La Fondation Henri Cartier-Bresson dans ses nouveaux locaux

Fondation HCB, 79 rue des Archives, perspectives, salle C, salle de conférence ©Novo

Quinze ans après son installation à Montparnasse, la Fondation Henri Cartier-Bresson s’est trouvé une nouvelle adresse. Destinée mais pas seulement à « préserver et garantir l’indépendance des œuvres » du maître et de son épouse Martine Franck, la Fondation est désormais établie dans le Marais à Paris dans un superbe lieu d’exposition, de recherche et de découverte.  Cet espace plus souple qui triplera le linéaire d’exposition accueille pour son inauguration une rétrospective Martine Franck sur laquelle nous reviendrons.

Depuis la vitrine sur rue qui figurait déjà sur une photographie d’Eugène Atget jusqu’aux lieux d’exposition et de conservation,  un esprit de cohérence et de transparence mais aussi de sobriété s’est imposé pour la transformation d’un ancien garage et l’aménagement des bâtiments sur une cour recrée du XVIIIè siecle. Les espaces muséographiques ont été judicieusement pensés pour permettre des configurations variables. L’ouverture de ce nouvel écrin ira de pair avec des programmes pédagogiques et des conférences qui guideront un public élargi dans le décodage des images. La librairie offrira à la vente plus de 600 titres avec des monographies, essais, catalogues d’exposition, éditions originales, en lien avec les expositions et événements de la Fondation.

A l’étage, une bibliothèque comprenant plus de 1500 ouvrages, emménagée avec le soutien de la famille de Martine Franck, permettra l’accueil et l’accompagnement attentif des chercheurs et des groupes. Un soin tout particulier a été porté à la conservation des pièces dédiées aux précieuses archives d’HCB et de Franck, qui bénéficieront des plus rigoureuses conditions de conservation.  Près de 50 000 tirages originaux ainsi que plus de 200 000 négatifs et planches-contacts seront entreposés dans des salles où la température et le taux d’humidité feront l’objet d’une attention constante. Le travail d’inventaire sur ce fonds exceptionnel est toujours en cours.

Une équipe de huit personnes assure les missions de la Fondation sur la houlette de son directeur François Hébel (qui pilota notamment par le passé les galeries FNAC, le Festival Photographique d’Arles et la coopérative Magnum Photos) et de la directrice artistique Agnès Sire, co-fondatrice de la Fondation, en charge des expositions et des catalogues. L’agence Magnum Photos continue de gérer les demandes de reproduction des photographies.

L’antre recréé de la Fondation HCB n’est donc pas seulement un lieu de mémoire mais aussi de rencontres et de dialogue sur la photographie. Les projets ne manquent pas et la Fondation dispose aujourd’hui d’un merveilleux outil pour diffuser les œuvres dont elle est la dépositaire mais aussi pour valoriser le travail d’autres photographes sans exclure d’autres disciplines artistiques. Elle soutient par ailleurs la création par le biais du prix HCB attribué tous les deux ans par un jury international. Sans oublier que « les seules fondations qui puissent se construire, c’est avec la chaleur humaine » (HCB, Paris, le 11 mai 2004).

Merci à François Hébel, à Agnès Sire, à Thomas et à l’équipe presse pour leur accueil.

Fondation Henri Cartier-Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris.  La Fondation est ouverte du mardi au dimanche de 11h à 19h. La librairie est en libre accès.

Dorothea Lange au Jeu de Paume: le formidable pouvoir de l’appareil photo

Dorothea Lange in Texas on the Plains circa 1935. ©Paul S. Taylor, Musée du Jeu de Paume

Une exposition d’une grande valeur pédagogique se tient actuellement à Paris. Dorothea Lange. Politiques du visible est une mine pour les amateurs de photographie, pour les enseignants et les historiens, mais aussi pour tout citoyen avide de connaître et de comprendre. L’occasion d’entrer dans une œuvre majeure, celle d’une pionnière américaine de la photographie sociale et documentaire. Le Musée du Jeu de Paume nous fait découvrir, outre ses images les plus connues produites pendant la Grande Dépression pour la Farm Security Administration (FSA), plusieurs autres séries très intéressantes.

En abandonnant en 1932 le travail de studio pour les rues de San Francisco où elle photographie les manifestants et personnes sans abri, Dorothea Lange affirme son style, séduisant les milieux artistiques et les revues progressistes qui publient son travail. La force de ses images est telle que les autorités fédérales américaines font appel à elle dans le cadre d’une « mission » photographique pour la constitution d’archives sur les programmes d’endiguement de la pauvreté dans le cadre du New Deal. Il s’agit bien, de 1935 à 1941, de « contrats » au service d’une agence officielle mais ce travail couvrant finalement vingt-deux Etats fait aux yeux de la photographe entièrement partie de son œuvre et sa valeur artistique ne se démentira jamais.

Once a Missouri farmer, now a migratory farm laborer on the Pacific Coast, California
(Ditched, stalled and strained), février 1936. ©Dorothea Lange, Musée du Jeu de Paume

Si l’intention initiale du projet est de rendre compte des efforts entrepris par l’Administration Roosevelt contre les répercussions de la crise, une autre ambition s’y greffe rapidement; elle est appuyée par l’administrateur éclairé de la FSA, Roy Strycker, économiste, fonctionnaire et lui-même photographe. L’initiative consiste alors en plus, voire surtout, à fournir un matériau historique d’ampleur inégalée, « un champ neuf concernant le mode de vie américain, en même temps qu’un sujet légitime pour une réflexion visuelle ».

Japanese Children with Tags, Hayward, California, May 8
1942
Dorothea Lange
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

L’approche réellement anthropologique de Dorothea Lange mais aussi l’interaction entre photographe et sujet transparaissent dans toutes les sections de l’exposition. Quand le magazine Fortune la charge en 1944 de photographier des chantiers navals, Lange montre la solitude des ouvriers Afro-Américains et la condition des ouvrières dans l’industrie. Réellement poignantes ensuite sont ses photographies témoignant de l’internement, à la suite de l’attaque de Pearl Harbor, des Américains d’ascendance japonaise dans des camps d’hébergement. A nouveau mandatée par une agence officielle (la War Relocation Authority) pour couvrir ces opérations de déplacement en Californie de mars à juillet 1942, la photographe livre un travail objectif mais empreint de compassion devant l’impressionnante dignité dont font preuve ces victimes innocentes de la situation politique. Elle sera contrainte d’abandonner ses droits sur ce projet. Dans le contexte d’un sentiment anti-japonais, ses images sans concession de cet épisode peu glorieux de l’histoire américaine seront classées aux « archives militaires ». Elles ne seront publiées qu’en 2006.

Une dernière section sur les avocats commis d’office (1955-1957) rassemble des photographies commandées par le magazine Life. En collaboration avec un avocat, Lange monte un récit visuel rendant compte de l’attente de ses sujets en instance de jugement, avec ou sans la présence de leur public defender. Captées en prison et dans les tribunaux de Californie, ses images reflètent ici son engagement au service du droit en laissant deviner le poids des préjugés raciaux. Life ne publiera finalement pas le reportage qui sera repris par beaucoup d’autres journaux et sera utilisé à New York pour promouvoir le service public d’aide juridictionnelle.

Migrant Mother, Nipomo, California
1936
Dorothea Lange
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

Notant minutieusement les circonstances de ses prises de vues, Dorothea Lange voulait témoigner des conditions sociales et s’adresser ainsi à l’opinion publique. Ses images sont à chaque fois minutieusement légendées et parfaitement documentées sur le lieu même de la prise de vue. Une exception notable à cette pratique : l’emblématique « Migrant Mother », devenue l’image de la dignité dans la misère et exemple-type du pouvoir de la photographie pour rendre compte de la condition humaine. L’exposition du Jeu de Paume retrace néanmoins toutes les circonstances de cette prise et de son contexte en nous faisant découvrir de précieux documents d’archives.

Au-delà de cette icône, Dorothea Lange (1895-1965) nous a laissé un véritable monument de la photographie documentaire, dans lequel les qualités esthétiques et l’empathie de l’artiste sont au service d’une inébranlable conviction. Découvrir les autres travaux de celle qui fut aussi cofondatrice de la revue Aperture permet de prendre conscience de la place essentielle qu’elle occupe dans l’histoire de la photographie. Retenons donc son message : « L’appareil photo est un instrument unique pour apprendre aux gens à voir – avec ou sans l’appareil photo ».

Dorothea Lange. Politiques du visible. Jusqu’au 27 janvier 2019 à Paris, Musée du Jeu de Paume.

F.C. Gundlach au Salon de la Photo : une exposition-révélation

Mode Op-Art Manteau par Lend Paris 1966 © F.C. Gundlach Foundation

Ce photographe allemand fut une figure marquante de la photographie de mode dans la 2è moitié du XXe siècle. Inventif et raffiné, poussé vers l’innovation et la modernité, son style reflète l’influence de l’art et du design. L’œuvre de F.C. (pour Franz Christian) Gundlach, qui eut pourtant depuis ses débuts bien des liens avec Paris, reste étrangement peu connue en France. Le Salon de la Photo nous a heureusement permis de la (re)découvrir pendant son édition 2018 avec une exposition de 120 photographies retraçant la carrière empreinte de classe de ce maître de l’esthétique.

Marqué par le travail d’Irving Penn, Martin Munkacsi, Richard Avedon et Edward Steichen dans Harper’s Bazaar et Vogue, F.C. Gundlach développa son langage photographique en l’inscrivant dans la modernité de son temps. Depuis les années ’50 et leur soif de beauté jusqu’aux années 80, il sut valoriser la créativité des couturiers en sortant les mannequins dans la rue ou dans des lieux magiques comme les Pyramides pour mettre en scène la femme moderne et faire rêver les lectrices des magazines (Film und Frau, Brigitte). Doué du sens de la mise en scène, Gundlach savait choisir ses décors et utilisait en particulier différents modes de transport pour renforcer le propos de ses images, en privilégiant par exemple les voitures pour obtenir une atmosphère sportive.

F.C. Gundlach. Brigite, Athens. 1966. F.C. Gundlach Foundation

Paris étant le centre du monde de la mode, Gundlach dut s’imposer pour chaque collection auprès des maisons de couture et choisir personnellement les robes qu’il voulait photographier. Son talent se manifesta dans son interprétation d’une robe New Look de Dior ou dans sa valorisation des audaces Op Art et Pop Art de Cardin ou de Courrèges.  « Je me sentais comme un emballeur de contes de fées modernes », disait-il en 1961. « Mes images de mode sont une synthèse de la femme, de la robe et de l’arrière-plan. » Gundlach fixa sur sa pellicule les mannequins français et allemands les plus recherchées comme les stars et personnalités du cinéma allemand et international.  L’exposition du Salon nous a fait découvrir des portraits de vedettes comme Romy Schneider et Maria Schell et de réalisateurs comme Erich von Stroheim ou Jean-Luc Godard.

© F.C. Gundlach Foundation

Les photographies de F.C. Gundlach, icônes de la photographie allemande de portrait et de mode, ont trouvé leur place dans les galeries d’art et les musées. Cet homme toujours élégant ne s’est pas contenté de prendre de superbes images mais s’employa également dans d’autres domaines de la photographie :  fourniture de services photo, création d’une galerie, curateur d’expositions, professeur, dénicheur de talents.  Aujourd’hui âgé de 92 ans, il est devenu lui-même un modèle pour de jeunes photographes. Ses archives personnelles comme sa vaste collection photographique sont depuis 2000 dans les mains d’une Fondation à son nom, établie à Hambourg et qui s’attache à les mettre en valeur.

Vu à l’exposition et à découvrir : « Objectif Mode », un reportage ARTE consacré à F.C. Gundlach et réalisé par Eva Gerberding, 2017.

A côté de Paris-Photo: de nouveaux talents à fotofever 2018

Le Carrousel du Louvre accueillait du 8 au 11 novembre la 7è édition de fotofever paris. Une centaine de galeries internationales et françaises y présentaient quelque 250 « artistes émergents ». Cet événement, coïncidant avec le Salon de la Photo ainsi qu’avec le prestigieux Paris-Photo (chroniques à suivre), a lui aussi parfaitement rempli son rôle comme l’atteste son record de fréquentation de 12864 visiteurs, soit une augmentation de plus de 30% par rapport à l’édition précédente. Passionnés, collectionneurs avertis ou débutants comme simples curieux se sont retrouvés dans cette foire « off » témoignant d’une belle vitalité comme de la diversité de la création contemporaine.

Après une sélection d’oeuvres exposées dans un intérieur scénographié avec la collaboration de Roche-Bobois, le visiteur avait tout loisir de faire de belles rencontres, au gré de ses inclinations. Il était d’emblée réconfortant de constater que le petit format conserve ses adeptes. Ainsi de ces artistes américains tels Maureen Haldeman avec un beau travail sur son environnement naturel et de nouvelles images plus abstraites en monochromie (maureenhaldemanphotography.com). Les tirages restent de dimension modeste ou moyenne chez Erica Kelly Martin (ericakellymartin.com) avec son Road Trip dans l’Ouest américain, série à travers laquelle l’artiste s’attache à rendre compte en images des inquiétantes divisions qui caractérisent de plus en plus son pays.

Un peu plus loin, Na-Loretta Law (loretta-law.com), Londonienne mais originaire de Chine, traduit joliment avec une délicatesse et une patience toute asiatique les émotions que lui procure la musique. Ce fotofever 2018 fut encore l’occasion de découvrir le minutieux travail d’Irène Jonas et ses photographies peintes à la pièce, évocatrices des photos coloriées d’antan (irenejonas.fr/). Belle découverte aussi que les vibrantes images de Laeticia Lesaffre, lauréate du prix Objectif Femmes 2018 avec sa série DE-SOL-ES, enfance exilée (laetitialesaffre.com).

Cette année, à l’occasion du 160è anniversaire des relations diplomatiques franco-japonaises, fotofever paris avait choisi de mettre à l’honneur le Japon en accueillant à travers leurs galeries une sélection d’artistes venus du Pays du Soleil Levant: diversité des styles et des regards, dont ceux de Tatsuo Suzuki (tatsuosuzuki.com)  Enfin, ce fotofever a lancé la première édition du YOUNG TALENTS FOTOFEVER PRIZE, offrant de la sorte à trois jeunes talents leur première exposition dans une foire internationale et d’autres opportunités dont une participation au prochain festival KG+ de Kyoto lors du printemps 2019. Le prix du public fut décerné à la jeune française Clothilde Matta (clothildematta.com).

La foire a manifestement gagné ses galons dans sa mission de découvertes et d’encouragements. Ses prochaines manifestations auront lieu à Lille fin février-début mars 2019 et à Arles 2019 avant de retrouver Paris.

A suivre sur fotofever.com

Yann Arthus-Bertrand regarde en arrière: 40 ans de photographies

Campement nomade et troupeau, région du lac Tchad, 2004© Yann Arthus-Bertrand. LMS Gallery

Au départ d’une curiosité d’ordre scientifique, un photographe s’était mué en défenseur de l’environnement. Sorti de presse en 1999, La Terre Vue du Ciel, son livre de photographies aériennes captées sur tous les continents, s’est vendu à près de 3,5 millions d’exemplaires. Le grand public connait sans doute mieux Yann Arthus-Bertrand (« YAB ») que tout autre photographe vivant dans le monde francophone. La rétrospective actuellement visible à Bruxelles est pourtant la première du genre.

C’est dans l’écrin de la LMS Gallery (*) que celui qui nous révéla les beautés de notre planète comme personne ne l’avait fait avant lui a rassemblé des tirages retraçant son parcours sur quatre décennies. Des formats variés occupent des pièces blanches dans lesquelles la lumière pleut généreusement. Les grands tirages se découvrent après un pan de mur étroit où s’affiche une belle brochette de petites caisses américaines. Le recul s’impose alors devant ces images, pas nécessairement typiques ni emblématiques d’une œuvre qui n’a cessé de dresser l’état des lieux de la planète, nous incitant ainsi à mieux la protéger.

Homme et son chien,© Yann Arthus-Bertrand, LMS Gallery

Autre découverte : les Polaroïds annotés de YAB, utilisés comme esquisses pour parfaire ses réglages avant l’apparition du numérique et de la visée sur écran, sont ici présentés pour la première fois.  Ces pièces uniques sont proposées à la vente avec un tirage de la photographie définitive correspondante.

Les photographies sont livrées aux cimaises sans légende ni indication murale, même si des précisions sont évidemment disponibles sur feuillet comme dans toute galerie. Le visiteur ici s’en accommode mais la pratique a par ailleurs valu à YAB-réalisateur le reproche d’en appeler à la sensibilité du spectateur en omettant le contexte politique et économique. Succès oblige, l’Académicien des Beaux-Arts Arthus-Bertrand ne suscite pas que la sympathie : les moyens qu’il s’est donnés, l’appui de fondations mais aussi de grandes banques pour diffuser un propos écologique en déclinaisons multimédia lui ont valu des accusations de double-langage. Cette rétrospective sélective et plutôt dépouillée d’une soixantaine de tirages au rez-de-chaussée d’une maison bruxelloise ramène à l’essentiel : un point de vue sur la planète et ses occupants avec un regard d’artiste.

YAB, lui, se voit plutôt en journaliste et se définit comme simple témoin. A la suite de « Human », fresque cinématographique sur l’humanité, il travaille ces temps-ci à la réalisation d’un nouveau long métrage, « Woman », qui devrait sortir sur les écrans en mai 2019. Cet homme qui a survolé plus de 120 pays n’est pourtant pas mû que par des projets fous ou gigantesques. Il avoue que son travail l’a rendu meilleur et que la photographie l’a amené à l’humanisme: « C’est dans les expositions que je ressens le sens de mon travail, en voyant les gens regarder les photos. J’en tire un vrai plaisir, alors que la prise de vue est souvent un moment de concentration et de stress ».

(*) LMS Gallery, du 12 décembre au 22 décembre 2018; Place du Châtelain, 37 à Ixelles/1050 Bruxelles; http://www.lmsgallery.be/

Leonard Freed devant le désordre du Monde

Sujet placé en détention préventive dans une voiture de police, New York City. 1978.  ©Leonard Freed/ Magnum Photos. USA.

Né dans une modeste famille juive de Brooklyn, Leonard Freed (1929-2006) se voyait peintre avant de voyager en Europe puis de retourner aux Etats-Unis et d’opter pour la photographie. L’histoire rapporte qu’il décida de son orientation après avoir découvert dans une librairie un livre d’Henri Cartier-Bresson. Freed, qui accéda au statut de photoreporter à l’agence Magnum en 1972, fit paraître son travail pendant la seconde moitié du XXè siècle dans bon nombre d’organes de presse (Life, Look, Fortune, Sunday Times Magazine mais aussi Libération, l’Express, Géo, Paris-Match ou Der Spiegel). Conçue avec la collaboration de Magnum, une exposition au Musée Juif de Bruxelles (*) retrace autour de six thématiques l’œuvre de ce « photographe documentaire » qui s’interrogeait devant les tensions et violences de la société, se penchait sur les minorités et les exclus, et choisissait ses sujets en fonction de ses racines personnelles.

Adepte de la lumière naturelle et du noir et blanc dans la tradition du photoreportage d’auteur à la Magnum, Freed témoigna notamment de la lutte pour l’égalité raciale aux Etats-Unis. Sa couverture de la marche historique pour les droits civiques à Washington le 28 août 1963 lui valut la notoriété avant d’être reprise et complétée 50 ans plus tard dans This Is the Day: The March on Washington (Getty Publications, 2013). Sur ce thème, l’exposition nous fait découvrir Martin Luther King en octobre 1964 à Baltimore, salué par le faisceau des mains tendues de ses admirateurs qui se pressent contre sa voiture au retour du Prix Nobel de la Paix.  Plus loin, ce soldat noir américain devant le Mur de Berlin officie comme vigile pour l’Occident pendant que ses frères de couleur manifestent pour leurs droits outre-Atlantique.

La société allemande au travail comme dans ses loisirs, confrontée aux stigmates du deuxième conflit mondial dans le contexte de la Guerre froide, interpellait Freed : « Les Allemands me posaient un problème, » expliquait-il dans un livre publié chez Nathan en 1991. Donc j’en ai fait un reportage. (…) Au lieu d’aller chez un psychiatre, je me soigne tout seul, avec un appareil photo. » Photographe « concerné » et impliqué mais « non religieux », Freed effectua plusieurs reportages sur la diaspora juive ou dans les communautés hassidiques de New-York ou du Moyen-Orient. Le conflit israélo-palestinien devait fatalement faire partie de sa thématique. Il suivit aussi la police new-yorkaise dans ses interventions et jusque sur les lieux des crimes et d’interpellations, ce qui nous vaut une série d’images dans la lignée de Weegee.

Dans un registre moins grave mais donnant à voir d’autres aspects de la condition humaine, des ecclésiastiques se livrent une bataille de boules de neige, hommes et femmes célèbrent séparément le même mariage dans une communauté juive orthodoxe ou se rapprochent au contraire de très près lors d’une banale fête de bureau. Ailleurs, un jeune garçon « joue au dur » dans une rue de Harlem. Sa ville natale, qu’il s’agisse de ses laissés-pour-compte ou des hommes d’affaires de Wall Street, fournira toujours matière à l’oeil de Freed. Une image reste emblématique : celle de ces enfants new-yorkais autour d’une borne d’incendie.

Cette exposition s’avère particulièrement intéressante dans sa présentation des planches-contact de Freed, confirmant à quel point la récompense en photographie peut être le résultat d’une persévérance. Ainsi l’attestent ces étonnants clichés de citoyens anonymes, saisis à Bucarest en plein coeur de la révolution roumaine de 1989. Pris dans la tourmente des événements, Freed photographie sans discontinuer une même scène de panique pour obtenir le cliché qui le satisfera.

Vient alors à l’esprit le parallèle avec Robert Capa, cet autre témoin des grands événements du XXè siècle dont la trop courte mais si riche carrière avait été tout aussi complètement retracée dans les mêmes lieux. Si Freed n’atteint pas à chaque fois le formidable sens de la composition de son aîné, ce photographe avide de comprendre impose le respect par son regard direct et honnête devant le désordre du Monde. L’homme se confiait ainsi : « Quand c’est fini, il y a toujours un nouveau problème qui me guette. Et l’un d’eux me tuera peut-être. » Freed n’est pas mort comme Capa mais son œuvre en quête de vérité mérite la survie.

(*) Leonard Freed, Worldview, Musée Juif de Bruxelles, rue des Minimes 21 ; 1000 Bruxelles; 18 octobre 2018 – 17 mars 2019

Devant et derrière l’objectif: Jean-Michel Folon et ses photos graphiques

Jean-Michel Folon est surtout connu en tant qu’illustrateur, affichiste, aquarelliste et sculpteur. Cet artiste belge (1934-2005) fut reconnu aux Etats-Unis par le biais de ses couvertures de magazines (Esquire, The New Yorker) avant de bénéficier d’une plus large notoriété – notamment en France et au Japon. Il n’avait pas pour ambition, selon ses propres dires, de figurer dans une histoire de l’art et laissait chacun libre de le comprendre comme il veut.

C’est par la photographie et les « Folon Photos Graphiques » (*) que la Fondation Folon, installée à La Hulpe non loin de Bruxelles au cœur du merveilleux Parc Solvay, nous fait actuellement mieux connaître l’univers d’un homme aux multiples formes d’expression. Une sélection d’images en noir et blanc nous révèle comment Folon utilisait le 8è art pour nourrir son œuvre. Des flèches qui ne mènent nulle part, des objets de la vie quotidienne détournés de leur fonction première, des routes qui s’envolent. Les villes modernes telles que perçues par Folon sont source d’aliénation et le langage des signes traduit la confusion de l’homme moyen, ce personnage souvent seul devant son époque et son environnement. La réalité pour Folon débouche sur l’imaginaire et l’absurde se conjugue avec la poésie. Nous ne sommes pas loin de Jacques Tati parfois.

Masque. ©Fondation Folon

Cette exposition temporaire nous montre aussi Folon au travail dans ses différentes pratiques artistiques ou dans une entente complice avec une palette de célébrités de l’époque (Simenon, Toots Thielemans, Woody Allen, entre autres). Folon croise de grands photographes (Cartier-Bresson, Sieff, Lartigue) qui le fixent sur leur pellicule. Il saisit lui-même ses pairs, derrière un masque (Pierre Alechinsky), à visage découvert (Milton Glaser, David Hockney, César) ou dans leur milieu de travail (Fellini). Il photographie au vol des acteurs (Yves Montand) et donne la réplique aux actrices (Marlène Jobert). L’un ou l’autre film documentaire éclaire sa personnalité.

Folon regardait le monde et la vie en poète (ses photos de New York sous la neige) comme en documentariste (les pyramides et les panneaux en Egypte). Si les images issues des archives de la Fondation se suffisent à elles-mêmes, elles fonctionnent d’évidence comme un carnet de croquis et d’esquisses pour les autres techniques. Comme telles, elles témoignent de la cohérence d’une œuvre dont la portée et la thématique sont universelles, ce qui devrait garantir sa longévité.

La Fondation imaginée par l’artiste et mise sur pied de son vivant perpétue et fait vibrer aujourd’hui cette œuvre aux multiples facettes, aisément accessible pour tous et pour tous les âges. Jean-Michel Folon nous fait rêver mais nous emmène plus loin que sa séduction immédiate : « Si Folon accorde tellement d’importance au regard, c’est parce qu’il sait (…) que c’est d’abord à travers ce sens qu’il faut interpeller les gens pour les faire s’arrêter, regarder et entrer dans l’image si l’on veut les toucher et les inciter à réfléchir. »

(*) Exposition jusqu’au 25 novembre 2018 à la Fondation Folon, drève de la Ramée 6A, La Hulpe. http://www.fondationfolon.be

La galerie Le Lieu au service de la photographie contemporaine

©Le Lieu,  logo et photo de Jules-Eugène Auclair

La photographie contemporaine s’expose de bien des manières. Il existe à Lorient (Morbihan) une galerie, dénommée Le Lieu (*), qui s’attache à produire des expositions originales tout en encourageant la création et les échanges. L’origine de l’initiative remonte à 1979 et à la naissance, sous la houlette du photographe Guy Hersant, d’une association qui organisera désormais tous les deux ans dans plusieurs lieux d’accueil Les Rencontres Photographiques du Pays de Lorient. La Galerie proprement dite sera inaugurée en 1989 en présence d’Edouard Boubat. Implantée depuis quelques années maintenant dans l’Hôtel Gabriel, Le Lieu se veut « espace de découverte, de réflexion et de rencontre entre les artistes et le public. »

La vocation artistique prédomine ici, ce qui n’exclut pas les expositions à caractère également documentaire à l’exemple de «La France voyageuse des années ’30», une présentation cet été du travail d’un photographe indépendant dont l’histoire n’a pas retenu le nom. Jules-Eugène Auclair eut surtout pour commanditaires les compagnies ancêtres de la SNCF. Issues du fonds d’œuvre de la Galerie, ses images étaient destinées à la promotion du tourisme ferroviaire et des régions françaises (1929-1939). De facture classique, impeccablement cadrées, elles ne sont pas dénuées de sensibilité et le passage du temps leur procure souvent, outre une valeur de témoignage, le charme du pittoresque.

La photographie contemporaine s’expose de bien des manières. Il existe à Lorient (Morbihan) une galerie, dénommée Le Lieu (*), qui s’attache à produire des expositions originales tout en encourageant la création et les échanges. L’origine de l’initiative remonte à 1979 et à la naissance, sous la houlette du photographe Guy Hersant, d’une association qui organisera désormais tous les deux ans dans plusieurs lieux d’accueil Les Rencontres Photographiques du Pays de Lorient. La Galerie proprement dite sera inaugurée en 1989 en présence d’Edouard Boubat. Implantée depuis quelques années maintenant dans l’Hôtel Gabriel, Le Lieu se veut « espace de découverte, de réflexion et de rencontre entre les artistes et le public. »

Ces dernières années, Le Lieu fut l’hôte de plusieurs photographes reconnus — Bernard Descamps, Guy Le Querrec ou Bernard Plossu – et de jeunes créateurs souvent originaux ou audacieux. La collection, riche aujourd’hui d’environ 800 œuvres, est constituée de dons de photographes exposés et d’acquisitions. L’Américain Ralph Gibson et le Tchèque Jan Saudek s’y retrouvent aux côtés d’un Willy Ronis et la couleur voisine avec le noir et blanc. Les portraits sont bien représentés. Si la Galerie n’est, en principe, pas tournée vers la photographie patrimoniale, des traces du territoire, des paysages urbains et de l’identité lorientaise et bretonne sont naturellement présentes ici et là dans les œuvres répertoriées à la faveur des missions photographiques et des commandes des pouvoirs locaux. Le Lieu fonctionne essentiellement grâce à des financements publics, les cotisations et le mécénat. La Galerie et son bâtiment s’inscrivent chaque année dans le très fréquenté Festival Interceltique de Lorient (FIL), qui lui procure un autre public.

Le Lieu fait œuvre pédagogique, en collaboration notamment avec des écoles d’art et à destination d’autres établissements d’enseignement. Les visiteurs peuvent y consulter des monographies et des ouvrages thématiques. La Galerie incite à la réflexion sur les questions soulevées par la pratique de l’image au-delà de la photographie (multimédia et vidéo).  Le Lieu, en effet, n’offre pas seulement ses cimaises mais se veut un « centre de ressources » qu’une petite équipe s’attache à maintenir dans un contexte budgétaire d’autant plus difficile que la dimension commerciale est absente du projet. L’aide de bénévoles fait malheureusement défaut. L’entrée est libre et les expositions méritent le détour.

(*) Galerie Le Lieu, Hôtel Gabriel, Enclos du Port, 56100 Lorient; http://www.galerielelieu.com/ Tél. 02 97 21 18 02
contact@galerielelieu.com

Expo Doisneau à Dinard: l’unité d’un homme sensible

© Atelier Robert Doisneau – N98 près de Sainte-Maxime, 1959

L’œuvre de Robert Doisneau est vaste et plus variée qu’on ne le pense parfois. La ville de Dinard a offert cet été un merveilleux écrin, celui de la Villa Les Roches Brunes, à une bonne centaine de photographies parmi plus de 450,000 négatifs conservés par l’Atelier du maître. Le choix forcément drastique a porté sur des images emblématiques et autres, conduisant au fil des salles et des tirages argentiques et originaux à la (re)découverte de celui qui savait si bien capter l’éphémère mais aussi le monde du travail, la personnalité des artistes et même la beauté des femmes.

Les images iconiques, celles du fameux baiser de l’Hôtel de Ville ou de Paris-Banlieue, comme celles plus rarement rencontrées telles cette bigoudène au pied de la Tour Eiffel, se répondent dans une même émotion. En reportage pour un magazine, dans son travail de commande chez Renault ou en goguette dans un bistrot, le « révolté du merveilleux » exerce son art avec la même qualité de regard espiègle et tendre. De l’usine de tissage aux soirées mondaines, de la chaîne de montage des automobiles aux plateaux et vedettes de cinéma, Doisneau dépasse les contraintes et saisit ce que le hasard lui propose, en pêcheur d’images.

Le parcours est émaillé des pensées du photographe, qui doit être, disait-il, « comme ce qu’il emploie, une surface sensible ». L’exposition présente également des souvenirs, objets et documents personnels — lettres, cartes postales, dessins même, ainsi qu’une maquette de l’atelier de Doisneau à Montrouge, réalisée par la petite-fille de « RD ». Judicieusement conçue et montée, cette exposition met en lumière, à travers les thèmes de l’artiste ou du photographe employé dans l’industrie, la belle unité d’un homme profondément attachant.

Ce bel hommage à celui qui aimait la belle ouvrage mais n’était jamais obéissant a largement trouvé et séduit son public. Belle et généreuse idée aussi que ce livret gratuit, remis à l’entrée, qui accompagne le visiteur au-delà du parcours, et d’abord sur la terrasse de la Villa, devant ce qui est peut-être le plus beau paysage marin sous nos latitudes. On quitte le lieu à regret, en songeant comme Doisneau que la beauté échappe, heureusement, aux modes passagères.

L’œuvre immense mais aussi les mots de Doisneau méritent plus qu’un regard nostalgique.  Ils sont sans doute à méditer devant une certaine photographie contemporaine qui donne à voir (et à vendre) du « paysage social », urbain ou périurbain (comme la banlieue d’aujourd’hui), constitué essentiellement de béton et de vide.  « Le monde que j’essayais de montrer était un monde où je me serais senti bien, où les gens seraient aimables, où je trouverais la tendresse que je souhaite recevoir. Mes photos étaient comme une preuve que ce monde peut exister ».

A voir à Bruxelles: Koudelka photographie l’invasion de Prague en 1968

50 après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques et les alliés de Moscou au sein du Pacte de Varsovie, le Centre Botanique de Bruxelles présente l’exceptionnel témoignage sur les événements fourni par Josef Koudelka.

Agé de 30 ans à l’époque, ce jeune Tchèque photographiait des représentations théâtrales et des gitans mais n’avait jamais effectué un reportage d’actualité. Il s’immerge résolument au coeur des événements pendant cette semaine dramatique et donnera au monde et à l’histoire de la photographie une série de clichés qui restent comme un formidable témoignage de la résistance d’un peuple opprimé.

Transmises clandestinement aux Etats-Unis et montrées à Elliott Erwitt, Président en exercice de l’Agence Magnum, ses images d’une grande intensité traduisent au plus près la tension entre les soldats et la population. Magnum les diffusa dans plusieurs magazines mais cacha l’identité du photographe, crédité en tant que « P.P. » pour « Prague photographer » afin de protéger Koudelka et ses proches. C’est à ce titre aussi que Koudelka se vit décerner la médaille d’or du Prix Robert Capa 1969. Parvenu à l’Ouest, il ne revendiqua la paternité de son reportage qu’en 1984 et ne retourna en Tchécoslovaquie qu’en 1990.

Naturalisé français, Josef Koudelka vit et travaille entre Paris et Prague. Il y a d’autres documents photographiques du coup de force du mois d’août 1968 qui mit fin au « Printemps de Prague » mais le travail de Koudelka s’impose par sa force et le talent d’un homme qui vécut les événements comme un participant autant que comme un témoin.

Expo-Photo du 14/06 au 12/08/2018. Botanique.be/00 32 2 218 3732