A la Fondation HCB : la grâce bienveillante de Martine Franck

Martine Franck photographiée par Henri Cartier-Bresson, Venise, Italie, 1972 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

L’exposition inaugurale des nouveaux locaux de la Fondation Henri Cartier-Bresson se devait de rendre hommage à Martine Franck. Née à Anvers en 1938 et décédée en 2012, Martine Franck vécut en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, voyagea en Asie, devint l’assistante de photographes puis photographe indépendante et collabora aux grands magazines américains. Elle épousa en 1970 « HCB », qui avait déjà à ce moment délaissé son fameux boîtier. Au début des années 2000, Martine Franck mit sur pied la Fondation conçue en famille dont elle devint Présidente et qui serait vouée à la diffusion de l’œuvre de son époux et de la sienne.

C’est dès 2011, du vivant de la photographe qui se savait malade et en collaboration avec elle, qu’Agnès Sire, commissaire et gardienne avisée du temple, envisagea le projet de cette exposition. Un beau livre très complet vient de paraître à cette occasion aux Editions Xavier Barral avec un entretien de l’artiste. Aux cimaises de la Fondation comme dans l’ouvrage, le charme opère largement et la grâce qui caractérise le travail de Martine Franck est au rendez-vous tout au long de cette rétrospective.

On se laisse guider dans la traversée de la vie de cette femme libre, dont l’attention se portait souvent sur la cause des femmes et la conquête de leurs droits et qui savait rendre la tendresse et l’empathie que lui inspirait la vieillesse. « Pour être photographe, » disait Martine Franck, «il faut un bon œil, le sens de la composition, de la compassion et un sens de l’engagement ». L’engagement de la femme photographe se traduisait dans le choix des thématiques et des sujets: manifestations, travaux des femmes, choix des modèles ami(e)s. Son regard empathique savait aussi se porter sur la vie dans toute sa simplicité comme dans cette belle image de sa consoeur Sarah Moon jouant à la corde à sauter avec une petite fille. On découvre des scènes de vie au Royaume-Uni, en Irlande aux confins de l’Europe, en Inde ou à New York, mais aussi des portraits d’artistes tels celui de l’écrivain Albert Cohen ou de Cartier-Bresson en train de dessiner son autoportrait.

Tulku Khentrul Lodro Rabsel, 12 ans, avec son tuteur Lhagyel, monastère Shechen, Bodnath, Népal, 1996
© Martine Franck / Magnum Photos

Martine Franck se fondit également dans la troupe du Théâtre du Soleil de son amie Arianne Mnouchkine qui avait partagé son voyage initiatique en Extrême-Orient. L’Asie occupe une place importante dans son itinéraire et cette rétrospective. On découvre de jolies photographies d’enfants moines tibétains mais aussi une émouvante série d’images datant des dernières années, avec des tirages un peu plus grands que la moyenne: belle évocation du bouddhisme dans lequel le couple HCB-Martine Franck s’inscrivait à sa manière.

Plage, village de Puri, Inde, 1980 © Martine Franck / Magnum Photos

Ne cherchant « pas vraiment à raconter des histoires, mais plutôt à suggérer des situations, des gens », Martine Franck n’opérait pas comme son (futur) époux, lequel disait d’elle qu’elle n’était « pas faite pour le trottoir ». Pas d’ « instants décisifs » dans ses images (sauf ici, en Inde) mais beaucoup de bienveillance, de confiance et d’ouverture dans le rapport au sujet.

Concernée et se sentant impliquée, Martine Franck avait «l’envie de comprendre, de se comprendre », parlant de sa pratique photographique comme d’« une quête incessante de la vie ».  Elle avait l’humilité de considérer son travail comme « une goutte d’eau dans la rivière », ajoutant toutefois « mais j’y crois. » Sobriété et élégance : une grande dame.

Exposition Martine Franck. A la Fondation Henri-Cartier Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris. Du 6 novembre 2018 au 10 février 2019. Mardi à dimanche de 11:00 à 19:00.

La Fondation Henri Cartier-Bresson dans ses nouveaux locaux

Fondation HCB, 79 rue des Archives, perspectives, salle C, salle de conférence ©Novo

Quinze ans après son installation à Montparnasse, la Fondation Henri Cartier-Bresson s’est trouvé une nouvelle adresse. Destinée mais pas seulement à « préserver et garantir l’indépendance des œuvres » du maître et de son épouse Martine Franck, la Fondation est désormais établie dans le Marais à Paris dans un superbe lieu d’exposition, de recherche et de découverte.  Cet espace plus souple qui triplera le linéaire d’exposition accueille pour son inauguration une rétrospective Martine Franck sur laquelle nous reviendrons.

Depuis la vitrine sur rue qui figurait déjà sur une photographie d’Eugène Atget jusqu’aux lieux d’exposition et de conservation,  un esprit de cohérence et de transparence mais aussi de sobriété s’est imposé pour la transformation d’un ancien garage et l’aménagement des bâtiments sur une cour recrée du XVIIIè siecle. Les espaces muséographiques ont été judicieusement pensés pour permettre des configurations variables. L’ouverture de ce nouvel écrin ira de pair avec des programmes pédagogiques et des conférences qui guideront un public élargi dans le décodage des images. La librairie offrira à la vente plus de 600 titres avec des monographies, essais, catalogues d’exposition, éditions originales, en lien avec les expositions et événements de la Fondation.

A l’étage, une bibliothèque comprenant plus de 1500 ouvrages, emménagée avec le soutien de la famille de Martine Franck, permettra l’accueil et l’accompagnement attentif des chercheurs et des groupes. Un soin tout particulier a été porté à la conservation des pièces dédiées aux précieuses archives d’HCB et de Franck, qui bénéficieront des plus rigoureuses conditions de conservation.  Près de 50 000 tirages originaux ainsi que plus de 200 000 négatifs et planches-contacts seront entreposés dans des salles où la température et le taux d’humidité feront l’objet d’une attention constante. Le travail d’inventaire sur ce fonds exceptionnel est toujours en cours.

Une équipe de huit personnes assure les missions de la Fondation sur la houlette de son directeur François Hébel (qui pilota notamment par le passé les galeries FNAC, le Festival Photographique d’Arles et la coopérative Magnum Photos) et de la directrice artistique Agnès Sire, co-fondatrice de la Fondation, en charge des expositions et des catalogues. L’agence Magnum Photos continue de gérer les demandes de reproduction des photographies.

L’antre recréé de la Fondation HCB n’est donc pas seulement un lieu de mémoire mais aussi de rencontres et de dialogue sur la photographie. Les projets ne manquent pas et la Fondation dispose aujourd’hui d’un merveilleux outil pour diffuser les œuvres dont elle est la dépositaire mais aussi pour valoriser le travail d’autres photographes sans exclure d’autres disciplines artistiques. Elle soutient par ailleurs la création par le biais du prix HCB attribué tous les deux ans par un jury international. Sans oublier que « les seules fondations qui puissent se construire, c’est avec la chaleur humaine » (HCB, Paris, le 11 mai 2004).

Merci à François Hébel, à Agnès Sire, à Thomas et à l’équipe presse pour leur accueil.

Fondation Henri Cartier-Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris.  La Fondation est ouverte du mardi au dimanche de 11h à 19h. La librairie est en libre accès.