L’œuvre poignante de Nicholas Nixon : de l’intime à l’universel

Sa fascinante série des Brown Sisters est devenue mythique, valant à son auteur la reconnaissance au-delà même des milieux de la photographie. Mais Nicholas Nixon, né à Detroit (Michigan) en 1947, est aussi l’auteur d’un travail plus vaste, tirant le meilleur parti du potentiel descriptif de l’appareil photo. La camera grand format, le noir et blanc, l’utilisation du contact sheet mais aussi la proximité systématique et l’interaction avec le sujet sont les caractéristiques distinctives d’une œuvre marquante qui raconte simplement la vie.

©Kehrer Verlag
Bebe and I, Savignac de Miremont, France,
©Nicholas Nixon, Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

Bruxelles accueille pour l’instant une exposition-rétrospective de Nicholas Nixon, présentée par la Fondation A Stichting (*) qui s’est donné pour mission de soutenir la création, la connaissance et la conservation de l’image photographique. Une sélection diversifiée provient de séries réalisées par le photographe américain depuis plus de 40 ans. Un livre-catalogue, publié chez Kehrer Verlag (**), accompagne cette rétrospective organisée par la Fundacion MAPFRE de Madrid en collaboration avec sa partenaire bruxelloise.

Après ses premiers travaux d’étudiant dans les banlieues d’Albuquerque (Nouveau Mexique) dans lesquels sa maturité déjà nous étonne, Nicholas Nixon s’intéresse à Boston, s’émerveillant devant l’ordre et le chaos des structures de la ville à laquelle il restera fidèle. Il paraît s’inscrire dans une tradition de photographie documentaire mais s’écarte toutefois dès 1977 d’une tendance plutôt froide pour s’intéresser au portrait.  Il a fait par ailleurs le choix du grand format (8 x 10 inch, soit 20 x 25 cm), qui deviendra son outil de prédilection, servant son projet et le dispensant de réaliser des agrandissements. C’est « l’image la plus nette que peut produire la photographie », dira-t-il alors. Nixon pourra désormais s’appuyer sur une vaste gamme tonale tout en améliorant le maniement de son appareil.

La série Porches – des portraits captés sur les porches des maisons – place désormais l’humain au centre de son travail. L’émotion devient tangible et s’approfondit devant les images réalisées dans des maisons de retraite, où Nixon officie comme bénévole. Le photographe se rapproche des résidents en fin de vie ou des malades du sida et cette proximité se traduit dans des images souvent poignantes. Les gros plans se multiplient, qui disent la fatigue et la douleur à travers le détail des mains ou des visages. On devine la peur, le courage et la résignation dans cette chronique parfois difficile à observer d’une époque, les années 1980, qui faucha tant de jeunes vies dans une atmosphère de silence et d’incompréhension.

Dans la série Couples, entamée en 2000, le photographe laisse la confiance s’instaurer avec ses sujets :  il n’organise pas la scène mais saisit le geste vrai ou la spontanéité de l’échange qui traduit le mieux l’intensité d’une relation. Selon Nixon, « l’intimité – notre façon de partager nos vies, nos sentiments, nos pensées et nos corps – est sans doute impossible à atteindre dans une photo, mais montrer à quoi ça peut ressembler, c’est ma façon à moi d’apprécier l’échec. La peau dit peu mais suggère tellement ».  Au centre de la vie du photographe et de son travail se trouve sa famille et ses enfants, le partage avec l’âme soeur, Bebe, épouse et partie prenante de ses projets. Les formats des images avec elle sont verticaux; les portraits montrent la profondeur du lien qui les unit. Dans la série Home le photographe s’attache à la douceur du foyer, aux marches de la maison, au mouvement des rideaux.

The Brown Sisters 1996
© Nicholas Nixon, Courtesy Fraenkel Gallery,
San Francisco

Présentée ici dans son intégralité et dans un format restreint – c’est naturellement le bon choix – la série The Brown Sisters est née par hasard, lors d’une réunion de famille en 1975. Le groupe formé par l’épouse du photographe et les trois sœurs de celle-ci pose depuis lors chaque année dans le même ordre et le choix du cliché se fait désormais en famille. Les sœurs regardent presque toujours en direction de l’objectif. Le principe et les contraintes de la série dirigent l’attention sur les expressions qui varient, les vêtements qui se transforment, les rides qui naissent et s’approfondissent, les attitudes qui évoluent. Au fil des ans, les sœurs se rapprochent : leurs corps s’entrelacent comme si elles voulaient se protéger ou partager une même inquiétude devant l’avenir. On se prend à s’interroger sur des souffrances cachées ou sur ce qui a pu se passer entre deux séances annuelles. Ces images ont depuis longtemps quitté l’album de famille pour questionner notre rapport au temps, nous renvoyant à notre propre vulnérabilité.

The-Brown-Sisters-2018-©-Nicholas-Nixon-Courtesy-Fraenkel-Gallery-San-Francisco.

Nicholas Nixon a livré quelques monographies dont trois versions successives des Brown Sisters. Il a montré son travail dans de nombreuses expositions et est représenté par la galerie Fraenkel de San Francisco. Une interview de 2016 avec Sarah Meister, curatrice du département photographie du MOMA, nous éclaire sur son travail et son évolution. Rien ne vaut pourtant la visite de l’exposition ni le contact direct avec les images pour saisir toute la portée de l’oeuvre de Nicholas Nixon. Une approche réfléchie, sensible, en dehors des modes, plongeant dans les profondeurs de l’humain.

(*) Nicholas Nixon. Fondation A Stichting. Avenue Van Volxem 304, 1190 Bruxelles. Jusqu’au 31 mars 2019. Heures et modalités de visite sur http://www.fondationastichting.be

(**) Nicholas Nixon. Kehrer Verlag. 45€

Une première à Bruxelles : Rafu, un autre — et pourtant le même — Michael Kenna

Michael Kenna ne se contente plus de nous régaler: il est aussi capable de nous surprendre. Le maître du paysage minimaliste a révélé récemment une série de nus féminins, réalisés au cours de ces dix dernières années pendant ses fréquents séjours au Japon. Avec Rafu – 裸婦, mot japonais qui désigne la femme dénudée, Kenna parvient à étonner les meilleurs connaisseurs de son oeuvre dans un superbe hommage à ce pays qui décidément l’inspire. Présenté pour la première fois dans une galerie européenne après l’une ou l’autre image aperçue à Paris-Photo, l’ensemble est à découvrir à Bruxelles aux cimaises de la Box Galerie (*), qui expose ainsi le photographe pour la cinquième fois en une douzaine d’années.

Namiko, Study 3, 2016
©Michael Kenna, Box Galerie

Le premier moment de stupeur passé, nous sommes bien en pays de connaissance. Ce travail est effectivement celui d’un artiste, tant de fois copié mais jamais égalé, qui avait maintes fois expliqué l’absence d’êtres vivants dans ses photographies au motif qu’ils « trahissent l’échelle et finissent par capter toute l’attention du spectateur ». La douceur du regard et l’émerveillement devant le sujet sont les mêmes que devant les paysages d’Extrême-Orient dont nous sommes familiers. Les images révèlent une même beauté des formes, placées dans une composition rigoureuse et un décor épuré, typiques de l’esthétique de Michael Kenna.

Namiko, Study 2, 2016
©Michael Kenna

Coutumier des extérieurs, des grands espaces ou des temples, le photographe a cette fois travaillé dans des habitations, chambres à tatami ou autres lieux évocateurs du Japon traditionnel auquel cette série renvoie. Ces jeunes femmes, « amies d’amis » ou « relations plus lointaines », ne sont pas des modèles professionnelles. Elles ont parfois accepté ce genre de séance pour la première fois. Le visage est rarement présent, quand le modèle l’a souhaité. Le respect et l’humilité s’imposent. Les expositions à la prise de vue, on le devine, peuvent avoir été longues. Comme dans le reste de son oeuvre enfin, Kenna suggère plus qu’il ne décrit, fidèle à l’esprit poétique du haiku.

Autrefois assistant de Ruth Bernhard, dont il tira en son temps les nus féminins, se voulant « un éternel étudiant », Michael Kenna dit vouloir « continuer à apprendre des autres ». Si cette série n’est pour lui qu’un « chapitre » dans sa carrière, longue de 45 ans déjà, elle lui semble « une intéressante bifurcation » par rapport à son chemin habituel. A 65 ans, le Britannique installé aux Etats-Unis ne craint pas d’explorer ni de se questionner tout en restant lui-même. La marque des grands.

Toutes citations extraites du dossier de presse et d’un entretien mené en octobre 2018 par Zoé Balthus ; www.zoebalthus.com.  

(*) Rafu, à la Box Galerie, 102 chaussée de Vleurgat, 1050 Bruxelles. Exposition du 25 janvier au 16 mars 2019, du mercredi au samedi de 12 à 18 h.  http://www.boxgalerie.be http://www.facebook.com/boxgaleriebruxelles.

A la Fondation HCB : la grâce bienveillante de Martine Franck

Martine Franck photographiée par Henri Cartier-Bresson, Venise, Italie, 1972 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

L’exposition inaugurale des nouveaux locaux de la Fondation Henri Cartier-Bresson se devait de rendre hommage à Martine Franck. Née à Anvers en 1938 et décédée en 2012, Martine Franck vécut en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, voyagea en Asie, devint l’assistante de photographes puis photographe indépendante et collabora aux grands magazines américains. Elle épousa en 1970 « HCB », qui avait déjà à ce moment délaissé son fameux boîtier. Au début des années 2000, Martine Franck mit sur pied la Fondation conçue en famille dont elle devint Présidente et qui serait vouée à la diffusion de l’œuvre de son époux et de la sienne.

C’est dès 2011, du vivant de la photographe qui se savait malade et en collaboration avec elle, qu’Agnès Sire, commissaire et gardienne avisée du temple, envisagea le projet de cette exposition. Un beau livre très complet vient de paraître à cette occasion aux Editions Xavier Barral avec un entretien de l’artiste. Aux cimaises de la Fondation comme dans l’ouvrage, le charme opère largement et la grâce qui caractérise le travail de Martine Franck est au rendez-vous tout au long de cette rétrospective.

On se laisse guider dans la traversée de la vie de cette femme libre, dont l’attention se portait souvent sur la cause des femmes et la conquête de leurs droits et qui savait rendre la tendresse et l’empathie que lui inspirait la vieillesse. « Pour être photographe, » disait Martine Franck, «il faut un bon œil, le sens de la composition, de la compassion et un sens de l’engagement ». L’engagement de la femme photographe se traduisait dans le choix des thématiques et des sujets: manifestations, travaux des femmes, choix des modèles ami(e)s. Son regard empathique savait aussi se porter sur la vie dans toute sa simplicité comme dans cette belle image de sa consoeur Sarah Moon jouant à la corde à sauter avec une petite fille. On découvre des scènes de vie au Royaume-Uni, en Irlande aux confins de l’Europe, en Inde ou à New York, mais aussi des portraits d’artistes tels celui de l’écrivain Albert Cohen ou de Cartier-Bresson en train de dessiner son autoportrait.

Tulku Khentrul Lodro Rabsel, 12 ans, avec son tuteur Lhagyel, monastère Shechen, Bodnath, Népal, 1996
© Martine Franck / Magnum Photos

Martine Franck se fondit également dans la troupe du Théâtre du Soleil de son amie Arianne Mnouchkine qui avait partagé son voyage initiatique en Extrême-Orient. L’Asie occupe une place importante dans son itinéraire et cette rétrospective. On découvre de jolies photographies d’enfants moines tibétains mais aussi une émouvante série d’images datant des dernières années, avec des tirages un peu plus grands que la moyenne: belle évocation du bouddhisme dans lequel le couple HCB-Martine Franck s’inscrivait à sa manière.

Plage, village de Puri, Inde, 1980 © Martine Franck / Magnum Photos

Ne cherchant « pas vraiment à raconter des histoires, mais plutôt à suggérer des situations, des gens », Martine Franck n’opérait pas comme son (futur) époux, lequel disait d’elle qu’elle n’était « pas faite pour le trottoir ». Pas d’ « instants décisifs » dans ses images (sauf ici, en Inde) mais beaucoup de bienveillance, de confiance et d’ouverture dans le rapport au sujet.

Concernée et se sentant impliquée, Martine Franck avait «l’envie de comprendre, de se comprendre », parlant de sa pratique photographique comme d’« une quête incessante de la vie ».  Elle avait l’humilité de considérer son travail comme « une goutte d’eau dans la rivière », ajoutant toutefois « mais j’y crois. » Sobriété et élégance : une grande dame.

Exposition Martine Franck. A la Fondation Henri-Cartier Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris. Du 6 novembre 2018 au 10 février 2019. Mardi à dimanche de 11:00 à 19:00.

La Fondation Henri Cartier-Bresson dans ses nouveaux locaux

Fondation HCB, 79 rue des Archives, perspectives, salle C, salle de conférence ©Novo

Quinze ans après son installation à Montparnasse, la Fondation Henri Cartier-Bresson s’est trouvé une nouvelle adresse. Destinée mais pas seulement à « préserver et garantir l’indépendance des œuvres » du maître et de son épouse Martine Franck, la Fondation est désormais établie dans le Marais à Paris dans un superbe lieu d’exposition, de recherche et de découverte.  Cet espace plus souple qui triplera le linéaire d’exposition accueille pour son inauguration une rétrospective Martine Franck sur laquelle nous reviendrons.

Depuis la vitrine sur rue qui figurait déjà sur une photographie d’Eugène Atget jusqu’aux lieux d’exposition et de conservation,  un esprit de cohérence et de transparence mais aussi de sobriété s’est imposé pour la transformation d’un ancien garage et l’aménagement des bâtiments sur une cour recrée du XVIIIè siecle. Les espaces muséographiques ont été judicieusement pensés pour permettre des configurations variables. L’ouverture de ce nouvel écrin ira de pair avec des programmes pédagogiques et des conférences qui guideront un public élargi dans le décodage des images. La librairie offrira à la vente plus de 600 titres avec des monographies, essais, catalogues d’exposition, éditions originales, en lien avec les expositions et événements de la Fondation.

A l’étage, une bibliothèque comprenant plus de 1500 ouvrages, emménagée avec le soutien de la famille de Martine Franck, permettra l’accueil et l’accompagnement attentif des chercheurs et des groupes. Un soin tout particulier a été porté à la conservation des pièces dédiées aux précieuses archives d’HCB et de Franck, qui bénéficieront des plus rigoureuses conditions de conservation.  Près de 50 000 tirages originaux ainsi que plus de 200 000 négatifs et planches-contacts seront entreposés dans des salles où la température et le taux d’humidité feront l’objet d’une attention constante. Le travail d’inventaire sur ce fonds exceptionnel est toujours en cours.

Une équipe de huit personnes assure les missions de la Fondation sur la houlette de son directeur François Hébel (qui pilota notamment par le passé les galeries FNAC, le Festival Photographique d’Arles et la coopérative Magnum Photos) et de la directrice artistique Agnès Sire, co-fondatrice de la Fondation, en charge des expositions et des catalogues. L’agence Magnum Photos continue de gérer les demandes de reproduction des photographies.

L’antre recréé de la Fondation HCB n’est donc pas seulement un lieu de mémoire mais aussi de rencontres et de dialogue sur la photographie. Les projets ne manquent pas et la Fondation dispose aujourd’hui d’un merveilleux outil pour diffuser les œuvres dont elle est la dépositaire mais aussi pour valoriser le travail d’autres photographes sans exclure d’autres disciplines artistiques. Elle soutient par ailleurs la création par le biais du prix HCB attribué tous les deux ans par un jury international. Sans oublier que « les seules fondations qui puissent se construire, c’est avec la chaleur humaine » (HCB, Paris, le 11 mai 2004).

Merci à François Hébel, à Agnès Sire, à Thomas et à l’équipe presse pour leur accueil.

Fondation Henri Cartier-Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris.  La Fondation est ouverte du mardi au dimanche de 11h à 19h. La librairie est en libre accès.

Dorothea Lange au Jeu de Paume : le formidable pouvoir de l’appareil photo

Dorothea Lange in Texas on the Plains circa 1935. ©Paul S. Taylor, Musée du Jeu de Paume

Une exposition d’une grande valeur pédagogique se tient actuellement à Paris. Dorothea Lange. Politiques du visible est une mine pour les amateurs de photographie, pour les enseignants et les historiens, mais aussi pour tout citoyen avide de connaître et de comprendre. L’occasion d’entrer dans une œuvre majeure, celle d’une pionnière américaine de la photographie sociale et documentaire. Le Musée du Jeu de Paume nous fait découvrir, outre ses images les plus connues produites pendant la Grande Dépression pour la Farm Security Administration (FSA), plusieurs autres séries très intéressantes.

En abandonnant en 1932 le travail de studio pour les rues de San Francisco où elle photographie les manifestants et personnes sans abri, Dorothea Lange affirme son style, séduisant les milieux artistiques et les revues progressistes qui publient son travail. La force de ses images est telle que les autorités fédérales américaines font appel à elle dans le cadre d’une « mission » photographique pour la constitution d’archives sur les programmes d’endiguement de la pauvreté dans le cadre du New Deal. Il s’agit bien, de 1935 à 1941, de « contrats » au service d’une agence officielle mais ce travail couvrant finalement vingt-deux Etats fait aux yeux de la photographe entièrement partie de son œuvre et sa valeur artistique ne se démentira jamais.

Once a Missouri farmer, now a migratory farm laborer on the Pacific Coast, California (Ditched, stalled and strained), février 1936. ©Dorothea Lange, Musée du Jeu de Paume

Si l’intention initiale du projet est de rendre compte des efforts entrepris par l’Administration Roosevelt contre les répercussions de la crise, une autre ambition s’y greffe rapidement; elle est appuyée par l’administrateur éclairé de la FSA, Roy Strycker, économiste, fonctionnaire et lui-même photographe. L’initiative consiste alors en plus, voire surtout, à fournir un matériau historique d’ampleur inégalée, « un champ neuf concernant le mode de vie américain, en même temps qu’un sujet légitime pour une réflexion visuelle ».

L’approche réellement anthropologique de Dorothea Lange mais aussi l’interaction entre photographe et sujet transparaissent dans toutes les sections de l’exposition. Quand le magazine Fortune la charge en 1944 de photographier des chantiers navals, Lange montre la solitude des ouvriers Afro-Américains et la condition des ouvrières dans l’industrie. Réellement poignantes ensuite sont ses photographies témoignant de l’internement, à la suite de l’attaque de Pearl Harbor, des Américains d’ascendance japonaise dans des camps d’hébergement. A nouveau mandatée par une agence officielle (la War Relocation Authority) pour couvrir ces opérations de déplacement en Californie de mars à juillet 1942, la photographe livre un travail objectif mais empreint de compassion devant l’impressionnante dignité dont font preuve ces victimes innocentes de la situation politique. Elle sera contrainte d’abandonner ses droits sur ce projet. Dans le contexte d’un sentiment anti-japonais, ses images sans concession de cet épisode peu glorieux de l’histoire américaine seront classées aux « archives militaires ». Elles ne seront publiées qu’en 2006.

Une dernière section sur les avocats commis d’office (1955-1957) rassemble des photographies commandées par le magazine Life. En collaboration avec un avocat, Lange monte un récit visuel rendant compte de l’attente de ses sujets en instance de jugement, avec ou sans la présence de leur public defender. Captées en prison et dans les tribunaux de Californie, ses images reflètent ici son engagement au service du droit en laissant deviner le poids des préjugés raciaux. Life ne publiera finalement pas le reportage qui sera repris par beaucoup d’autres journaux et sera utilisé à New York pour promouvoir le service public d’aide juridictionnelle.

Notant minutieusement les circonstances de ses prises de vues, Dorothea Lange voulait témoigner des conditions sociales et s’adresser ainsi à l’opinion publique. Ses images sont à chaque fois minutieusement légendées et parfaitement documentées sur le lieu même de la prise de vue. Une exception notable à cette pratique : l’emblématique « Migrant Mother », devenue l’image de la dignité dans la misère et exemple-type du pouvoir de la photographie pour rendre compte de la condition humaine. L’exposition du Jeu de Paume retrace néanmoins toutes les circonstances de cette prise et de son contexte en nous faisant découvrir de précieux documents d’archives.

Au-delà de cette icône, Dorothea Lange (1895-1965) nous a laissé un véritable monument de la photographie documentaire, dans lequel les qualités esthétiques et l’empathie de l’artiste sont au service d’une inébranlable conviction. Découvrir les autres travaux de celle qui fut aussi cofondatrice de la revue Aperture permet de prendre conscience de la place essentielle qu’elle occupe dans l’histoire de la photographie. Retenons donc son message : « L’appareil photo est un instrument unique pour apprendre aux gens à voir – avec ou sans l’appareil photo ».

Dorothea Lange. Politiques du visible. Jusqu’au 27 janvier 2019 à Paris, Musée du Jeu de Paume.

F.C. Gundlach au Salon de la Photo : une exposition-révélation

Mode Op-Art Manteau par Lend Paris 1966 © F.C. Gundlach Foundation

Ce photographe allemand fut une figure marquante de la photographie de mode dans la 2è moitié du XXe siècle. Inventif et raffiné, poussé vers l’innovation et la modernité, son style reflète l’influence de l’art et du design. L’œuvre de F.C. (pour Franz Christian) Gundlach, qui eut pourtant depuis ses débuts bien des liens avec Paris, reste étrangement peu connue en France. Le Salon de la Photo nous a heureusement permis de la (re)découvrir pendant son édition 2018 avec une exposition de 120 photographies retraçant la carrière empreinte de classe de ce maître de l’esthétique.

Marqué par le travail d’Irving Penn, Martin Munkacsi, Richard Avedon et Edward Steichen dans Harper’s Bazaar et Vogue, F.C. Gundlach développa son langage photographique en l’inscrivant dans la modernité de son temps. Depuis les années ’50 et leur soif de beauté jusqu’aux années 80, il sut valoriser la créativité des couturiers en sortant les mannequins dans la rue ou dans des lieux magiques comme les Pyramides pour mettre en scène la femme moderne et faire rêver les lectrices des magazines (Film und Frau, Brigitte). Doué du sens de la mise en scène, Gundlach savait choisir ses décors et utilisait en particulier différents modes de transport pour renforcer le propos de ses images, en privilégiant par exemple les voitures pour obtenir une atmosphère sportive.

Paris étant le centre du monde de la mode, Gundlach dut s’imposer pour chaque collection auprès des maisons de couture et choisir personnellement les robes qu’il voulait photographier. Son talent se manifesta dans son interprétation d’une robe New Look de Dior ou dans sa valorisation des audaces Op Art et Pop Art de Cardin ou de Courrèges.  « Je me sentais comme un emballeur de contes de fées modernes », disait-il en 1961. « Mes images de mode sont une synthèse de la femme, de la robe et de l’arrière-plan. » Gundlach fixa sur sa pellicule les mannequins français et allemands les plus recherchées comme les stars et personnalités du cinéma allemand et international.  L’exposition du Salon nous a fait découvrir des portraits de vedettes comme Romy Schneider et Maria Schell et de réalisateurs comme Erich von Stroheim ou Jean-Luc Godard.

Les photographies de F.C. Gundlach, icônes de la photographie allemande de portrait et de mode, ont trouvé leur place dans les galeries d’art et les musées. Cet homme toujours élégant ne s’est pas contenté de prendre de superbes images mais s’employa également dans d’autres domaines de la photographie :  fourniture de services photo, création d’une galerie, curateur d’expositions, professeur, dénicheur de talents.  Aujourd’hui âgé de 92 ans, il est devenu lui-même un modèle pour de jeunes photographes. Ses archives personnelles comme sa vaste collection photographique sont depuis 2000 dans les mains d’une Fondation à son nom, établie à Hambourg et qui s’attache à les mettre en valeur.

Vu à l’exposition et à découvrir : « Objectif Mode », un reportage ARTE consacré à F.C. Gundlach et réalisé par Eva Gerberding, 2017.

A côté de Paris-Photo: de nouveaux talents à fotofever 2018

Le Carrousel du Louvre accueillait du 8 au 11 novembre la 7è édition de fotofever paris. Une centaine de galeries internationales et françaises y présentaient quelque 250 « artistes émergents ». Cet événement, coïncidant avec le Salon de la Photo ainsi qu’avec le prestigieux Paris-Photo (chroniques à suivre), a lui aussi parfaitement rempli son rôle comme l’atteste son record de fréquentation de 12864 visiteurs, soit une augmentation de plus de 30% par rapport à l’édition précédente. Passionnés, collectionneurs avertis ou débutants comme simples curieux se sont retrouvés dans cette foire « off » témoignant d’une belle vitalité comme de la diversité de la création contemporaine.

Après une sélection d’oeuvres exposées dans un intérieur scénographié avec la collaboration de Roche-Bobois, le visiteur avait tout loisir de faire de belles rencontres, au gré de ses inclinations. Il était d’emblée réconfortant de constater que le petit format conserve ses adeptes. Ainsi de ces artistes américains tels Maureen Haldeman avec un beau travail sur son environnement naturel et de nouvelles images plus abstraites en monochromie (maureenhaldemanphotography.com). Les tirages restent de dimension modeste ou moyenne chez Erica Kelly Martin (ericakellymartin.com) avec son Road Trip dans l’Ouest américain, série à travers laquelle l’artiste s’attache à rendre compte en images des inquiétantes divisions qui caractérisent de plus en plus son pays.

Un peu plus loin, Na-Loretta Law (loretta-law.com), Londonienne mais originaire de Chine, traduit joliment avec une délicatesse et une patience toute asiatique les émotions que lui procure la musique. Ce fotofever 2018 fut encore l’occasion de découvrir le minutieux travail d’Irène Jonas et ses photographies peintes à la pièce, évocatrices des photos coloriées d’antan (irenejonas.fr/). Belle découverte aussi que les vibrantes images de Laeticia Lesaffre, lauréate du prix Objectif Femmes 2018 avec sa série DE-SOL-ES, enfance exilée (laetitialesaffre.com).

Cette année, à l’occasion du 160è anniversaire des relations diplomatiques franco-japonaises, fotofever paris avait choisi de mettre à l’honneur le Japon en accueillant à travers leurs galeries une sélection d’artistes venus du Pays du Soleil Levant: diversité des styles et des regards, dont ceux de Tatsuo Suzuki (tatsuosuzuki.com)  Enfin, ce fotofever a lancé la première édition du YOUNG TALENTS FOTOFEVER PRIZE, offrant de la sorte à trois jeunes talents leur première exposition dans une foire internationale et d’autres opportunités dont une participation au prochain festival KG+ de Kyoto lors du printemps 2019. Le prix du public fut décerné à la jeune française Clothilde Matta (clothildematta.com).

La foire a manifestement gagné ses galons dans sa mission de découvertes et d’encouragements. Ses prochaines manifestations auront lieu à Lille fin février-début mars 2019 et à Arles 2019 avant de retrouver Paris.

A suivre sur fotofever.com

Yann Arthus-Bertrand regarde en arrière : 40 ans de photographies

Campement nomade et troupeau, région du lac Tchad, 2004© Yann Arthus-Bertrand; LMS Gallery

Au départ d’une curiosité d’ordre scientifique, un photographe s’était mué en défenseur de l’environnement. Sorti de presse en 1999, La Terre Vue du Ciel, son livre de photographies aériennes captées sur tous les continents, s’est vendu à près de 3,5 millions d’exemplaires. Le grand public connait sans doute mieux Yann Arthus-Bertrand (« YAB ») que tout autre photographe vivant dans le monde francophone. La rétrospective actuellement visible à Bruxelles est pourtant la première du genre.

C’est dans l’écrin de la LMS Gallery (*) que celui qui nous révéla les beautés de notre planète comme personne ne l’avait fait avant lui a rassemblé des tirages retraçant son parcours sur quatre décennies. Des formats variés occupent des pièces blanches dans lesquelles la lumière pleut généreusement. Les grands tirages se découvrent après un pan de mur étroit où s’affiche une belle brochette de petites caisses américaines. Le recul s’impose alors devant ces images, pas nécessairement typiques ni emblématiques d’une œuvre qui n’a cessé de dresser l’état des lieux de la planète, nous incitant ainsi à mieux la protéger.

Homme et son chien,© Yann Arthus-Bertrand, LMS Gallery

Le monde animal est très présent (superbes images de hordes de bestiaux et chevaux) et se retrouve aussi dans des sujets plus personnels. L’exposition, en effet, nous fait découvrir un YAB moins connu que les images qui ont fait sa célébrité, notamment des tirages en noir et blanc et des photographies tirées de diapositives conservées pendant des dizaines d’années. Peu connu aussi ce travail commissionné par L’Express, des portraits de Français à travers leur métier, celui de la nettoyeuse comme celui du créateur de mode Jean-Paul Gaultier. Ou encore le décor d’une séance-portrait avec François Mitterrand.

Autre découverte : les Polaroïds annotés de YAB, utilisés comme esquisses pour parfaire ses réglages avant l’apparition du numérique et de la visée sur écran, sont ici présentés pour la première fois.  Ces pièces uniques sont proposées à la vente avec un tirage de la photographie définitive correspondante.

Les photographies sont livrées aux cimaises sans légende ni indication murale, même si des précisions sont évidemment disponibles sur feuillet comme dans toute galerie. Le visiteur ici s’en accommode mais la pratique a par ailleurs valu à YAB-réalisateur le reproche d’en appeler à la sensibilité du spectateur en omettant le contexte politique et économique. Succès oblige, l’Académicien des Beaux-Arts Arthus-Bertrand ne suscite pas que la sympathie : les moyens qu’il s’est donnés, l’appui de fondations mais aussi de grandes banques pour diffuser un propos écologique en déclinaisons multimédia lui ont valu des accusations de double-langage. Cette rétrospective sélective et plutôt dépouillée d’une soixantaine de tirages au rez-de-chaussée d’une maison bruxelloise ramène à l’essentiel : un point de vue sur la planète et ses occupants avec un regard d’artiste.

YAB, lui, se voit plutôt en journaliste et se définit comme simple témoin. A la suite de « Human », fresque cinématographique sur l’humanité, il travaille ces temps-ci à la réalisation d’un nouveau long métrage, « Woman », qui devrait sortir sur les écrans en mai 2019. Cet homme qui a survolé plus de 120 pays n’est pourtant pas mû que par des projets fous ou gigantesques. Il avoue que son travail l’a rendu meilleur et que la photographie l’a amené à l’humanisme: « C’est dans les expositions que je ressens le sens de mon travail, en voyant les gens regarder les photos. J’en tire un vrai plaisir, alors que la prise de vue est souvent un moment de concentration et de stress ».

(*) LMS Gallery, du 12 décembre au 22 décembre 2018; Place du Châtelain, 37 à Ixelles/1050 Bruxelles; http://www.lmsgallery.be/

Leonard Freed devant le désordre du Monde

Sujet placé en détention préventive dans une voiture de police, New York City. 1978.  ©Leonard Freed/ Magnum Photos.

Né dans une modeste famille juive de Brooklyn, Leonard Freed (1929-2006) se voyait peintre avant de voyager en Europe puis de retourner aux Etats-Unis et d’opter pour la photographie. L’histoire rapporte qu’il décida de son orientation après avoir découvert dans une librairie un livre d’Henri Cartier-Bresson. Freed, qui accéda au statut de photoreporter à l’agence Magnum en 1972, fit paraître son travail pendant la seconde moitié du XXè siècle dans bon nombre d’organes de presse (Life, Look, Fortune, Sunday Times Magazine mais aussi Libération, l’Express, Géo, Paris-Match ou Der Spiegel). Conçue avec la collaboration de Magnum, une exposition au Musée Juif de Bruxelles (*) retrace autour de six thématiques l’œuvre de ce « photographe documentaire » qui s’interrogeait devant les tensions et violences de la société, se penchait sur les minorités et les exclus, et choisissait ses sujets en fonction de ses racines personnelles.

Adepte de la lumière naturelle et du noir et blanc dans la tradition du photoreportage d’auteur à la Magnum, Freed témoigna notamment de la lutte pour l’égalité raciale aux Etats-Unis. Sa couverture de la marche historique pour les droits civiques à Washington le 28 août 1963 lui valut la notoriété avant d’être reprise et complétée 50 ans plus tard dans This Is the Day: The March on Washington (Getty Publications, 2013). Sur ce thème, l’exposition nous fait découvrir Martin Luther King en octobre 1964 à Baltimore, salué par le faisceau des mains tendues de ses admirateurs qui se pressent contre sa voiture au retour du Prix Nobel de la Paix.  Plus loin, ce soldat noir américain devant le Mur de Berlin officie comme vigile pour l’Occident pendant que ses frères de couleur manifestent pour leurs droits outre-Atlantique.

La société allemande au travail comme dans ses loisirs, confrontée aux stigmates du deuxième conflit mondial dans le contexte de la Guerre froide, interpellait Freed : « Les Allemands me posaient un problème, » expliquait-il dans un livre publié chez Nathan en 1991. Donc j’en ai fait un reportage. (…) Au lieu d’aller chez un psychiatre, je me soigne tout seul, avec un appareil photo. » Photographe « concerné » et impliqué mais « non religieux », Freed effectua plusieurs reportages sur la diaspora juive ou dans les communautés hassidiques de New-York ou du Moyen-Orient. Le conflit israélo-palestinien devait fatalement faire partie de sa thématique. Il suivit aussi la police new-yorkaise dans ses interventions et jusque sur les lieux des crimes et d’interpellations, ce qui nous vaut une série d’images dans la lignée de Weegee.

Dans un registre moins grave mais donnant à voir d’autres aspects de la condition humaine, des ecclésiastiques se livrent une bataille de boules de neige, hommes et femmes célèbrent séparément le même mariage dans une communauté juive orthodoxe ou se rapprochent au contraire de très près lors d’une banale fête de bureau. Ailleurs, un jeune garçon « joue au dur » dans une rue de Harlem. Sa ville natale, qu’il s’agisse de ses laissés-pour-compte ou des hommes d’affaires de Wall Street, fournira toujours matière à l’oeil de Freed. Une image reste emblématique : celle de ces enfants new-yorkais autour d’une borne d’incendie.

Cette exposition s’avère particulièrement intéressante dans sa présentation des planches-contact de Freed, confirmant à quel point la récompense en photographie peut être le résultat d’une persévérance. Ainsi l’attestent ces étonnants clichés de citoyens anonymes, saisis à Bucarest en plein coeur de la révolution roumaine de 1989. Pris dans la tourmente des événements, Freed photographie sans discontinuer une même scène de panique pour obtenir le cliché qui le satisfera.

Vient alors à l’esprit le parallèle avec Robert Capa, cet autre témoin des grands événements du XXè siècle dont la trop courte mais si riche carrière avait été tout aussi complètement retracée dans les mêmes lieux. Si Freed n’atteint pas à chaque fois le formidable sens de la composition de son aîné, ce photographe avide de comprendre impose le respect par son regard direct et honnête devant le désordre du Monde. L’homme se confiait ainsi : « Quand c’est fini, il y a toujours un nouveau problème qui me guette. Et l’un d’eux me tuera peut-être. » Freed n’est pas mort comme Capa mais son œuvre en quête de vérité mérite la survie.

(*) Leonard Freed, Worldview, Musée Juif de Bruxelles, rue des Minimes 21 ; 1000 Bruxelles; 18 octobre 2018 – 17 mars 2019

Devant et derrière l’objectif: Jean-Michel Folon et ses photos graphiques

Masque, ©Fondation Folon

Jean-Michel Folon est surtout connu en tant qu’illustrateur, affichiste, aquarelliste et sculpteur. Cet artiste belge (1934-2005) fut reconnu aux Etats-Unis par le biais de ses couvertures de magazines (Esquire, The New Yorker) avant de bénéficier d’une plus large notoriété – notamment en France et au Japon. Il n’avait pas pour ambition, selon ses propres dires, de figurer dans une histoire de l’art et laissait chacun libre de le comprendre comme il veut.

C’est par la photographie et les « Folon Photos Graphiques » (*) que la Fondation Folon, installée à La Hulpe non loin de Bruxelles au cœur du merveilleux Parc Solvay, nous fait actuellement mieux connaître l’univers d’un homme aux multiples formes d’expression. Une sélection d’images en noir et blanc nous révèle comment Folon utilisait le 8è art pour nourrir son œuvre. Des flèches qui ne mènent nulle part, des objets de la vie quotidienne détournés de leur fonction première, des routes qui s’envolent. Les villes modernes telles que perçues par Folon sont source d’aliénation et le langage des signes traduit la confusion de l’homme moyen, ce personnage souvent seul devant son époque et son environnement. La réalité pour Folon débouche sur l’imaginaire et l’absurde se conjugue avec la poésie. Nous ne sommes pas loin de Jacques Tati parfois.

Cette exposition temporaire nous montre aussi Folon au travail dans ses différentes pratiques artistiques ou dans une entente complice avec une palette de célébrités de l’époque (Simenon, Toots Thielemans, Woody Allen, entre autres). Folon croise de grands photographes (Cartier-Bresson, Sieff, Lartigue) qui le fixent sur leur pellicule. Il saisit lui-même ses pairs, derrière un masque (Pierre Alechinsky), à visage découvert (Milton Glaser, David Hockney, César) ou dans leur milieu de travail (Fellini). Il photographie au vol des acteurs (Yves Montand) et donne la réplique aux actrices (Marlène Jobert). L’un ou l’autre film documentaire éclaire sa personnalité.

Folon regardait le monde et la vie en poète (ses photos de New York sous la neige) comme en documentariste (les pyramides et les panneaux en Egypte). Si les images issues des archives de la Fondation se suffisent à elles-mêmes, elles fonctionnent d’évidence comme un carnet de croquis et d’esquisses pour les autres techniques. Comme telles, elles témoignent de la cohérence d’une œuvre dont la portée et la thématique sont universelles, ce qui devrait garantir sa longévité.

La Fondation imaginée par l’artiste et mise sur pied de son vivant perpétue et fait vibrer aujourd’hui cette œuvre aux multiples facettes, aisément accessible pour tous et pour tous les âges. Jean-Michel Folon nous fait rêver mais nous emmène plus loin que sa séduction immédiate : « Si Folon accorde tellement d’importance au regard, c’est parce qu’il sait (…) que c’est d’abord à travers ce sens qu’il faut interpeller les gens pour les faire s’arrêter, regarder et entrer dans l’image si l’on veut les toucher et les inciter à réfléchir. »

(*) Exposition jusqu’au 25 novembre 2018 à la Fondation Folon, drève de la Ramée 6A, La Hulpe. http://www.fondationfolon.be