L’oeil et la plume d’Anny: une filiation photographique

Lucien Legras. Photographe inconnu. 1993 © Editions du Seuil

Paru en 1992, Le Voile noir (*), ce récit autobiographique parsemé de magnifiques photographies de son père, avait bouleversé ses lecteurs par son émotion contenue et sa profonde dignité. La comédienne Anny Duperey y relatait la perte de ses parents dans un tragique accident domestique alors qu’elle n’avait que 9 ans.

La parution plus confidentielle de Lucien Legras, photographe inconnu — à se procurer chez les bouquinistes — avait permis de prendre encore mieux la mesure du talent de son père. Homme soigneux, Lucien Legras, décédé à l’âge de 32 ans, avait minutieusement consigné et protégé ses négatifs. Trente-cinq ans après le drame, ses deux filles purent ainsi exhumer ses images d’un « tiroir-sarcophage », déchirer le voile d’une mémoire occultée qui s’était posé sur la courte vie passée avec leurs parents, et faire connaître Lucien Legras à travers son travail.

Bien avant de découvrir les photographies de son père et de publier ces deux livres, la jeune comédienne Anny Duperey fit un jour à Paris une séance de pose en extérieur avec un passionné de photo. Celui-ci, par jeu, lui proposa d’inverser les rôles. Ce fut pour Anny Duperey le début d’une attirance pour la magie de la photographie. Suivirent l’achat compulsif d’un Leicaflex, l’installation d’un laboratoire dans la salle de bains de son modeste logement parisien, une pratique régulière de la photographie argentique, poursuivie comme un hobby à côté du cinéma, du théâtre et des rencontres.

Pendant longtemps pourtant, Anny Duperey n’eut pas vraiment conscience de suivre les traces de son père. Une odeur d’hyposulfite agit bien une fois comme une madeleine de Proust mais le souvenir du visage ou des mains de son père ne revenait pas pour autant. La fille dut néanmoins retrouver son père en songeant qu’il a forcément traversé les mêmes étapes qu’elle, de l’oeil porté au viseur jusqu’au tirage en passant par le développement de la pellicule, ressentant les mêmes émotions, enchanté par les mêmes découvertes, apprenant la même patience au fil des heures passées dans un laboratoire de fortune.

© Editions du Seuil

Les photos d’Anny, autre livre-récit récemment paru aux Editions du Seuil (*), présente les photos personnelles de la comédienne-écrivaine-photographe. Il vaut tout autant par les textes d’Anny Duperey: la dame raconte joliment et avec humour la naissance et les aléas de sa passion pour la photographie en des temps qui contenaient leur part de mystère et qui précédèrent la banalisation du numérique.

Elle trouve les mots justes pour accompagner chaque photo qu’elle choisit de partager. Elle évoque son premier modèle, sa soeur cadette murée dans son triste désarroi, puis livre quelques jolis portraits d’acteurs et actrices, camarades de plateau et de vie saisis dans leur fragilité ou la vérité de leur personnalité: Marie Dubois belle sans affectation, Francis Perrin tout au naturel, Isabelle Adjani plongée à dix-huit ans dans son monde intérieur, Jean-Pierre Léaud en rêveur inspiré, Laurent Terzieff dans la beauté de sa jeunesse, Serge Lama en Napoléon. D’autres proches inspirent la photographe, dont Bernard Giraudeau bien sûr, père de ses enfants.

Le regard se tourne ensuite vers un quartier de Paris, le Sud-Montparnasse, vidé de ses vieux habitants dans les années 1970 pour être livré aux promoteurs. Anny Duperey, qui passa sa première enfance dans un quartier vétuste et délabré de Rouen, réalise pourquoi ces lieux l’interpellent particulièrement. En dehors du travail de la comédienne, l’objectif se tourne aussi volontiers vers des paysages et des natures mortes, souvent mélancoliques et un peu austères, vers des pierres et d’autres éléments naturels figés sur la pellicule pour leur simple beauté intrinsèque. Des clichés qui renvoient définitivement aux images du père. Parenté du regard, des thèmes, de l’approche photographique.

On retrouve dans cette nouvelle facette d’Anny Duperey l’élégance et la délicatesse qui la caractérisent. Ses images, qui continuent d’être montrées dans des expositions à travers la France, révèlent un vrai plaisir de photographier. Mais ce qui touche ici vraiment c’est le témoignage d’une transmission, d’une passion commune finalement partagée entre père et fille, comme une victoire sur la mort, le chagrin et le temps.

(*) Le Voile noir. Anny Duperey. Seuil. 1992

(**) Les photos d’Anny. Anny Duperey. Seuil. 2018