Sergio Larrain, flaneur sensible dans les rues de Londres

© Atelier Editions Xavier Barral

La Fondation Henri Cartier-Bresson vient de présenter jusqu’au 18 octobre son exposition Londres, un choix de photographies de Sergio Larrain réalisées pendant l’hiver 1958-1959, lors d’une résidence financéee par une bourse du British Council. Surnommé le Robert Frank chilien, Larrain (1931-2012) devint membre de Magnum à partir de 1961 par l’entremise de son mentor Cartier-Bresson. Il se retira du milieu de la photographie et même du monde à peine dix ans plus tard pour se consacrer à la méditation, choisissant de vivre dans une communauté mystique puis en ermite, près d’Ovale, au nord de son pays natal.

Un ouvrage paru chez Xavier Barral (*) à l’occasion de l’exposition à la Fondation réunit les photographies de Larrain datées de ce séjour londonien. Il élargit la sélection de l’exposition comme celle d’une première édition parue chez Hazan en 1998.

Cet ensemble privilégiant régulièrement une verticalité caractéristique du photographe ne fut guère diffusé dans la presse. Il constitue la première série marquante de Larrain, dont le parcours hors du commun fut retracé dans une monographie parue chez Xavier Barral il y a quelques années (**). Le corpus ici rassemblé fait écho à une citation de Charles Dickens placée en exergue: « Les plus jolies choses en ce monde ne sont que des ombres ; elles vont et viennent, elles changent et s’évanouissent rapidement, aussi rapidement que celles qui passent en ce moment devant tes yeux« .

© Sergio Larrain/Magnum Photos

De fait, c’est du célèbre fog londonien de l’époque qu’émergent les sujets de Larrain, silhouettes qui déambulaient alors dans la City, parées de leurs non moins typiques couvre-chefs. Un théâtre d’ombres où le mystère s’insinue dans les brumes et où les pigeons s’ébattent au-dessus de l’activité des rues et des places. Des images, dont de nombreuses inédites donc, qui pourraient être l’oeuvre d’un touriste patient et doué. Elles se regardent comme les souvenirs silencieux d’un flaneur aux aguets, laissant deviner ce qui séduira HCB.

La série se lit aujourd’hui comme le signe de la sensibilité déjà bien affirmée d’un jeune photographe qui allait plonger ensuite plus avant dans le monde. Il y là les débuts d’une oeuvre qui fut courte et peu abondante en livres mais profondément sensible et fulgurante. Elle fut marquée par un travail sur la ville de Valparaiso avec un compatriote de Larrain, le poète Pablo Neruda, et par une photographie mythique dans laquelle deux jeunes filles étonnamment semblables mais non jumelles descendent un escalier aux marches invisibles, à peine suggéré et inondé de soleil. Un autre jeu d’ombres, empreint d’une poésie magique.

© Sergio Larrain/Magnum Photos

Un essai de l’écrivain chilien Roberto Bolaño, écrit  il y a plus de vingt ans pour la série londonienne, accompagne cette reparution ainsi qu’un texte d’Agnès Sire, spécialiste émérite d’un photographe dont elle s’attacha à conserver le travail pour le mettre en valeur et le sauver de l’oubli.

En quête d’une paix intérieure depuis ses débuts, Larrain lui-même refusa toujours les honneurs et les expositions. Son oeuvre étrange lui a heureusement survécu.

(*) Londres 1959. Photographies de Sergio Larrain. Textes d’Agnès Sire et Roberto Bolaño. Atelier Editions Xavier Barral. Deux versions : française et espagnole. 176 pages, 95 photographies N&B. 39 €

(**) Sergio Larrain. Atelier Editions Xavier Barral. 2013. Ce livre est malheureusement épuisé pour l’instant.

In God We Trust : regard sur le shopping religieux aux Etats-Unis

© Editions Pyramyd et Revelatoer

Photographe pour la presse, la mode et les entreprises, Cyril Abad mène depuis 2012 un passionnant travail documentaire qui porte un regard original et acéré sur la place de l’homme dans la société. Ses reportages empreints d’un humour décalé tels « Blackpool, the Brexit holidays » ou « The last dreamers » ont paru dans la presse magazine.

En 2016, il entame un projet de trois ans sur les formes excentriques de la religion aux Etats-Unis. Sous un intitulé reprenant l’expression qui figure sur les billets en dollars, le projet In God We Trust a déjà fait l’objet de nombreuses expositions et publications et fut notamment montré en France en 2019 à Visa Pour l’Image. Deux maisons d’édition françaises viennent de s’associer pour en faire un livre (*) et nous permettre par le texte et l’image d’en apprécier toute la profondeur. Une lecture instructive dans le contexte du choix décisif que fera bientôt le peuple américain.

On connaît à ce propos l’importance du vote des tenants des églises évangéliques dans l’élection de Donald Trump en Novembre 2016. Cyril Abad nous emmène ici au sein de communautés religieuses rassemblées autour des multiples églises chrétiennes protestantes (52% de la population des Etats-Unis) et des étonnantes entreprises mises sur pied par des individus comme par des associations beaucoup plus puissantes. Souvent inspirées des techniques de marketing, ces formes d’évangélisation sont modelées sur les particularités géographiques et s’adressent à une cible d’individus en quête d’appartenance ou de ce qui pourra rompre leur isolement. De la plus modeste (cycliste prêcheur, ci-dessous) à la plus originale (petite église mobile pour mariage dans votre jardin), d’étonnantes pratiques sont ainsi illustrées. D’autres, tout aussi inattendues mais plus inquiétantes peut-être, véhiculent des concepts porteurs d’un certain obscurantisme et vont de pair avec des investissements considérables ou même des financements publics pour séduire les fidèles.

© Cyril Abad. Editions Revelatoer et Pyramyd

L’ouvrage bénéficie d’une très éclairante préface de l’écrivain Douglas Kennedy permettant de comprendre les origines et le parcours historique du phénomène religieux aux Etats-Unis avant de découvrir les diverses manifestations de la foi dont témoigne le travail du photographe. Le texte nous dit comment la religion a pu devenir un produit de consommation en milieu suburbain. De là ces images d’églises en drive-in avec des paroissiens au volant qui klaxonnent pour dire amen et dispensent à leur chien un jus de raisin fourni par le pasteur pour servir la communion.

De la thérapie de groupe et du développement personnel sur un campus au slogan publicitaire, il n’y a parfois qu’un pas comme dans ce café Starbucks qui affiche : « Dans une journée il vous faut un peu de café et beaucoup de Jésus ». Mais derrière l’absurde qui éclate ailleurs sous nos yeux perce peut-être un réel désespoir. Et à côté des églises sans étiquette et des messagers non prosélytes, Cyril Abad a aussi visité de véritables parcs d’attractions sur une thématique chrétienne avec un Jésus superstar et des personnages d’époque s’inscrivant dans une Jérusalem de carton-pâte. Tableaux vivants et comédies musicales, reconstitutions de la Cène, du chemin de croix et du martyre de la flagellation, réplique de l’Arche de Noé avec espèces empaillées : tout fait farine au moulin, même la découverte (moyennant supplément!) du tombeau du Christ. On écarquille les yeux devant le comble de l’excentricité – une église nudiste au fin fond d’une forêt de Virginie dans laquelle un pasteur baptiste officie devant ses fidèles et comme eux …dans le plus simple appareil. Explication des intéressé(e)s : ce qui compte n’est pas la façon dont on s’habille mais ce qu’on a dans le coeur.

Cyril Abad montre tout cela d’un oeil intrigué et curieux mais sans verser pour autant dans le cynisme ou la moquerie. Il livre un témoignage, raconte une histoire, rend compte en images d’une aspiration à croire débouchant sur des pratiques qui peuvent s’avérer extravagantes. Abad saisit toujours ses sujets honnêtement car « Un photographe doit toujours travailler avec le plus grand respect possible pour son sujet et en accord avec son point de vue personnel » (Henri Cartier-Bresson).

Ce livre est une coédition de la nouvelle maison Revelatoer et des Editions Pyramyd. Vient également de paraître dans la même collection Le grand mensonge de Didier Bizet, sous-titré « Voyage en Corée du Nord. Le pays où tout est vrai mais faux.  » Née du désir d’inviter ses lecteurs à « décrypter les photographies pour en comprendre toute leur teneur », Revelatœr nous propose de « découvrir un pays, une culture, une histoire, à travers le regard d’un photographe auteur. » La coédition avec Pyramyd veut permettre à des projets photographiques ambitieux de voir le jour sous forme de beaux livres. Bon vent!

(*) In God We Trust. Cyril Abad. Voyage au coeur des excentricités de la foi aux Etats-Unis. Editions Pyramyd et Revelatoer. Préface de Douglas Kennedy. Texte bilingue français-anglais. 25 €. Feuilletez quelques pages ici et découvrez le site de Cyril Abad.

Créer des images fortes avec les questions de David duChemin

La période de contraintes que nous continuons de traverser en tant que photographes est aussi l’occasion de prendre du recul par rapport à notre travail et de nous interroger: « Est-ce une bonne photo? » ou encore « Est-elle réussie ou ratée »? Mais est-ce la bonne question?

© Editions Eyrolles

Dans son nouveau livre dont la version française vient de paraître chez Eyrolles (*), David duChemin, photographe canadien spécialisé dans l’humanitaire et la photo de voyage, dépasse ou plutôt remplace cette question pour nous renvoyer vers des interrogations plus larges sur le but recherché et vers des interpellations précises à propos de la lumière et de la couleur, de la direction des lignes ou du poids des formes.

Les formations comme les livres du Canadien anglophone ne visent pas à expliquer comment produire des images où l’exposition et la mise au point seront correctes. S’il n’incite jamais à négliger ou à court-circuiter le processus d’apprentissage, duChemin se situe clairement au-delà, voire plus haut, au risque assumé, dit-il, de se prendre les pieds dans ses idées.

Maîtriser son art est nécessaire mais non suffisant : cela ne crée pas forcément une bonne photo.

– David duChemin

Ce livre-ci passe donc en revue les éléments de langage visuel qui nous font réagir à une image et les moyens d’utiliser ces outils pour faire des photos qui seront véritablement nôtres et trouveront leur source dans notre « for intérieur ». Avec un leitmotiv : seul le photographe pourra décider du meilleur moyen d’ « exprimer son sujet » – entendez le message de la photo. Mais ne nous y trompons pas : duChemin n’entend pas défendre une forme de « chacun pour soi » en photographie. Il plaide seulement, avec éloquence, pour que le photographe cherche au plus profond de lui ce qu’il souhaite traduire.

L’ouvrage déroule alors ses questions et les choix que nous pouvons faire pour traduire notre intention. Que fait la lumière et que puis-je faire avec elle? Le but recherché sera-t-il mieux rencontré si le sujet est sous- ou sur-exposé? Qu’apporte la couleur? Renforce-t-elle ou non l’attention et l’ambiance recherchée? N’est-elle pas une distraction inutile ou masquant l’intention du photographe ? Où est le contraste et à quoi sert-il?

Certains feront sans doute valoir que le photographe n’a pas toujours le temps de réfléchir et que nos logiciels permettent après tout de rendre des rouges plus intenses, un vert plus jaune ou plus bleu ou de remplacer une couleur. De bonnes questions peuvent d’ailleurs être posées non seulement avant ou pendant la prise de vue mais aussi au stade de l’édition, de la post-production ou de la sélection des images. Mais il n’y aura pas ou peu de remèdes à un instant raté ou il faudra peut être compter sur le hasard pour telle ou telle scène captée sans anticipation.

Les illustrations qui émaillent l’ouvrage, en couleurs comme en noir et blanc et provenant des voyages de duChemin, sont là, elles aussi, pour nous interroger : à quoi servent ici les lignes, le choix du monochrome, le flou, les perspectives ou l’instant de la prise de vue? Qu’est ce qui fait que cette photo est « forte »?

Les photographes, constate duChemin, n’abordent pas toutes ces interrogations avec le même enthousisme que leurs discussions techniques sur les boîtiers et les objectifs. En posant ces/ses questions, il nous incite à effectuer nos choix en fonction de ce que nous sommes pour trouver de la sorte notre style. Son livre ne parle pas de prescriptions mais de possibilités. Et de toutes les questions qu’il pose (il y en a une multitude, plus ou moins essentielles) la plus importante, celle qui les résume toutes est bien: ce travail est-il vraiment le mien? Car l’honnêteté est le meilleur gage de l’authenticité et donc le meilleur moyen de faire des photos qui résonneront peut-être chez les autres.

Devenir un photographe intuitif suppose souvent une longue pratique. Se poser les bonnes questions, celles de David duChemin, nous aidera à le devenir tout en expérimentant et en nous faisant plaisir.

Il n’y a pas de devoir en art: il n’y a que des possibilités

– David duChemin

David duChemin © davidduchemin.com

David duChemin, qui continue de parcourir les continents à la recherche d’aventures et de beauté, ne cesse lui-même de s’interroger et de partager sur son site (en anglais) ses réflexions sur le processus créatif et l’inspiration. Les Editions Eyrolles ont déjà publié ou republié ces dernières années en versions françaises L’âme du photographe et L’âme d’une image. Destinés à nous guider, ses ouvrages sont aussi de véritables « essais » sur l’art photographique et son apport dans notre façon de voir le monde.

(*) Au coeur de la photographie. Les questions essentielles à se poser pour créer des images fortes. David duChemin. Adapté de l’anglais par Frank Mée. Editions Eyrolles. 312 pages, parution le 17/09/2020.

Composition et couleur en photo: le livre-référence d’Harald Mante

C’est une nouvelle réédition bienvenue que nous proposent les Editions Eyrolles. S’appuyant sur ses longues années d’enseignement et sa pratique indépendante de la photographie, Harald Mante nous livre une version entièrement remaniée de son ouvrage-référence (*).

© Editions Eyrolles

Fondé sur la conviction d’un lien très fort entre la couleur et la composition, illustré de 300 nouvelles images, ce livre est le produit des recherches d’un penseur du médium photographique et nous ramène aux fondements de notre pratique. Il est l’oeuvre d’un homme né à Berlin en 1936 qui commença par étudier les arts graphiques avec les héritiers directs du Bauhaus dont il transposa les enseignements au domaine de la photographie.

C’est avec cette approche méthodique et didactique, des schémas très parlants et une iconographie superbe que Mante passe en revue les éléments de composition et la couleur en tant que moyens d’expression artistique. Il décrypte ainsi le rôle du point, de la ligne et des formes visuelles et analyse la symbolique des éléments de composition — cercle, ovale, triangle, carré, rectangle. Il introduit parfois des notions plus « cérébrales » telles le plan originel (surface matérielle portant le contenu de l’oeuvre) et son effet visuel.

Mante passe alors en revue le rôle des contrastes et des effets de couleurs dans l’image. Outre les couleurs primaires, secondaires et tertiaires, il fait appel à des notions comme la couleur réelle (composition chimique et pigments) et la couleur apparente (à l’observation; fonction de facteurs externes). La séparation définie ou indéfinie des couleurs, leurs accords et leur harmonie sont autants d’éléments pour stimuler les perceptions sensorielles de l’observateur.

Connaître la grammaire de l’art permettra à la fois de juger des images de manière éclairée et de produire des images de qualité.

Harald Mante

Nous aurons avec le professeur Mante tous les atouts en mains ou plutôt en tête pour le choix du format et la division en surfaces mais aussi tout simplement pour mieux créer et mieux évaluer nos propres images et celles des autres. C’est dire que ce livre s’adresse au photographe autant qu’à l’amateur ou au critique.

Nous sommes à l’école peut-être mais à l’école du regard. Et si le respect des règles et des lignes directrices ne peut devenir une fin en soi — Mante en convient naturellement — ce classique de la littérature sur la photo nous éclaire sur les fondamentaux qui doivent imprégner notre esprit si ce n’est notre inconscient. Ce qui permet de s’investir pleinement dans la prise de vue ou le plaisir de regarder de bonnes photos.

(*) La photo. Composition et couleur. Harald Mante. Editions Eyrolles. Nouvelle édition entièrement remaniée. 168 pages, 28 €.

Pierre Le Gall et l’âme de la Bretagne

© Pierre Le Gall, Editions Ouest France

Lauréat du Prix Niépce — c’était en 1972, il n’avait alors que 24 ans — Pierre Le Gall s’inscrit dans la lignée des photographes humanistes. Collaborateur régulier du magazine Réponses Photo, il a déjà publié une trentaine de livres.

Celui-ci, paru récemment aux Editions Ouest France (*), rassemble des instantanés de la vie quotidienne en Bretagne, cueillis au fil des cinq dernières décennies. Une Bretagne en noir et blanc que nous parcourons au fil des pages, rappelant en cela celle de Claude Le Gall, un homologue dont nous avions présenté l’an passé sur ce blog un ouvrage sorti chez le même éditeur.

La Bretagne de Pierre Le Gall est une région où « la lumière et le vent se la coulent douce », selon les mots du photographe, qui signe également ici quelques jolis textes d’accompagnement, entre autres sur le vent, le rapport de l’homme à l’animal, le simple fait de dialoguer ou encore les retours de pêche, « ces grands messes païennes dont la prodigieuse effervescence subjuguait la foule des badauds ». Pendant toutes ces années, Pierre le Gall aura, comme il le dit lui-même, « inlassablement traqué les manifestations les plus délirantes de la réalité quotidienne », sondant l’âme de sa région et de ses habitants.

C’est  un visage de la Bretagne qui s’estompe désormais que l’on se plait à regarder, celle des fermes et des foires aux bestiaux, des marchés et des concours insolites comme le lancer du casier à crevettes ou de l’artichaut (souvenons-nous d’Obélix en lanceur de menhirs!). L’oeil bienveillant du photographe se porte alors sur des spécialités parfois très locales, où la gravité côtoie le cocasse et où le cérémonial s’accommode naturellement de la familiarité.

© Pierre Le Gall, Editions Ouest France

Il serait vain d’exiger qu’on nous donnât la clé d’or qui, nous ouvrant à deux battants la grande porte, nous livrerait d’un seul coup l’âme de la Bretagne et de ses habitants. Les clés, il faut les forger soi-même pour d’improbables serrures.

– Pierre Le Gall

Cet « homme invisible » comme le surnomma l’écrivain Michel Tournier fit le choix de rester amateur et de poursuivre une carrière d’enseignant en philosophie. C’est ainsi qu’il parvint à garder son regard émerveillé devant la vie et à ne jamais faire que le genre de photographie qu’il voulait pratiquer, en Bretagne comme ailleurs.

Pierre Le Gall aime les gens tout simplement. Il les regarde vivre et sait se faire discret pour dénicher « le fantastique caché dans l’ordinaire et le merveilleux qui se trouve au coin de la rue ».

(*) 1970-2020. Moments de vie en Bretagne. 250 photographies et textes de Pierre Le Gall. Préface de Michel Le Bris. Editions Ouest-France. Relié, 208 pages. 25 €.

Doisneau chez les artistes : chacun dans ses oeuvres

Encore Robert Doisneau, direz-vous. Oui, encore lui, tant son oeuvre est multiple et continue d’être redécouverte. Après Doisneau et la musique et le regard du photographe sur la Bretagne, la bibliographie du « révolté du merveilleux » se complète avec la sortie prochaine aux Editions Flammarion d’un ouvrage rassemblant des portraits d’artistes (*).

Publiées entre la fin des années 1930 et la fin des années 1970, ces images étaient destinées à des journaux ou des magazines tels que Vrai, Vogue, L’Oeil, Paris-Match ou encore Le Point, une revue d’art de l’époque. Des travaux de commande mais réalisés dans des lieux — des ateliers de peintres, sculpteurs ou illustrateurs — où Doisneau paraît spontanément en phase avec ses modèles.

© Editions Flammarion. Atelier Robert Doisneau

Dans cet autre registre, le photographe des rues entre chez les gens sans se départir de sa curiosité bonhomme forgée par la pratique du reportage. En rencontrant les artistes dans leur atelier, là où « cela se passe », Doisneau se tient à distance de son sujet pour le montrer dans ses oeuvres. Il fait voir les pinceaux et les brosses, la peinture et la pierre, le décor et les outils. Il cadre souvent assez large pour décrire le « travail sur la matière » comme l’observe Antoine de Baeque dans sa préface.

Dites-moi quelle autre profession m’aurait permis d’entrer dans la cage aux lions du zoo de Vincennes et dans l’atelier de Picasso…– Robert Doisneau

Avec ces artistes qui lui ont également inspiré quelques textes (**), le reportage se fait dans une sorte de décontraction laborieuse. Epoque oblige, peu de femmes prennent la pose: Léonor Fini et Niki de Saint-Phalle sont les seules exceptions parmi les individualités visitées par Doisneau. Les peintres, Fernand Léger, Jean Dubuffet, Marcel Duchamp et d’autres moins connus, sont particulièrement représentés. Certains, Doisneau le confirme dans ses écrits, se laissent docilement diriger (Georges Braque). D’autres tels Picasso jouent avec l’objectif mais se prêtent au jeu (Les pains de Picasso, image bien connue prise à Vallauris en 1952).

Maurice Utrillo est dûment guidé par son épouse mais le photographe n’est pas dupe de la mise en scène. L’intelligence du regard de Doisneau s’exprime devant le sculpteur Alberto Giacometti et son élégante désinvolture. Le portrait fait parfois deviner une véritable malice partagée comme avec l’affichiste Raymond Savignac.

Comme dans ses photographies en usine, les sujets de Doisneau sont des « manuels » et les images sont empreintes d’humanité. Doisneau a trouvé en eux d’autres artisans, des (con)frères en communauté de l’image. Devant eux, le photographe-témoin formé comme un artisan prend le contre-pied d’une approche muséale ou académique. Et comme l’artiste dans ses oeuvres, Doisneau travaille lui aussi sa matière et lui apporte sa lumière.

(**) Robert Doisneau, Un artiste chez les artistes. Editions Flammarion, 128 pages, 100 illustrations, relié, 24,90 €. Sortie en librairie prévue le 14 octobre 2020. Exposition au Musée Charles Couty à Lyon (à partir du 15 octobre 2020) et au Musée Boucher de Perthe D’Abbeville (en 2021).

(**) Extraits de A l’imparfait de l’objectif, Robert Doisneau, Souvenirs et portraits, Belfond, 1959.

Peinture et photographie : l’histoire d’une liaison

© Editions Flammarion, 2020

La date de naissance de 1839, correspondant à l’annonce par Arago du procédé mis au point par Daguerre, reste un sujet de controverse parmi les historiens de la photographie. Les défenseurs de Niepce et autres contemporains (Talbot, Bayard) ont certes des arguments à faire valoir en faveur des inventeurs des procédés sur papier. C’est dans cette époque passionnante, quand la photographie fut d’abord perçue comme une création relevant des sciences et de la mécanique, que nous plonge un ouvrage de référence, réédité et mis à jour aux Editions Flammarion (*). Son auteure, Dominique de Font-Réaux, conservatrice générale au musée du Louvre nous explique, depuis la naissance et la réception de la photographie, les liens complexes que tisseront photographie et peinture tout au long de ce XIXè siècle dont bon nombre d’historiens conviennent qu’il s’acheva réellement à la veille de la Première Guerre mondiale.

Si le daguerréotype ne pouvait, à la différence des procédés sur papier, se multiplier au départ d’une seule matrice, sa destination était l’exposition, ce qui renforçait son lien avec la peinture. La photographie hérita également de l’esthétique picturale de cette époque et s’inscrivit naturellement dans ses traces par la valorisation du regard de l’opérateur déterminant le cadre. En 1859, Baudelaire, ami et modèle de Nadar, ne dénie pas à la photographie ses ambitions artistiques mais il fustige l’assimilation de l’art au seul mimétisme. La crainte de voir la peinture supplantée, dans le registre de l’imitation tout au moins, libéra finalement les peintres, lesquels n’étaient plus tenus à la ressemblance. L’ouvrage raconte ainsi comment la photographie, en lieu et place de ou en opposition avec la peinture, s’imposa comme un art, nouveau mais héritier du passé tout à la fois.

Honoré de Balzac, photographie retouchée par Nadar à partir du daguerréotype de Bisson Date : ca 1890
Domaine public

Entre création picturale et photographique se forgent alors des interactions fondées sur l’échange des sujets et modèles, donnant naissance à de nouveaux codes de la représentation du réel. Les efforts de Le Gray pour figurer le ciel et le déroulé des vagues fourniront par exemple au peintre Courbet les motifs de ses représentations de la côte normande. A l’inverse, Nadar emprunta à Ingres ses fonds unis et les attitudes de ses portraits. En témoignent notamment les attitudes destinées à traduire la personnalité ou la vérité du modèle dans ses portraits de Berlioz ou de Baudelaire. Le portrait photographié induit par ailleurs dès 1860 un renouvellement pictural du genre, tandis que Julia Margaret Cameron utilise le flou pour livrer des portraits photographiques d’une grande qualité allient l’intime et l’esthétique.

S’appuyant sur une érudition puisée aux recherches effectuées par les institutions muséales et académiques, Dominique de Font-Réaux nous entraîne dans ces échanges entre peinture et photographie au travers du paysage, du portrait, de la nature morte, de la représentation de la vie quotidienne (« le genre ») ou encore du nu et des études d’après nature, dans lesquelles la photographie dispense le peintre de copier sur le terrain tout en lui offrant le choix du point de vue. Les collections d’artistes permettent de mieux comprendre ce rapport: témoin ce fonds de 3000 épreuves ayant appartenu au peintre Henri Fantin-Latour. La connaissance de la pratique artistique de ce temps s’enrichit de la sorte en montrant les secrets de fabrication des images peintes.

A travers des exemples non exhaustifs et des (re)découvertes récentes dans les fonds des artistes ou de leurs héritiers se révèle l’apport de la photographie dans des oeuvres majeures telles celles de Degas, qui s’y intéressa de très près au milieu des années 1890. L’ouvrage montre également la part et l’importance de la photographie dans l’oeuvre de Mucha, Derain, Vuillard ou du merveilleux Paul Bonnard, éclairant l’oeuvre du peintre en mettant le doigt sur ce qui, au delà de la similitude des thèmes, unit photographie et peinture dans une même grâce et une même approche du quotidien.

Marthe, debout à côté d’une chaise
Pierre Bonnard. 1900 ou 1901.
Public Domain

Si ces échanges à double sens entre peinture et photographie furent parfois tortueux, ils furent assurément féconds et le champ de recherches est loin d’être épuisé. L’auteure admet avoir réservé une large place à la France tout en évoquant d’autres pays dans cet ouvrage très soigné, judicieusement et agréablement mis en pages. Un voyage culturel dont on sort convaincu que les pratiques artistiques s’enrichissent mutuellement et que la photographie permit aux peintres de « développer un regard neuf sur le monde », même s’ils ont souvent négligé de l’inclure dans leurs expositions et leurs présentations. Comme une maîtresse cachée mais non moins chérie sans doute.

(*) Peinture et photographie. Les enjeux d’une rencontre, 1839-1914. Dominique de Font-Réaulx  Nouvelle édition mise à jour. Editions Flammarion. 336 pages – 201 x 256 mm. Couleur – Broché

Photographier autrement : petit manuel pour trouver l’inspiration

Nombreux sont les photographes, amateurs ou autres, préoccupés par un souci de renouvellement ou d’inspiration. Quoi de plus naturel à l’heure où presque tout est instantanément transformé en image, quelle que soit la destination ou la durée de vie de celle-ci ? Les livres de photographes confirmés comme les manuels pratiques font office de pourvoyeurs d’idées et nous peuvent nous porter vers d’autres approches de la pratique. Edité par les Editions Pyramyd dans une collection qui propose déjà le même outil pour d’autres techniques artistiques telles le dessin ou l’aquarelle, un nouveau petit livre invite à photographier autrement.

© Editions Pyramyd
Photo de couverture © Florian Pérennès

Dans Le petit livre des grandes inspirations (*), Lorna Yabsley a rassemblé des dizaines de pistes pour nourrir l’inspiration du photographe. Illustré d’images puisées chez ses collègues en photographie contemporaine plutôt que chez les grands maîtres (Bill Brandt, Man Ray, René Burri et Martin Parr sont cependant cités), cet ouvrage recense des dizaines d’idées, de techniques ou même de styles (le minimalisme).

Cela va du simple changement de perspective et de propositions franchement banales (recadrer, aller vers des inconnus) ou souvent efficaces (la juxtaposition, les filtres) au recours à l’infrarouge ou à l’éclairage théâtral. Certaines techniques s’adressent au spectateur (jouer avec la réalité), d’autres sont carrément originales comme le freelensing (retirer l’objectif pour le tenir devant l’appareil) utilisé pour ce portrait très rapproché en couverture de l’ouvrage.

Chaque proposition fait l’objet de courts paragraphes et l’ensemble mélange allègrement les pistes, entre les thèmes (les jumeaux), les conseils (concentrez vous sur la couleur) et les techniques. Ces dernières peuvent être classiques (le sténopé) ou plutôt utilisées en photographie contemporaine, certaines – comme l’appropriation – étant même discutables, l’autrice en convient. Mais peu importe la source de l’inspiration si ce manuel souple et très bon marché vous permet de trouver de nouvelles voies, de relancer votre créativité ou de vous procurer d’autres émerveillements.

Ce petit livre est la version française d’un ouvrage édité l’an passé au Royaume-Uni. Yorna Yabsley, installée dans le Devon, poursuit depuis plus de trente ans une activité photographique aux multiples facettes. Elle est active dans le domaine commercial ou social, dispense des formations et des consultations et a écrit plusieurs livres sur la photographie. Plus d’infos sur son site.

(*) Photographie. Le petit livre des grandes inspirations. 176 pages illustrées. Editions Pyramyd. 12,90 €. A paraître le 5 mars 2020

Natura, le regard dépouillé de Bernard Descamps

© Filigranes Editions

Sorti de presse à l’occasion de Paris Photo 2019, Natura, le dernier livre de Bernard Descamps aux Éditions Filigranes, est un petit bijou de poésie photographique pour qui prendra la peine de s’y plonger. La série fait l’objet d’une exposition fort bien montée, à découvrir à la Box galerie de Bruxelles (*).

L’ouvrage, superbement imprimé, et l’exposition présentent une sélection d’images prises par Descamps au cours de ces 25 dernières années avec comme fil conducteur un hommage aux premiers essais naturalistes de l’antiquité. Les tirages exposés à la Box valorisent les quatre chapitres de cette série en noir et blanc qui ne se départit jamais du format carré prisé par le photographe.

© Bernard Descamps; Box galerie

Cela commence doucement devant l’océan et un infini paisible. La ligne d’horizon partage l’image en deux. Le ciel et la mer changent avec les conditions météorologiques et les heures qui s’écoulent. On passe de la mer à la montagne, enneigée ou non, sur laquelle les éléments font apparaître des triangles, en noir ou en blanc. On pénètre ensuite dans une forêt de bouleaux avant de se trouver devant d’autres espèces, en d’autres saisons. Les arbres sont alignés, en colonnes et vision frontale, en contre-plongée aussi parfois. Comme chez Michael Kenna, les compositions ne montrent jamais ou alors exceptionnelement la main de l’homme.

© Bernard Descamps. Box galerie

Et puis viennent les oiseaux (comme dans le dernier Kenna, décidémment), en nuée ou en escadrille, qui dessinent des figures et des lignes sur des ciels blancs, jusqu’à devenir parfois de minuscules points noirs.

© Bernard Descamps. Box galerie

Voilà, c’est tout mais il y a là, dans le livre comme aux cimaises, plus et bien plus que ce que pourrait suggérer un coup d’oeil superficiel et distrait. On en prend vraiment conscience en lisant le texte inspiré de Maria Spiegel, judicieusement placé en postface de l’ouvrage. Dès 1974, nous apprend-t-elle, Descamps qualifiait ses images d’« antidocumentaires », nous invitant à dépasser leur signification objective. Avec cette série, le photographe montre qu’il n’a pas varié pendant tout ce temps. Natura pousse son propos jusqu’à l’épure.

Ces photographies ont été prises en France et en Belgique (en forêt de Soignes, aux limites de Bruxelles), en Islande et au Maroc, à Madagascar et en Asie. Pas besoin d’en savoir plus ou de reconnaître tel ou tel paysage: ce n’est pas le sujet. Il n’y a ici rien d’époustouflant ou de spectaculaire, juste des images d’une nature proche mais parlante, entre rêve et réalité. Descamps, doctorant en biologie devenu photographe au début des années 1970 puis membre fondateur de l’agence Vu, se prive volontairement de ce qui fait si/trop souvent l’attractivité des images de nature. C’est l’éphémère qu’il suggère et la mélancolie qu’il dégage. Il regarde la nature pour en souligner la beauté formelle et fugace, révèle des signes qui s’inscrivent dans un, dans son imaginaire. Il ne voyage, dit-il, que pour se rencontrer et « pour trouver mes images, celles qui sont en moi et que j’essaye inlassablement de faire apparaître. »

Il faut prendre le temps d’entrer dans ces photos pour en tirer ce qu’elles peuvent évoquer. « La poésie pour nous sauver », comme le dit joliment l’éditeur de l’ouvrage. Un dépouillement qui incite au dépassement.

(*) Natura. Bernard Descamps. Un album relié couverture cartonnée – 73 photographies en bichromie. Editions Filigranes, 144 pages, 40€.

La série Natura à la Box galerie, Chaussée de Vleurgat 102, à Ixelles (1050 Bruxelles), du 11 janvier au 29 février 2020.

A Toulouse, sous le titre « Rencontres », la Galerie du Château d’eau (1, place Laganne) présente début 2020 une rétrospective Bernard Descamps.

Les oiseaux de Michael Kenna : hymne au silence

Nous avions découvert il y a quelque temps avec Rafu un aspect certes inattendu mais parfaitement dans la ligne esthétique du photographe, du travail de Michael Kenna. La parution récente aux Editions Xavier Barral d’un ouvrage signé Kenna dans la magnifique collection Des oiseaux nous plonge dans une thématique plus familière du maître de la photographie de paysage en noir et blanc.

© Editions Xavier Barral

Les oiseaux de Michael Kenna s’inscrivent donc dans les types de paysages qui l’inspirent et qui sont dépourvus de la moindre présence humaine. Ils se détachent sur des fonds — des ciels ou des plans d’eau, avec ou sans turbulence. Ils sont perchés sur des pilotis ou des fils électriques. Ils volent en formation ou s’accordent un temps de repos, en solitaire, en duo ou en groupe. Avec ou sans battements d’ailes, ils décrivent des figures, dessinent des ensembles.

On retouve avec délectation dans ce livre des contrastes graphiques subtilement ou fortement marqués, un format presque toujours carré et ces tirages soignés avec toute la profondeur et subtilité de richesse dans les nuances de gris et de blanc qui sont le fait de l’exigence du photographe. Même quand ils sont pris dans une tempête de neige au Japon ou figurent discrètement comme ici sur les bords d’un lac birman, les oiseaux de Kenna participent de son minimalisme et dégagent la mélancolie. Kenna donne à voir le silence.

Morning Mists, Pyin U Lwin, Myanmar. 2019
© Michael Kenna. Editions Xavier Barral

I often think of my work as visual haiku. It is an attempt to evoke and suggest through as few elements as possible rather than to describe with tremendous detail.” – Michael Kenna

One Hundred and Five Birds, Prague, Czechoslovakia. 1992
© Michael Kenna. Editions Xavier Barral

Après les volumes de cette collection consacrés aux photographies d’oiseaux de Penti Sammallahti et Bernard Plossu, de Yoshinori Mizutani et Terri Weifenbach, le nouveau dyptique produit par l’équipe de l’éditeur disparu l’an dernier nous fait également découvrir les magnifiques images de Graciela Iturbide. Dans chaque ouvrage de la collection, un texte de Guilhem Lesaffre nous en apprend toujours plus sur l’univers de nos amis à plumes, renforçant le respect qu’ils devraient décidément nous inspirer. Le texte accompagnant les photographies de Michael Kenna nous explique les secrets du vol et le mode de vie de quelques spécialistes, dont ces martinets qui s’accouplent en plein vol et nous donnent l’image d’un oiseau à quatre ailes.

Chez Xavier Barral comme ailleurs, Michael Kenna décrit et suggère. Il suffit de se laisser porter. Comme les oiseaux.

(*) Michael Kenna, Des oiseaux, texte de Guilhem Lesaffre, Editions Xavier Barral, 2019. 104 pages – 49 photographies noir & blanc