Le FOMU d’Anvers retrace l’histoire du livre photo en Belgique

©FOMU. Couverture du livre Made in Belgium. Photographies de Harry Gruyaert, texte d’Hugo Claus. Editions Delpire, Paris, 2000

La Belgique n’en finit pas de s’interroger sur son identité. Ce questionnement transparaît en leitmotiv dans l’exposition Photobook Belge mise sur pied par le dynamique musée de la photographie d’Anvers, le FOMU (*). S’appuyant sur la riche collection bibliothécaire du musée, l’exposition dresse un tableau de l’évolution du livre photo en Belgique depuis le milieu du 19è siécle jusqu’à aujourd’hui. Elle s’accompagne de la parution d’un ouvrage éponyme, édité par Hannibal et le FOMU (**).

La naissance de la Belgique, qui fit sa Révolution et déclara son indépendance en 1830, coïncida pratiquement avec celle de la photographie. Le pays et la photographie ont donc grandi ensemble et le procédé nouveau fut utilisé pendant des décennies pour mettre en valeur le patrimoine culturel ou pour promouvoir la fierté nationale dans un pays peu porté à cette inclination. Une section importante de l’exposition est forcément consacrée à la période de la colonisation belge, dont les trois piliers (l’Etat, l’Eglise, les entreprises) souhaitaient valoriser l’esprit à travers l’outil de la photographie. De 1885, date à laquelle la Conférence de Berlin attribue au roi Léopold II la souveraineté sur l’Etat indépendant du Congo, jusqu’à la Première Guerre mondiale, les livres sont porteurs d’une imagerie épique, illustrant la possession (souvent abusive, au demeurant) d’un immense territoire. Entre les deux guerres, une imagerie clairement pacifiée et empreinte de paternalisme dépeint le Congo comme une destination touristique.

Après la Deuxième Guerre mondiale, des livres photo visent encore à donner une image positive d’une œuvre civilisatrice ou documentent les voyages triomphaux du jeune roi Baudouin (Bwana Kitoko, d’André Cauvin). Plus tard, après l’indépendance du Congo et devant les violences dans l’ancienne colonie, des photographes belges porteront un autre regard, celui du photojournalisme. Le conflit militaire du Nord-Kivu sera ainsi le point de départ du Congo in limbo de Cédric Gerberaye, avec des images prises dans les camps de réfugiés, dans les hôpitaux du Kivu et de l’Ituri, au Katanga ou dans la région de Kinshasa.

D’autres sections montrent l’évolution de la photographie belge dans la variété de ses thèmes et formats. Le 19è siècle se caractérise par l’évolution de la gravure et du livre illustré, qui se décline en divers genres – littéraire, artistique, scientifique et technique, voire philanthropique (La Catastrophe d’Anvers. 6 septembre 1889. Album édité et vendu au profit des victimes). A la fin du 19è siècle, mariant les thèmes du fantastique et du symbolisme, deux courants typiques de la littérature belge, Bruges-la-Morte (1892) sera une publication emblématique dans laquelle l’écrivain Georges Rodenbach insérera en contrepoint de son conte initiatique des photographies traduisant l’atmosphère éthérée d’une ville abandonnée.

©FOMU.Georges Champroux, Bruxelles la Nuit. Maison Ernest Thill, Bruxelles, 1935

Dans les années 1920, en contraste avec la modernité des courants dans la peinture, les publications belges mélangent photographies classiques et textes graves : l’accent est mis sur la nostalgie du paysage et de l’architecture pour effacer les stigmates de la Grande Guerre. Inspiré par le célèbre Paris de nuit de Brassaï (1933), Bruxelles la Nuit est un portfolio de cartes plutôt qu’un livre photo. Après la Deuxième Guerre mondiale, les livres traduisent un retour vers une photographie plutôt romantique. L’exposition universelle de Bruxelles de 1958 permet de documenter une architecture moderne plus audacieuse présentant des matériaux nouveaux et la diversité des cultures.

Il faudra attendre le milieu des années 1960 pour que le photographe devienne vraiment auteur et ne s’efface plus derrière ses images ou la représentation de la réalité. Des artistes conceptuels utilisent alors la photographie en tant qu’outil subversif ou de déconstruction. C’est l’époque de la Subversion des Images, du poète Paul Nougé (Les Lèvres nues, 1968) ou du Voyage on the North Sea (1974) de Marcel Broodthaers, artiste inclassable s’il en est. Les livres deviennent critiques et les photographes manient volontiers l’ironie devant l’absurdité de leur environnement.

Une section met en exergue les photographes belges dans leur découverte des autres pays ou région : récits de voyages, ouvrages documentaires ou livres plus graphiques. Rien d’étonnant à ce que les photographes quittent volontiers leur petit pays, à la recherche d’autres cultures ou alors d’une lumière éclatante, tels le grand Harry Gruyaert (né à Anvers et membre de Magnum), coloriste hors pair au Maroc, aux Etats-Unis et ailleurs.

©FOMU. Stephan Vanfleteren. Belgicum, Lannoo, Tielt, 2007

Dans les publications les plus récentes des photographes font preuve d’une bonne dose d’humour, autre caractéristique nationale dont la bande dessinée s’est nourrie par ailleurs. On mentionnera parmi les meilleurs exemples le délicieux How to be a photographer in four lessons de Thomas Vanden Driessche (André Frères Editions, 2015) ou les deux volumes du réjouissant projet Belgian Solutions, lancé par David Helbich. Cet Allemand de Bruxelles diffusa d’abord sur Facebook avant d’en faire des livres une collection de photographies montrant des astuces ou des trouvailles étonnantes voire carrément surréalistes devant des questions très pratiques comme un problème de voirie ou l’étalage d’un magasin. Pas d’affirmations politiques ici mais des points de vue personnels sur la photographie ou des notes simplement amusées (Not every solution is an answer to a problem, selon la formule de Belgian Solutions) sur un pays décidément paradoxal.

(*) Au FOMU, foto museum, Waalsekaai 47 ; Anvers. Mars-Juin 2019. Du mardi au dimanche 10 :00-18 :00. (**) Photobook belge, 1854-Now. Hannibal Publishing.

Ils et elles sont passé(e)s par l’IHECS : toute la diversité de la photographie belge

Un établissement d’enseignement supérieur bruxellois a eu l’excellente idée de célébrer son 60è anniversaire en rassemblant les images de soixante de ses diplômés (alumni) devenus photographes plus ou un peu moins reconnus. L’IHECS (Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales) n’est pas à proprement parler une école de photographie mais dispense chaque année à plusieurs centaines d’étudiants ayant vocation à s’insérer dans le système des médias un enseignement sur la photographie, ses principes et ses pratiques.

© France Dubois

La visite (gratuite) de cette exposition permet d’apprécier la diversité qui caractérise la photographie aujourd’hui en Belgique.  Certains travaux s’inscrivent dans une approche nettement plasticienne (Christine Mawet), une vision poétique et étrange (France Dubois et sa série intimiste Norwegian Wood**, évocation esthétique de la vulnérabilité des corps) ou une collaboration avec des scientifiques (Laure Winants). D’autres encore se tournent vers les procédés anciens aux origines de la photographie, combinent illustration et photographie (Ben Heine) ou font preuve d’un humour carrément iconoclaste avec des compositions élaborées pour mettre en scène les diverses entités et les divisions linguistiques du pays (Olivia Droeshaut). Gaëtan Chekaiban crée un lien avec son modèle et le place comme ci-dessous dans son environnement.

Pencil Vs Camera © Ben Heine

On trouvera aussi dans cette exposition des exemples nombreux et contrastés de photo-journalisme ou de reportages effectués dans des zones de tension et ailleurs: Cédric Gerbehaye, spécialiste du Moyen-Orient et de la République démocratique du Congo, lauréat du World Press Photo Award 2008, se considère comme un « photographe concerné », soucieux de « raconter l’histoire des gens ». Roger Job, lui aussi lauréat de plusieurs prix dont des Nikon Press Awards, s’intéresse pour l’instant, sous nos latitudes comme dans d’autres pays, à la résistance de l’homme devant la modernité. Alexis Haulot a tiré pour la presse le portrait de personnalités politiques ou autres figures marquantes de l’actualité belge. Basée ces dernières années à Istanbul, Marie Tihon a documenté la vie des femmes turques au sein d’un pays et d’une société marqués par l’emprise de l’AKP, le parti Justice et Développement du Président Erdogan. Alice Dewert a ramené de Syrie des images d’un quotidien en dehors de la guerre civile.

La qualité des exposants doit forcément quelque chose au projet pédagogique de l’Institut, basé sur une articulation entre théorie et pratique et la volonté de permettre aux étudiants de se construire une identité forte. Comme l’expliquent ses responsables et enseignants, ils n’ont fait que semer des graines. Leur méthode a porté de beaux fruits et l’Institut, orienté vers la communication appliquée, s’interroge en permanence sur le cadre dans lequel il s’inscrit. L’évolution des media a fait en sorte qu’en Belgique comme ailleurs et davantage encore qu’en France, les photographes ne peuvent trouver dans la seule presse écrite, quotidienne ou hebdomadaire, les moyens de vivre de leur travail. Celles et ceux qui sont passés par l’Institut montrent pourtant, à travers cette exposition, une formidable palette de parcours et de styles personnels témoignant d’une belle vitalité.

© Gaëtan Chekaiban

Gaëtan Chekaiban crée un lien avec son modèle et le place comme ici dans son environnement.

Des projections et conférences (inscription requise) seront proposées pendant la durée de l’exposition, de même qu’une lecture de portfolios. Le programme détaillé se trouve sur : https://www.ihecs.be/fr/agenda/

(*) IHECS 60 ans/60 photographes, Faculté d’architecture ULB – La Cambre, espace architecture, 19bis Place Flagey, 1050 Bruxelles (Ixelles).  Du 15 mars au 22 avril 2019, mercredi à dimanche, de 11:00 à 18:00 heures.

 (**) France Dubois. Norwegian Wood.K41.NordiKeye Project ; rue Keyenveld 41, 1050 Bruxelles (Ixelles). Jusqu’au 30 mars 2019, jeudi à samedi ; 13 :00 à 17 :00. http://www.k41.gallery.

Pourquoi aimons-nous telle photo ? Brian Dilg ouvre les portes de la perception

©Editions Eyrolles

Beaucoup d’éléments entrent en jeu dans le fait que nous aimons une photo. L’attention visuelle se base sur notre expérience, nos goûts, la reconnaissance de tel ou tel objet. Une sorte de « hiérarchie personnelle » intervient forcément dans notre perception. Est-ce la combinaison des couleurs ou le jeu des contrastes qui nous séduit ?  Sommes-nous entrainés par le mouvement capté par le photographe ?

Pour répondre à ces questions, un livre vient de paraître en traduction aux Editions Eyrolles (*). Il associe les principes fondamentaux de la photographie tels que l’exposition, la mise au point, la profondeur de champ et la distance focale aux développements les plus récents en psychologie et neurosciences cognitives. Ce livre est l’œuvre de Brian Dilg, président du département de photographie de la New York Film Academy, photographe, réalisateur, écrivain, formateur et accessoirement porte-parole chez Canon USA.

Dilg aborde des concepts tel le modèle mental, le temps et le mouvement, la « théorie de l’esprit », les relations implicites ou le faisceau extrêmement restreint de notre attention consciente. Il convoque la parole d’experts et chercheurs scientifiques mais sans alourdir son propos et explore de manière passionnante le fonctionnement d’une photo et de la perception du cerveau. Il s’appuie pour ce faire sur ses propres images et sur celles de grands photographes tels Elliot Erwitt, Garry Winogrand ou André Kertesz. L’un des arguments du livre est que, « pour l’essentiel, nous n’avons pas conscience de ce qui se passe dans notre cerveau ». Et puisque notre esprit fait en sorte de nous protéger contre les expériences douloureuses en rejetant les souvenirs dans notre inconscient, l’auteur nous dit qu’il n’est peut-être pas tellement surprenant que les artistes ne parviennent pas toujours à définir consciemment ce qu’ils cherchent. Ce sont donc les photos qui montrent la voie.

Dilg conclut que la création d’images est aussi complexe que la perception elle-même. « La plupart des photos, » dit-il, « sont prises trop rapidement pour que le processus soit conscient. » Le photographe peut dès lors être tout aussi surpris que le spectateur.  Dilg assure pourtant que plus nous pratiquons, plus sera court l’intervalle entre l’inspiration et la capacité de capturer ce que nous avons prévisualisé. Et si nous percevons, certes, beaucoup moins que ce que nous croyons, les photographies, en dépit de leurs limites, sont susceptibles de nous montrer une bonne part de ce que nous ratons.

Après avoir lu ce livre, vous ne regarderez plus les photos des grands photographes ni vos propres images de la même façon.

(*) Pourquoi j’aime cette photo. Brian Dilg. Editions Eyrolles. 160 pages. 19,90€