Juste pour la beauté des images

Une exposition pour le moins originale se tient pour l’instant à la box galerie (*), un des endroits de Bruxelles parmi les plus avertis dans le domaine de la photographie. Alain d’Hooghe, son directeur, partage depuis longtemps une passion qu’il a mise au service des photographes et non des moindres, pour ne citer que Michael Kenna dont il nous avait fait découvrir Rafu, une étonnante série de nus féminins.

Une fois n’est pas coutume, c’est pourtant le seul nom de photographe, au demeurant non concerné par cette exposition, que nous mentionnerons ici. Le propos d’Alain d’Hooghe, en effet, est précisément cette fois de ne pas nous convier à la visite grâce au nom ou à la réputation d’un ou d’une photographe mais de seulement nous montrer des images. Le seul critère de notre curiosité reste alors et tout simplement la beauté.

Le directeur de la box a puisé dans ses collections et nous donne à voir des clichés qui, par la seule vertu de leur voisinage et d’une sélection avisée, renvoient étonnement les uns aux autres. Isolées ou dans une petite série, sans jamais dépasser quatre images par photographe, les images nous parlent et se répondent. La diversité des époques, des lieux et des sujets comme des procédés s’efface devant le seul plaisir des yeux.

Un visage esquissé©DR

On reconnaît malgré tout quatre étoiles-vedettes du cinéma européen contemporain mais ces photographies là, sans doute, n’ont jamais fait la une. Plus loin un visage est dissimulé, deux autres le sont en partie, un troisième est esquissé par la main d’un artiste. Des jardins en fleurs, un désert en Australie. Un mouton tondu par une jeune femme, un chien avec sa maîtresse. Des tirages argentiques, des années 1950 aux années 1980, mais aussi des tirages à l’albumine d’après un négatif au collodion humide remontant un siècle plus tôt. On revient à l’argentique avec des images de vestiges de l’Egypte ancienne. 

Une étoile pas trop difficile à reconnaître ©DR

Des photographes nous dirons seulement ici qu’ils ou elles sont connu(e)s ou inconnu(e)s, reconnu(e)s ou méconnu(e)s. Vous découvrirez – rassurez-vous si vous y tenez vraiment, leurs noms lors de votre passage à la galerie. Mais vous ne les découvrirez pas aux cimaises. Pour vous faire pleinement apprécier toute la beauté des photographies.

Objectif atteint.

Pour la beauté (des images) à la box galerie, 102 chaussée de Vleurgat, 1050 Bruxelles. Du 23 mai au 6 juillet 2019. Horaires sur boxgalerie.be 

Hugo Pratt en balade chez Folon sur les chemins du rêve

Fulvio Roiter (1926-2016) est un photographe italien malheureusement un peu oublié depuis quelque temps. Celui qui fut un pionnier, du moins dans son pays, du livre photo et qui connut le succès avec Vivre Venise (1978) eut aussi la bonne idée d’accueillir un jour chez lui à Venise deux grands maîtres de l’aquarelle, le Belge Jean-Michel Folon et l’Italien Hugo Pratt. †

La Fondation Folon, qui présenta l’an dernier près de Bruxelles les photographies de son fondateur, artiste aux multiples techniques, nous invite à présent pour un parcours enchanteur dans les images du Maestro de la bande dessinée. Le père de Corto Maltese, lui aussi très prolifique, était un auteur à part entière et un véritable metteur en scène d’un univers en images.

Affiche Hugo Pratt. © Cong S.A.-Suisse

Le thème du rêve et la constante interférence de séquences oniriques dans la progression du récit sous-tendent toute la production d’Hugo Pratt. Ce leitmotiv, qui n’avait jamais jusqu’ici servi pour un livre ou une exposition, est l’une des clés majeures de son oeuvre. Grand maître du « renversement », Pratt s’entend à brouiller les cartes pour emmener son lecteur-spectateur-voyageur au-delà du monde tangible, suggérant des interprétations et poussant toujours plus loin la recherche d’une vérité intérieure avec la beauté comme récompense. Puisant dans ses multiples cultures de référence, le magicien italien utilise le rêve comme technique de narration. Ses personnages tombent et basculent à l’envi dans un autre monde, là où les corbeaux parlent et où la lune est double.

Pratt, ainsi qu’il l’a maintes fois raconté, s’est abreuvé aux anciennes légendes comme aux lieux qui ont jalonné son existence — de l’Ethiopie à Venise, de l’Amérique de Sud à la Suisse. Il s’est nourri aussi et très abondamment de littérature – souvent anglo-saxonne, depuis cette Ile au trésor de Stevenson que lui laissa son père et qui fut l’élément déclencheur de sa quête. L’homme vivait parmi 17000 livres, comme nous le rapporte Patrizia Zanotti, sa coloriste aujourd’hui dépositaire de l’oeuvre et co-commissaire de l’exposition chez Folon. Et quand on vit parmi 17000 livres, comme le disait Pratt lui-même, on n’est pas seul. « Dans la littérature, » ajoutait-il par ailleurs, « ce qui me touche le plus, c’est la poésie, parce qu’elle est synthétique et qu’elle procède par images. Lorsque je lis, ces images, je les vois, je les sens épidermiquement. » (*)

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Corto Maltese – Les Celtiques, couverture, aquarelle, 1979. ©Cong S.A.-Suisse.

Tous les récits d’Hugo Pratt ouvrent des portes et transportent leur lecteur comme leurs personnages dans un autre espace-temps. Pratt s’amuse, non pas à confronter car la confrontation n’est pas son mode de fonctionnement mais à mettre en présence les mentalités, à voyager et à nous faire voyager entre les mondes. « En somme, je me balade avec des images », disait-il en évoquant son Songe d’un matin d’hiver, une histoire de Corto en clin d’oeil à Shakespeare.

Attardons nous, puisque ce blog aime la Bretagne, sur ce récit renvoyant à la mythologie celtique dans lequel Pratt transpose la Première Guerre mondiale en conflit entre divinités celtiques et germaniques. L’histoire et la légende se mêlent et la chronologie est bousculée par le jeu des forces divines celtiques dans les songes de Corto. On croise l’enchanteur Merlin, la fée Morgane, le roi des fées Obéron et le lutin Puck. Et si le héros de l’histoire, au réveil, ne se souvient de rien, le corbeau reste à ses côtés pour marquer, comme l’indique le livre-catalogue de l’exposition, la permanence du mythe. Dans Burlesque entre Zuydcoote et Bray-Dunes, autre histoire du cycle des Celtiques, l’ambiguïté des personnages nous plonge pleinement dans l’illusion. La mise en scène de Pratt est digne de ce théâtre d’ombres qui ouvre somptueusement le récit.

Contrairement à beaucoup d’autres, qui racontent des mensonges en essayant de les faire passer pour des vérités, je raconte la vérité comme si c’était un mensonge.

— Hugo Pratt

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Corto Maltese – New Ireland – J’avais un rendez-vous, 1994 © Cong S.A. – Suisse

Au fil des trois sections de l’exposition – nature, temps, personnages, un choix d’aquarelles et de planches originales tirées des bandes dessinées nous fait pénétrer dans les splendeurs de l’oeuvre. Comme chez Folon dans l’exposition permanente, on pense souvent, en suivant la piste et la scénographie judicieuse, à d’autres artistes de l’image (Magritte, par exemple) ou des mots (Haruki Murakami et ses chats). Il n’y a pas de raison de s’en étonner: Corto Maltese, comme son père et comme l’était Folon, est un homme de rencontres. Incarnation de l’esprit d’indépendance et de la liberté, évoluant et rajeunissant même au fil des albums sous le trait de plus en plus dépouillé du dessinateur, le plus célèbre marin de la bande dessinée peut encore aujourd’hui se renouveler et vivre d’autres vies, à la différence de Tintin. Un nouvel album de Corto, le troisième depuis la reprise par d’autres auteurs, est en préparation.

La richesse et la profondeur des oeuvres de Pratt et de Folon sont telles qu’il y a bien des manières d’y entrer pour se laisser porter par le rêve et la poésie. Les deux artistes peuvent compter aujourd’hui sur la sensibilité et l’enthousiasme de leurs gestionnaires pour transmettre et faire découvrir leur héritage. La rencontre de leurs univers nous a paru comme une évidence et leur voisinage facilite mentalement l’immersion. Le voyage à La Hulpe vous enrichira.

Hugo Pratt. Les chemins du rêve. Du 25 mai au 24 novembre 2019. A la Fondation Folon. Drève de la Ramée 6A, 1310 La Hulpe, Belgique

Le livre-catalogue sera disponible en prévente à la Fondation Folon jusqu’en septembre 2019. 28 €

(*) Hugo Pratt, Conversation avec Eddy Devolder, Editions Tandem, 1989

Le Vannes Photos Festival donne à voir la musique

La ville de Vannes (Morbihan) accueille pour quelques jours encore une série d’expositions photographiques, en plein air et en salle, consacrées à la musique. Des photos de concert aux portraits de musiciens, du classique au rap en passant par le jazz, le rock, le metal, le traditionnel et la chanson, tous les genres sont représentés.

Formidable découverte sur le port avec Nikolaj Lund. Ce photographe danois, qui fut concertiste au violoncelle pendant 20 ans, enchante l’Esplanade Simone Veil avec ses mises en scène insolites et audacieuses de musiciens classiques et de leurs instruments. Surréalistes et amusantes, décodant et sublimant la relation entre l’artiste et l’outil, les images en couleurs surprennent à tous les coups par leur originalité et leur sensibilité. Lund recrée littéralement la musique ou plutôt l’interprétation. Les idées et le savoir-faire du photographe paraissent sans limites à travers une série qui s’intitule à bon droit Everybody Loves Classical Music. Toujours sur l’Esplanade, la même unanimité ne s’appliquera pas forcément aux disciples du rap et de la danse hip hop, en concert ou dans leur environnement dépassant le cadre de la musique.

© Nikolaj Lund. Everybody Loves Classical Music

Un peu plus loin, le Kiosque abrite Richard Dumas, portraitiste des stars. Bashung et Etienne Daho, dont Dumas fut autrefois le premier guitariste. Keith Richards est dissimulé derrière un nuage de fumée et un Miles Davis au regard troublant nous fixe dans un portrait fort contrasté. Et puis une série qui détonne avec le thème des expos mais qui a, il est vrai, valeur de témoignage : des images très sombres, comme empreintes de suie, des débris du Parlement de Bretagne, photographiés en voisin par le Rennais le matin suivant l’incendie qui ravagea le palais classé, il y a quelque 25 ans.

Bob Dylan. Get Born. 1965. ©Tony Frank

Au Château de l’Hermine, une sélection de clichés présente des noms connus de la chanson, du rock ou du jazz, saisis en concert, en coulisses ou dans un à-côté parfois spontané et pas toujours très net mais qu’importe. Des images de Guy Le Querrec et de Claude Gassian, véritables spécialistes du genre musical en photographie. Miles encore et Louis Armstrong; Edith Piaf et Barbara; la fameuse rencontre de Brassens, Brel et Ferré. Des perles issues de l’iconographie de Salut les Copains (Tony Frank, Jean-Pierre Leloir). On croise Johnny, Polnareff et France Gall, des gloires du rock (Jim Morrison, Led Zeppelin, Chuck Berry, les Clash). Plus loin, en extérieur, Mathieu Ezan saisit avec des images très maîtrisées des attitudes en concert (les Arctic Monkeys) quand il ne fait pas poser les musiciens, laissant percevoir à chaque fois sa bonne connaissance du sujet comme ses liens avec le sujet.

Wynton Marsalis, 2011, NYC. ©Philippe Lévy-Stab

On s’attache tout particulièrement, dans le magnifique Hôtel de Limur, aux images de Philippe Lévy-Stab, photographe du jazz, avec une magnifique série de portraits en argentique. Les musiciens mal ou beaucoup mieux connus (Wynton Marsalis, Hank Jones, Roy Hargrove) sont photographiés au cœur de la nuit dans toute leur vérité, à New York le plus souvent. Ces portraits aux noirs profonds évoquent fort justement la musique des clubs, jouant avec les règles du genre mais sans rompre avec elles. Ils voisinent heureusement avec des scènes de rue new-yorkaises dont les vibrations font écho à la musique.

Le charmant jardin de l’Hôtel séduit ensuite davantage que l’iconographie du heavy metal qui s’y trouve exposée mais les étages valent le détour : Benjamin Deroche suscite notre intérêt avec des images très contemporaines à la belle luminosité, évocatrices de bruissements, de chuchotements, de silence aussi. En contraste, Mélanie-Jane Frey, qui fut longtemps photojournaliste, s‘est tournée vers les procédés anciens et nous offre une série au collodion humide consacrée au violoncelle (Cello). La succession des plaques, chacune étant unique, renvoie aux sons, en donnant par la grâce des surprises du révélateur comme à entendre la partition. Une vidéo accompagnant ce travail nous explique le procédé technique.

Les expositions en cœur de ville sont totalement gratuites et proches les unes des autres dans un cadre on ne peut plus agréable à la balade. Cet événement, qui a pris la relève il y a quelque temps du Festival Photo de Mer et dont la thématique varie désormais chaque année, enrichit et enrichira certainement dans les prochaines années le circuit des festivals français de photographie.

Vannes Photos Festival. Plusieurs lieux dans le centre-ville et sur le port. Du 12 avril au 12 mai. Gratuit.