Les règles d’or des maîtres de la photo : connaître et puis choisir

© Editions Dunod

Apprendre les règles, celles de la composition notamment, fait partie du parcours de tout photographe amateur désireux de tirer le meilleur de son outil, quand bien même les règles sont faites pour être brisées. Et puis il y a les conseils (étudier les images des grands noms de la photographie), les préceptes déjà lus / entendus ou non, et ceux auxquels nous n’aurions simplement pas pensé.

Déja auteur de la brique 1001 photographies qu’il faut avoir vues dans sa vie, Paul Lowe, photographe et enseignant au London College of Communication, a consigné dans un ouvrage au format pratique (*) quelque 200 de ces idées et suggestions. On retrouve mais on dépasse aussi les figures imposées car Lowe ouvre le champ et convoque à l’appui les grands de la photographie (de Jacques-Henri Lartigue à Annie Leibovitz, de Cartier-Bresson à Martin Parr, d’Edward Stechen à Sebastiao Salgado) à côté de nombreux praticiens contemporains.

Chaque « règle » — parfois bien connue ou de bon sens (rapprochez-vous; soyez patient) mais parfois aussi plus rare ou plus précieuse (ne touchez pas votre modèle) — est traitée sur une ou deux pages avec une illustration et quelques paragraphes explicitant le propos. C’est clair et cela constitue au final une bonne synthèse si on accepte de prendre ce livre pour ce qu’il est et de s’en imprégner à son rythme. L’ouvrage admet son caractère fortement sélectif mais s’attache à couvrir tout le champ du processus photographique à travers trois parties. La première aborde les fondamentaux de la production d’images avec des considérations techniques et esthétiques sur la prise de vue, la deuxième traite de la démarche artistique et du rapport de l’artiste avec le monde et ses projets, tandis que la troisième se penche sur la façon de vivre de son travail.

On passe de l’enseignement d’une image iconique à une leçon (N’effacez pas) basée sur l’expérience d’un professionnel. Celle-ci vient d’un photographe qui a pu retrouver dans ses archives une photo un brin datée (la stagiaire Monica Lewinsky embrassant le Président Clinton lors d’une réception) qui trouvait désormais tout son prix après la révélation d’une certaine affaire. Des recommandations répertoriées dans l’ouvrage sont, par ailleurs, parfaitement contraires à d’autres : rien d’étonnant à cela, tous les photographes n’ayant pas la même approche.

Telles qu’énoncées en haut de page, quelques prescriptions peuvent à priori relever de l’évidence ou de la banalité (Trouvez un sujet qui vous convient, Restez curieux) mais l’essentiel n’est pas là car chaque texte ici est l’occasion pour le lecteur d’une véritable petite méditation sur sa pratique. D’autres incitants s’adressent davantage à la personnalité du photographe (Découvrez qui vous êtes, Appuyez vous sur vos convictions). C’est dire que l’ensemble est un peu fourre-tout mais aussi plutôt dense et qu’il faut ne faut pas hésiter à y picorer ça et là, à l’envie.

L’appareil photo est votre passeport pour découvrir ce monde, et la photographie le témoin de l’expérience que vous en tirerez et de l’interprétation que vous en ferez.

Paul Lowe

Découvrir les premières pages de l’ouvrage, sur le site des Editions Dunod : https://www.dunod.com/sites/default/files/atoms/files/Feuilletage_688.pd

(*) Les 200 règles d’or des maîtres de la photographie. Paul Lowe. Traduit de l’anglais par Philippe Escartin. Editions Dunod. Broché. 240 pages. 22€

Albarrán Cabrera : des oiseaux qui emportent l’imagination

© Atelier Editions Xavier Barral EXB

Les parutions se suivent heureusement dans la merveilleuse collection Des oiseaux que publient les Editions Xavier Barral, devenues cette année Atelier EXB dans l’esprit de leur regretté fondateur. Un nouvel opus (*) nous plonge avec ravissement dans l’univers poétique d’Angel Albarrán et Anna Cabrera.

Ces photographes espagnols vivent, travaillent et publient depuis longtemps en duo tel un seul photographe, bâtissant sous le nom d’artiste Albarrán Cabrera une oeuvre singulière, qui interroge notre rapport au monde. Le couple, qui traite ses images sans distinguer le ou la photographe, nous emmène entre réalité et fiction à travers des nuances chromatiques somptueuses et des procédés multiples allant du cyanotype à l’impression pigmentée en passant par le tirage platine.

Pour cette collection Des oiseaux, qui puise d’ordinaire dans l’oeuvre d’un artiste, le duo a spécialement réalisé de nouvelles photographies outre le recours à des images provenant de ses autres séries dont The Mouth of Khrisna.

© Albarrán Cabrera. The Mouth of Krishna. #235. 2015

Les cadrages sont larges ou moins larges et les oiseaux s’inscrivent parfois comme une abstraction dans le paysage. Certains ne sont que des points ou des ombres, d’autres déploient toutes leur magnificence, faisant de ce septième volume l’un des joyaux de la collection. Comme pour chaque ouvrage, ce volume contient un essai de l’ornithologue Guilhem Lesaffre concernant la vie des oiseaux dans un univers qui les fragilise chaque jour davantage.

© Albarrán Cabrera.

Basé à Barcelone, le tandem de photographes propose une oeuvre qui fait appel à notre imagination et préfère, selon ses dires, laisser l’interprétation des images à la mémoire du spectateur. Le duo se place dans le sillage d’un autre catalan, le peintre Joan Miró dont le tableau Bird in Space offre une représentation minimale de l’oiseau.

La culture japonaise aussi imprègne fortement le travail d’Albarrán Cabrera, inspirant aux deux photographes des images de nature où la beauté surgit de l’éphémère et l’esthétisme de la fragilité d’un instant. Leurs autres séries à découvrir sur leur site et sur Tumblr sont tout aussi passionnantes, comme The Mouth of Krishna  (La Bouche de Krishna), Kairos, réflexion sur la perception du temps, ou encore This is you here (C’est toi ici), réflexion sur le concept d’identité et la façon dont il se crée au départ des souvenirs.

On notera par ailleurs que l’un des deux premiers titres de la collection Des oiseaux, l’ouvrage de Pentti Sammallahti qui fut rapidement épuisé, est à nouveau disponible. En noir et blanc cette fois, les oiseaux du grand photographe finlandais semblent eux aussi sortis du silence comme d’un conte visuel. Des photographies également poétiques avec des étendues glacées et silencieuses d’où émerge une présence humaine ou animale. 

(*) Des Oiseaux. Photographies Albarrán Cabrera, Texte Guilhem Lesaffre. Editions Atelier Xavier Barral EXB. Sortie en librairie le 1er octobre 2020. Relié, 20,5 x 26 cm, 96 pages, 45 photographies couleur. Versions française et anglaise. 35 €

Sergio Larrain, flaneur sensible dans les rues de Londres

© Atelier Editions Xavier Barral

La Fondation Henri Cartier-Bresson vient de présenter jusqu’au 18 octobre son exposition Londres, un choix de photographies de Sergio Larrain réalisées pendant l’hiver 1958-1959, lors d’une résidence financéee par une bourse du British Council. Surnommé le Robert Frank chilien, Larrain (1931-2012) devint membre de Magnum à partir de 1961 par l’entremise de son mentor Cartier-Bresson. Il se retira du milieu de la photographie et même du monde à peine dix ans plus tard pour se consacrer à la méditation, choisissant de vivre dans une communauté mystique puis en ermite, près d’Ovale, au nord de son pays natal.

Un ouvrage paru chez Xavier Barral (*) à l’occasion de l’exposition à la Fondation réunit les photographies de Larrain datées de ce séjour londonien. Il élargit la sélection de l’exposition comme celle d’une première édition parue chez Hazan en 1998.

Cet ensemble privilégiant régulièrement une verticalité caractéristique du photographe ne fut guère diffusé dans la presse. Il constitue la première série marquante de Larrain, dont le parcours hors du commun fut retracé dans une monographie parue chez Xavier Barral il y a quelques années (**). Le corpus ici rassemblé fait écho à une citation de Charles Dickens placée en exergue: « Les plus jolies choses en ce monde ne sont que des ombres ; elles vont et viennent, elles changent et s’évanouissent rapidement, aussi rapidement que celles qui passent en ce moment devant tes yeux« .

© Sergio Larrain/Magnum Photos

De fait, c’est du célèbre fog londonien de l’époque qu’émergent les sujets de Larrain, silhouettes qui déambulaient alors dans la City, parées de leurs non moins typiques couvre-chefs. Un théâtre d’ombres où le mystère s’insinue dans les brumes et où les pigeons s’ébattent au-dessus de l’activité des rues et des places. Des images, dont de nombreuses inédites donc, qui pourraient être l’oeuvre d’un touriste patient et doué. Elles se regardent comme les souvenirs silencieux d’un flaneur aux aguets, laissant deviner ce qui séduira HCB.

La série se lit aujourd’hui comme le signe de la sensibilité déjà bien affirmée d’un jeune photographe qui allait plonger ensuite plus avant dans le monde. Il y là les débuts d’une oeuvre qui fut courte et peu abondante en livres mais profondément sensible et fulgurante. Elle fut marquée par un travail sur la ville de Valparaiso avec un compatriote de Larrain, le poète Pablo Neruda, et par une photographie mythique dans laquelle deux jeunes filles étonnamment semblables mais non jumelles descendent un escalier aux marches invisibles, à peine suggéré et inondé de soleil. Un autre jeu d’ombres, empreint d’une poésie magique.

© Sergio Larrain/Magnum Photos

Un essai de l’écrivain chilien Roberto Bolaño, écrit  il y a plus de vingt ans pour la série londonienne, accompagne cette reparution ainsi qu’un texte d’Agnès Sire, spécialiste émérite d’un photographe dont elle s’attacha à conserver le travail pour le mettre en valeur et le sauver de l’oubli.

En quête d’une paix intérieure depuis ses débuts, Larrain lui-même refusa toujours les honneurs et les expositions. Son oeuvre étrange lui a heureusement survécu.

(*) Londres 1959. Photographies de Sergio Larrain. Textes d’Agnès Sire et Roberto Bolaño. Atelier Editions Xavier Barral. Deux versions : française et espagnole. 176 pages, 95 photographies N&B. 39 €

(**) Sergio Larrain. Atelier Editions Xavier Barral. 2013. Ce livre est malheureusement épuisé pour l’instant.

Obama vu par Pete Souza : l’image d’un Président

Photographe de la Maison Blanche pendant les présidences Reagan (1983-1989) et Obama (2009-2017), Pete Souza commença à photographier Barack Obama dès le jour où ce dernier devint sénateur des Etats-Unis. C’était en janvier 2005; Souza officiait alors à Washington comme photographe pour le Chicago Tribune, publication de la ville dont provenait le nouveau sénateur. Ce travail s’est poursuivi jusqu’à la campagne nationale d’Obama dont la rapide ascension déboucha fin 2008 sur son élection à la Présidence. Junior photographer sous Reagan, Sousa se vit alors proposé le job de Chief Official White House Photographer. Les termes de son engagement lui donnaient accès à tout, une facilité qui sera refusée à ses futurs collègues par le successeur d’Obama. Souza, lui, fut présent à chaque instant du double mandat d’Obama, au service de la transparence voulue par les communicants du Président mais photographiant aussi pour l’histoire et les archives nationales.

© Pete Souza/Official White House Photo. May 8, 2009.
Un membre du staff était venu en famille à la Maison Blanche pour une photo de départ avec le Président. Son petit garçon dit au Président qu’il venait de passer chez le coiffeur et demanda si la coiffure d’Obama donnait la même impression au toucher. Obama invita le petit garçon à vérifier par lui-même.

La relation de Souza avec Obama devint très étroite et la confiance installée déboucha sur une véritable amitié. Ses journées dans les pas présidentiels duraient dix ou douze heures, parfois plus, et les semaines de travail comptaient parfois sept jours. Souza prit ainsi plus de deux millions de photographies (sic), documentant les moments les plus dramatiques comme les plus insouciants. Il se fit également discret devant les décisions les plus difficiles et les rencontres les plus souriantes, au milieu des fous-rires comme des peines profondes, devant la vie de famille comme dans les grands rendez-vous internationaux. Il saisit la réaction du Président face aux tragédies (les fusillades de masse et les massacres dans les écoles) et dans les tensions les plus extrêmes comme ici dans la Situation Room au moment du raid dans le repaire de Ben Laden. Mais il rendit compte tout autant des instants de détente et de réjouissance, dans le Bureau Ovale, sur un court de basket ou de golf .

The Situation Room, 2 mai 2011 © Pete Sousa.

Certains n’ont pas manqué de voir dans les photos de Sousa une valorisation à seule fin politique — la Maison-Blanche diffusait évidemment ses images — et une intention de jouer la transparence sans perdre le contrôle. Ce n’est pas notre appréciation car on voit réellement beaucoup de choses dans cette exceptionnelle chronique photographique. De nombreux clichés ne peuvent tromper. On suit un père, un mari, un Président mais toujours le même homme.

Se souciant apparemment comme d’une guigne de la présence du photographe, Obama paraît en phase avec les militaires comme avec les enfants, avec les dignitaires étrangers comme avec la classe politique du Congrès, avec le personnel le plus modeste comme avec les artistes et les musiciens de son temps (Bono qui saisit une guitare; Paul McCartney qui chante Michelle devant le couple présidentiel à la Maison Blanche). Aucune glorification ou mise en scène ne transparaît.

© Pete Souza. Little Brown and Company

C’est tout cela et l’intuition merveilleuse de Souza qui fait la richesse d’un livre grand format (*) rassemblant plus de 300 images parmi les favorites et les plus emblématiques capturées par le photographe-observateur. On tient dans les mains un formidable ouvrage déroulant non seulement une histoire en train de se faire avec les ambiances mais aussi la preuve d’un vrai talent pour capter l’anecdotique dans tout ce qu’il peut révéler. S’en dégage un portrait intime et surtout sans doute la stabilité d’un caractère : une personnalité calme, réfléchie, attentive aux enfants comme à ses proches et ses collaborateurs, dégageant une classe sans apprêt et une profonde empathie.

Le parcours du livre est chronologique, depuis la première inauguration en janvier 2009 jusqu’à l’adieu en hélicoptère en janvier 2017. Les images de Souza sont accompagnées de légendes et courts textes qui restituent la scène photographiée dans son contexte. Superbement composé, mis en page et imprimé, le livre est également d’un bel apport pédagogique pour les apprentis-photographes tant le sens du placement et les choix de composition de Souza sont à chaque fois pertinents.

Souza ne cache pas qu’il prit pour modèle le photo-journaliste Yoshi Okamoto qui fut le photographe présidentiel officiel sous Lyndon Johnson dans les années 1960: Okamoto lui aussi se vit octroyer l’accès au quotidien de Johnson. Sans chercher la mise en scène, comme le rapporte Souza, Okamoto « prenait ses clichés d’un point de vue artistique ». L’époque n’était pas la même et le matériel et les techniques du photographe était forcément différents, Okamoto utilisant une pellicule noir et blanc là où son successeur travailla en numérique et en couleurs.

Après la publication de son livre, Pete Souza, qui se considère comme un historien muni d’un appareil photographique, a sorti cette année un film documentaire, The Way I See It , un point de vue sur la fonction présidentielle américaine sous les deux administrations servies par Souza. Des administrations certes bien différentes voire opposées politiquement mais dont les titulaires respectaient et valorisaient au plus haut la dignité de leur charge. Un point de vue à prendre en compte à ce moment décisif pour la suite de l’histoire des Etats-Unis… et du monde.

(*) Obama. An Intimate Portrait. Pete Souza. Foreword by Barack Obama. Textes en anglais. 350 pages. Première édition novembre 2017. Editions Little Brown and Company. 50 USD; +/-43€

A voir: Pete Souza raconte son travail photographique pendant les années Obama. https://www.youtube.com/watch?v=SfyVUXMMKic

In God We Trust : regard sur le shopping religieux aux Etats-Unis

© Editions Pyramyd et Revelatoer

Photographe pour la presse, la mode et les entreprises, Cyril Abad mène depuis 2012 un passionnant travail documentaire qui porte un regard original et acéré sur la place de l’homme dans la société. Ses reportages empreints d’un humour décalé tels « Blackpool, the Brexit holidays » ou « The last dreamers » ont paru dans la presse magazine.

En 2016, il entame un projet de trois ans sur les formes excentriques de la religion aux Etats-Unis. Sous un intitulé reprenant l’expression qui figure sur les billets en dollars, le projet In God We Trust a déjà fait l’objet de nombreuses expositions et publications et fut notamment montré en France en 2019 à Visa Pour l’Image. Deux maisons d’édition françaises viennent de s’associer pour en faire un livre (*) et nous permettre par le texte et l’image d’en apprécier toute la profondeur. Une lecture instructive dans le contexte du choix décisif que fera bientôt le peuple américain.

On connaît à ce propos l’importance du vote des tenants des églises évangéliques dans l’élection de Donald Trump en Novembre 2016. Cyril Abad nous emmène ici au sein de communautés religieuses rassemblées autour des multiples églises chrétiennes protestantes (52% de la population des Etats-Unis) et des étonnantes entreprises mises sur pied par des individus comme par des associations beaucoup plus puissantes. Souvent inspirées des techniques de marketing, ces formes d’évangélisation sont modelées sur les particularités géographiques et s’adressent à une cible d’individus en quête d’appartenance ou de ce qui pourra rompre leur isolement. De la plus modeste (cycliste prêcheur, ci-dessous) à la plus originale (petite église mobile pour mariage dans votre jardin), d’étonnantes pratiques sont ainsi illustrées. D’autres, tout aussi inattendues mais plus inquiétantes peut-être, véhiculent des concepts porteurs d’un certain obscurantisme et vont de pair avec des investissements considérables ou même des financements publics pour séduire les fidèles.

© Cyril Abad. Editions Revelatoer et Pyramyd

L’ouvrage bénéficie d’une très éclairante préface de l’écrivain Douglas Kennedy permettant de comprendre les origines et le parcours historique du phénomène religieux aux Etats-Unis avant de découvrir les diverses manifestations de la foi dont témoigne le travail du photographe. Le texte nous dit comment la religion a pu devenir un produit de consommation en milieu suburbain. De là ces images d’églises en drive-in avec des paroissiens au volant qui klaxonnent pour dire amen et dispensent à leur chien un jus de raisin fourni par le pasteur pour servir la communion.

De la thérapie de groupe et du développement personnel sur un campus au slogan publicitaire, il n’y a parfois qu’un pas comme dans ce café Starbucks qui affiche : « Dans une journée il vous faut un peu de café et beaucoup de Jésus ». Mais derrière l’absurde qui éclate ailleurs sous nos yeux perce peut-être un réel désespoir. Et à côté des églises sans étiquette et des messagers non prosélytes, Cyril Abad a aussi visité de véritables parcs d’attractions sur une thématique chrétienne avec un Jésus superstar et des personnages d’époque s’inscrivant dans une Jérusalem de carton-pâte. Tableaux vivants et comédies musicales, reconstitutions de la Cène, du chemin de croix et du martyre de la flagellation, réplique de l’Arche de Noé avec espèces empaillées : tout fait farine au moulin, même la découverte (moyennant supplément!) du tombeau du Christ. On écarquille les yeux devant le comble de l’excentricité – une église nudiste au fin fond d’une forêt de Virginie dans laquelle un pasteur baptiste officie devant ses fidèles et comme eux …dans le plus simple appareil. Explication des intéressé(e)s : ce qui compte n’est pas la façon dont on s’habille mais ce qu’on a dans le coeur.

Cyril Abad montre tout cela d’un oeil intrigué et curieux mais sans verser pour autant dans le cynisme ou la moquerie. Il livre un témoignage, raconte une histoire, rend compte en images d’une aspiration à croire débouchant sur des pratiques qui peuvent s’avérer extravagantes. Abad saisit toujours ses sujets honnêtement car « Un photographe doit toujours travailler avec le plus grand respect possible pour son sujet et en accord avec son point de vue personnel » (Henri Cartier-Bresson).

Ce livre est une coédition de la nouvelle maison Revelatoer et des Editions Pyramyd. Vient également de paraître dans la même collection Le grand mensonge de Didier Bizet, sous-titré « Voyage en Corée du Nord. Le pays où tout est vrai mais faux.  » Née du désir d’inviter ses lecteurs à « décrypter les photographies pour en comprendre toute leur teneur », Revelatœr nous propose de « découvrir un pays, une culture, une histoire, à travers le regard d’un photographe auteur. » La coédition avec Pyramyd veut permettre à des projets photographiques ambitieux de voir le jour sous forme de beaux livres. Bon vent!

(*) In God We Trust. Cyril Abad. Voyage au coeur des excentricités de la foi aux Etats-Unis. Editions Pyramyd et Revelatoer. Préface de Douglas Kennedy. Texte bilingue français-anglais. 25 €. Feuilletez quelques pages ici et découvrez le site de Cyril Abad.

Créer des images fortes avec les questions de David duChemin

La période de contraintes que nous continuons de traverser en tant que photographes est aussi l’occasion de prendre du recul par rapport à notre travail et de nous interroger: « Est-ce une bonne photo? » ou encore « Est-elle réussie ou ratée »? Mais est-ce la bonne question?

© Editions Eyrolles

Dans son nouveau livre dont la version française vient de paraître chez Eyrolles (*), David duChemin, photographe canadien spécialisé dans l’humanitaire et la photo de voyage, dépasse ou plutôt remplace cette question pour nous renvoyer vers des interrogations plus larges sur le but recherché et vers des interpellations précises à propos de la lumière et de la couleur, de la direction des lignes ou du poids des formes.

Les formations comme les livres du Canadien anglophone ne visent pas à expliquer comment produire des images où l’exposition et la mise au point seront correctes. S’il n’incite jamais à négliger ou à court-circuiter le processus d’apprentissage, duChemin se situe clairement au-delà, voire plus haut, au risque assumé, dit-il, de se prendre les pieds dans ses idées.

Maîtriser son art est nécessaire mais non suffisant : cela ne crée pas forcément une bonne photo.

– David duChemin

Ce livre-ci passe donc en revue les éléments de langage visuel qui nous font réagir à une image et les moyens d’utiliser ces outils pour faire des photos qui seront véritablement nôtres et trouveront leur source dans notre « for intérieur ». Avec un leitmotiv : seul le photographe pourra décider du meilleur moyen d’ « exprimer son sujet » – entendez le message de la photo. Mais ne nous y trompons pas : duChemin n’entend pas défendre une forme de « chacun pour soi » en photographie. Il plaide seulement, avec éloquence, pour que le photographe cherche au plus profond de lui ce qu’il souhaite traduire.

L’ouvrage déroule alors ses questions et les choix que nous pouvons faire pour traduire notre intention. Que fait la lumière et que puis-je faire avec elle? Le but recherché sera-t-il mieux rencontré si le sujet est sous- ou sur-exposé? Qu’apporte la couleur? Renforce-t-elle ou non l’attention et l’ambiance recherchée? N’est-elle pas une distraction inutile ou masquant l’intention du photographe ? Où est le contraste et à quoi sert-il?

Certains feront sans doute valoir que le photographe n’a pas toujours le temps de réfléchir et que nos logiciels permettent après tout de rendre des rouges plus intenses, un vert plus jaune ou plus bleu ou de remplacer une couleur. De bonnes questions peuvent d’ailleurs être posées non seulement avant ou pendant la prise de vue mais aussi au stade de l’édition, de la post-production ou de la sélection des images. Mais il n’y aura pas ou peu de remèdes à un instant raté ou il faudra peut être compter sur le hasard pour telle ou telle scène captée sans anticipation.

Les illustrations qui émaillent l’ouvrage, en couleurs comme en noir et blanc et provenant des voyages de duChemin, sont là, elles aussi, pour nous interroger : à quoi servent ici les lignes, le choix du monochrome, le flou, les perspectives ou l’instant de la prise de vue? Qu’est ce qui fait que cette photo est « forte »?

Les photographes, constate duChemin, n’abordent pas toutes ces interrogations avec le même enthousisme que leurs discussions techniques sur les boîtiers et les objectifs. En posant ces/ses questions, il nous incite à effectuer nos choix en fonction de ce que nous sommes pour trouver de la sorte notre style. Son livre ne parle pas de prescriptions mais de possibilités. Et de toutes les questions qu’il pose (il y en a une multitude, plus ou moins essentielles) la plus importante, celle qui les résume toutes est bien: ce travail est-il vraiment le mien? Car l’honnêteté est le meilleur gage de l’authenticité et donc le meilleur moyen de faire des photos qui résonneront peut-être chez les autres.

Devenir un photographe intuitif suppose souvent une longue pratique. Se poser les bonnes questions, celles de David duChemin, nous aidera à le devenir tout en expérimentant et en nous faisant plaisir.

Il n’y a pas de devoir en art: il n’y a que des possibilités

– David duChemin

David duChemin © davidduchemin.com

David duChemin, qui continue de parcourir les continents à la recherche d’aventures et de beauté, ne cesse lui-même de s’interroger et de partager sur son site (en anglais) ses réflexions sur le processus créatif et l’inspiration. Les Editions Eyrolles ont déjà publié ou republié ces dernières années en versions françaises L’âme du photographe et L’âme d’une image. Destinés à nous guider, ses ouvrages sont aussi de véritables « essais » sur l’art photographique et son apport dans notre façon de voir le monde.

(*) Au coeur de la photographie. Les questions essentielles à se poser pour créer des images fortes. David duChemin. Adapté de l’anglais par Frank Mée. Editions Eyrolles. 312 pages, parution le 17/09/2020.