Une première à Bruxelles : Rafu, un autre, et pourtant le même, Michael Kenna

Michael Kenna ne se contente plus de nous régaler: il est aussi capable de nous surprendre. Le maître du paysage minimaliste a révélé récemment une série de nus féminins, réalisés au cours de ces dix dernières années pendant ses fréquents séjours au Japon. Avec Rafu – 裸婦, mot japonais qui désigne la femme dénudée, Kenna parvient à étonner les meilleurs connaisseurs de son oeuvre dans un superbe hommage à ce pays qui décidément l’inspire. Présenté pour la première fois dans une galerie européenne après l’une ou l’autre image aperçue à Paris-Photo, l’ensemble est à découvrir à Bruxelles aux cimaises de la Box Galerie (*), qui expose ainsi le photographe pour la cinquième fois en une douzaine d’années.

Namiko, Study 3, 2016
©Michael Kenna, Box Galerie

Le premier moment de stupeur passé, nous sommes bien en pays de connaissance. Ce travail est effectivement celui d’un artiste, tant de fois copié mais jamais égalé, qui avait maintes fois expliqué l’absence d’êtres vivants dans ses photographies au motif qu’ils « trahissent l’échelle et finissent par capter toute l’attention du spectateur ». La douceur du regard et l’émerveillement devant le sujet sont les mêmes que devant les paysages d’Extrême-Orient dont nous sommes familiers. Les images révèlent une même beauté des formes, placées dans une composition rigoureuse et un décor épuré, typiques de l’esthétique de Michael Kenna.

Mina, Study 2, 2010 ©Michael Kenna, Box Galerie

Coutumier des extérieurs, des grands espaces ou des temples, le photographe a cette fois travaillé dans des habitations, chambres à tatami ou autres lieux évocateurs du Japon traditionnel auquel cette série renvoie. Ces jeunes femmes, « amies d’amis » ou « relations plus lointaines », ne sont pas des modèles professionnelles. Elles ont parfois accepté ce genre de séance pour la première fois. Le visage est rarement présent, quand le modèle l’a souhaité. Le respect et l’humilité s’imposent. Les expositions à la prise de vue, on le devine, peuvent avoir été longues. Comme dans le reste de son oeuvre enfin, Kenna suggère plus qu’il ne décrit, fidèle à l’esprit poétique du haiku.

Namiko, Study 2, 2016 ©Michael Kenna. Box Galerie

Autrefois assistant de Ruth Bernhard, dont il tira en son temps les nus féminins, se voulant « un éternel étudiant », Michael Kenna dit vouloir « continuer à apprendre des autres ». Si cette série n’est pour lui qu’un « chapitre » dans sa carrière, longue de 45 ans déjà, elle lui semble « une intéressante bifurcation » par rapport à son chemin habituel. A 65 ans, le Britannique installé aux Etats-Unis ne craint pas d’explorer ni de se questionner tout en restant lui-même. La marque des grands.

Toutes citations extraites du dossier de presse et d’un entretien mené en octobre 2018 par Zoé Balthus ; www.zoebalthus.com.  

(*) Rafu, à la Box Galerie, 102 chaussée de Vleurgat, 1050 Bruxelles. Exposition du 25 janvier au 16 mars 2019, du mercredi au samedi de 12 à 18 h.  http://www.boxgalerie.be http://www.facebook.com/boxgaleriebruxelles.

Pentti Sammallahti et l’hiver des oiseaux

©Editions Xavier Barral

Photographe voyageur, le Finlandais Pentti Sammallahti aime les grands espaces. Il trouve ses sujets sur les bords de mer, près des étangs, dans des parcs et des paysages souvent enneigés. Ce contemplatif donne à voir des moments suspendus dans le temps, quand l’humain mais surtout l’animal s’inscrit dans un tableau silencieux. L’univers de Sammallahti porte à la mélancolie et est restitué par ce maître artisan du monochrome sur de superbes tirages où les gris sont nuancés, les blancs immaculés et les noirs profonds.

Helsinki, Finlande, 1983 ©Pentti Sammallahti

Les photographies de Sammallahti sont empreintes d’une attention ou plutôt d’une véritable empathie pour la nature et les êtres vivants qui s’y meuvent. Il faut prendre le temps de les regarder ou d’y revenir après la lecture du texte sensible et éclairant qui les complète. L’ornithologue Guilhem Lesaffre nous rappelle l’horloge interne dont sont dotés les oiseaux, leur différence avec les humains dans leur rapport au temps, mais aussi « le côté presque magique de leur dépendance à la lumière ». On ne peut alors s’empêcher de relever avec lui cette « troublante correspondance avec la photographie ».

Helsinki, ©Pentti Sammallaht

Une superbe monographie rétrospective de l’œuvre de Sammallahti – Ici au Loin, Photographies 1964-2011 – avait déjà fait nos délices aux Editions Actes Sud en 2012. Surtout reconnu dans son pays et en Scandinavie, Sammallahti, qui a enseigné l’art du tirage, se montre très soucieux de ses impressions. Ce livre-ci, à la hauteur de son exigence habituelle, a été publié par Xavier Barral dans le même temps qu’un ouvrage homonyme de Bernard Plossu.

Les deux albums, avec des sensibilités forcément différentes mais dans une tonalité similaire, nous alertent sur une même fragilité. Ils seront bientôt suivis de nouvelles parutions dans la même collection. Attendons donc le printemps, avec les oiseaux.

Des Oiseaux, Pentti Sammallahti, Texte de Guilhem Lessafre. Editions Xavier Barral, 35€

Les frontières de la paix de Valerio Vincenzo

©Uitgeverij Lannoo

Le Festival Amiens Europe présente en ces mois de janvier-février 2019 Borderline : les Frontières de la Paix (*), une série photographique sur les lignes de démarcation – ou ce qu’il en reste – entre pays d’Europe. Ce joli projet de Valerio Vincenzo remet les choses en perspective et les idées en place en ces temps où les peuples et les Etats européens se replient sur eux-mêmes. Déjà présentée dans plusieurs festivals photo, la série a notamment remporté en 2013 le Prix Louise Weiss du journalisme européen, une première pour un travail de nature photographique.

A l’origine du projet figure la photographie prise en 1969 par Henri Cartier-Bresson du poste de douane française à la frontière avec la Belgique, au nord de Bailleul, sur la D73. Une image d’un passé que Vincenzo, né à Naples en 1973, a connu pendant sa vie d’étudiant et de jeune travailleur empêtré dans les difficultés pour obtenir en France un titre de séjour. Arrivé d’Italie grâce au programme Erasmus, il finit par passer du statut de migrant italien à celui de ressortissant européen. Devenu plus tard photographe indépendant, il a voulu rendre compte en images des transformations intervenues sur le continent. Depuis une bonne dizaine d’années maintenant, il sillonne régulièrement l’Europe, GPS et cartes à l’appui, pour découvrir et saisir à travers l’objectif quelque 20.000 kilomètres de lignes de partage entre nos pays.

Frontière entre Allemagne et Pologne.
© Valerio Vincenzo

Le constat est clair: quand bien même l’idée de frontière évoque des barrières ou des barbelés (ne parlons pas de murs…), seule une petite portion de ces démarcations prend encore véritablement de telles formes entre pays de l’Union européenne. Librement accessibles, ces limites sont devenues floues ou se sont carrément estompées avec la mise en application des accords de Schengen.

Les images qui composent cette série sont toujours carrées, souvent fort belles et quelquefois insolites: des estivants se rafraîchissent en terrasse, répartis de part et d’autre d’une « frontière »; un ancien poste de douane entre la France et la Belgique est devenu une boutique de chocolats. Rassemblées dans une publication de 2017 (**) et publiées ces dernières années par de grands organes de presse, les photographies de Vincenzo ne montrent pas seulement de façon concrète ou documentaire ces limites territoriales et la réalité de la liberté de mouvement en Europe. Elles nous amènent à nous interroger sur la signification de ces lignes de partage au XXIè siècle. Qu’est-ce qu’une frontière et que partage-t-elle? (réponse: un seul et même paysage, selon les images). Comment la marquer?

Frontière Belgique-France.
© Valerio Vincenzo

Les images qui composent cette série sont toujours carrées, souvent fort belles et quelquefois insolites: des estivants se rafraîchissent en terrasse, répartis de part et d’autre d’une « frontière »; un ancien poste de douane entre la France et la Belgique est devenu une boutique de chocolats. Rassemblées dans une publication de 2017 (**) et publiées ces dernières années par de grands organes de presse, les photographies de Vincenzo ne montrent pas seulement de façon concrète ou documentaire ces limites territoriales et la réalité de la liberté de mouvement en Europe. Elles nous amènent à nous interroger sur la signification de ces lignes de partage au XXIè siècle. Qu’est-ce qu’une frontière et que partage-t-elle? (réponse: un seul et même paysage, selon les images). Comment la marquer?

Frontière Pays-Bas/Allemagne/Belgique ©Valerio Vincenzo

Dix ans après sa première visite au poste de douane fixé par HCB sur sa pellicule, Vincenzo a retrouvé l’endroit, transformé mais préservé pour les générations futures comme témoin du chemin parcouru par l’Europe. Son corpus d’images sert lui aussi à montrer que l’histoire n’est pas figée. Pour faire bonne mesure, son album cite en préface quelques paragraphes du Monde d’hier de Stefan Zweig, lequel notait en 1941 dans son livre-témoignage qu’ « avant 1914 la terre avait appartenu à tous les hommes » et que « chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu’il lui plaisait ».

Autrefois consultant puis administrateur d’une ONG en Indonésie, Vincenzo vit entre les Pays-Bas, la France et l’Italie et travaille pour divers clients tout en poursuivant ses projets personnels. Ne pouvant se résoudre à ce que les frontières redeviennent autre chose que des lieux de passage, il poursuit ce projet à vocation itinérante. Il le présente également dans des écoles et des conférences en sus des expositions. Cette iconographie positive autour d’un concept souvent connoté négativement fait ressortir l’inanité des discours et des intentions de certain(e)s politiques en vogue dans nos pays. Des images empreintes d’une douce quiétude, témoignant des bienfaits de la pacification, de l’intégration et de la libre circulation entre les pays européens. Une valorisation originale d’un acquis précieux qu’il faut préserver.

(*) Maison de la Culture d’Amiens, 2 place Léon Gontier. Du 15 janvier au 28 février 2019.
(**) Borderline. Frontiers of Peace/Les Frontières de la Paix. Uitgeverij Lannoo/Lannoo Publishing, Tielt.
Suivre le photographe sur: https://www.valeriovincenzo.com/

De l’aube au crépuscule (et même après): la photographie de paysage heure par heure

© F1rst Editions

Trouver le moment où un site (au sens géographique du mot) est le plus photogénique est un pas essentiel vers la réussite d’une photographie de paysage. Ce blog n’a pas pour vocation première de rendre compte des manuels de photographie ou des livres sur la technique. Une approche inédite exposée par Ross Hoddinott et Mark Bauer, deux photographes britanniques spécialisés dans les paysages et auréolés de nombreux prix, mérite cependant l’attention. Leur livre (*), nouvelle publication des Editions F1rst, traite d’un aspect souvent négligé par les ouvrages consacrés à la photo de paysage :  le fait de se trouver tout simplement au bon endroit et au bon moment.

Les auteurs défendent, tout au long du livre, l’idée de photographier à différentes périodes de la journée, et cela dès ce moment précédant le lever du soleil quand les couleurs peuvent apparaître dans le ciel plusieurs minutes avant que l’astre du jour ne soit visible. Chapitre après chapitre, Hoddinott et Bauer étudient les moments de la journée pour traiter des défis posés par les types de luminosité et conseiller les styles de photos et techniques de post-traitement appropriés. L’ouvrage reprend par exemple des règles d’or (c’est le cas de le dire) pour ces heures magiques (l’ «heure dorée») quand le soleil apparaît au-dessus de l’horizon et inonde le paysage d’une riche lumière.

Si notre instinct de photographe nous disait bien que la matinée est la période la plus propice pour capter des images en forêt, il peut être intéressant d’aller plus loin dans des approches plus intimistes et créatives en utilisant par exemple le mouvement intentionnel de l’appareil.  Et si la lumière du milieu de journée est en principe difficile à gérer dans une photo de paysage, pourquoi ne pas opter pour une approche monochrome qui produira des rendus impressionnants? Apprendre à réussir ses photos à tous les moments de la journée contribue aussi à mieux appréhender la lumière et la manière dont elle façonne un paysage, influence les couleurs, le contraste, l’impression de perspective.

Le livre ne s’arrête pas une fois le soleil couché et consacre ses derniers chapitres à l’heure bleue et aux photos de nuit. Il contient comme attendu des indications sur les filtres dégradés à densité neutre (ND) – comment choisir le bon filtre et l’appliquer à bon escient. On apprend pourquoi un filtre dégradé numérique ne peut remplacer totalement le modèle physique, qui reste un accessoire vital pour les paysagistes. L’ouvrage conseille aussi les bonnes applications, telle The Photographer’s Ephemeris (**), une application (payante pour smartphone ou tablette) qui permet de voir comment la lumière tombera le jour ou la nuit sur n’importe quel endroit de la terre. Des recettes pour nos petits et grands bonheurs. Et pour une belle année photographique!

(*) La photographie de paysage heure par heure, Ross Hoddinott et Mark Bauer. F1rst Editions. Collection Focus ; 22,95€.

(**) https://www.photoephemeris.com/