Orhan Pamuk en hiver : la mélancolie en images de l’écrivain d’Istanbul

©Steidl Verlag

Pendant quatre mois, à l’hiver 2012-2013, Orhan Pamuk prit environ 8500 photographies depuis le balcon de son appartement d’Istanbul, lequel a vue (et quelle vue !) sur le Bosphore. Icône des lettres turques et internationales, le Prix Nobel de Littérature 2006 s’attelait à ce moment à l’écriture d’un ambitieux roman. Il venait par ailleurs de faire l’acquisition d’un Canon EOS 5D et d’un trépied. Cet achat transforma sa relation avec le panorama qu’il avait quotidiennement sous les yeux.

L’écrivain toujours en quête de l’âme de sa ville natale se sent alors poussé à prendre de plus en plus d’images. Saisissant les beautés et les lumières du Bosphore, il découvre certains détails que son œil ne pouvait discerner. Comme pour retenir l’émotion ou la splendeur d’un instant, il déclenche dans une certaine urgence et d’une manière quasiment impulsive : images de ciels et de nuages; de navires – qu’ils soient marchands, de tourisme ou de guerre; de mosquées et bâtiments se découpant dans le jour montant ou finissant. D’une netteté souvent approximative, les photographies reflètent la mélancolie de l’esprit de Pamuk dans le même temps que le maniement de l’appareil photo le distrait de ce même état. L’écrivain comprend que cette frénésie lui permet d’occulter le fait que l’écriture de son roman ne se passe pas comme il l’aurait souhaité.

Les mois passent ainsi jusqu’aux premiers signes du printemps et aux couleurs annonciatrices de la fin de l’hiver et de la tristesse. Pamuk retourne pleinement à son travail d’écriture, aux rues d’Istanbul et à ses personnages qui formeront la substance de son 9è roman (« Une chose étrange en moi », dans la traduction française). Cinq ans plus tard il reprend les images de cet hiver et les souvenirs enfouis refont surface.  Malgré les longues séries de vues à peine différentes les unes des autres et l’atmosphère souvent identique que véhiculent les photographies, chaque jour était bien différent.

L’écrivain-photographe prend le parti d’essayer de montrer ce qu’il avait ressenti, le pourquoi de son attachement à telle ou telle séquence visuelle, les subtiles variations entre les images. Dans ces 200 pages reproduisant finalement 477 photographies dans des formats variés ne figure qu’un seul coucher de soleil classique à la luminosité orangée. La tonalité générale est résolument grise, l’ambiance est au silence et l’humeur est sombre. Le livre ayant pour fonction de restituer les états et les variations de l’âme, l’ordre chronologique devait être respecté.

Ohran Pamuk n’a évidemment pas le talent de photographe d’Ara Güler, le Cartier-Bresson turc disparu il y a peu et qui ne cessa jamais de photographier Istanbul. Les deux amis s’étaient associés il y a quelques années pour rendre hommage à leur ville. Volontiers porté aux digressions dans son travail d’écriture, l’écrivain franchit ici le pas de son domaine et utilise lui-même la photographie pour s’interroger et mettre son âme à nu. Un autre livre que celui-ci eut été parfaitement concevable, avec une sélection beaucoup plus limitée d’images uniformisées en format horizontal. Elles auraient été imprimées impeccablement sur un luxueux papier glacé. Cela n’aurait été qu’un beau livre de plus. Mais tel n’était pas le propos de Pamuk et de son éditeur.

(*) Ohran Pamuk. Balkon. Photos et texte (traduction en anglais). Steidl Verlag.

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