Découvertes et redécouvertes à Paris Photo

Qiniso, Durban, 2019

© Zanele Muholi Courtesy of the artist, Yancey Richardson, New York, and Stevenson Cape Town/Johannesburg

La 23e édition de Paris Photo n’a pas manqué de présenter le meilleur de la photographie historique et contemporaine. Sous la verrière du Grand-Palais, une plateforme sans équivalent donnait accès pendant quelques jours à 180 galeries d’envergure internationale et à 33 éditeurs de livres photo, à des expositions du plus haut niveau, à des conversations, des échanges et des dédicaces d’artistes.

L’intérêt de la Foire est aussi de faire des découvertes et de prendre le pouls de la création photographique au-delà de la contemplation des vintages mythiques (Man Ray, August Sander) ou des hommages aux disparus (un livre de collages de Robert Frank, réalisé pour son épouse). Devant la profusion d’images, force est de se limiter à quelques présentations qui nous ont particulièrement marqué.

Paris Photo© Florent Drillon

Selon une approche thématique, on notait sans surprise dans cette édition une poussée des sujets liés à l’identité ainsi qu’à l’urgence climatique et à l’environnement. Saluons par exemple cette exposition sans appel de « Carbon’s casualties » (victimes du carbone) de Josh Haner, photographe du New York Times. Dans les photos de paysage, on relevait notamment à la Jackson Fine Art galerie d’Atlanta le travail de Terri Loewenthal dont la série Psychscape renouvelle le genre en utilisant la nature comme matériau pour des images aux couleurs saturées, qualifiées par l’artiste de « psychédéliques » .

Terri Loewenthal, Psychscape 45 (Peach Springs Canyon, AZ), 2018, Archival pigment print, 76 x 101 cm, Copyright of the artist and courtesy of Jackson Fine Art, Atlanta
© Stéphane Lavoué.
Soni Sahil, Marketing Manager – Pernod Ricard India & Finn Lac Donnell, Directeur du pub Dick Mack’s – Dingle, Irlande

Présenté en deux endroits de Paris Photo, Stéphane Lavoué, maître de la lumière et récipiendaire du Prix Niepce 2018, proposait d’une part chez Fisheye trois séries emblématiques, The Kingdom, Pampa et À terre — superbes compositions et tableaux de paysages de Bretagne renvoyant parfois aux peintres romantiques. D’autre part, les portraits croisés réalisés par Lavoué pour la Carte Blanche Pernod-Ricard capturaient des rencontres entre un collaborateur de la firme commanditaire et un individu reconnu pour sa capacité à fédérer autour de lui sa communauté. Le photographe a servi joliment le propos du groupe qui souhaitait illustrer sa diversité en montrant par exemple comment un jeune cadre indien de la firme fit la connaissance du propriétaire d’un pub en Irlande. La puissance esthétique des images témoigne de l’universalité de la convivialité par-delà les origines, les cultures et les métiers. Etonnant et rassurant tout à la fois.

Lennart Nilsson. NIL23. Foetus 17 weeks, 1965/2012.
Steene Projects Gallery

Plusieurs galeries avaient choisi l’option du solo show en se focalisant sur un artiste. Stene Projects de Stockholm présentait ainsi Lennart Nilsson, le premier photographe qui utilisa la technique du fibroscope pour fournir des images impressionnantes de l’embryon humain et du développement du foetus. Publiées pour la première fois dans Life en 1965, ces photos ne furent réellement tirées par le photographe qu’en 2012. Elle continuent de nous surprendre et surtout de nous émouvoir, alors que les technologies de l’imagerie médicale et du 3D n’ont cessé de progresser depuis. L’émotion ressentie tient sans doute au fait que Nilsson, décédé en 2017, était non seulement un pionnier mais un formidable raconteur qui nous a emmené au plus profond et au plus intime de notre propre histoire en touchant à l’universel avec les premières images de la conception humaine. Les photographies de cet homme qui ne se considérait pas comme un artiste sont aujourd’hui des oeuvres d’art à part entière.

Nancy Burson, Trump/Putin composite, 2018
Color Print on watercolor photo paper, Paci contemporary gallery (Brescia – Porto Cervo, IT).

Paci Contemporary, galerie réputée de Brescia, montrait le travail d’une autre pionnière, Nancy Burston, initiatrice des portraits composites générés par ordinateur. Parmi ses oeuvres récentes ce portrait mixé Trump-Putin qui fit la Une du magazine Time. A l’interaction elle aussi de l’art et de la science, Burston met en question la vérité photographique, utilisant des programmes informatiques qui permettent de superposer et manipuler des images, en jouant sur l’âge, la race ou même le caractère du sujet. Elle est à l’origine d’une méthodologie (le « morphing ») toujours utilisée aujourd’hui pour produire des images de la façon dont les sujets vieilliraient au fil du temps, ce qui donne lieu à des applications (la recherche d’enfants disparus ou enlevés, par exemple) plus intéressantes que les manipulations plus ou moins distrayantes offertes aujourd’hui par certains de nos logiciels.

Théâtre de guerre, Photographie avec un groupe de guérilla kurde, 2012 © Emeric Lhuisset – Résidence BMW

Lauréat de la Résidence BMW destiné à soutenir la jeune création, le travail d’Emeric Lhuisset interpelle très vivement. Dénommé L’autre rive, ce projet tranche sur les nombreux sujets photographiques consacrés ces dernières années à des thèmes d’actualité et en particulier aux réfugiés. Observateur des situations conflictuelles du globe, Lhuisset est un photographe très original, qui considère son travail comme une retranscription artistique d’analyses géopolitiques. Muni de son appareil photo, il est parti il y a plusieurs années dans une zone sensible, aux frontières de l’Irak, de la Turquie et de l’Iran. Il y rencontré des combattants, Arabes ou Kurdes, au coeur de leur affrontement avec Daesh. Certains d’entre eux, devenus ses amis, sont depuis arrivés en Europe en tant que réfugiés. Lhuisset est allé les retrouver, là où ils sont à présent, et les a photographiés dans leur quotidien, tel ce jeune homme affilié d’une même chaîne de salles de sport qu’il fréquente dans différents pays.

A la différence de ses confrères souvent portés vers le misérabilisme, Lhuisset a voulu et su sortir de l’événementiel et du spectaculaire pour nous montrer « l’avant et l’aujourd’hui ». L’homme et ses images nous ont profondément touché par leur sincérité en regardant avec lui ces « photographies qui s’effacent progressivement à la lumière du soleil pour … laisser la place à des monochromes bleus ». Le bleu d’une mer où tant de vies furent perdues ces dernières années dans des naufrages absurdes. La couleur aussi d’une Europe en proie au mieux au doute ou à l’amnésie, au pire au retour de ses démons.

Professeur de photographie à Sciences Po Paris et d’art plastique aux USA, Lhuisset mêle son regard d’artiste et son intérêt pour la géopolitique pour nous faire réfléchir, questionner à la fois le rôle du photographe et le confort du spectateur, et donner pour qui s’y attarde tout son sens à une belle et émouvante réalisation.

Sur les territoires de l’enfance: les voies parallèles de deux femmes photographes

C’est l’histoire d’une belle rencontre, celle de deux femmes photographes, autour des lieux de leur enfance. L’une, Brigitte Bauer, originaire de Bavière, a quitté il y a trente ans les territoires de sa jeunesse pour venir vivre en France. L’autre, Emmanuele Blanc, est née et bien implantée en Haute-Savoie, même si la couleur de sa peau évoque aussi d’autres racines dans un pays d’Afrique sahélienne, qu’elle entreprit finalement de découvrir pour les transmettre à ses enfants.

Ces deux femmes-là donc se sont trouvées et retrouvées autour d’un projet commun, grâce à la photographie. Elles ont conjugué les images de leurs parcours et de leurs retours respectifs vers leurs premières années, frappées de constater à quel point leurs photographies se répondaient et se faisaient écho. Une exposition de la Galerie LeLieu (*) les réunit cet été à Lorient, en Bretagne, où elles nous ont livré quelques clés pour entrer dans leurs séries d’images.

© Brigitte Bauer, n° 11 (1987 – 2017) © Emmanuelle Blanc, Origines n°6

Avec son regard et sa formation d’architecte, Emmanuelle Blanc a notamment recensé et enregistré dans le cadre d’une mission photographique des paysages de montagne qui parlent à sa sensibilité et où elle se sent chez elle. Sachant que de tels sites naturels, pratiquement vierges de toute trace humaine, sont devenus difficiles à trouver en France, elle s’est employée à rendre discrètes les marques de l’intervention de l’homme. Il faut être au près des images pour les repérer dans ces paysages au format carré qu’affectionne la photographe.

Brigitte Bauer, en face d’elle et en même temps à ses côtés, nous entraîne tout d’abord dans la banalité de son quotidien, dans ses promenades avec sa chienne Charo, porteuse d’une mini-caméra. Nous voici pratiquement à ras de terre, sur des sentiers le long du Rhône ou de ses canaux d’irrigation, quelque part aux alentours d’Arles. La photographe se laisse porter par les errements et les impulsions de l’animal inconscient de son rôle : la vidéo fournie par la caméra placée sur les flancs de Charo dicte le rythme de cette Dogwalk et sert en quelque sorte de making of pour les images au smartphone que Brigitte Bauer utilise à contre-emploi.

La même ou une autre Brigitte Bauer se multiplie ensuite sur des portraits de toutes sortes, pris à tous les moments de son parcours, fragments de vie(s) qui nous échappent. Brigitte dira seulement de cet assemblage qu’il fut conçu en hommage discret à Roni Horn, une artiste américaine dont l’œuvre interroge la nature changeante de l’art et de l’identité. Sa collègue Emmanuelle, elle, fige le temps qui a passé dans des maisons d’artistes, s’appuyant sur une vision toujours rigoureuse, attentive à la composition de l’image autant qu’à l’esprit des lieux.  

© Emmanuele Blanc. Terroir Cher et Loir

Ramenées d’un voyage à Séoul, des images de Brigitte dans lesquelles la succession des plans (fleurs, arbres, immeubles) brouille le regard inspirent à la photographe une autre série-hommage, en référence cette fois à un livre de Lee Frielander. Les tirages eux aussi sont superposés aux cimaises mais Brigitte nous invite à les soulever pour découvrir ce qu’ils cachent. En face, Emmanuelle a choisi un papier plus rare pour se pencher sur les vignes et les pratiques des vignerons avec des images issues d’un projet hybride, mêlant les arts plastiques et la science du vivant.

Si les séries peuvent paraître, au départ, quelque peu hétéroclites, le visiteur attentif et curieux de ces recherches en parallèle perçoit les similitudes et reconnaît les rapprochements. Ceux-ci se confirment dans la dernière salle, à tel point que les deux photographes ont choisi de ne pas signaler l’auteure des images, également distribuées comme l’a voulu le hasard. On ressort alors « des tiroirs d’enfance la collection de cailloux  » pour « évaluer leur éclat et, d’un coup sec mais précis, les frotter l’un contre l’autre. Une expérience qui, plutôt que d’installer chaque biographie dans son irréductible singularité, dessinera des mondes de l’enfance.  » (Bruno Dubreuil).

Les correspondances éclatent finalement et les deux mémoires se fondent dans un même ensemble grâce à une mise en place et un accrochage tout à fait convaincants. L’exposition requiert, certes, quelques codes, mais on s’attarde volontiers sur des objets et des décors en images (un grenier, une porte entre’ouverte, un début d’escalier) qui nous renvoient aussi à nos propres histoires. Petits miracles de la photographie.

Avec cette exposition, qui mêle le documentaire et l’intime pour une quête en duo des origines et de l’identité, la Galerie Le Lieu nous montre, fidèle à son propos et dans une belle réalisation, un autre aspect de la photographie contemporaine.

(*) Ce que nous sommes. Galerie Le Lieu, Hôtel Gabriel, Enclos du port, à Lorient (Morbihan). Du 28 juin au 29 septembre 2019. Entrée libre. Horaires sur http://www.galerielelieu.com

Blake et Mortimer à la Maison Autrique: Le Dernier Pharaon

© Francois Schuiten
Les Editions Blake et Mortimer

Avec ses multiples échafaudages, ses façades et parements en décomposition, le Palais de Justice de Bruxelles est un peu la figure symbolique de la Belgique actuelle. Le dessinateur bruxellois François Schuiten avoue sa fascination pour l’édifice, tout comme il ne peut s’empêcher de revenir – il n’est pas le seul – vers les aventures de Blake et Mortimer, l’œuvre d’Edgar P. Jacobs qui envoûta son enfance et la nôtre.

La maître Jacobs, selon ses carnets, avait imaginé de situer un Blake et Mortimer à Bruxelles et plus précisément dans le cadre de ce Palais de Justice, non loin de la rue où il vécut dans son enfance. « A l’instar de la pyramide de Khéops », rapporte François Schuiten, « ce monstre de pierre n’a pas révélé tous ses secrets ». Aventure mythique en deux tomes publiée en album en 1954, « Le Mystère de la Grande Pyramide n’avait jamais été complètement éclairci ». Schuiten s’est donc lancé dans la composition d’un volume tout particulier, en marge de la série des Blake et Mortimer : « Le Dernier Pharaon », suggère-t-il, « jettera peut-être une lumière nouvelle sur cette aventure… ». Et d’ajouter : « En lisant cette histoire, vous saurez pourquoi il y a encore des échafaudages au Palais ! ».

Une nouvelle lumière, un autre regard sur l’oeuvre de Jacobs
© Maison Autrique. Rémi Desmots

Dans son travail de revisitation de l’oeuvre jacobsienne, Schuiten a pu compter, on le sait, sur la collaboration de trois compères. Le cinéaste Jaco Van Dormael et le romancier Thomas Gunzig ont élaboré avec lui et peaufiné le scénario de cette histoire. Laurent Durieux, créateur d’affiches pour le cinéma, a mis en couleurs les dessins de Schuiten. Ce dernier est resté largement fidèle à son style en trames et hachures, sans chercher à reproduire la fameuse ligne claire de l’école Hergé-Jacobs. Certains inconditionnels de la série-culte se perdront donc en route, désarçonnés sans doute par ce choix si ce n’est par la noirceur de l’intrigue.

En faisant ce pari d’un regard délibérément différent, ce hors-série tranche ainsi avec tous les épisodes produits par les multiples équipes de repreneurs travaillant plus ou moins en alternance. Pas de comparaison qui tienne ici avec Jacobs ou ses suiveurs plus ou moins habiles mais une transposition des personnages dans une autre époque de leur vie pour une re-création qui se veut sans suite. Nous sommes hors collection, Autour de Blake et Mortimer, comme s’y frotta déjà il y a vingt ans et sous une autre forme André Juillard avec L’aventure immobile.

Nos héros des années ’50 ont donc vieilli (pas vraiment très bien, toutefois) et donnent des signes de fatigue malgré leur abnégation intacte pour sauver la planète. S’inscrivant « quelques (bonnes) années plus tard » que La Grande Pyramide, le récit ne se place pas dans un cadre historique défini mais contient quelques allusions à des crises environnementales et financières encore plus proches de nous. On goûtera aussi un solide avertissement sur notre dépendance actuelle aux technologies de la communication.

Au-delà de ses références archéologiques et du rappel initial à l’épilogue du double album égyptien de Jacobs –le début du Dernier Pharaon est un peu abrupt et sans trop d’explications pour les non-initiés, ce nouvel opus s’apparente largement à la veine fantastique du père fondateur. Les experts ès Blake et Mortimer s’amuseront notamment des clins d’oeil au Piège diabolique. Le souci de cohérence ne doit pas primer dans la lecture ni dans la critique mais le scénario s’accommode de quelques transitions étonnantes ou rapides comme de l’une ou l’autre invraisemblance dépassant même les règles du genre.

Le Dernier Pharaon séduit en définitive réellement et surtout par ses images, ses qualités graphiques et la magnifique palette chromatique du coloriste. Si le dessin de Schuiten peut fort bien se suffire à lui-même, la colorisation scelle vraiment la réussite du projet.

© Maison Autrique. Rémi Desmots

C’est tout cela que permet d’apprécier l’exposition des planches originales du Dernier Pharaon dans le cadre de la Maison Autrique. Cette curiosité du patrimoine architectural bruxellois fut conçue en 1893 dans le style Art nouveau par l’architecte Victor Horta. François Schuiten et son complice pour la série des Cités Obscures Benoît Peeters ont jadis initié la reconstitution de l’immeuble selon des procédés s’apparentant à l’archéologie. L’exposition est l’occasion d’admirer ou de redécouvrir l’oeuvre de jeunesse de Horta dans l’esprit qui animait l’architecte une dizaine d’années tout au plus après l’inauguration du Palais de Justice de Bruxelles.

Quant au monstre de pierre, aujourd’hui lui aussi en voie de restauration (*), son architecte Joseph Poelaert aurait envisagé de le surmonter d’une pyramide en lieu et place du dôme actuel. Le Dernier Pharaon exauce sur le tard ce souhait et nous rappelle que les Cités Obscures, dans laquelle Schuiten et Peeters publièrent un Brüsel, font aussi la part belle aux principes de la construction pharaonique. Mais si Bruxelles, avec les extraordinaires phénomènes qui s’y produisent, est non seulement en toile de fond mais au centre du Dernier Pharaon, ses auteurs n’ont pas confié le moindre rôle à l’infâme Colonel Olrik, ennemi traditionnel de Blake et Mortimer.

La Maison Autrique dans son ambiance préservée d’origine se devait d’accueillir ce Dernier Pharaon, joli coup éditorial au demeurant mais oeuvre originale dans tous les sens du terme. Gageons que son quatuor d’auteurs échappera à la malédiction.

Par Horus demeure!

(*) Comptons malgré tout, ici encore, quelques (bonnes ?) années

Le Dernier Pharaon. Exposition à la Maison Autrique. 266 Chaussée de Haecht, 1030 Bruxelles. Jusqu’au 19 janvier 2020. Du mercredi au dimanche, de 12:00 à 18:00

Le Dernier Pharaon. Une aventure de Blake et Mortimer. Schuiten/Van Dormael/Gunzig/Durieux. Editions Dargaud/Blake et Mortimer. En format classique (17,95 €) et en demi-format (29,95 €).