André Kertész l’équilibriste: le journal intime d’un innovateur

André Kertész . Peintre d’ombre, Paris, 1926 © ministère de la Culture /Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

André Kertész (photographe hongrois naturalisé américain, 1894-1985) est l’auteur d’une œuvre multiple et à mains égards novatrice. Réalisée par le Jeu de Paume à partir des archives que Kertész légua à La France, une exposition-rétrospective, visible tout l’été au Château de Tours (*), tourne autour de se base sur quelques livres essentiels publiés du vivant de Kertész, l’un des grands noms de la photographie du XXè siècle. Avec une centaine de tirages argentiques, de maquettes de livres originales et des films qui nous révèlent la personnalité de l’artiste, elle compose le récit d’une carrière prolixe étalée sur sept décennies.

L’oeuvre de Kertész suit les aléas de sa vie et de son parcours géographique, sources de son inspiration. Les premières photographies datent de son engagement dans l’armée austro-hongroise pendant la Grande Guerre. Elles se distinguent de l’imagerie de l’époque: le jeune homme a le sens de la composition et saisit avec sensibilité les à-cotés de la campagne militaire à laquelle il participe, ses camarades-soldats au repos, des paysans qu’il rencontre.

André Kertész. Nageur sous l’eau, Esztergom, Hongrie, 1917 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész
André Kertész, Ombres, 1933 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

Au milieu des années ’20, Kertész débarque à Paris comme nombre de ses compatriotes, achète son premier Leica et fréquente l’avant-garde artistique. Il photographie la rue, les jardins de la capitale et même les gamins de Paris, bien avant Doisneau ou les tenants de la photographie humaniste. Il travaille en photo-reporter pour Vu, poursuivant dans le même temps des recherches sur les lignes et la forme: s’inscriront ainsi dans l’histoire de la photographie « La fourchette » en 1929 et, quelques années plus tard, la série des « Distorsions » montrant des corps nus dans un miroir déformant. La fréquentation des milieux culturels et des ateliers d’artistes est aussi l’occasion de faire des portraits (Colette, Eisenstein, Mondrian).

A New York, où il s’installe en 1936 avec son épouse Elisabeth, le photographe trouve sans peine à s’employer mais le travail de commande pour Keystone et divers magazines est bientôt source de frustrations devant le puritanisme de l’époque ou les contraintes de la Deuxième Guerre mondiale. Le nazisme et l’antisémitisme empêchent tout retour en Europe et Kertész se sent souvent incompris. Une longue collaboration, de nature alimentaire, au magazine House & Garden ainsi que le sens des affaires d’Elisabeth permettent au couple de traverser des années difficiles et au photographe d’oeuvrer par ailleurs dans une veine plus personnelle. En plongée ou en contre-plongée, il tourne son objectif vers le paysage urbain, les perspectives de l’architecture new-yorkaise, les tracés ferroviaires. La poésie resurgit quand un nuage s’inscrit curieusement sur le ciel derrière un building mais l’esthétique tranche nettement sur celle que pratiquait Kertész à Paris pendant l’entre-deux-guerres. Dans un décor où la verticalité s’impose, les hommes ne sont plus ici que des marqueurs d’échelle ou les témoins d’une solitude urbaine. A partir de la fin des années’40 et pendant de longues années, Kertész fait de sa deuxième ville d’adoption son thème de prédilection. Il rassemblera plus tard dans « Of New York… » (1976) ses images de la Grosse Pomme sans s’embarasser de la chronologie ni des lieux.

André Kertész. Jour pluvieux, Tokyo, 14 septembre 1968 © ministère de la
Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

En 1962, Kertész renonce au travail sur commande pour donner toute sa place au plaisir de la photographie. Il accède alors à une forme de reconnaissance internationale à travers des expositions à la Biennale de photographie de Venise ainsi qu’à Paris – sa ville de coeur, qu’il retrouve après 30 ans. Le MOMA de New York, les galeries et les éditeurs soudain sollicitent l’artiste, enfin valorisé pour son talent. Kertész peut désormais voyager plus librement: il découvre le Japon et retrouve en Hongrie les lieux de ses jeunes années et de ses premiers clichés.

Le livre « On Reading » en hommage à la lecture, est publié en 1971, bientôt suivi par « Sixty Years of Photography« , qui reprend l’essentiel de la carrière de Kertesz. Si l’estime et le succès sont au rendez-vous, son énergie et son appétit pour la pratique de la photographie déclinent en même temps que la santé du couple.

Le travail de Kertész sur la couleur, utilisée à des fins commerciales depuis les années 1940 et pour photographier New York, prend pourtant tout son sens quand, à partir de 1979, un programme de Polaroid lui fournit un appareil SX-70, un modèle qui deviendra mythique, et le pousse vers de nouvelles expérimentations en petits formats. C’est ainsi que Kertész se sort de la dépression causée par le décès en 1977 de sa chère Elisabeth. Il reprend une pratique quotidienne de la photographie et renaît à la créativité en modelant les formes et la lumière. Il se passionne à nouveau pour ses trouvailles comme l’amateur qu’il n’a jamais cessé d’être au fond de lui. Il revisite son oeuvre, ses thèmes, ses idées sur son art.

André Kertész
Sans titre, série From My Window, reproduction d’après un Polaroid, 1979-1981 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture
et du patrimoine / Donation André Kertész

En 1981, Kertész assemble une collection de ses polaroïds dans From My Window (publié en français sous le titre À ma fenêtre). Il y joue avec les reflets et la transparence, compose d’étonnantes natures mortes avec des objets et des surfaces de verre et va jusqu’à réinterpréter d’anciennes photographies comme celle de son mariage. Il trouve dans cette série une forme de renaissance et de consolation en rendant hommage au souvenir d’Elisabeth. Kertész continue de photographier jusqu’à ses derniers jours dans et depuis son appartement proche de Washington Square et meurt quelques années plus tard à New York.

« Je me considère toujours comme un amateur aujourd’hui, et j’espère que je le resterai jusqu’à la fin de ma vie. Car je suis éternellement un débutant qui découvre le monde encore et encore. » — André Kertész

Autodidacte, marqué par ses origines mais trouvant d’autres formes d’expression au fil de sa vie, privilégiant le ressenti sur la technique tout en restant créateur, Kertész considérait son travail photographique comme un « journal intime visuel ». Selon ses propres termes, « c’est un outil, pour donner une expression à ma vie, pour décrire ma vie, tout comme des poètes ou des écrivains décrivent les expériences qu’ils ont vécues. C’était une façon de projeter les choses que j’avais trouvées. »

André Kertész. La Martinique, 1er janvier 1972 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

L’exposition de Tours permet de réaliser à quel point l’approche de Kertész fut celle d’un pionnier lors de plusieurs phases de son évolution. De nombreuses photographies surprennent par leur audace autant que par leur datation tant elles évoquent en nous des images qui leur sont postérieures. De l’approche classique mais déjà personnelle des débuts jusqu’àux visions poétiques et intimes des dernières années en passant par son rôle important dans l’affirmation du photo-journalisme, cette oeuvre protéiforme ne cesse d’étonner. « Kertész l’équilibriste » nous fait pénétrer l’univers d’un artiste singulier et indépendant, dont l’influence fut marquante, un acteur majeur de l’histoire de la photographie.

(*) André Kertész, l’équilibriste, 1912-1982. Au Château de Tours, du 26/0 au 27/10, 2019. Exposition coproduite par le Jeu de Paume et la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, en collaboration avec la Ville de Tours. Renseignements : 02 47 21 61 95 / http://www.tours.fr