Luc Choquer à Lorient: trois séries pour passer « de la rue à l’intime »

La Galerie Le Lieu, située à Lorient et dont ce blog a déjà présenté le projet, consacre actuellement au photographe français Luc Choquer une exposition reprenant des images issues de trois séries emblématiques (*). Auteur d’une œuvre qui trouve son inspiration dans une approche personnelle de ses contemporains, Choquer est devenu photographe en 1979, à l’âge de 28 ans. Dans un style original, souvent porté vers un basculement de l’image et l’usage du flash en extérieur et en couleurs, il développe une photographie originale qui ressort généralement du genre sociologique. Luc Choquer a collaboré avec divers magazines et intégré successivement trois agences.

©Luc Choquer, Femmes d’Istanbul, Galerie Le Lieu

Aux cimaises de la galerie lorientaise, la série la plus récente témoigne du vécu des femmes d’Istanbul. Elle dresse, selon les propres termes du photographe, « un portrait du présent de cette fascinante (…) mosaïque de nationalités et de cultures, seule rencontre géographique entre l’Orient et l’Occident. » Entre l’empreinte du parti AKP du Président Erdogan et l’expression de la modernité, les images de Choquer donnent à voir une forme de cohabitation mais aussi de tension entre la pression du pouvoir islamo-conservateur et le quotidien de femmes qui s’en démarquent dans leur vie sociale et privée. Les femmes d’Istanbul disent « à elles seules », à travers cette série, toute « l’âme de cette ville » dans laquelle le photographe a ressenti la difficulté de travailler librement. Nous savons malheureusement avec lui que bon nombre de ses confrères ou journalistes y sont aujourd’hui moins bien traités encore.

© Luc Choquer, Ruskaïa, Galerie Le Lieu

Invité avec d’autres photographes par le pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev désireux de s’ouvrir au monde après la Chute du Mur et la Pérestroika, Choquer livre avec « Ruskaïa » sa vision d’un pays en mutation. Ici aussi les femmes l’intéressent particulièrement tant elles lui paraissent fortes, bien davantage tournées vers l’avenir et l’affirmation d’elles-mêmes que les hommes russes, sans doute paralysés par le poids de la bureaucratie et du collectivisme. « Leur regard, leur vitalité me fascina, » dit Choquer à propos de ces femmes. A Moscou ou à Saint-Pétersbourg, dans la rue comme dans les intérieurs collectifs, dans les coulisses d’un défilé de mode comme dans un mariage, Choquer s’est véritablement passionné par ce qu’il découvrit à ce moment. Son intérêt devant l’évolution du pays n’est plus le même de nos jours. Ce travail dans le cadre de la Glasnot (transparence) fut heureusement consigné dans un livre édité chez Marval et devenu collector. Il valut au photographe de décrocher en 1992 le prix Niépce, décerné par l’Association Gens d’Images.

©Luc Choquer. Portraits de Français

Dans la troisième série, Portraits de Français, Choquer dirige son objectif sur ses concitoyens. Il recueillit à l’époque (2000-2007) les confidences en vidéo de ses modèles à partir d’un questionnaire de type proustien et avec l’aide d’un ami psychologue. La vidéo, également présentée par la galerie, rend compte de fragilités multiples. Dans les images fixes, le photographe renouvelle le genre, délaissant le style de ses glorieux aînés pour montrer son pays dans une pluralité qu’il retrouve partout et bien en dehors de Paris. Des châtelains et des agriculteurs, des gens modestes ou plus aisés, la France de Choquer se révèle dans toute sa diversité sociologique et multiraciale. Le constat est on ne peut plus évident.

©Luc Choquer – Portraits de Français

Les modèles encore une fois sont saisis dans leur quotidien, en intérieur comme en extérieur, mais toujours dans leur réalité et sans artifice. Il est intéressant de noter que la prise de vue, toujours sur le vif, suivait la séquence vidéo : la confiance était de ce fait bien installée et la spontanéité garantie, malgré l’impression parfois dégagée par les clichés. Ce travail fut exposé en 2007 au musée du Montparnasse et heureusement repris dans un livre paru sous le même nom aux éditions La Martinière. Il n’a rien perdu de sa force ni de sa pertinence.

(*) Luc Choquer. « De la rue à l’intime ». Galerie Le Lieu, Hôtel Gabriel, Enclos du port, à Lorient, Morbihan. Du 12 avril au 16 juin 2019. http://www.galerielelieu.com       

Le FOMU d’Anvers retrace l’histoire du livre photo en Belgique

FOMU. Couverture du livre Made in Belgium. Photographies de Harry Gruyaert, texte d’Hugo Claus. Editions Delpire, Paris, 2000

La Belgique n’en finit pas de s’interroger sur son identité. Ce questionnement transparaît en leitmotiv dans l’exposition Photobook Belge mise sur pied par le dynamique musée de la photographie d’Anvers, le FOMU (*). S’appuyant sur la riche collection bibliothécaire du musée, l’exposition dresse un tableau de l’évolution du livre photo en Belgique depuis le milieu du 19è siécle jusqu’à aujourd’hui. Elle s’accompagne de la parution d’un ouvrage éponyme, édité par Hannibal et le FOMU (**).

La naissance de la Belgique, qui fit sa Révolution et déclara son indépendance en 1830, coïncida pratiquement avec celle de la photographie. Le pays et la photographie ont donc grandi ensemble et le procédé nouveau fut utilisé pendant des décennies pour mettre en valeur le patrimoine culturel ou pour promouvoir la fierté nationale dans un pays peu porté à cette inclination. Une section importante de l’exposition est forcément consacrée à la période de la colonisation belge, dont les trois piliers (l’Etat, l’Eglise, les entreprises) souhaitaient valoriser l’esprit à travers l’outil de la photographie. De 1885, date à laquelle la Conférence de Berlin attribue au roi Léopold II la souveraineté sur l’Etat indépendant du Congo, jusqu’à la Première Guerre mondiale, les livres sont porteurs d’une imagerie épique, illustrant la possession (souvent abusive, au demeurant) d’un immense territoire. Entre les deux guerres, une imagerie clairement pacifiée et empreinte de paternalisme dépeint le Congo comme une destination touristique.

Après la Deuxième Guerre mondiale, des livres photo visent encore à donner une image positive d’une œuvre civilisatrice ou documentent les voyages triomphaux du jeune roi Baudouin (Bwana Kitoko, d’André Cauvin). Plus tard, après l’indépendance du Congo et devant les violences dans l’ancienne colonie, des photographes belges porteront un autre regard, celui du photojournalisme. Le conflit militaire du Nord-Kivu sera ainsi le point de départ du Congo in limbo de Cédric Gerberaye, avec des images prises dans les camps de réfugiés, dans les hôpitaux du Kivu et de l’Ituri, au Katanga ou dans la région de Kinshasa.

D’autres sections montrent l’évolution de la photographie belge dans la variété de ses thèmes et formats. Le 19è siècle se caractérise par l’évolution de la gravure et du livre illustré, qui se décline en divers genres – littéraire, artistique, scientifique et technique, voire philanthropique (La Catastrophe d’Anvers. 6 septembre 1889. Album édité et vendu au profit des victimes). A la fin du 19è siècle, mariant les thèmes du fantastique et du symbolisme, deux courants typiques de la littérature belge, Bruges-la-Morte (1892) sera une publication emblématique dans laquelle l’écrivain Georges Rodenbach insérera en contrepoint de son conte initiatique des photographies traduisant l’atmosphère éthérée d’une ville abandonnée.

©FOMU.Georges Champroux, Bruxelles la Nuit. Maison Ernest Thill, Bruxelles, 1935

Dans les années 1920, en contraste avec la modernité des courants dans la peinture, les publications belges mélangent photographies classiques et textes graves : l’accent est mis sur la nostalgie du paysage et de l’architecture pour effacer les stigmates de la Grande Guerre. Inspiré par le célèbre Paris de nuit de Brassaï (1933), Bruxelles la Nuit est un portfolio de cartes plutôt qu’un livre photo. Après la Deuxième Guerre mondiale, les livres traduisent un retour vers une photographie plutôt romantique. L’exposition universelle de Bruxelles de 1958 permet de documenter une architecture moderne plus audacieuse présentant des matériaux nouveaux et la diversité des cultures.

Il faudra attendre le milieu des années 1960 pour que le photographe devienne vraiment auteur et ne s’efface plus derrière ses images ou la représentation de la réalité. Des artistes conceptuels utilisent alors la photographie en tant qu’outil subversif ou de déconstruction. C’est l’époque de la Subversion des Images, du poète Paul Nougé (Les Lèvres nues, 1968) ou du Voyage on the North Sea (1974) de Marcel Broodthaers, artiste inclassable s’il en est. Les livres deviennent critiques et les photographes manient volontiers l’ironie devant l’absurdité de leur environnement.

Une section met en exergue les photographes belges dans leur découverte des autres pays ou région : récits de voyages, ouvrages documentaires ou livres plus graphiques. Rien d’étonnant à ce que les photographes quittent volontiers leur petit pays, à la recherche d’autres cultures ou alors d’une lumière éclatante, tels le grand Harry Gruyaert (né à Anvers et membre de Magnum), coloriste hors pair au Maroc, aux Etats-Unis et ailleurs.

©FOMU. Stephan Vanfleteren. Belgicum, Lannoo, Tielt, 2007

Dans les publications les plus récentes des photographes font preuve d’une bonne dose d’humour, autre caractéristique nationale dont la bande dessinée s’est nourrie par ailleurs. On mentionnera parmi les meilleurs exemples le délicieux How to be a photographer in four lessons de Thomas Vanden Driessche (André Frères Editions, 2015) ou les deux volumes du réjouissant projet Belgian Solutions, lancé par David Helbich. Cet Allemand de Bruxelles diffusa d’abord sur Facebook avant d’en faire des livres une collection de photographies montrant des astuces ou des trouvailles étonnantes voire carrément surréalistes devant des questions très pratiques comme un problème de voirie ou l’étalage d’un magasin. Pas d’affirmations politiques ici mais des points de vue personnels sur la photographie ou des notes simplement amusées (Not every solution is an answer to a problem, selon la formule de Belgian Solutions) sur un pays décidément paradoxal.

(*) Au FOMU, foto museum, Waalsekaai 47 ; Anvers. Mars-Juin 2019. Du mardi au dimanche 10 :00-18 :00. (**) Photobook belge, 1854-Now. Hannibal Publishing.

Ils et elles sont passé(e)s par l’IHECS: toute la diversité de la photographie belge

Un établissement d’enseignement supérieur bruxellois a eu l’excellente idée de célébrer son 60è anniversaire en rassemblant les images de soixante de ses diplômés (alumni) devenus photographes plus ou un peu moins reconnus. L’IHECS (Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales) n’est pas à proprement parler une école de photographie mais dispense chaque année à plusieurs centaines d’étudiants ayant vocation à s’insérer dans le système des médias un enseignement sur la photographie, ses principes et ses pratiques.

© France Dubois

La visite (gratuite) de cette exposition permet d’apprécier la diversité qui caractérise la photographie aujourd’hui en Belgique.  Certains travaux s’inscrivent dans une approche nettement plasticienne (Christine Mawet), une vision poétique et étrange (France Dubois et sa série intimiste Norwegian Wood**, évocation esthétique de la vulnérabilité des corps) ou une collaboration avec des scientifiques (Laure Winants). D’autres encore se tournent vers les procédés anciens aux origines de la photographie, combinent illustration et photographie (Ben Heine) ou font preuve d’un humour carrément iconoclaste avec des compositions élaborées pour mettre en scène les diverses entités et les divisions linguistiques du pays (Olivia Droeshaut). Gaëtan Chekaiban crée un lien avec son modèle et le place comme ci-dessous dans son environnement.

Pencil Vs Camera © Ben Heine

On trouvera aussi dans cette exposition des exemples nombreux et contrastés de photo-journalisme ou de reportages effectués dans des zones de tension et ailleurs: Cédric Gerbehaye, spécialiste du Moyen-Orient et de la République démocratique du Congo, lauréat du World Press Photo Award 2008, se considère comme un « photographe concerné », soucieux de « raconter l’histoire des gens ». Roger Job, lui aussi lauréat de plusieurs prix dont des Nikon Press Awards, s’intéresse pour l’instant, sous nos latitudes comme dans d’autres pays, à la résistance de l’homme devant la modernité. Alexis Haulot a tiré pour la presse le portrait de personnalités politiques ou autres figures marquantes de l’actualité belge. Basée ces dernières années à Istanbul, Marie Tihon a documenté la vie des femmes turques au sein d’un pays et d’une société marqués par l’emprise de l’AKP, le parti Justice et Développement du Président Erdogan. Alice Dewert a ramené de Syrie des images d’un quotidien en dehors de la guerre civile.

La qualité des exposants doit forcément quelque chose au projet pédagogique de l’Institut, basé sur une articulation entre théorie et pratique et la volonté de permettre aux étudiants de se construire une identité forte. Comme l’expliquent ses responsables et enseignants, ils n’ont fait que semer des graines. Leur méthode a porté de beaux fruits et l’Institut, orienté vers la communication appliquée, s’interroge en permanence sur le cadre dans lequel il s’inscrit. L’évolution des media a fait en sorte qu’en Belgique comme ailleurs et davantage encore qu’en France, les photographes ne peuvent trouver dans la seule presse écrite, quotidienne ou hebdomadaire, les moyens de vivre de leur travail. Celles et ceux qui sont passés par l’Institut montrent pourtant, à travers cette exposition, une formidable palette de parcours et de styles personnels témoignant d’une belle vitalité.

Gaëtan Chekaiban crée un lien avec son modèle et le place comme ici dans son environnement. © Gaëtan Chekaiban

Des projections et conférences (inscription requise) seront proposées pendant la durée de l’exposition, de même qu’une lecture de portfolios. Le programme détaillé se trouve sur : https://www.ihecs.be/fr/agenda/

(*) IHECS 60 ans/60 photographes, Faculté d’architecture ULB – La Cambre, espace architecture, 19bis Place Flagey, 1050 Bruxelles (Ixelles).  Du 15 mars au 22 avril 2019, mercredi à dimanche, de 11:00 à 18:00 heures.

 (**) France Dubois. Norwegian Wood.K41.NordiKeye Project ; rue Keyenveld 41, 1050 Bruxelles (Ixelles). Jusqu’au 30 mars 2019, jeudi à samedi ; 13 :00 à 17 :00. http://www.k41.gallery.

L’œuvre poignante de Nicholas Nixon: de l’intime à l’universel

Sa fascinante série des Brown Sisters est devenue mythique, valant à son auteur la reconnaissance au-delà même des milieux de la photographie. Mais Nicholas Nixon, né à Detroit (Michigan) en 1947, est aussi l’auteur d’un travail plus vaste, tirant le meilleur parti du potentiel descriptif de l’appareil photo. La camera grand format, le noir et blanc, l’utilisation du contact sheet mais aussi la proximité systématique et l’interaction avec le sujet sont les caractéristiques distinctives d’une œuvre marquante qui raconte simplement la vie.

©Kehrer Verlag Bebe and I, Savignac de Miremeont, France, ©Nicholas Nixon, Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

Bruxelles accueille pour l’instant une exposition-rétrospective de Nicholas Nixon, présentée par la Fondation A Stichting (*) qui s’est donné pour mission de soutenir la création, la connaissance et la conservation de l’image photographique. Une sélection diversifiée provient de séries réalisées par le photographe américain depuis plus de 40 ans. Un livre-catalogue, publié chez Kehrer Verlag (**), accompagne cette rétrospective organisée par la Fundacion MAPFRE de Madrid en collaboration avec sa partenaire bruxelloise.

Après ses premiers travaux d’étudiant dans les banlieues d’Albuquerque (Nouveau Mexique) dans lesquels sa maturité déjà nous étonne, Nicholas Nixon s’intéresse à Boston, s’émerveillant devant l’ordre et le chaos des structures de la ville à laquelle il restera fidèle. Il paraît s’inscrire dans une tradition de photographie documentaire mais s’écarte toutefois dès 1977 d’une tendance plutôt froide pour s’intéresser au portrait.  Il a fait par ailleurs le choix du grand format (8 x 10 inch, soit 20 x 25 cm), qui deviendra son outil de prédilection, servant son projet et le dispensant de réaliser des agrandissements. C’est « l’image la plus nette que peut produire la photographie », dira-t-il alors. Nixon pourra désormais s’appuyer sur une vaste gamme tonale tout en améliorant le maniement de son appareil.

La série Porches – des portraits captés sur les porches des maisons – place désormais l’humain au centre de son travail. L’émotion devient tangible et s’approfondit devant les images réalisées dans des maisons de retraite, où Nixon officie comme bénévole. Le photographe se rapproche des résidents en fin de vie ou des malades du sida et cette proximité se traduit dans des images souvent poignantes. Les gros plans se multiplient, qui disent la fatigue et la douleur à travers le détail des mains ou des visages. On devine la peur, le courage et la résignation dans cette chronique parfois difficile à observer d’une époque, les années 1980, qui faucha tant de jeunes vies dans une atmosphère de silence et d’incompréhension.

Dans la série Couples, entamée en 2000, le photographe laisse la confiance s’instaurer avec ses sujets :  il n’organise pas la scène mais saisit le geste vrai ou la spontanéité de l’échange qui traduit le mieux l’intensité d’une relation. Selon Nixon, « l’intimité – notre façon de partager nos vies, nos sentiments, nos pensées et nos corps – est sans doute impossible à atteindre dans une photo, mais montrer à quoi ça peut ressembler, c’est ma façon à moi d’apprécier l’échec. La peau dit peu mais suggère tellement ».  Au centre de la vie du photographe et de son travail se trouve sa famille et ses enfants, le partage avec l’âme soeur, Bebe, épouse et partie prenante de ses projets. Les formats des images avec elle sont verticaux; les portraits montrent la profondeur du lien qui les unit. Dans la série Home le photographe s’attache à la douceur du foyer, aux marches de la maison, au mouvement des rideaux.

The Brown Sisters 1996
© Nicholas Nixon, Courtesy Fraenkel Gallery,
San Francisco

Présentée ici dans son intégralité et dans un format restreint – c’est naturellement le bon choix – la série The Brown Sisters est née par hasard, lors d’une réunion de famille en 1975. Le groupe formé par l’épouse du photographe et les trois sœurs de celle-ci pose depuis lors chaque année dans le même ordre et le choix du cliché se fait désormais en famille. Les sœurs regardent presque toujours en direction de l’objectif. Le principe et les contraintes de la série dirigent l’attention sur les expressions qui varient, les vêtements qui se transforment, les rides qui naissent et s’approfondissent, les attitudes qui évoluent. Au fil des ans, les sœurs se rapprochent : leurs corps s’entrelacent comme si elles voulaient se protéger ou partager une même inquiétude devant l’avenir. On se prend à s’interroger sur des souffrances cachées ou sur ce qui a pu se passer entre deux séances annuelles. Ces images ont depuis longtemps quitté l’album de famille pour questionner notre rapport au temps, nous renvoyant à notre propre vulnérabilité.

The-Brown-Sisters-2018-©-Nicholas-Nixon-Courtesy-Fraenkel-Gallery-San-Francisco.

Nicholas Nixon a livré quelques monographies dont trois versions successives des Brown Sisters. Il a montré son travail dans de nombreuses expositions et est représenté par la galerie Fraenkel de San Francisco. Une interview de 2016 avec Sarah Meister, curatrice du département photographie du MOMA, nous éclaire sur son travail et son évolution. Rien ne vaut pourtant la visite de l’exposition ni le contact direct avec les images pour saisir toute la portée de l’oeuvre de Nicholas Nixon. Une approche réfléchie, sensible, en dehors des modes, plongeant dans les profondeurs de l’humain.

(*) Nicholas Nixon. Fondation A Stichting. Avenue Van Volxem 304, 1190 Bruxelles. Jusqu’au 31 mars 2019. Heures et modalités de visite sur http://www.fondationastichting.be

(**) Nicholas Nixon. Kehrer Verlag. 45€

Une première à Bruxelles: Rafu, un autre — et pourtant le même — Michael Kenna

Michael Kenna ne se contente plus de nous régaler: il est aussi capable de nous surprendre. Le maître du paysage minimaliste a révélé récemment une série de nus féminins, réalisés au cours de ces dix dernières années pendant ses fréquents séjours au Japon. Avec Rafu – 裸婦, mot japonais qui désigne la femme dénudée, Kenna parvient à étonner les meilleurs connaisseurs de son oeuvre dans un superbe hommage à ce pays qui décidément l’inspire. Présenté pour la première fois dans une galerie européenne après l’une ou l’autre image aperçue à Paris-Photo, l’ensemble est à découvrir à Bruxelles aux cimaises de la Box Galerie (*), qui expose ainsi le photographe pour la cinquième fois en une douzaine d’années.

Namiko, Study 3, 2016
©Michael Kenna, Box Galerie

Le premier moment de stupeur passé, nous sommes bien en pays de connaissance. Ce travail est effectivement celui d’un artiste, tant de fois copié mais jamais égalé, qui avait maintes fois expliqué l’absence d’êtres vivants dans ses photographies au motif qu’ils « trahissent l’échelle et finissent par capter toute l’attention du spectateur ». La douceur du regard et l’émerveillement devant le sujet sont les mêmes que devant les paysages d’Extrême-Orient dont nous sommes familiers. Les images révèlent une même beauté des formes, placées dans une composition rigoureuse et un décor épuré, typiques de l’esthétique de Michael Kenna.

Mina, Study 2, 2010 ©Michael Kenna, Box Galerie

Coutumier des extérieurs, des grands espaces ou des temples, le photographe a cette fois travaillé dans des habitations, chambres à tatami ou autres lieux évocateurs du Japon traditionnel auquel cette série renvoie. Ces jeunes femmes, « amies d’amis » ou « relations plus lointaines », ne sont pas des modèles professionnelles. Elles ont parfois accepté ce genre de séance pour la première fois. Le visage est rarement présent, quand le modèle l’a souhaité. Le respect et l’humilité s’imposent. Les expositions à la prise de vue, on le devine, peuvent avoir été longues. Comme dans le reste de son oeuvre enfin, Kenna suggère plus qu’il ne décrit, fidèle à l’esprit poétique du haiku.

Namiko, Study 2, 2016 ©Michael Kenna

Autrefois assistant de Ruth Bernhard, dont il tira en son temps les nus féminins, se voulant « un éternel étudiant », Michael Kenna dit vouloir « continuer à apprendre des autres ». Si cette série n’est pour lui qu’un « chapitre » dans sa carrière, longue de 45 ans déjà, elle lui semble « une intéressante bifurcation » par rapport à son chemin habituel. A 65 ans, le Britannique installé aux Etats-Unis ne craint pas d’explorer ni de se questionner tout en restant lui-même. La marque des grands.

Toutes citations extraites du dossier de presse et d’un entretien mené en octobre 2018 par Zoé Balthus ; www.zoebalthus.com.  

(*) Rafu, à la Box Galerie, 102 chaussée de Vleurgat, 1050 Bruxelles. Exposition du 25 janvier au 16 mars 2019, du mercredi au samedi de 12 à 18 h.  http://www.boxgalerie.be http://www.facebook.com/boxgaleriebruxelles.

A la Fondation HCB: la grâce bienveillante de Martine Franck

Martine Franck photographiée par Henri Cartier-Bresson, Venise, Italie, 1972 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

L’exposition inaugurale des nouveaux locaux de la Fondation Henri Cartier-Bresson se devait de rendre hommage à Martine Franck. Née à Anvers en 1938 et décédée en 2012, Martine Franck vécut en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, voyagea en Asie, devint l’assistante de photographes puis photographe indépendante et collabora aux grands magazines américains. Elle épousa en 1970 « HCB », qui avait déjà à ce moment délaissé son fameux boîtier. Au début des années 2000, Martine Franck mit sur pied la Fondation conçue en famille dont elle devint Présidente et qui serait vouée à la diffusion de l’œuvre de son époux et de la sienne.

C’est dès 2011, du vivant de la photographe qui se savait malade et en collaboration avec elle, qu’Agnès Sire, commissaire et gardienne avisée du temple, envisagea le projet de cette exposition. Un beau livre très complet vient de paraître à cette occasion aux Editions Xavier Barral avec un entretien de l’artiste. Aux cimaises de la Fondation comme dans l’ouvrage, le charme opère largement et la grâce qui caractérise le travail de Martine Franck est au rendez-vous tout au long de cette rétrospective.

On se laisse guider dans la traversée de la vie de cette femme libre, dont l’attention se portait souvent sur la cause des femmes et la conquête de leurs droits et qui savait rendre la tendresse et l’empathie que lui inspirait la vieillesse. « Pour être photographe, » disait Martine Franck, «il faut un bon œil, le sens de la composition, de la compassion et un sens de l’engagement ». L’engagement de la femme photographe se traduisait dans le choix des thématiques et des sujets: manifestations, travaux des femmes, choix des modèles ami(e)s. Son regard empathique savait aussi se porter sur la vie dans toute sa simplicité comme dans cette belle image de sa consoeur Sarah Moon jouant à la corde à sauter avec une petite fille. On découvre des scènes de vie au Royaume-Uni, en Irlande aux confins de l’Europe, en Inde ou à New York, mais aussi des portraits d’artistes tels celui de l’écrivain Albert Cohen ou de Cartier-Bresson en train de dessiner son autoportrait.

Tulku Khentrul Lodro Rabsel, 12 ans, avec son tuteur Lhagyel, monastère Shechen, Bodnath, Népal, 1996
© Martine Franck / Magnum Photos

Martine Franck se fondit également dans la troupe du Théâtre du Soleil de son amie Arianne Mnouchkine qui avait partagé son voyage initiatique en Extrême-Orient. L’Asie occupe une place importante dans son itinéraire et cette rétrospective. On découvre de jolies photographies d’enfants moines tibétains mais aussi une émouvante série d’images datant des dernières années, avec des tirages un peu plus grands que la moyenne: belle évocation du bouddhisme dans lequel le couple HCB-Martine Franck s’inscrivait à sa manière.

Plage, village de Puri, Inde, 1980 © Martine Franck / Magnum Photos

Ne cherchant « pas vraiment à raconter des histoires, mais plutôt à suggérer des situations, des gens », Martine Franck n’opérait pas comme son (futur) époux, lequel disait d’elle qu’elle n’était « pas faite pour le trottoir ». Pas d’ « instants décisifs » dans ses images (sauf ici, en Inde) mais beaucoup de bienveillance, de confiance et d’ouverture dans le rapport au sujet.

Concernée et se sentant impliquée, Martine Franck avait «l’envie de comprendre, de se comprendre », parlant de sa pratique photographique comme d’« une quête incessante de la vie ».  Elle avait l’humilité de considérer son travail comme « une goutte d’eau dans la rivière », ajoutant toutefois « mais j’y crois. » Sobriété et élégance : une grande dame.

Exposition Martine Franck. A la Fondation Henri-Cartier Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris. Du 6 novembre 2018 au 10 février 2019. Mardi à dimanche de 11:00 à 19:00.

La Fondation Henri Cartier-Bresson dans ses nouveaux locaux

Fondation HCB, 79 rue des Archives, perspectives, salle C, salle de conférence ©Novo

Quinze ans après son installation à Montparnasse, la Fondation Henri Cartier-Bresson s’est trouvé une nouvelle adresse. Destinée mais pas seulement à « préserver et garantir l’indépendance des œuvres » du maître et de son épouse Martine Franck, la Fondation est désormais établie dans le Marais à Paris dans un superbe lieu d’exposition, de recherche et de découverte.  Cet espace plus souple qui triplera le linéaire d’exposition accueille pour son inauguration une rétrospective Martine Franck sur laquelle nous reviendrons.

Depuis la vitrine sur rue qui figurait déjà sur une photographie d’Eugène Atget jusqu’aux lieux d’exposition et de conservation,  un esprit de cohérence et de transparence mais aussi de sobriété s’est imposé pour la transformation d’un ancien garage et l’aménagement des bâtiments sur une cour recrée du XVIIIè siecle. Les espaces muséographiques ont été judicieusement pensés pour permettre des configurations variables. L’ouverture de ce nouvel écrin ira de pair avec des programmes pédagogiques et des conférences qui guideront un public élargi dans le décodage des images. La librairie offrira à la vente plus de 600 titres avec des monographies, essais, catalogues d’exposition, éditions originales, en lien avec les expositions et événements de la Fondation.

A l’étage, une bibliothèque comprenant plus de 1500 ouvrages, emménagée avec le soutien de la famille de Martine Franck, permettra l’accueil et l’accompagnement attentif des chercheurs et des groupes. Un soin tout particulier a été porté à la conservation des pièces dédiées aux précieuses archives d’HCB et de Franck, qui bénéficieront des plus rigoureuses conditions de conservation.  Près de 50 000 tirages originaux ainsi que plus de 200 000 négatifs et planches-contacts seront entreposés dans des salles où la température et le taux d’humidité feront l’objet d’une attention constante. Le travail d’inventaire sur ce fonds exceptionnel est toujours en cours.

Une équipe de huit personnes assure les missions de la Fondation sur la houlette de son directeur François Hébel (qui pilota notamment par le passé les galeries FNAC, le Festival Photographique d’Arles et la coopérative Magnum Photos) et de la directrice artistique Agnès Sire, co-fondatrice de la Fondation, en charge des expositions et des catalogues. L’agence Magnum Photos continue de gérer les demandes de reproduction des photographies.

L’antre recréé de la Fondation HCB n’est donc pas seulement un lieu de mémoire mais aussi de rencontres et de dialogue sur la photographie. Les projets ne manquent pas et la Fondation dispose aujourd’hui d’un merveilleux outil pour diffuser les œuvres dont elle est la dépositaire mais aussi pour valoriser le travail d’autres photographes sans exclure d’autres disciplines artistiques. Elle soutient par ailleurs la création par le biais du prix HCB attribué tous les deux ans par un jury international. Sans oublier que « les seules fondations qui puissent se construire, c’est avec la chaleur humaine » (HCB, Paris, le 11 mai 2004).

Merci à François Hébel, à Agnès Sire, à Thomas et à l’équipe presse pour leur accueil.

Fondation Henri Cartier-Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris.  La Fondation est ouverte du mardi au dimanche de 11h à 19h. La librairie est en libre accès.

Dorothea Lange au Jeu de Paume: le formidable pouvoir de l’appareil photo

Dorothea Lange in Texas on the Plains circa 1935. ©Paul S. Taylor, Musée du Jeu de Paume

Une exposition d’une grande valeur pédagogique se tient actuellement à Paris. Dorothea Lange. Politiques du visible est une mine pour les amateurs de photographie, pour les enseignants et les historiens, mais aussi pour tout citoyen avide de connaître et de comprendre. L’occasion d’entrer dans une œuvre majeure, celle d’une pionnière américaine de la photographie sociale et documentaire. Le Musée du Jeu de Paume nous fait découvrir, outre ses images les plus connues produites pendant la Grande Dépression pour la Farm Security Administration (FSA), plusieurs autres séries très intéressantes.

En abandonnant en 1932 le travail de studio pour les rues de San Francisco où elle photographie les manifestants et personnes sans abri, Dorothea Lange affirme son style, séduisant les milieux artistiques et les revues progressistes qui publient son travail. La force de ses images est telle que les autorités fédérales américaines font appel à elle dans le cadre d’une « mission » photographique pour la constitution d’archives sur les programmes d’endiguement de la pauvreté dans le cadre du New Deal. Il s’agit bien, de 1935 à 1941, de « contrats » au service d’une agence officielle mais ce travail couvrant finalement vingt-deux Etats fait aux yeux de la photographe entièrement partie de son œuvre et sa valeur artistique ne se démentira jamais.

Once a Missouri farmer, now a migratory farm laborer on the Pacific Coast, California
(Ditched, stalled and strained), février 1936. ©Dorothea Lange, Musée du Jeu de Paume

Si l’intention initiale du projet est de rendre compte des efforts entrepris par l’Administration Roosevelt contre les répercussions de la crise, une autre ambition s’y greffe rapidement; elle est appuyée par l’administrateur éclairé de la FSA, Roy Strycker, économiste, fonctionnaire et lui-même photographe. L’initiative consiste alors en plus, voire surtout, à fournir un matériau historique d’ampleur inégalée, « un champ neuf concernant le mode de vie américain, en même temps qu’un sujet légitime pour une réflexion visuelle ».

Japanese Children with Tags, Hayward, California, May 8
1942
Dorothea Lange
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

L’approche réellement anthropologique de Dorothea Lange mais aussi l’interaction entre photographe et sujet transparaissent dans toutes les sections de l’exposition. Quand le magazine Fortune la charge en 1944 de photographier des chantiers navals, Lange montre la solitude des ouvriers Afro-Américains et la condition des ouvrières dans l’industrie. Réellement poignantes ensuite sont ses photographies témoignant de l’internement, à la suite de l’attaque de Pearl Harbor, des Américains d’ascendance japonaise dans des camps d’hébergement. A nouveau mandatée par une agence officielle (la War Relocation Authority) pour couvrir ces opérations de déplacement en Californie de mars à juillet 1942, la photographe livre un travail objectif mais empreint de compassion devant l’impressionnante dignité dont font preuve ces victimes innocentes de la situation politique. Elle sera contrainte d’abandonner ses droits sur ce projet. Dans le contexte d’un sentiment anti-japonais, ses images sans concession de cet épisode peu glorieux de l’histoire américaine seront classées aux « archives militaires ». Elles ne seront publiées qu’en 2006.

Une dernière section sur les avocats commis d’office (1955-1957) rassemble des photographies commandées par le magazine Life. En collaboration avec un avocat, Lange monte un récit visuel rendant compte de l’attente de ses sujets en instance de jugement, avec ou sans la présence de leur public defender. Captées en prison et dans les tribunaux de Californie, ses images reflètent ici son engagement au service du droit en laissant deviner le poids des préjugés raciaux. Life ne publiera finalement pas le reportage qui sera repris par beaucoup d’autres journaux et sera utilisé à New York pour promouvoir le service public d’aide juridictionnelle.

Migrant Mother, Nipomo, California
1936
Dorothea Lange
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

Notant minutieusement les circonstances de ses prises de vues, Dorothea Lange voulait témoigner des conditions sociales et s’adresser ainsi à l’opinion publique. Ses images sont à chaque fois minutieusement légendées et parfaitement documentées sur le lieu même de la prise de vue. Une exception notable à cette pratique : l’emblématique « Migrant Mother », devenue l’image de la dignité dans la misère et exemple-type du pouvoir de la photographie pour rendre compte de la condition humaine. L’exposition du Jeu de Paume retrace néanmoins toutes les circonstances de cette prise et de son contexte en nous faisant découvrir de précieux documents d’archives.

Au-delà de cette icône, Dorothea Lange (1895-1965) nous a laissé un véritable monument de la photographie documentaire, dans lequel les qualités esthétiques et l’empathie de l’artiste sont au service d’une inébranlable conviction. Découvrir les autres travaux de celle qui fut aussi cofondatrice de la revue Aperture permet de prendre conscience de la place essentielle qu’elle occupe dans l’histoire de la photographie. Retenons donc son message : « L’appareil photo est un instrument unique pour apprendre aux gens à voir – avec ou sans l’appareil photo ».

Dorothea Lange. Politiques du visible. Jusqu’au 27 janvier 2019 à Paris, Musée du Jeu de Paume.

F.C. Gundlach au Salon de la Photo : une exposition-révélation

Mode Op-Art Manteau par Lend Paris 1966 © F.C. Gundlach Foundation

Ce photographe allemand fut une figure marquante de la photographie de mode dans la 2è moitié du XXe siècle. Inventif et raffiné, poussé vers l’innovation et la modernité, son style reflète l’influence de l’art et du design. L’œuvre de F.C. (pour Franz Christian) Gundlach, qui eut pourtant depuis ses débuts bien des liens avec Paris, reste étrangement peu connue en France. Le Salon de la Photo nous a heureusement permis de la (re)découvrir pendant son édition 2018 avec une exposition de 120 photographies retraçant la carrière empreinte de classe de ce maître de l’esthétique.

Marqué par le travail d’Irving Penn, Martin Munkacsi, Richard Avedon et Edward Steichen dans Harper’s Bazaar et Vogue, F.C. Gundlach développa son langage photographique en l’inscrivant dans la modernité de son temps. Depuis les années ’50 et leur soif de beauté jusqu’aux années 80, il sut valoriser la créativité des couturiers en sortant les mannequins dans la rue ou dans des lieux magiques comme les Pyramides pour mettre en scène la femme moderne et faire rêver les lectrices des magazines (Film und Frau, Brigitte). Doué du sens de la mise en scène, Gundlach savait choisir ses décors et utilisait en particulier différents modes de transport pour renforcer le propos de ses images, en privilégiant par exemple les voitures pour obtenir une atmosphère sportive.

F.C. Gundlach. Brigite, Athens. 1966. F.C. Gundlach Foundation

Paris étant le centre du monde de la mode, Gundlach dut s’imposer pour chaque collection auprès des maisons de couture et choisir personnellement les robes qu’il voulait photographier. Son talent se manifesta dans son interprétation d’une robe New Look de Dior ou dans sa valorisation des audaces Op Art et Pop Art de Cardin ou de Courrèges.  « Je me sentais comme un emballeur de contes de fées modernes », disait-il en 1961. « Mes images de mode sont une synthèse de la femme, de la robe et de l’arrière-plan. » Gundlach fixa sur sa pellicule les mannequins français et allemands les plus recherchées comme les stars et personnalités du cinéma allemand et international.  L’exposition du Salon nous a fait découvrir des portraits de vedettes comme Romy Schneider et Maria Schell et de réalisateurs comme Erich von Stroheim ou Jean-Luc Godard.

© F.C. Gundlach Foundation

Les photographies de F.C. Gundlach, icônes de la photographie allemande de portrait et de mode, ont trouvé leur place dans les galeries d’art et les musées. Cet homme toujours élégant ne s’est pas contenté de prendre de superbes images mais s’employa également dans d’autres domaines de la photographie :  fourniture de services photo, création d’une galerie, curateur d’expositions, professeur, dénicheur de talents.  Aujourd’hui âgé de 92 ans, il est devenu lui-même un modèle pour de jeunes photographes. Ses archives personnelles comme sa vaste collection photographique sont depuis 2000 dans les mains d’une Fondation à son nom, établie à Hambourg et qui s’attache à les mettre en valeur.

Vu à l’exposition et à découvrir : « Objectif Mode », un reportage ARTE consacré à F.C. Gundlach et réalisé par Eva Gerberding, 2017.

A côté de Paris-Photo: de nouveaux talents à fotofever 2018

Le Carrousel du Louvre accueillait du 8 au 11 novembre la 7è édition de fotofever paris. Une centaine de galeries internationales et françaises y présentaient quelque 250 « artistes émergents ». Cet événement, coïncidant avec le Salon de la Photo ainsi qu’avec le prestigieux Paris-Photo (chroniques à suivre), a lui aussi parfaitement rempli son rôle comme l’atteste son record de fréquentation de 12864 visiteurs, soit une augmentation de plus de 30% par rapport à l’édition précédente. Passionnés, collectionneurs avertis ou débutants comme simples curieux se sont retrouvés dans cette foire « off » témoignant d’une belle vitalité comme de la diversité de la création contemporaine.

Après une sélection d’oeuvres exposées dans un intérieur scénographié avec la collaboration de Roche-Bobois, le visiteur avait tout loisir de faire de belles rencontres, au gré de ses inclinations. Il était d’emblée réconfortant de constater que le petit format conserve ses adeptes. Ainsi de ces artistes américains tels Maureen Haldeman avec un beau travail sur son environnement naturel et de nouvelles images plus abstraites en monochromie (maureenhaldemanphotography.com). Les tirages restent de dimension modeste ou moyenne chez Erica Kelly Martin (ericakellymartin.com) avec son Road Trip dans l’Ouest américain, série à travers laquelle l’artiste s’attache à rendre compte en images des inquiétantes divisions qui caractérisent de plus en plus son pays.

Un peu plus loin, Na-Loretta Law (loretta-law.com), Londonienne mais originaire de Chine, traduit joliment avec une délicatesse et une patience toute asiatique les émotions que lui procure la musique. Ce fotofever 2018 fut encore l’occasion de découvrir le minutieux travail d’Irène Jonas et ses photographies peintes à la pièce, évocatrices des photos coloriées d’antan (irenejonas.fr/). Belle découverte aussi que les vibrantes images de Laeticia Lesaffre, lauréate du prix Objectif Femmes 2018 avec sa série DE-SOL-ES, enfance exilée (laetitialesaffre.com).

Cette année, à l’occasion du 160è anniversaire des relations diplomatiques franco-japonaises, fotofever paris avait choisi de mettre à l’honneur le Japon en accueillant à travers leurs galeries une sélection d’artistes venus du Pays du Soleil Levant: diversité des styles et des regards, dont ceux de Tatsuo Suzuki (tatsuosuzuki.com)  Enfin, ce fotofever a lancé la première édition du YOUNG TALENTS FOTOFEVER PRIZE, offrant de la sorte à trois jeunes talents leur première exposition dans une foire internationale et d’autres opportunités dont une participation au prochain festival KG+ de Kyoto lors du printemps 2019. Le prix du public fut décerné à la jeune française Clothilde Matta (clothildematta.com).

La foire a manifestement gagné ses galons dans sa mission de découvertes et d’encouragements. Ses prochaines manifestations auront lieu à Lille fin février-début mars 2019 et à Arles 2019 avant de retrouver Paris.

A suivre sur fotofever.com