Dublin trilogie: le traitement de choc d’Eamonn Doyle

© Editions Textuel

Révélé en 2017 à Arles à l’occasion de sa première exposition en France, Eamonn Doyle (né à Dublin il y a 50 ans) est l’auteur d’un travail captivant. Ce diplômé en photographie s’orienta d’abord vers la production de musique électronique avant de revenir à 45 ans à l’image fixe, fasciné par le spectacle de sa ville natale. Une première monographie en version française, Dublin Trilogie, est publiée cet automne chez Textuel. Elle rassemble, accompagnées d’images inédites, trois séries marquantes de Doyle — « i », « ON » et « End » — qui furent d’abord publiées sous forme de livres auto-édités et aujourd’hui épuisés.

© Eamonn Doyle, i (série), n° 28, 2013. Editions textuel

En se lançant dans la production de livres de photographie comme il l’avait fait pour la musique (« En gros, foncer, produire le truc et en faire un objet dont on espère qu’il se vende »), Doyle fit parvenir un exemplaire de son premier opus à Martin Parr, qui le qualifia de « meilleur livre de photographie de rue (qu’il ait) vu depuis dix ans ». Les images de cette série, prises dans un rayon de quelques centaines de mètres autour de chez lui dans un quartier du nord de la capitale irlandaise, montrent des Gens de Dublin, souvent seuls et âgés, marchant dans la rue. Les personnages sont saisis de dos ou/et en plongée, en couleur et en cadre serré, voire très serré. Bon nombre d’entre eux marchent solitairement, le dos voûté, une casquette ou un fichu sur la tête.

Dans « ON », série monochrome précédée d’un court texte énumérant des fragments de discours amoureux, le cadre tend à s’élargir. Doyle fait preuve d’un sens du rythme qui doit sans doute beaucoup à sa longue pratique de la musique. Les points de vue sont audacieux, pour beaucoup en contre-plongée cette fois. Les contrastes sont forts et les tirages sont durs. Les visages des passants paraissent figés dans l’inquiétude ou un enfermement psychologique dans lequel la joie de vivre ne trouve aucune place. Certains marcheurs, surtout les hommes, avancent d’un pas décidé. Un homme pose sa main sur l’épaule d’un enfant mais aucun lien ni aucune communication ne se devine sur les autres images.

© Eamonn Doyle, ON (série), n° 50, 2014. Editions textuel

La couleur revient dans « End » pour une série à l’esthétique très contemporaine : Doyle fige le mouvement, ose les très gros plans sur le décor de la ville ou les vêtements, laisse éclater les couleurs et les formes. Il joue sur les oppositions, les volumes et les lignes. L’approche photographique est délibérément physique et procure l’impression d’une ville dans laquelle les passants se meuvent à leur rythme, précipité ou ralenti par l’âge, souvent sans réelle connivence entre eux ou avec leur environnement. « Tous les sujets sont photographiés à bout portant, mais de façon respectueuse, sinon révérencieuse », souligne Doyle. « Mes images ne montrent que des fragments de récits possibles, sachant que, selon moi, chaque vie possède une profondeur tragique ».

© Eamonn Doyle. End (série), Twins, 2014. Editions textuel

Ainsi rassemblées ces séries dressent le portrait d’une ville d’Europe en transformation, dégageant une atmosphère lourde et nerveuse, sans ouverture aucune vers des espaces verts qui la feraient respirer. On songe parfois, devant la vitalité brute de cette immersion dans la rue et ces perspectives très courtes, au travail d’un William Klein photographiant New York mais qui aurait durci son propos et son style. Nous sommes proches par instants d’un sentiment d’oppression et loin d’une observation détachée. Même si Doyle se décrit comme un être personnellement timide, l’interférence est une marque de son travail au plus près du sujet. Le parti-pris de ce style radical ne convient sans doute pas à toutes les sensibilités mais son impact est réellement impressionnant.

Dublin Trilogie. Eamonn Doyle. Textes de Kevin Barry, Editions Textuel, 272 pages, 49€. A paraître le 23 octobre

L’appel au départ d’Harry Gruyaert, coloriste d’exception

© Harry Gruyaert/Magnum Photos. Editions Textuel 2019

Membre de Magnum depuis 40 ans, le grand coloriste Harry Gruyaert a trouvé dans de nombreux pays la matière de son œuvre. Son approche de la photo n’a pourtant rien de celle d’un journaliste ou d’un documentariste. Marqué par le cinéma et notamment celui de Michelangelo Antonioni, Gruyaert (né en 1941) décrit ses images comme « un mélange entre les gens, l’architecture, les paysages et la lumière ». L’Anversois bénéficie aujourd’hui d’une large reconnaissance, étayée depuis quelques années par une série d’ouvrages thématiques et une monographie.

Les éditions Textuel publieront en ce début d’octobre sous le titre Last Call un autre livre du photographe belge, construit sur l’idée que les aéroports offrent en concentré tout ce qui fait la marque et l’identité visuelle de Gruyaert. Dans la courte préface de l’ouvrage, celui-ci nous avoue simplement sa fascination pour la « théâtralité exceptionnelle » qu’offrent ces lieux d’attente avec leurs individus de passage: « Les éléments d’architecture, le mobilier, les couleurs composent un décor où évolue, comme sur une scène, une cohorte de figurants. C’est un spectacle que je ne cherche pas à comprendre mais dont la dimension visuelle m’attire ».

Aéroport de Las Vegas, Nevada, Etats-Unis, 1982 © Harry Gruyaert/Magnum Photos. Editions Textuel

Saisies de 1982 à 2018, les images souvent reproduites ici sur double page sont effectivement typiques de Gruyaert : un jeu éclatant des couleurs, une transparence et une multiplicité des plans de lecture, des personnages en suspens ou en ombres chinoises. La poésie surgit dans un cadre on ne peut plus fonctionnel et le mystère s’insère étrangement au milieu des lignes, des formes et des signes. La manière de Gruyaert est immédiatement reconnaissable pour qui est déjà familier de son style photographique. Les autres seront conquis ou intrigués par ces images, à contempler sur papier ou ailleurs… comme dans un aéroport, par exemple.

Aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, Paris, France, 2013.
© Harry Gruyaert/Magnum Photos. Editions Textuel

Avis aux voyageurs en effet : un choix de photos très grand format tirées de Last Call fera l’objet d’une exposition aux aéroports de Roissy et d’Orly du 15 octobre au 15 novembre 2019.

Last Call. Harry Gruyaert. Editions Textuel. 96 pages, 39 €. A paraître le 2 octobre 2019.