, vidé de ses vieux habitants dans les années 1970 pour être livré aux promoteurs. Anny Duperey, qui passa sa première enfance dans un quartier vétuste et délabré de Rouen, réalise pourquoi ces lieux l’interpellent particulièrement. En dehors du travail de la comédienne, l’objectif se tourne aussi volontiers vers des paysages et des natures mortes, souvent mélancoliques et un peu austères, vers des pierres et d’autres éléments naturels figés sur la pellicule pour leur simple beauté intrinsèque. Des clichés qui renvoient définitivement aux images du père. Parenté du regard, des thèmes, de l’approche photographique.

On retrouve dans cette nouvelle facette d’Anny Duperey l’élégance et la délicatesse qui la caractérisent. Ses images, qui continuent d’être montrées dans des expositions à travers la France, révèlent un vrai plaisir de photographier. Mais ce qui touche ici vraiment c’est le témoignage d’une transmission, d’une passion commune finalement partagée entre père et fille, comme une victoire sur la mort, le chagrin et le temps.

(*) Le Voile noir. Anny Duperey. Seuil. 1992

(**) Les photos d’Anny. Anny Duperey. Seuil. 2018

De l’intention en photographie: Ansel Adams avait tout dit

Voir chaque jour, en ces temps de vacances, des gens de tous les âges prendre avec leurs téléphones des multitudes de photos sans autre but que de les partager instantanément – et encore? – sur les réseaux dits « sociaux ». Lire dans le même temps une formidable biographie, émouvante et minutieusement documentée, d’Ansel Adams (*), à qui la photographie doit tellement. Quel rapport? Il ne s’agit bien évidemment pas de la même conception de la photographie. Mais penchons-nous un instant sur ce concept, que le grand photographe américain, artiste et pédagogue, tenait pour essentiel: celui de l’intention du photographe.

« La » biographie de référence d’Ansel Adams
© Bloomsbury. First U.S. edition 2014

Ansel Adams (1902-1984), pionnier d’une photographie artistique «  pure » ne prenait aucun cliché qui ne suscitait pas chez lui une émotion devant ce qu’il avait sous les yeux ni une réflexion sur ce qu’il souhaitait transmettre avec son appareil. Agé d’une bonne vingtaine d’années, Adams avait déjà posé les bases de sa pratique artistique et de sa conception de la photographie : exprimer les sensations que la nature lui procure. Regarder aujourd’hui ses images (**) suscite toujours l’étonnement et l’admiration devant leur netteté, la richesse et l’intensité des dégradés en noir et blanc, la maîtrise de la luminosité au service de l’intention du photographe.

Figure visionnaire de la photographie de paysage, défenseur de l’environnement et des parcs nationaux américains, Ansel Adams fut honoré comme tel par les administrations américaines successives (c’était au siècle passé, notez bien) pour « son engagement pour la protection des espaces sauvages et touristiques du pays. » Il a légué aux photographes, outre le fameux « zone system », des images immortelles révélatrices de la beauté de sa chère Californie. Mais ses chefs d’œuvre (Moonrise, Hernandez, New Mexico; Monolith, the Face Half Dome; Tetons and Snake River,…) ne rendent pas compte de la réalité telle qu’il la perçoit à travers son objectif : ce sont des interprétations de ce qu’il voit et des émotions qu’il ressent.

C’est tout le sens de ce qu’Adams définit comme la « visualisation », qui sera la pierre angulaire de son approche de la photographie: le terme évoque, selon la définition fournie par Adams dans ses écrits dès 1934 et traduite ici librement de l’anglais, l’ensemble du processus émotionnel et mental à l’œuvre dans la création d’une photographie. Il inclut la capacité d’anticiper l’image définitive avant de procéder à l’exposition du film de sorte que les moyens utilisés, et notamment les filtres, permettront de parvenir au résultat souhaité. Dans cette optique (si l’on ose dire), le négatif se doit de contenir l’information nécessaire pour que l’épreuve finale soit en mesure de communiquer l’émotion ressentie. Ce qui n’empêchera pas Adams de revisiter encore et toujours ses images et de perfectionner leurs tirages, pendant des décennies.

L’essentiel d’Ansel Adams © Little, Brown & Company. 2008

Ansel Adams ne se contenta d’être un randonneur et un montagnard courageux qui transportait un matériel lourd et encombrant pour immortaliser telle qu’il la ressentait la beauté de ses sites favoris. Il oeuvra tant et plus pour préserver ceux-ci mais sa motivation première était d’ordre esthétique, ce qui lui valut quelques différends dans son amitié avec Dorothea Lange. Selon Adams, l’artiste est au service de la beauté et tant mieux si la photographie permet en plus de rendre service aux hommes, ces êtres humains si peu présents dans ses images. Adams témoigne de la vie à travers la beauté de la nature et c’est en cela que l’artiste et le défenseur de l’environnement se rejoignent. Son œuvre ne doit pas cesser de nous surprendre ni d’être étudiée (**) mais il n’est pas besoin de s’inspirer de son style pour retenir de lui ce qui peut nous aider à produire une photographie inspirante et inspirée.

Nous avons aujourd’hui à notre disposition les meilleurs appareils de l’histoire de la photographie et la possibilité d’utiliser tous les moyens techniques qui ont suscité ou accompagné son évolution, des anciens procédés tels le collodion aux derniers perfectionnements qui remettent en cause la définition même de la photographie, puisque la lumière n’est plus nécessaire. Mais le matériel, aussi perfectionné soit-il – tel nouveau téléphone portable ou tel nouvel hybride grand format – ne fera pas de nous un photographe plus inspiré.

« La musique est peut-être le plus expressif de tous les arts. Je crois cependant, en tant que photographe, que la photographie créative, quand elle est pratiquée selon ses qualités intrinsèques, peut aussi révéler des horizons de signification insoupçonnés »

Ansel Adams, in Ansel Adams photographer, 1958, un documentaire de Beaumont Newhall

Ce qui importe vraiment est ce que nous avons à dire, ce que nous voulons conserver, partager et communiquer en prenant telle photographie. C’est en cela qu’Ansel Adams nous met devant notre responsabilité de photographe: comment y parvenir au plus près possible, et dès la prise de vue? Poussez le bouton sans réfléchir, nous faisons le reste? Franchement non, merci.

Monolith, The Face of Half Dome
© The Ansel Adams Gallery

Note personnelle: Et merci à vous, Mister Adams, que cette biographie m’a permis de mieux connaître. J’ai toujours gardé, pendant des dizaines d’années dans mon bureau, la reproduction dans un vieil encadrement de votre Monolith. Il est permis et même utile, sans doute, d’avoir des héros; cela vaut aussi pour la photographie.

(*) Ansel Adams. A biography. Mary Street Alinder. Revised and updated edition. 2014. Non traduite en français

(**) Ansel Adams. 400 photographs. Editions Little, Brown & Company, 2008

Sur les territoires de l’enfance: les voies parallèles de deux femmes photographes

C’est l’histoire d’une belle rencontre, celle de deux femmes photographes, autour des lieux de leur enfance. L’une, Brigitte Bauer, originaire de Bavière, a quitté il y a trente ans les territoires de sa jeunesse pour venir vivre en France. L’autre, Emmanuele Blanc, est née et bien implantée en Haute-Savoie, même si la couleur de sa peau évoque aussi d’autres racines dans un pays d’Afrique sahélienne, qu’elle entreprit finalement de découvrir pour les transmettre à ses enfants.

Ces deux femmes-là donc se sont trouvées et retrouvées autour d’un projet commun, grâce à la photographie. Elles ont conjugué les images de leurs parcours et de leurs retours respectifs vers leurs premières années, frappées de constater à quel point leurs photographies se répondaient et se faisaient écho. Une exposition de la Galerie LeLieu (*) les réunit cet été à Lorient, en Bretagne, où elles nous ont livré quelques clés pour entrer dans leurs séries d’images.

© Brigitte Bauer, n° 11 (1987 – 2017) © Emmanuelle Blanc, Origines n°6

Avec son regard et sa formation d’architecte, Emmanuelle Blanc a notamment recensé et enregistré dans le cadre d’une mission photographique des paysages de montagne qui parlent à sa sensibilité et où elle se sent chez elle. Sachant que de tels sites naturels, pratiquement vierges de toute trace humaine, sont devenus difficiles à trouver en France, elle s’est employée à rendre discrètes les marques de l’intervention de l’homme. Il faut être au près des images pour les repérer dans ces paysages au format carré qu’affectionne la photographe.

Brigitte Bauer, en face d’elle et en même temps à ses côtés, nous entraîne tout d’abord dans la banalité de son quotidien, dans ses promenades avec sa chienne Charo, porteuse d’une mini-caméra. Nous voici pratiquement à ras de terre, sur des sentiers le long du Rhône ou de ses canaux d’irrigation, quelque part aux alentours d’Arles. La photographe se laisse porter par les errements et les impulsions de l’animal inconscient de son rôle : la vidéo fournie par la caméra placée sur les flancs de Charo dicte le rythme de cette Dogwalk et sert en quelque sorte de making of pour les images au smartphone que Brigitte Bauer utilise à contre-emploi.

La même ou une autre Brigitte Bauer se multiplie ensuite sur des portraits de toutes sortes, pris à tous les moments de son parcours, fragments de vie(s) qui nous échappent. Brigitte dira seulement de cet assemblage qu’il fut conçu en hommage discret à Roni Horn, une artiste américaine dont l’œuvre interroge la nature changeante de l’art et de l’identité. Sa collègue Emmanuelle, elle, fige le temps qui a passé dans des maisons d’artistes, s’appuyant sur une vision toujours rigoureuse, attentive à la composition de l’image autant qu’à l’esprit des lieux.  

© Emmanuele Blanc. Terroir Cher et Loir

Ramenées d’un voyage à Séoul, des images de Brigitte dans lesquelles la succession des plans (fleurs, arbres, immeubles) brouille le regard inspirent à la photographe une autre série-hommage, en référence cette fois à un livre de Lee Frielander. Les tirages eux aussi sont superposés aux cimaises mais Brigitte nous invite à les soulever pour découvrir ce qu’ils cachent. En face, Emmanuelle a choisi un papier plus rare pour se pencher sur les vignes et les pratiques des vignerons avec des images issues d’un projet hybride, mêlant les arts plastiques et la science du vivant.

Si les séries peuvent paraître, au départ, quelque peu hétéroclites, le visiteur attentif et curieux de ces recherches en parallèle perçoit les similitudes et reconnaît les rapprochements. Ceux-ci se confirment dans la dernière salle, à tel point que les deux photographes ont choisi de ne pas signaler l’auteure des images, également distribuées comme l’a voulu le hasard. On ressort alors « des tiroirs d’enfance la collection de cailloux  » pour « évaluer leur éclat et, d’un coup sec mais précis, les frotter l’un contre l’autre. Une expérience qui, plutôt que d’installer chaque biographie dans son irréductible singularité, dessinera des mondes de l’enfance.  » (Bruno Dubreuil).

Les correspondances éclatent finalement et les deux mémoires se fondent dans un même ensemble grâce à une mise en place et un accrochage tout à fait convaincants. L’exposition requiert, certes, quelques codes, mais on s’attarde volontiers sur des objets et des décors en images (un grenier, une porte entre’ouverte, un début d’escalier) qui nous renvoient aussi à nos propres histoires. Petits miracles de la photographie.

Avec cette exposition, qui mêle le documentaire et l’intime pour une quête en duo des origines et de l’identité, la Galerie Le Lieu nous montre, fidèle à son propos et dans une belle réalisation, un autre aspect de la photographie contemporaine.

(*) Ce que nous sommes. Galerie Le Lieu, Hôtel Gabriel, Enclos du port, à Lorient (Morbihan). Du 28 juin au 29 septembre 2019. Entrée libre. Horaires sur http://www.galerielelieu.com

Le style du photographe: un discours de la méthode

©Editions Eyrolles

Le style c’est le ou la photographe, son identité visuelle, ce qui le ou la distingue de ses pairs. La marque d’une esthétique caractérise la photographie artistique. Pour vous guider dans la recherche de votre style, les Editions Eyrolles publient dans la collection Secrets de photographes un nouvel ouvrage de Denis Dubesset (*), un photographe professionnel soucieux de transmettre ce qu’il a acquis depuis dix ans.

Le livre insiste sur l’importance de l’intention dans la démarche du photographe. Il s’agit bien au départ de déterminer ce que nous avons envie de photographier. Documentariste, provocateur, humoriste, contemplatif : quel est le projet ? Viendront ensuite le ou les sujet(s), et puis tout le reste : la mise en scène, la composition, les partis pris, la lumière, l’editing et la phase de traitement.

Denis Dubesset s’attache d’abord à montrer l’évolution de son propre style. Sa propre esthétique le situe clairement dans une veine contemplative, ce qui n’est pas pour nous déplaire, mais c’est la méthode, le parcours à suivre, qui importent ici. Le pédagogue Dubesset pousse à expérimenter.

Pour aider son lecteur dans la recherche et l’affinement de son style, l’auteur lui suggère d’imiter quelques photographes connus, en payant d’exemple(s). Si l’une ou l’autre image typique des illustres modèles aurait utilement éclairé les moins avertis, la proposition de faire des images « à la manière de » s’appuie sur une brochette inspirante et variée (Saul Leiter, Michael Kenna, Raymond Depardon, Martin Parr, les Becher…). Le but est de vous inciter à vous définir ou à vous positionner par rapport aux maîtres mais sans vous figer dans l’imitation.

Le chapitre suivant passe alors à la pratique en guidant le photographe en quête de style dans une phase de tests appliqués à la photo de paysage, à l’urbex, aux perspectives, à la photo sous la pluie, etc. A l’intention de ceux qui restent peu à l’aise devant la technique, des annexes rappellent brièvement les fondamentaux de la prise de vue et livrent quelques pistes pour l’acquisition du matériel.   

Le fait d’imprimer une signature graphique résolument typique sur ses photographies n’est pas toujours essentiel, bien entendu — un travail de commande devra d’abord répondre à l’attente du client. Et le style, en photographie comme dans d’autres disciplines artistiques, ne saurait être définitivement figé. Comme toujours, les contraintes seront utiles à celui ou celle qui saura les dépasser, éviter la redite et l’enfermement.

Comment trouver son propre style? Pas de meilleure façon sans doute de répondre à la question qu’avec cette formule que l’auteur de l’ouvrage entendit tomber « comme un cadeau » de la bouche de Joël Meyerowitz. Interrogé lors d’une séance de dédicaces à Paris-Photo, Meyerowitz lâcha : « It’s all about your soul/Tout tourne autour de ton âme ». Autrement dit, « Chercher son identité graphique, c’est partir à la rencontre de soi-même », nous dit ce livre. Ce voyage-là vaudra toujours la peine.

(*) Les secrets du style en photographie. Denis Dubesset. Editions Eyrolles, broché, 108 pages, 23€