La quête du photographe de rue, d’abord un état d’esprit

©Editions Pyramyd

L’intérêt pour la photographie de rue (« street photography ») ne faiblit pas, même si ce terrain est aujourd’hui miné. Le photographe de rue, sauf s’il choisit de déambuler dans une ville morte (notez que c’est souvent le cas actuellement), se trouve confronté aux aléas de la prise de vues dans l’espace public. La notion du comportement acceptable chez un preneur d’images varie d’un pays à l’autre.

Matt Stuart, photographe de rue britannique né en 1974, a toujours aimé observer les gens. Il partage dans un livre édité par les Editions Pyramyd (*) ses meilleures rencontres et les fruits de ce qui est d’abord chez lui une attitude devant la vie.

En faisant abstraction de toute digression sur la technique, Stuart explique l’état d’esprit à adopter pour se mettre en quête de bonnes photos, repérer les associations insolites et les juxtapositions amusantes, les situations cocasses ou inattendues. La photo de rue, telle qu’il la conçoit et la pratique, ne doit pas être régie par des règles. Son livre n’est donc pas un code de conduite. Pour développer son propre langage visuel, nul besion, selon Stuart, de suivre des lois dans nos déambulations comme ne photographier qu’au 35 mm, s’interdire les longues focales et le flash, etc. Un principe cependant : ne pas se déplacer trop vite (cela attire immanquablement l’attention) mais surtout penser vite.

Stuart invite aussi à mettre en oeuvre ce qu’il appelle son « principe des 3 P: pêcher, poursuivre, plonger ». La recette consiste à trouver le bon endroit et le bon arrière-plan et d’attendre le passage du poisson pour le « filer » un moment et déclencher sans attendre dès que quelque chose évoque notre curiosité. Savoir observer, être discret, les sens en éveil: d’autres sont passés par là, naturellement et Stuart ne cache pas sa dévotion à son héros Cartier-Bresson. A ce propos lui-même utilise le système Leica M et son style a le don de mêler composition et « instant décisif », même s’il n’aime pas l’idée d’un moment unique qui seul mériterait la photo. Il a d’évidence, comme on le verra ci-dessous, un don bien à lui pour repérer et fixer (mais la chance est une récompense) les scènes insolites, surtout dans ce centre de Londres qu’il arpente depuis longtemps.

New Bond Street, Londres, 2006 (4è de couverture du livre) © Matt Stuart. Editions Pyramyd

Stuart admet que « l’éthique pourrait se révéler le seul écueil » du genre: s’il ne s’interdit pas de photographier un sans-abri (visage dissimulé cependant), il convient qu’il faut veiller à éviter les moqueries, la condescendance et la malveillance. Si votre photo dessert le sujet, passez donc simplement votre chemin. Et prenez conscience que cette mentalité du photographe de rue trouve aussi à s’employer ailleurs. Elle s’avère ainsi bien utile dans des environnements différents comme la vie de famille pour capter des moments spontanés, l’esprit et le regard toujours aux aguets.

Le livre s’ouvre sur une recommandation à se renseigner sur les dispositions du droit à l’image dans laquelle se trouve le lecteur qui voudrait mettre en pratique les techniques de Matt Stuart. On se souviendra qu’en France, exception faite pour les événements d’actualité telles que les manifestations, toute photographie d’une personne identifiable ne peut être diffusée sans son autorisation. La street photography doit être et rester un plaisir.

Un petit ouvrage sympathique, à lire comme une ode à l’acte de photographier, en soi plus enrichissant pour Stuart que la photo elle-même. Il n’empêche que ses images, sur son site comme dans son livre, méritent le coup d’oeil et le bon.

(*) Penser comme un photographe de rue. Matt Stuart. Traduction Véronique Valentin. Editions Pyramyd. Broché, 128 pages, 18,50€. Sortie prévue début mars 2021.

Portrait en lumière naturelle : les bonnes recettes de Scott Kelby

© Editions Eyrolles

L’art du portrait en photographie s’apparente généralement à la maîtrise de sources lumineuses que le photographe se doit de positionner judicieusement par rapport au sujet. Le portrait s’inscrit donc logiquement dans la manière des professionnels du studio, même si des amateurs s’y attachent volontiers en fonction de leurs possibilités matérielles et financières. La photo de portrait à la lumière du jour, par contre, n’exige ni investissements lourds ni manipulation d’accessoires compliqués et son champ d’action est naturellement vaste. C’est le sujet du dernier livre de Scott Kelby, que publient les Editions Eyrolles (*) dans une adaptation française fidèle au style particulier qui est la marque de ce photographe, formateur et auteur à succès.

L’auteur aborde en premier lieu les objectifs à privilégier pour le portrait et les réglages de prise de vue — ce sont les bases et on ne peut sans passer. Il entre ensuite dans le partage de ses conseils et astuces pour dompter et tirer le meilleur profit de la lumière naturelle. On passe des portraits à l’intérieur aux abords d’une fenêtre (le positionnement du modèle et du photographe, savoir se décaler) à la prise de vue en extérieur, avec ou sans diffuseur ou réflecteur. Comment positionner ces accessoires, gérer l’ombre et le soleil, photographier par temps couvert.

La formule utilisée par Kelby dans cet ouvrage: une ou deux photo(s) — elles sont bien entendu de qualité — et généralement deux paragraphes par idée. Succinct mais efficace. Comment, par exemple, créer le très prisé « effet Rembrandt », ce triangle inversé de lumière sur le visage qui ne vaut pas que pour le portrait en studio? Kelby nous dit aussi comment éclairer les contours d’un visage, maîtriser les tâches de lumière, obtenir une lumière douce ou encore un effet de flare (ces reflets parasites) sans ou avec Lightroom et Photoshop. Il aborde les ficelles de la composition et du cadrage appliquées au portrait, la relation avec le modèle et distille ses astuces afin de mettre le modèle, homme ou femme, en valeur. Vêtements à porter, direction du regard, quête de l’expressivité ou de l’inexpressivité (c’est le moment de faire une pose), affinage de la taille ou du visage.

Les recettes s’égrènent — il y a près de 150 rubriques — sans jamais lasser car le propos est à chaque fois simple et direct. A l’américaine, en somme. Un ouvrage pas forcément complet — ne vous attendez pas à trouver ici les petits « trucs » habituels recommandés pour les photos d’enfants — mais toujours agréable à parcourir.

Portrait de Scott Kelby en lumière naturelle
© scottkelby.com

A moins d’être véritablement débutant et à l’exception des deux premiers, il n’est pas nécessaire de lire cet ouvrage dans l’ordre de ses chapitres. Manquent peut-être quelques réflexions ou conclusions mais Kelby, auteur prolifique et très largement traduit, ne s’embarrasse pas de théorie. Il a livré par ailleurs d’innombrables contributions à la formation ainsi qu’ « aux idéaux de la photographie professionnelle » selon les termes de sa reconnaissance par l’American Society of Photographers. Regardez et écoutez (en anglais) notre formateur partager ici trois petits tuyaux pour un shooting de portrait en extérieur et faites plus ample connaissance sur son blog avec ses activités, son matériel et son portfolio. D’autres ouvrages de Scott ont été publiés chez Eyrolles.

En ces temps de contraintes et de tristes lumières, Kelby donne bougrement l’envie de passer ou repasser à l’acte de photographier ses proches et de revenir au naturel. Sachant que si le cadre dans lequel il est placé participera à la réussite du portrait et qu’aucune recette ne constitue en soi la panacée, ce livre éclairera joyeusement votre pratique. Un petit avertissement à ce propos: notre ami Scott est … un petit rigolo: chaque chapitre est précédé d’une courte introduction dans laquelle l’auteur laisse cours à une fantaisie tellement débridée qu’elle n’a rien ou vraiment pas grand chose à voir avec le contenu du chapitre proprement dit. On s’en amuse ou on s’en passe. Mais qui a dit qu’un manuel pratique devait être ennuyeux?

(*) La photo de portrait en lumière naturelle. Scott Kelby. Adapté de l’anglais par Gilles Théophile. Editions Eyrolles. 195 pages, broché, 22 €.

Tout sur les procédés alternatifs : pour des tirages d’exception

© Editions Eyrolles

S’agit-il d’un rejet ou à tout le moins d’une forme de réaction devant la poussée du tout-numérique? D’une quête de renouvellement devant la profusion d’images trop semblables, trop parfaites et trop lisses? Toujours est-il qu’un retour aux procédés anciens s’affirme depuis quelque temps dans le monde et la pratique de la photographie. Plusieurs ouvrages ont paru qui remettent en lumière, si l’on ose dire, ces techniques du passé. Anaïs Carvalho et Rémy Lapleige présentent aux Editions Eyrolles un tableau très complet à ce sujet en nous révélant « Les secrets des tirages alternatifs » (*).

Que ce soit au départ d’images argentiques ou numériques, il est possible de donner à ses tirages un cachet original en trouvant sur le marché les substances chimiques permettant d’appliquer des techniques découvertes il y a plus de 150 ans. Dans une introduction sur les débuts de l’histoire de la photographie, le livre retrace l’évolution de ces procédés de l’époque héroïque, qui font aujourd’hui l’objet d’un étonnant recours en grâce. Cette évolution, on le sait, fut jalonnée d’essais et d’échecs, depuis les premières découvertes sur les propriétés des sels d’argent et avant même les apports de Niépce, Daguerre et Fox-Talbot.

Les auteurs présentent ensuite les équipements et produits de laboratoire nécessaires à la réalisation de tirages selon les procédés dits « alternatifs ». Munis de toutes ces indications façon panoplie du parfait petit chimiste, nous entrons dans le vif du sujet. Au coeur du livre et au départ de beaucoup de projets entrepris de nos jours figure la création d’un internégatif numérique. L’ouvrage explique pas à pas la démarche pour les « transparents », support préférentiel des amateurs de procédés alternatifs, étant entendu que n’entrent pas dans cette catégorie les internégatifs argentiques obtenus au moyens de révélateurs chimiques.

Point de vue du Gras, Nicéphore Niépce. 1826.Représentation en positif.

Vient ensuite, chapitre par chapitre, le passage en revue de ces techniques anciennes, avec leur principe, la présentation du matériel, l’explication du procédé et ses applications, les effets produits selon les supports. Les auteurs ont sélectionné une dizaine de procédés, basés ou non sur l’utilisation des sels d’argent. Leur choix s’est porté sur les plus faciles comme sur les plus originaux, plus ou moins abordables et coûteux, qu’ils requièrent ou non une expertise poussée. Pour chacun d’entre eux — de l’antothype au palladium et au platinum en passant par le cyanotype, le Van Dyke, le papier salé, l’émulsion liquide, le tirage à effet lith — l’ouvrage explique les préparations et les variantes possibles.

Nature morte au coq. Louis Ducos du Hauron, 1879. Domaine public.
Procédé de gélatine pigmentée tricolore (original). Impression couleur, procédé d’inhibition de colorant.
Copie imprimée vers 1982 dans la collection George Eastman House

Avec sa couleur bleue par laquelle on le reconnaît immédiatement (le « bleu de Prusse »), le cyanotype est souvent la première technique testée par les amateurs d’aujourd’hui (des packs sont même disponibles dans le commerce). Peu onéreux, le cyanotype, inventé en 1842, fut largement employé par les ingénieurs pour la reproduction de plans à grande échelle. Outre sa simplicité, le regain d’intérêt qu’il suscite semble dû à la variété des résultats produits. Plusieurs photographes de renom se sont d’ailleurs laissés tenter. On se rapportera par exemple au superbe travail d’Emeric Lhuisset, L’autre rive, retraçant le parcours de réfugiés sur le sol européen. Ce projet valut des honneurs mérités au photographe-plasticien dont les impressions en monochromes bleus constituent une belle illustration de la manière de repenser un ancien procédé pour traiter d’une manière poétique d’un drame politique et humain qui se poursuit toujours: « Un bleu, couleur de cette mer (la Méditerranée), où tant disparaissent, mais aussi un bleu qui est celui de l’Europe », comme il nous l’expliqua à Paris-Photo 2019.

L’autre rive © Emeric Lhuisset

Les intéressés par le cyanotype pourront également se plonger dans le site de Mike Ware, qui mit au point à la fin du XXè siècle une nouvelle formule un peu plus compliquée qui procure des couleurs plus profondes.

Les auteurs de l’ouvrage, respectivement biologiste et informaticien de formation, ont par ailleurs mis sur pied l’association de photographie argentique Dans Ta Cuve. Ils espèrent, avec ce livre, donner l’envie d’explorer tel ou tel procédé et révéler les potentialités de chaque technique. Ces procédés peuvent très bien s’appliquer, soulignons le, à tous les types d’images argentiques et numériques, y compris les clichés provenant de votre smartphone ou de votre réflex comme aux travaux réalisés à la chambre ou par tout autre moyen. A chacun de choisir parmi les options pour donner à ses tirages un rendu particulier, affirmer une démarche artistique en trouvant son propre langage.

Ceux qui, lecture faite, décideront de passer à la pratique et de se lancer dans ces procédés de tirage ne pourront négliger de se protéger impérativement car la manipulation de produits chimiques n’est jamais sans danger. Prendre soin de soi et penser à une bonne ventilation du labo : les tirages alternatifs sont bien dans l’air du temps.

(*) Les secrets des tirages alternatifs. Démarche – matériel – procédés. Anaïs Carvalho, Rémy Lapleige – Collection Secrets de photographes. 184 pages ; 26€. Parution le 11 février 2021.

Le sensible travelogue américain de Jean-Luc Bertini

En 2008, un photographe français s’apprête à parcourir le Nord-Est des Etats-Unis pour y prendre des images sans intention précise. Frappé à ce moment par le décès de sa mère, il décide de maintenir son voyage et de vivre sa peine au volant d’une voiture de location. Jean-Luc Bertini répétera cette formule de périple américain pendant dix ans, en variant les zones géographiques qu’il traverse en témoin, simplement de passage. Un projet prend ainsi forme, constitué sur le long cours et par à-coups à côté d’un travail régulier pour la presse. Il prend tout son sens dans un ouvrage délicatement assemblé et paru aux Editions Actes Sud (*).

© Editions Actes Sud

Ce carnet de voyage(s) aux relents mélancoliques évoque forcément par son thème l’un ou l’autre glorieux prédécesseur dans l’histoire de la photographie: on songe évidemment à Robert Frank (The Americans) mais aussi, comme le note en texte d’accompagnement Gilles Mora, aux approches de Stephen Shore, de Walker Evans et de Joël Meyerowitz. La subjectivité de Jean-Luc Bertini transparaît cependant. Son ressenti personnel dans ce « road trip » le distingue par ailleurs des visions critiques dont nous fûmes récemment les spectateurs inquiets et même effarés devant les reportages sur l’Amérique de Trump. Car le regard du photographe devant les paysages comme devant les grandes et petites villes du pays est d’une autre portée et se conjugue avec une attention jamais moqueuse pour ses habitants.

En fin connaisseur de la littérature américaine et de ses écrivains contemporains qu’il a su si bien saluer par l’image dans un autre ouvrage (**), Bertini saisit comme eux l’importance du décor et le rapport qu’entretiennent les humains avec le cadre de leur existence. Sur la plage de Coney Island, dans les rues désertes d’une cité bétonnée, sur des parkings ou dans ces caravanes échouées au milieu de nulle part, des vies s’écoulent dans une atmosphère souvent triste. Le sentiment de solitude apparaît sous des facettes multiples — espaces, personnes isolées ou groupe de gens sans interactions. On se doute que l’état d’esprit du photographe lui fait percevoir l’isolement des humains qu’il observe avec une acuité particulière.

Calexico, Californie, 2015 © Jean-Luc Bertini

On se laisse porter par ce « travelogue » dans lequel les images de stations-service, de grandes surfaces ou de villes de banlieue voisinent sans heurt avec celles d’un homme seul attablé à côté d’un sac-poubelle ou derrière un gobelet de bière en plastique tout comme devant des scènes d’extérieur montrant des gens assoupis ou (rarement) complices. Une photographie dans laquelle un panneau « pro-life » est implanté dans le fond d’une plaine vallonnée du Wyoming s’insère entre l’image d’une baigneuse et de son chien sur la côte du Pacifique et celle des membres d’une communauté Amish faisant trempette sur une plage du Maine. Bertini s’inscrit bien dans une veine humaniste mais garde la distance adéquate avec le sujet.

Amish, Lincolnville, Maine, 2008 © Jean-Luc Bertini

Cette « odyssée du chagrin » (Robert Ford) donne au projet sa cohérence, renforcée par l’usage constant du moyen format et de la couleur. Le choix opéré pour la succession des images (heureusement jamais étalées sur deux pages) évite la monotonie dans un livre superbement imprimé. La discrétion des légendes est judicieuse dans une maquette élégante.

La ballade fait aussi découvrir trois jeunes véliplanchistes progressant côte à côte et perdus au milieu du fleuve Colorado à Austin, des cow-boys saisis de dos et appuyés sur le bord d’un enclos dans le Montana (clin d’oeil ou non à Robert Frank) ou deux jeunes gens de couleur sirotant leur boisson debout au milieu d’une dalle déserte en Floride. Le point de vue change encore avec une belle contre-plongée sur des bancs et des taxis de même forme et de même couleur dans Manhattan. Des angles assurément différents devant une Amérique multiple mais une même « poétique de l’isolement » (Gilles Mora) et toujours ces images sensibles et douces, jamais glauques et sans violence aucune.

Américaines Solitudes n’est donc ni un portrait de l’Amérique des villes, même s’il y a de cela, ni celui d’une Amérique profonde, même s’il y a de cela aussi. Jean-Luc Bertini a vu après d’autres mais avec sa sensibilité du moment un pays-continent dans toute sa diversité, ethnique et sociale autant que spatiale et géographique. Ce projet, introduit par le talent de l’écrivain Robert Ford, est une vraie réussite artistique et éditoriale. Bertini pense humblement n’avoir rien fait d’autre « qu’interroger sa propre vision de l’Amérique » et pointer, dit-il, « ses propres solitudes ».

Un livre à découvrir ici , de même que le site de Jean-Luc Bertini.

(*) Américaines solitudes, Jean-Luc Bertini. Textes de Gilles Mora et Jean-Luc Bertini, préface de Richard Ford. Editions Actes Sud; 152 pages, 93 illustrations en quadri; édition bilingue français-anglais, 39€.

(**) Amérique. Des écrivains en liberté. Jean-Luc Bertini, Alexandre Thiltges, Albin Michel, 2016.