La photographie numérique par Scott Kelby : le tout en un

© Editions Eyrolles

Photographe et formateur américain, Scott Kelby est un auteur prolifique dont les livres font l’objet de multiples traductions et republications. Les Editions Eyrolles, qui nous avaient récemment proposé les recettes de Kelby pour le portrait en lumière naturelle, viennent de sortir de presse une nouvelle édition mise à jour d’un ouvrage-compilation reprenant l’essentiel de ses conseils en photographie numérique (*).

Ce condensé se présente sous la forme de 220 fiches-articles : un conseil par page avec une illustration. Adapté de l’anglais par Gilles Théophile, le livre ne s’embarasse pas de théorie ou de longues explications, d’autant que le champ est très vaste. On vous épargne la table des matières de quatre pages et demie mais sachez qu’elle couvre les aspects techniques (la netteté, l’utilisation du flash), les objectifs, les genres de photo (paysage, voyage, portrait, mariage, sport), l’impression et quelques recettes plus spécifiques « pour des images de pro ».

Kelby annonce et respecte son propos : aller droit au but et vous offrir ses astuces de façon directe et très concrète pour choisir et placer son matériel, effectuer ses réglages, éviter les écueuils. C’est sans doute ce qui fait le succès de l’homme et de ses formations. La retouche et les aspects les plus complexes du post-traitement se prêtant moins à l’exercice simplifié par écrit, il renvoit à ses vidéos (en anglais) pour le tutoriel sur ces questions.

Scott Kelby © Peter Hurley

Ce livre-ci s’adresse donc essentiellement aux débutants comme aux photographes « de niveau intermédiaire » soucieux de s’améliorer ou de disposer d’un guide « tout en un ». Il ne fait pas l’économie, par contre, des habituelles plaisanteries que Kelby a coutume de placer en introduction de chaque chapitre. Elles ne sont franchement pas indispensables, surtout dans une traduction. S’il n’est pas avare de ses petites blagues ni de ses remerciements, ce bon Scott, qui dispense ses formations en ligne sur KelbyOne.com et dirige par ailleurs un talk-show sur la photographie (The Grid), a le don de vous prendre par la main sans vous abreuver de technicité. Certains seront tentés de lui disputer ou de nuancer l’un ou l’autre point mais ses explications peuvent valoir quel que soit la marque ou le modèle de votre appareil.

Scott Kelby livre tout simplement ici et sans fioritures le « comment faire » pour débuter et se perfectionner. Un « best of » de ses recommandations pour une bonne vingtaine d’euros.

(*) La photo numérique par Scott Kelby. Editions Eyrolles. Broché, 272 pages, 17×22 cm, 22 €.

L’Alsace en 1945: un drôle de Doisneau

Robert Doisneau découvrit l’Alsace à l’automne 1939, en habits militaires. Mobilisé pendant la « drôle de guerre », le jeune photographe a froid et c’est peu dire qu’il ne se sent pas bien dans la peau d’un soldat. Réformé après un diagnostic de risque de tuberculose, il est renvoyé dans ses foyers de Montrouge avec de mauvais souvenirs. La guerre finie, Doisneau retrouve l’Alsace à l’été 1945, deux mois après l’armistice. Ce deuxième voyage intervient sans doute en réponse à l’invitation d’un imprimeur-éditeur de la région, qui aurait envisagé un ouvrage d’illustrations « pour parler de l’Alsace de façon positive ». Telle est du moins la supposition avancée par un historien du cru. Le projet, quel qu’il fut, resta en effet sans suite. Il faudra attendre 2008, bien après le décès du photographe, pour qu’une publication voie le jour à l’initiative de l’Atelier Robert Doisneau, la structure créée par ses filles pour valoriser son oeuvre.

© Atelier Robert Doisneau/Editions Flammarion

Ce lot d’images, cohérent mais intrigant, voire légèrement décalé, par rapport aux facettes plus connues de son auteur, est réédité aujourd’hui par les Editions Flammarion (*). Il est accompagné de textes qui soulignent la situation particulière de l’Alsace au moment où Doisneau fixa ces images sur la pellicule.

Annexée de facto par le Reich en novembre 1940 en violation des accords d’armistice du mois de juin et abandonnée par le régime de Vichy, l’Alsace abritait alors des partisans de l’autonomie qui se rallient au régime nazi, tandis d’autres habitants choisissent la Résistance. Des fractures profondes en résultent. Les Alsaciens deviennent brutalement sujets du Reich. Certains sont jugés « indésirables » et expulsés, d’autres envoyés en Allemagne en « rééducation ». Par ailleurs, 300,000 habitants de la région de Strasbourg et des rives du Rhin avaient été déplacés par les autorités françaises dès septembre 1939. Ces populations transférées vers le sud-ouest ou le centre de la France seront mal perçues par les « Français de l’intérieur ».

Une partie des exilés choisira de rentrer après l’armistice et la propagande allemande aura soin de leur souhaiter la bienvenue. Les « élites » déplacées ou exfiltrées, quant à elles, ne retrouveront l’Alsace qu’après la Libération. Les incorporations de force dans l’armée allemande nourriront pour longtemps le ressentiment et l’incompréhension parmi et envers les Alsaciens. Dans l’histoire et la mémoire de ces territoires déjà perdus et récupérés dans le passé viendront se greffer le drame des disparitions, les faits de collaboration dénoncés ou non, les lâchetés occultées ou niées. Un camp de concentration et d’extermination existait dans le Bas-Rhin pendant l’occupation et la région abrita puis vit tragiquement disparaître l’une des plus importantes communautés juives de France. La honte et l’amertume sont donc bien vivaces derrière le soulagement qui survient en 1945. Le retour à la stabilité ne va pas de soi: l’usage du français, par exemple, devient la règle alors que les trois quarts de la population ne parle pas la langue. L’heure est aux règlements de compte. L’Alsace, en somme, est un chaudron et beaucoup de souvenirs seront enfouis sous le tapis.

Châtenois, La porte du château. © Atelier Robert Doisneau

Le texte d’introduction aux images de Doisneau, déjà montrées dans des expositions, est donc indispensable. Il doit être lu dans toutes ses nuances, d’autant que les photographies ne rendent pas vraiment compte, ou fort peu, du contexte difficile et douloureux du moment des prises de vues. Et c’est bien ce qui fait non seulement l’intérêt du reportage de Doisneau mais aussi la surprise qui s’en dégage. Car les stigmates de la guerre n’apparaissent guère et l’époque était forcément loin d’être aussi paisible que le suggèrent les photographies.

Les religieuses de Ribeauville, 1945 © Atelier Robert Doisneau

Les personnages ici alternent avec un cadre de vie bucolique ou urbain dans une atmosphère de calme. Doisneau se fait résolument paysagiste en même temps que documentariste. Nous savons certes qu’il n’était pas homme à rechercher ou vouloir figer une scène de vengeance sur fond d’épuration mais son reportage dans cette Alsace meutrie et divisée fleure carrément bon le terroir. Il s’attache aux particularismes des costumes et de l’habitat. Les destructions et les traces de barbelés ne sont que rarement représentées (où est-ce le fait de la sélection?). « Voulait-il démontrer que cette région symbolique était aussi belle que française? », s’interroge Vladimir Vasak. S’agissait-il simplement de répondre à une commande de ce type dans le contexte de la Libération et du retour à la paix? L’hypothèse paraît valide mais les archives de l’imprimeur-commanditaire supposé ne sont d’aucune utilité à ce égard.

La publication originale de 2008.
© Editions Flammarion

Les images évidemment sont belles, les nuances de gris sont parfaitement rendues et Doisneau, dont l’honnêteté du regard n’est bien sûr pas en cause, fait preuve d’un sens impeccable de la composition. Mais la malice coutumière du photographe n’éclate pas comme ailleurs dans son oeuvre. L’attachement aux enfants et aux gens âgés est présent mais nous ne sommes pas en banlieue ni entre habitants complices d’un même quartier. Il y a certes des sourires et des jeux mais aussi peut-être une certaine distance, même si cette impression tient sans doute à la comparaison avec tout ce que nous connaissons par ailleurs du photographe. Et l’inédit surgit avec le château de Ribeaupierre figurant dans un paysage en tryptique tel qu’on ne s’attendrait pas à le trouver dans un livre de Doisneau.

Ce projet avorté en cette époque lointaine recèle donc une part de mystère mais aussi d’originalité. Avec ses textes pointus et les images relativement atypiques de Doisneau, l’ouvrage permet de mieux comprendre une région à travers une phase délicate d’un passé qui fut, depuis 1945, parfois difficilement assumé dans tous ses aspects. Et c’est aussi la complexité et les visages plus contemporains de l’identité alsacienne qui s’en trouvent éclairés. Une réédition bienvenue.

(*) Robert Doisneau. Un voyage en Alsace 1945. Textes de Vladimir Vasak avec le concours d’Anka Wessang. Editions Flammarion, 136 pages, 170×220 mm, 100 illustrations, broché, 15 €. Sortie le 5 mai 2021.

Deux expositions Doisneau

Pour la réouverture tant attendue de nos lieux culturels, une exposition Robert Doisneau se tiendra à partir du 19 mai au Château de Sully-sur-Loire sur le thème « La Loire, journal d’un voyage », avec un catalogue enrichissant (images et textes) édité par Baluze.

Et puisqu’un bonheur ne vient jamais seul et que les beaux jours reviennent « Allons voir la mer avec Doisneau », une exposition autour du livre édité par Glénat, s’ouvrira en ce mois de mai 2021 (se renseigner pour confirmation) au Musée maritime de La Rochelle.

La photo de voyage en 52 défis

© Editions Eyrolles

Un nouveau guide pratique sort de presse aux Editions Eyrolles dans la collection des 52 défis. Il est conçu pour inciter ses lecteurs à faire preuve de créativité en matière de photographie de voyage. Une façon de garder la flamme des projets en attendant de pouvoir à nouveau nous déplacer où et comme nous le souhaitons.

Comme pour la photo de nature et les autres ouvrages de cette série, ce petit livre (*) se présente comme un cahier d’exercices et un journal personnel en même temps qu’un manuel d’inspiration.

Des lumières de la ville aux lieux de culte, des moyens de transport aux vêtements et costumes des populations en passant par l’architecture urbaine et les fêtes locales, ce ne sont pas les sujets qui manquent au voyageur-photographe. Ce guide couvre donc un vaste champ thématique en proposant pour chaque double page et en quelques mots – c’est le principe de la collection – des suggestions techniques et quelques astuces ainsi qu’une image illustrant le défi.

Comment, par exemple, créer une petite série d’images pour rendre justice à une scène tel le travail d’un artisan. Un challenge essentiel en voyage: comment revisiter la carte postale et sortir des sentiers battus en cherchant une composition originale devant un monument célèbre comme la Tour Eiffel.

Produire une série qui fonctionne bien (défi 13) et trouver son fil conducteur dans un récit de voyage est particulièrement formateur et évitera de photographier partout, tout le temps et n’importe comment. Dans l’esprit de l’auteur-photographe Anthony Zacharias, chacun de ces défis doit nous encourager à « réfléchir un peu plus sur l’endroit » où nous sommes et sur « ce qui le rend unique, » habitants, sites ou même odeurs.

Ce guide destiné à un large public ne surprendra sans doute pas le photographe aguerri et ses conseils s’avèreront naturellement valables pour d’autres thèmes. Ceci vaudra notamment pour ce qui à trait à la composition et au mouvement, aux relations avec les sujets croisés en voyage ou à des moments du jour comme ceux qui suivent l’aube ou précèdent le crépuscule.

La photo de voyage, genre très pratiqué et très partagé par le biais du livre comme des réseaux sociaux, révèlera toujours des surprises et sera toujours une mine d’or pour le praticien, d’autant qu’il se fixera de nouveaux défis. « Il y a tant d’occasions nouvelles qui se présentent à nous », rappelle l’auteur. Ce sera d’autant plus vrai quand un méchant virus sera vaincu. Vivement demain.

(*) 52 défis. Photo de voyage. Anthony Zacharias. Adapté de l’anglais par Franck Mee. Editions Eyrolles. 128 pages, broché, 15×21,5 cm; 12,90 €

Photographies colorisées : un livre pour remonter le temps

Nos albums de famille sont des trésors dont seront privés nos descendants du fait des nouveaux procédés mais surtout des mauvaises habitudes contemporaines. Ils nous font voir le passé sans ses couleurs de même que l’histoire de la photographie et notre représentation mentale de ce qu’elle nous montre font percevoir en noir et blanc la vie d’autrefois. Les pionniers de la photographie ont pourtant recherché la colorisation dès les origines. Thomas Sutton prit une photographie selon la méthode à trois couleurs dès 1861. La plaque autochrome des frères Lumière, premier procédé photographiqe en couleurs, fut mise au point en 1903 et le premier brevet date de 1912. En raison de sa complexité, de son coût et de ses imperfections, la photo en couleur ne s’imposera toutefois pas avant longtemps. Il faudra attendre la deuxième moitié du siècle passé pour assister à la « démocratisation » de la pellicule couleur.

© Editions Glénat

Comme pour le cinéma, la colorisation des photos anciennes n’est pas toujours bien acceptée mais les logiciels contemporains, quand ils sont judicieusement employés par des passionnés, peuvent nous offrir de véritables révélations dans tous les sens du terme. Wolfgang « Chris » Wild, créateur du site Retronaut, est un curateur d’images historiques à l’ère digitale. Il s’est associé avec le coloriste Jordan J. Lloyd pour un ouvrage dont la version française éditée chez Glénat (*) rassemble un choix de 130 photographies présentées dans un ordre chronologique décroissant, comme une machine à remonter le temps.

La plus récente de ces images date de 1949 (elle est l’oeuvre du jeune Stanley Kubrick, alors apprenti photographe pour le magazine Look) et la plus ancienne de 1839 (le premier autoportrait photographique). L’émerveillement joue dès la couverture du livre montrant le monoplan de l’aviateur Louis Blériot s’envolant de Calais pour sa traversée de la Manche un matin de juillet 1909.

Si la plupart de ces images ne sont pas l’oeuvre de grands noms de la photographie, certaines sont célèbres : on découvre ainsi, non sans émotion, une image en couleurs de la Migrant Mother de Dorothea Lange. Une photo mythique de Lewis Hine documentant en 1920 le travail d’un mécanicien sur une machine à vapeur conserve son message social en acquérant une dimension esthétique. En suivant le cours du temps surgit plus loin du passé et de la gare Montparnasse la locomotive à vapeur tirant ses wagons qui s’écrasa au pied de la façade de l’ancien bâtiment le 22 octobre 1895 : un accident spectaculaire qui ne causera miraculeusement qu’un seul décès.

Le River Boat Jazz Band d’Art Rhodes en promotion pour un concert à Times Square, New York, juillet 1947.
© Photographie de William Gottlieb/Bibliothèque du Congrès. © Glénat

L’édification de la colonne Nelson saisie par Henry Fox Talbot à Trafalgar Square en 1844 manque forcément de définition mais les portraits en couleurs d’anciens combattants des guerres napoléoniennes posant aux alentours de 1858 dans leurs uniformes aux couleurs chatoyantes sont très saisissants de même que le portrait du jeune bandit Jesse James armé de son Colt. On découvre encore la Tour Eiffel, le Tower Bridge de Londres ou le Golden Gate de San Francisco en phase de construction. On pénètre dans l’atelier du sculpteur Bartholdi dans lequel des ouvriers bâtissent la statue de la Liberté. Des images surprennent comme celle de l’iceberg qui causa la perte du Titanic, prise depuis le navire qui vogua au secours du paquebot le 14 avril 1912. Une très bonne photo, qu’on n’imaginerait qu’en monochrome, restitue les couleurs saturées de l’intérieur d’une grotte de glace en Antartique lors de l’expédition du capitaine Scott en 1911.

Le livre permet de découvrir des scènes de rue ou de la vie quotidienne, des images montrant l’évolution des techniques ou des transports, ce qui réserve des surprises comme cette jeune femme rechargeant son automobile électrique… en 1912. Il y a des images de paix et quelques événements dramatiques comme l’incendie d’un dirigeable, des scènes de guerre ou la pendaison des conspirateurs de l’assassinat du Président Lincoln. Il y a des portraits façon carte postale comme celui du couple vieillissant des ennemis devenus amis Buffalo Bill et Sitting Bull ou encore une plaque de ce même Abraham Lincoln imberbe à l’âge de 37 ans. Un cliché franchement suprenant aussi: un vendeur égyptien somnolant à côté de ses momies en 1875.

Juin 1944. Le soldat Ware applique un camouflage de dernière minute au soldat Plaudo.
Base aéronavale d’Exeter, Devon Royaume-Uni.
© Archives nationales américaines/Glénat

A chaque fois, la précision du travail de colorisation emporte l’adhésion. Les détails et textures sont bien là et le rendu des couleurs sonne véritablement juste, fruit d’une recherche qui fut parfois très longue et d’une collecte d’informations scrupuleusement vérifiées. Le gage de la réussite est alors que les couleurs ne nous interpellent plus: nous ne sommes pas devant un théâtre des illusions mais simplement devant la vie dans tout son réalisme. L’équilibre entre images et textes est lui aussi judicieux, qui sépare la description et les explications historiques des indications sur la façon de faire pour chaque image.

De même qu’il nous est donné aujourd’hui de visionner de merveilleux petits films montrant une réalité colorée des grandes villes sans l’allure saccadée jusqu’ici associée à la Belle Epoque, ces images minutieusement restaurées et colorisées ravissent et font reculer les limites du voyage dans le temps.  

(*) Quand le passé reprend vie en couleurs. Photographies colorisées du monde de 1839 à 1949. Wolfgang Wild et Jordan J. Lloyd. Editions Glénat. Collection Histoire. 25,1 x 28,7 cm, 240 pages, 39,95 €.