LE LIEU au service de la photographie contemporaine

©Le Lieu,  logo et photo de Jules-Eugène Auclair

La photographie contemporaine s’expose de bien des manières. Il existe à Lorient (Morbihan) une galerie, dénommée Le Lieu (*), qui s’attache à produire des expositions originales tout en encourageant la création et les échanges. L’origine de l’initiative remonte à 1979 et à la naissance, sous la houlette du photographe Guy Hersant, d’une association qui organisera désormais tous les deux ans dans plusieurs lieux d’accueil Les Rencontres Photographiques du Pays de Lorient. La Galerie proprement dite sera inaugurée en 1989 en présence d’Edouard Boubat. Implantée depuis quelques années maintenant dans l’Hôtel Gabriel, Le Lieu se veut « espace de découverte, de réflexion et de rencontre entre les artistes et le public. »

La vocation artistique prédomine ici, ce qui n’exclut pas les expositions à caractère également documentaire à l’exemple de «La France voyageuse des années ’30», une présentation cet été du travail d’un photographe indépendant dont l’histoire n’a pas retenu le nom. Jules-Eugène Auclair eut surtout pour commanditaires les compagnies ancêtres de la SNCF. Issues du fonds d’œuvre de la Galerie, ses images étaient destinées à la promotion du tourisme ferroviaire et des régions françaises (1929-1939). De facture classique, impeccablement cadrées, elles ne sont pas dénuées de sensibilité et le passage du temps leur procure souvent, outre une valeur de témoignage, le charme du pittoresque.

Ces dernières années, Le Lieu fut l’hôte de plusieurs photographes reconnus — Bernard Descamps, Guy Le Querrec ou Bernard Plossu – et de jeunes créateurs souvent originaux ou audacieux. La collection, riche aujourd’hui d’environ 800 œuvres, est constituée de dons de photographes exposés et d’acquisitions. L’Américain Ralph Gibson et le Tchèque Jan Saudek s’y retrouvent aux côtés d’un Willy Ronis et la couleur voisine avec le noir et blanc. Les portraits sont bien représentés. Si la Galerie n’est, en principe, pas tournée vers la photographie patrimoniale, des traces du territoire, des paysages urbains et de l’identité lorientaise et bretonne sont naturellement présentes ici et là dans les œuvres répertoriées à la faveur des missions photographiques et des commandes des pouvoirs locaux. Le Lieu fonctionne essentiellement grâce à des financements publics, les cotisations et le mécénat. La Galerie et son bâtiment s’inscrivent chaque année dans le très fréquenté Festival Interceltique de Lorient (FIL), qui lui procure un autre public.

Le Lieu fait œuvre pédagogique, en collaboration notamment avec des écoles d’art et à destination d’autres établissements d’enseignement. Les visiteurs peuvent y consulter des monographies et des ouvrages thématiques. La Galerie incite à la réflexion sur les questions soulevées par la pratique de l’image au-delà de la photographie (multimédia et vidéo).  Le Lieu, en effet, n’offre pas seulement ses cimaises mais se veut un « centre de ressources » qu’une petite équipe s’attache à maintenir dans un contexte budgétaire d’autant plus difficile que la dimension commerciale est absente du projet. L’aide de bénévoles fait malheureusement défaut. L’entrée est libre et les expositions méritent le détour.

(*) Galerie Le Lieu, Hôtel Gabriel, Enclos du Port, 56100 Lorient; http://www.galerielelieu.com/
Tél. 02 97 21 18 02
contact@galerielelieu.com

Expo Doisneau à Dinard: l’unité d’un homme sensible

© Atelier Robert Doisneau – N98 près de Sainte-Maxime, 1959

L’œuvre de Robert Doisneau est vaste et plus variée qu’on ne le pense parfois. La ville de Dinard a offert cet été un merveilleux écrin, celui de la Villa Les Roches Brunes, à une bonne centaine de photographies parmi plus de 450,000 négatifs conservés par l’Atelier du maître. Le choix forcément drastique a porté sur des images emblématiques et autres, conduisant au fil des salles et des tirages argentiques et originaux à la (re)découverte de celui qui savait si bien capter l’éphémère mais aussi le monde du travail, la personnalité des artistes et même la beauté des femmes.

Les images iconiques, celles du fameux baiser de l’Hôtel de Ville ou de Paris-Banlieue, comme celles plus rarement rencontrées telles cette bigoudène au pied de la Tour Eiffel, se répondent dans une même émotion. En reportage pour un magazine, dans son travail de commande chez Renault ou en goguette dans un bistrot, le « révolté du merveilleux » exerce son art avec la même qualité de regard espiègle et tendre. De l’usine de tissage aux soirées mondaines, de la chaîne de montage des automobiles aux plateaux et vedettes de cinéma, Doisneau dépasse les contraintes et saisit ce que le hasard lui propose, en pêcheur d’images.

Le parcours est émaillé des pensées du photographe, qui doit être, disait-il, « comme ce qu’il emploie, une surface sensible ». L’exposition présente également des souvenirs, objets et documents personnels — lettres, cartes postales, dessins même, ainsi qu’une maquette de l’atelier de Doisneau à Montrouge, réalisée par la petite-fille de « RD ». Judicieusement conçue et montée, cette exposition met en lumière, à travers les thèmes de l’artiste ou du photographe employé dans l’industrie, la belle unité d’un homme profondément attachant.

Ce bel hommage à celui qui aimait la belle ouvrage mais n’était jamais obéissant a largement trouvé et séduit son public. Belle et généreuse idée aussi que ce livret gratuit, remis à l’entrée, qui accompagne le visiteur au-delà du parcours, et d’abord sur la terrasse de la Villa, devant ce qui est peut-être le plus beau paysage marin sous nos latitudes. On quitte le lieu à regret, en songeant comme Doisneau que la beauté échappe, heureusement, aux modes passagères.

L’œuvre immense mais aussi les mots de Doisneau méritent plus qu’un regard nostalgique.  Ils sont sans doute à méditer devant une certaine photographie contemporaine qui donne à voir (et à vendre) du « paysage social », urbain ou périurbain (comme la banlieue d’aujourd’hui), constitué essentiellement de béton et de vide.  « Le monde que j’essayais de montrer était un monde où je me serais senti bien, où les gens seraient aimables, où je trouverais la tendresse que je souhaite recevoir. Mes photos étaient comme une preuve que ce monde peut exister ».

A voir à Bruxelles: Koudelka photographie l’invasion de Prague en 1968

  50 après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques et les alliés de Moscou au sein du Pacte de Varsovie, le Centre Botanique de Bruxelles présente l’exceptionnel témoignage sur les événements fourni par Josef Koudelka. Agé de 30 ans à l’époque, ce jeune Tchèque photographiait des représentations théâtrales et des gitans mais n’avait jamais effectué un reportage d’actualité. Il s’immerge résolument au coeur des événements pendant cette semaine dramatique et donnera au monde et à l’histoire de la photographie une série de clichés qui restent comme un formidable témoignage de la résistance d’un peuple opprimé. Transmises clandestinement aux Etats-Unis et montrées à Elliott Erwitt, Président en exercice de l’Agence Magnum, ses images d’une grande intensité traduisent au plus près la tension entre les soldats et la population. Magnum les diffusa dans plusieurs magazines mais cacha l’identité du photographe, crédité en tant que « P.P. » pour « Prague photographer » afin de protéger Koudelka et ses proches. C’est à ce titre aussi que Koudelka se vit décerner la médaille d’or du Prix Robert Capa 1969. Parvenu à l’Ouest, il ne revendiqua la paternité de son reportage qu’en 1984 et ne retourna en Tchécoslovaquie qu’en 1990. Naturalisé français, Josef Koudelka vit et travaille entre Paris et Prague. Il y a d’autres documents photographiques du coup de force du mois d’août 1968 qui mit fin au « Printemps de Prague » mais le travail de Koudelka s’impose par sa force et le talent d’un homme qui vécut les événements comme un participant autant que comme un témoin.

Expo-Photo du 14/06 au 12/08/2018

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