L’oeil et la plume d’Anny: une filiation photographique

Lucien Legras. Photographe inconnu. 1993 © Editions du Seuil

Paru en 1992, Le Voile noir (*), ce récit autobiographique parsemé de magnifiques photographies de son père, avait bouleversé ses lecteurs par son émotion contenue et sa profonde dignité. La comédienne Anny Duperey y relatait la perte de ses parents dans un tragique accident domestique alors qu’elle n’avait que 9 ans.

La parution plus confidentielle de Lucien Legras, photographe inconnu — à se procurer chez les bouquinistes — avait permis de prendre encore mieux la mesure du talent de son père. Homme soigneux, Lucien Legras, décédé à l’âge de 32 ans, avait minutieusement consigné et protégé ses négatifs. Trente-cinq ans après le drame, ses deux filles purent ainsi exhumer ses images d’un « tiroir-sarcophage », déchirer le voile d’une mémoire occultée qui s’était posé sur la courte vie passée avec leurs parents, et faire connaître Lucien Legras à travers son travail.

Bien avant de découvrir les photographies de son père et de publier ces deux livres, la jeune comédienne Anny Duperey fit un jour à Paris une séance de pose en extérieur avec un passionné de photo. Celui-ci, par jeu, lui proposa d’inverser les rôles. Ce fut pour Anny Duperey le début d’une attirance pour la magie de la photographie. Suivirent l’achat compulsif d’un Leicaflex, l’installation d’un laboratoire dans la salle de bains de son modeste logement parisien, une pratique régulière de la photographie argentique, poursuivie comme un hobby à côté du cinéma, du théâtre et des rencontres.

Pendant longtemps pourtant, Anny Duperey n’eut pas vraiment conscience de suivre les traces de son père. Une odeur d’hyposulfite agit bien une fois comme une madeleine de Proust mais le souvenir du visage ou des mains de son père ne revenait pas pour autant. La fille dut néanmoins retrouver son père en songeant qu’il a forcément traversé les mêmes étapes qu’elle, de l’oeil porté au viseur jusqu’au tirage en passant par le développement de la pellicule, ressentant les mêmes émotions, enchanté par les mêmes découvertes, apprenant la même patience au fil des heures passées dans un laboratoire de fortune.

© Editions du Seuil

Les photos d’Anny, autre livre-récit récemment paru aux Editions du Seuil (*), présente les photos personnelles de la comédienne-écrivaine-photographe. Il vaut tout autant par les textes d’Anny Duperey: la dame raconte joliment et avec humour la naissance et les aléas de sa passion pour la photographie en des temps qui contenaient leur part de mystère et qui précédèrent la banalisation du numérique.

Elle trouve les mots justes pour accompagner chaque photo qu’elle choisit de partager. Elle évoque son premier modèle, sa soeur cadette murée dans son triste désarroi, puis livre quelques jolis portraits d’acteurs et actrices, camarades de plateau et de vie saisis dans leur fragilité ou la vérité de leur personnalité: Marie Dubois belle sans affectation, Francis Perrin tout au naturel, Isabelle Adjani plongée à dix-huit ans dans son monde intérieur, Jean-Pierre Léaud en rêveur inspiré, Laurent Terzieff dans la beauté de sa jeunesse, Serge Lama en Napoléon. D’autres proches inspirent la photographe, dont Bernard Giraudeau bien sûr, père de ses enfants.

Le regard se tourne ensuite vers un quartier de Paris, le Sud-Montparnasse, vidé de ses vieux habitants dans les années 1970 pour être livré aux promoteurs. Anny Duperey, qui passa sa première enfance dans un quartier vétuste et délabré de Rouen, réalise pourquoi ces lieux l’interpellent particulièrement. En dehors du travail de la comédienne, l’objectif se tourne aussi volontiers vers des paysages et des natures mortes, souvent mélancoliques et un peu austères, vers des pierres et d’autres éléments naturels figés sur la pellicule pour leur simple beauté intrinsèque. Des clichés qui renvoient définitivement aux images du père. Parenté du regard, des thèmes, de l’approche photographique.

On retrouve dans cette nouvelle facette d’Anny Duperey l’élégance et la délicatesse qui la caractérisent. Ses images, qui continuent d’être montrées dans des expositions à travers la France, révèlent un vrai plaisir de photographier. Mais ce qui touche ici vraiment c’est le témoignage d’une transmission, d’une passion commune finalement partagée entre père et fille, comme une victoire sur la mort, le chagrin et le temps.

(*) Le Voile noir. Anny Duperey. Seuil. 1992

(**) Les photos d’Anny. Anny Duperey. Seuil. 2018

De l’intention en photographie : Ansel Adams avait tout dit

Voir chaque jour, en ces temps de vacances, des gens de tous les âges prendre avec leurs téléphones des multitudes de photos sans autre but que de les partager instantanément – et encore? – sur les réseaux dits « sociaux ». Lire dans le même temps une formidable biographie, émouvante et minutieusement documentée, d’Ansel Adams (*), à qui la photographie doit tellement. Quel rapport? Il ne s’agit bien évidemment pas de la même conception de la photographie. Mais penchons-nous un instant sur ce concept, que le grand photographe américain, artiste et pédagogue, tenait pour essentiel: celui de l’intention du photographe.

« La » biographie de référence d’Ansel Adams
© Bloomsbury. First U.S. edition 2014

Ansel Adams (1902-1984), pionnier d’une photographie artistique «  pure » ne prenait aucun cliché qui ne suscitait pas chez lui une émotion devant ce qu’il avait sous les yeux ni une réflexion sur ce qu’il souhaitait transmettre avec son appareil. Agé d’une bonne vingtaine d’années, Adams avait déjà posé les bases de sa pratique artistique et de sa conception de la photographie : exprimer les sensations que la nature lui procure. Regarder aujourd’hui ses images (**) suscite toujours l’étonnement et l’admiration devant leur netteté, la richesse et l’intensité des dégradés en noir et blanc, la maîtrise de la luminosité au service de l’intention du photographe.

Figure visionnaire de la photographie de paysage, défenseur de l’environnement et des parcs nationaux américains, Ansel Adams fut honoré comme tel par les administrations américaines successives (c’était au siècle passé, notez bien) pour « son engagement pour la protection des espaces sauvages et touristiques du pays. » Il a légué aux photographes, outre le fameux « zone system », des images immortelles révélatrices de la beauté de sa chère Californie. Mais ses chefs d’œuvre (Moonrise, Hernandez, New Mexico; Monolith, the Face Half Dome; Tetons and Snake River,…) ne rendent pas compte de la réalité telle qu’il la perçoit à travers son objectif : ce sont des interprétations de ce qu’il voit et des émotions qu’il ressent.

C’est tout le sens de ce qu’Adams définit comme la « visualisation », qui sera la pierre angulaire de son approche de la photographie: le terme évoque, selon la définition fournie par Adams dans ses écrits dès 1934 et traduite ici librement de l’anglais, l’ensemble du processus émotionnel et mental à l’œuvre dans la création d’une photographie. Il inclut la capacité d’anticiper l’image définitive avant de procéder à l’exposition du film de sorte que les moyens utilisés, et notamment les filtres, permettront de parvenir au résultat souhaité. Dans cette optique (si l’on ose dire), le négatif se doit de contenir l’information nécessaire pour que l’épreuve finale soit en mesure de communiquer l’émotion ressentie. Ce qui n’empêchera pas Adams de revisiter encore et toujours ses images et de perfectionner leurs tirages, pendant des décennies.

L’essentiel d’Ansel Adams © Little, Brown & Company. 2008

Ansel Adams ne se contenta d’être un randonneur et un montagnard courageux qui transportait un matériel lourd et encombrant pour immortaliser telle qu’il la ressentait la beauté de ses sites favoris. Il oeuvra tant et plus pour préserver ceux-ci mais sa motivation première était d’ordre esthétique, ce qui lui valut quelques différends dans son amitié avec Dorothea Lange. Selon Adams, l’artiste est au service de la beauté et tant mieux si la photographie permet en plus de rendre service aux hommes, ces êtres humains si peu présents dans ses images. Adams témoigne de la vie à travers la beauté de la nature et c’est en cela que l’artiste et le défenseur de l’environnement se rejoignent. Son œuvre ne doit pas cesser de nous surprendre ni d’être étudiée (**) mais il n’est pas besoin de s’inspirer de son style pour retenir de lui ce qui peut nous aider à produire une photographie inspirante et inspirée.

Nous avons aujourd’hui à notre disposition les meilleurs appareils de l’histoire de la photographie et la possibilité d’utiliser tous les moyens techniques qui ont suscité ou accompagné son évolution, des anciens procédés tels le collodion aux derniers perfectionnements qui remettent en cause la définition même de la photographie, puisque la lumière n’est plus nécessaire. Mais le matériel, aussi perfectionné soit-il – tel nouveau téléphone portable ou tel nouvel hybride grand format – ne fera pas de nous un photographe plus inspiré.

« La musique est peut-être le plus expressif de tous les arts. Je crois cependant, en tant que photographe, que la photographie créative, quand elle est pratiquée selon ses qualités intrinsèques, peut aussi révéler des horizons de signification insoupçonnés »

Ansel Adams, in Ansel Adams photographer, 1958, un documentaire de Beaumont Newhall

Ce qui importe vraiment est ce que nous avons à dire, ce que nous voulons conserver, partager et communiquer en prenant telle photographie. C’est en cela qu’Ansel Adams nous met devant notre responsabilité de photographe: comment y parvenir au plus près possible, et dès la prise de vue? Poussez le bouton sans réfléchir, nous faisons le reste? Franchement non, merci.

Monolith, The Face of Half Dome
© The Ansel Adams Gallery

Note personnelle: Et merci à vous, Mister Adams, que cette biographie m’a permis de mieux connaître. J’ai toujours gardé, pendant des dizaines d’années dans mon bureau, la reproduction dans un vieil encadrement de votre Monolith. Il est permis et même utile, sans doute, d’avoir des héros; cela vaut aussi pour la photographie.

(*) Ansel Adams. A biography. Mary Street Alinder. Revised and updated edition. 2014. Non traduite en français

(**) Ansel Adams. 400 photographs. Editions Little, Brown & Company, 2008

Blake et Mortimer à la Maison Autrique : Le Dernier Pharaon

© Francois Schuiten
Les Editions Blake et Mortimer

Avec ses multiples échafaudages, ses façades et parements en décomposition, le Palais de Justice de Bruxelles est un peu la figure symbolique de la Belgique actuelle. Le dessinateur bruxellois François Schuiten avoue sa fascination pour l’édifice, tout comme il ne peut s’empêcher de revenir – il n’est pas le seul – vers les aventures de Blake et Mortimer, l’œuvre d’Edgar P. Jacobs qui envoûta son enfance et la nôtre.

La maître Jacobs, selon ses carnets, avait imaginé de situer un Blake et Mortimer à Bruxelles et plus précisément dans le cadre de ce Palais de Justice, non loin de la rue où il vécut dans son enfance. « A l’instar de la pyramide de Khéops », rapporte François Schuiten, « ce monstre de pierre n’a pas révélé tous ses secrets ». Aventure mythique en deux tomes publiée en album en 1954, « Le Mystère de la Grande Pyramide n’avait jamais été complètement éclairci ». Schuiten s’est donc lancé dans la composition d’un volume tout particulier, en marge de la série des Blake et Mortimer : « Le Dernier Pharaon », suggère-t-il, « jettera peut-être une lumière nouvelle sur cette aventure… ». Et d’ajouter : « En lisant cette histoire, vous saurez pourquoi il y a encore des échafaudages au Palais ! ».

Une nouvelle lumière, un autre regard sur l’oeuvre de Jacobs
© Maison Autrique. Rémi Desmots

Dans son travail de revisitation de l’oeuvre jacobsienne, Schuiten a pu compter, on le sait, sur la collaboration de trois compères. Le cinéaste Jaco Van Dormael et le romancier Thomas Gunzig ont élaboré avec lui et peaufiné le scénario de cette histoire. Laurent Durieux, créateur d’affiches pour le cinéma, a mis en couleurs les dessins de Schuiten. Ce dernier est resté largement fidèle à son style en trames et hachures, sans chercher à reproduire la fameuse ligne claire de l’école Hergé-Jacobs. Certains inconditionnels de la série-culte se perdront donc en route, désarçonnés sans doute par ce choix si ce n’est par la noirceur de l’intrigue.

En faisant ce pari d’un regard délibérément différent, ce hors-série tranche ainsi avec tous les épisodes produits par les multiples équipes de repreneurs travaillant plus ou moins en alternance. Pas de comparaison qui tienne ici avec Jacobs ou ses suiveurs plus ou moins habiles mais une transposition des personnages dans une autre époque de leur vie pour une re-création qui se veut sans suite. Nous sommes hors collection, Autour de Blake et Mortimer, comme s’y frotta déjà il y a vingt ans et sous une autre forme André Juillard avec L’aventure immobile.

Nos héros des années ’50 ont donc vieilli (pas vraiment très bien, toutefois) et donnent des signes de fatigue malgré leur abnégation intacte pour sauver la planète. S’inscrivant « quelques (bonnes) années plus tard » que La Grande Pyramide, le récit ne se place pas dans un cadre historique défini mais contient quelques allusions à des crises environnementales et financières encore plus proches de nous. On goûtera aussi un solide avertissement sur notre dépendance actuelle aux technologies de la communication.

Au-delà de ses références archéologiques et du rappel initial à l’épilogue du double album égyptien de Jacobs –le début du Dernier Pharaon est un peu abrupt et sans trop d’explications pour les non-initiés, ce nouvel opus s’apparente largement à la veine fantastique du père fondateur. Les experts ès Blake et Mortimer s’amuseront notamment des clins d’oeil au Piège diabolique. Le souci de cohérence ne doit pas primer dans la lecture ni dans la critique mais le scénario s’accommode de quelques transitions étonnantes ou rapides comme de l’une ou l’autre invraisemblance dépassant même les règles du genre.

Le Dernier Pharaon séduit en définitive réellement et surtout par ses images, ses qualités graphiques et la magnifique palette chromatique du coloriste. Si le dessin de Schuiten peut fort bien se suffire à lui-même, la colorisation scelle vraiment la réussite du projet.

© Maison Autrique. Rémi Desmots

C’est tout cela que permet d’apprécier l’exposition des planches originales du Dernier Pharaon dans le cadre de la Maison Autrique. Cette curiosité du patrimoine architectural bruxellois fut conçue en 1893 dans le style Art nouveau par l’architecte Victor Horta. François Schuiten et son complice pour la série des Cités Obscures Benoît Peeters ont jadis initié la reconstitution de l’immeuble selon des procédés s’apparentant à l’archéologie. L’exposition est l’occasion d’admirer ou de redécouvrir l’oeuvre de jeunesse de Horta dans l’esprit qui animait l’architecte une dizaine d’années tout au plus après l’inauguration du Palais de Justice de Bruxelles.

Quant au monstre de pierre, aujourd’hui lui aussi en voie de restauration (*), son architecte Joseph Poelaert aurait envisagé de le surmonter d’une pyramide en lieu et place du dôme actuel. Le Dernier Pharaon exauce sur le tard ce souhait et nous rappelle que les Cités Obscures, dans laquelle Schuiten et Peeters publièrent un Brüsel, font aussi la part belle aux principes de la construction pharaonique. Mais si Bruxelles, avec les extraordinaires phénomènes qui s’y produisent, est non seulement en toile de fond mais au centre du Dernier Pharaon, ses auteurs n’ont pas confié le moindre rôle à l’infâme Colonel Olrik, ennemi traditionnel de Blake et Mortimer.

La Maison Autrique dans son ambiance préservée d’origine se devait d’accueillir ce Dernier Pharaon, joli coup éditorial au demeurant mais oeuvre originale dans tous les sens du terme. Gageons que son quatuor d’auteurs échappera à la malédiction.

Par Horus demeure!

(*) Comptons malgré tout, ici encore, quelques (bonnes ?) années

Le Dernier Pharaon. Exposition à la Maison Autrique. 266 Chaussée de Haecht, 1030 Bruxelles. Jusqu’au 19 janvier 2020. Du mercredi au dimanche, de 12:00 à 18:00

Le Dernier Pharaon. Une aventure de Blake et Mortimer. Schuiten/Van Dormael/Gunzig/Durieux. Editions Dargaud/Blake et Mortimer. En format classique (17,95 €) et en demi-format (29,95 €).

En dehors du chaos: l’ode à la lecture de Steve McCurry

© Steve McCurry. Couverture de la version anglaise. Editions Phaidon, 2016

Son portrait d’une jeune réfugiée afghane aux yeux verts figure parmi les icônes de la photographie contemporaine. Steve McCurry, photographe de Magnum internationalement reconnu, avait publié il y a quelques années une jolie sélection d’images sur le thème des Lectures (On Reading dans la version anglaise, en illustration ci-dessus). Les Editions Phaidon viennent de réimprimer ce livre en version française et de réapprovisionner les librairies avec une offre spéciale (*) qui vaut de le revisiter.

L’ouvrage rassemble des photographies prises par McCurry au fil de ses voyages et sur quatre décennies. Son regard humaniste se pose sur des situations banales ou moins banales mais toutes les images témoignent de l’absorption du ou des sujets, saisi(s) par l’objectif du photographe dans un dialogue avec l’écrit. Le pouvoir de la lecture, nous montre ainsi McCurry, est le même sur tous les continents. Jusqu’au fin fond de l’Asie, par exemple, comme sur la belle couverture toilée: un cornac s’est adossé à un éléphant pour lire, quelque part dans la jungle. Plus loin dans le livre, un jeune birman dévore une bande dessinée allongé sur un trottoir, un moine bouddhiste est à l’étude en Corée du Sud, des hommes et des enfants meurtris dans leur chair s’évadent pour un instant de leur condition quelque part au Pakistan.

Rangoon, Burma. © Steve McCurry (page 139)

Le centre des villes offre largement matière au photographe: à New York, dans et devant la public library, comme à Rome, où McCurry repère un modeste vendeur de tableaux lisant dans sa petite Fiat mais aussi deux jeunes gens élégamment vêtus, penchés sur un même livre et appuyés sur une vespa. Le gardien de musée à Saint-Pétersbourg ne lève pas les yeux de sa lecture, pas plus que la marchande de cartes postales de La Havane ou le passager d’un avion au-dessus de l’Atlantique.

Peu importe l’objet de la lecture. Le chauffeur de taxi parcourant son journal assis sur le coffre de son véhicule à Bombay, la bibliothécaire d’un cabinet de lecture à Rio de Janeiro en équilibre avec un livre sur une échelle ou encore ce jeune noir fan de Bob Marley dans le métro new-yorkais: tous, dans leur isolement, ont choisi de laisser pour un temps de côté les bruits ou la fureur du monde.

Real Gabinete Português de Leitura, Rio de Janeiro, Brazil. © Steve McCurry (page 7)

Le regard de McCurry tantôt nous surprend, tantôt nous fait sourire et tantôt nous émeut. Son livre au format italien se veut un hommage à l’influence et au talent du grand André Kertész dont la propre sélection d’images sur la lecture, On Reading, fut publiée en 1971 (édition française aux Editions du Chêne, 1975).

« Le plus grand clivage que je connaisse dans le monde n’est pas une distinction entre les jeunes et les vieux, les Noirs et les Blancs, les pays développés et le tiers-monde, les riches et les pauvres… (…) mais plutôt (entre) ceux qui lisent et ceux qui ne lisent pas. » La phrase, tirée de la préface de l’ouvrage, est de l’écrivain-voyageur américain Paul Théroux. Quelque chose nous dit qu’elle est de plus en plus vraie et que beaucoup d’autres choses en découlent.

Pouvoir de l’image et pouvoir des mots. Ce livre est un bel hommage de l’image à l’apport de l’écrit.

 (*) Lectures. Steve McCurry. Préface de Paul Théroux. Ed. Phaidon. 144 pages, 60 illustrations couleur. En offre spéciale à 25,95€

Hugo Pratt en balade chez Folon sur les chemins du rêve

Fulvio Roiter (1926-2016) est un photographe italien malheureusement un peu oublié depuis quelque temps. Celui qui fut un pionnier, du moins dans son pays, du livre photo et qui connut le succès avec Vivre Venise (1978) eut aussi la bonne idée d’accueillir un jour chez lui à Venise deux grands maîtres de l’aquarelle, le Belge Jean-Michel Folon et l’Italien Hugo Pratt. †

La Fondation Folon, qui présenta l’an dernier près de Bruxelles les photographies de son fondateur, artiste aux multiples techniques, nous invite à présent pour un parcours enchanteur dans les images du Maestro de la bande dessinée. Le père de Corto Maltese, lui aussi très prolifique, était un auteur à part entière et un véritable metteur en scène d’un univers en images.

Affiche Hugo Pratt. © Cong S.A.-Suisse

Le thème du rêve et la constante interférence de séquences oniriques dans la progression du récit sous-tendent toute la production d’Hugo Pratt. Ce leitmotiv, qui n’avait jamais jusqu’ici servi pour un livre ou une exposition, est l’une des clés majeures de son oeuvre. Grand maître du « renversement », Pratt s’entend à brouiller les cartes pour emmener son lecteur-spectateur-voyageur au-delà du monde tangible, suggérant des interprétations et poussant toujours plus loin la recherche d’une vérité intérieure avec la beauté comme récompense. Puisant dans ses multiples cultures de référence, le magicien italien utilise le rêve comme technique de narration. Ses personnages tombent et basculent à l’envi dans un autre monde, là où les corbeaux parlent et où la lune est double.

Pratt, ainsi qu’il l’a maintes fois raconté, s’est abreuvé aux anciennes légendes comme aux lieux qui ont jalonné son existence — de l’Ethiopie à Venise, de l’Amérique de Sud à la Suisse. Il s’est nourri aussi et très abondamment de littérature – souvent anglo-saxonne, depuis cette Ile au trésor de Stevenson que lui laissa son père et qui fut l’élément déclencheur de sa quête. L’homme vivait parmi 17000 livres, comme nous le rapporte Patrizia Zanotti, sa coloriste aujourd’hui dépositaire de l’oeuvre et co-commissaire de l’exposition chez Folon. Et quand on vit parmi 17000 livres, comme le disait Pratt lui-même, on n’est pas seul. « Dans la littérature, » ajoutait-il par ailleurs, « ce qui me touche le plus, c’est la poésie, parce qu’elle est synthétique et qu’elle procède par images. Lorsque je lis, ces images, je les vois, je les sens épidermiquement. » (*)

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Corto Maltese – Les Celtiques, couverture, aquarelle, 1979. ©Cong S.A.-Suisse.

Tous les récits d’Hugo Pratt ouvrent des portes et transportent leur lecteur comme leurs personnages dans un autre espace-temps. Pratt s’amuse, non pas à confronter car la confrontation n’est pas son mode de fonctionnement mais à mettre en présence les mentalités, à voyager et à nous faire voyager entre les mondes. « En somme, je me balade avec des images », disait-il en évoquant son Songe d’un matin d’hiver, une histoire de Corto en clin d’oeil à Shakespeare.

Attardons nous, puisque ce blog aime la Bretagne, sur ce récit renvoyant à la mythologie celtique dans lequel Pratt transpose la Première Guerre mondiale en conflit entre divinités celtiques et germaniques. L’histoire et la légende se mêlent et la chronologie est bousculée par le jeu des forces divines celtiques dans les songes de Corto. On croise l’enchanteur Merlin, la fée Morgane, le roi des fées Obéron et le lutin Puck. Et si le héros de l’histoire, au réveil, ne se souvient de rien, le corbeau reste à ses côtés pour marquer, comme l’indique le livre-catalogue de l’exposition, la permanence du mythe. Dans Burlesque entre Zuydcoote et Bray-Dunes, autre histoire du cycle des Celtiques, l’ambiguïté des personnages nous plonge pleinement dans l’illusion. La mise en scène de Pratt est digne de ce théâtre d’ombres qui ouvre somptueusement le récit.

Contrairement à beaucoup d’autres, qui racontent des mensonges en essayant de les faire passer pour des vérités, je raconte la vérité comme si c’était un mensonge.

— Hugo Pratt

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Corto Maltese – New Ireland – J’avais un rendez-vous, 1994 © Cong S.A. – Suisse

Au fil des trois sections de l’exposition – nature, temps, personnages, un choix d’aquarelles et de planches originales tirées des bandes dessinées nous fait pénétrer dans les splendeurs de l’oeuvre. Comme chez Folon dans l’exposition permanente, on pense souvent, en suivant la piste et la scénographie judicieuse, à d’autres artistes de l’image (Magritte, par exemple) ou des mots (Haruki Murakami et ses chats). Il n’y a pas de raison de s’en étonner: Corto Maltese, comme son père et comme l’était Folon, est un homme de rencontres. Incarnation de l’esprit d’indépendance et de la liberté, évoluant et rajeunissant même au fil des albums sous le trait de plus en plus dépouillé du dessinateur, le plus célèbre marin de la bande dessinée peut encore aujourd’hui se renouveler et vivre d’autres vies, à la différence de Tintin. Un nouvel album de Corto, le troisième depuis la reprise par d’autres auteurs, est en préparation.

La richesse et la profondeur des oeuvres de Pratt et de Folon sont telles qu’il y a bien des manières d’y entrer pour se laisser porter par le rêve et la poésie. Les deux artistes peuvent compter aujourd’hui sur la sensibilité et l’enthousiasme de leurs gestionnaires pour transmettre et faire découvrir leur héritage. La rencontre de leurs univers nous a paru comme une évidence et leur voisinage facilite mentalement l’immersion. Le voyage à La Hulpe vous enrichira.

Hugo Pratt. Les chemins du rêve. Du 25 mai au 24 novembre 2019. A la Fondation Folon. Drève de la Ramée 6A, 1310 La Hulpe, Belgique

Le livre-catalogue sera disponible en prévente à la Fondation Folon jusqu’en septembre 2019. 28 €

(*) Hugo Pratt, Conversation avec Eddy Devolder, Editions Tandem, 1989

Le FOMU d’Anvers retrace l’histoire du livre photo en Belgique

©FOMU. Couverture du livre Made in Belgium. Photographies de Harry Gruyaert, texte d’Hugo Claus. Editions Delpire, Paris, 2000

La Belgique n’en finit pas de s’interroger sur son identité. Ce questionnement transparaît en leitmotiv dans l’exposition Photobook Belge mise sur pied par le dynamique musée de la photographie d’Anvers, le FOMU (*). S’appuyant sur la riche collection bibliothécaire du musée, l’exposition dresse un tableau de l’évolution du livre photo en Belgique depuis le milieu du 19è siécle jusqu’à aujourd’hui. Elle s’accompagne de la parution d’un ouvrage éponyme, édité par Hannibal et le FOMU (**).

La naissance de la Belgique, qui fit sa Révolution et déclara son indépendance en 1830, coïncida pratiquement avec celle de la photographie. Le pays et la photographie ont donc grandi ensemble et le procédé nouveau fut utilisé pendant des décennies pour mettre en valeur le patrimoine culturel ou pour promouvoir la fierté nationale dans un pays peu porté à cette inclination. Une section importante de l’exposition est forcément consacrée à la période de la colonisation belge, dont les trois piliers (l’Etat, l’Eglise, les entreprises) souhaitaient valoriser l’esprit à travers l’outil de la photographie. De 1885, date à laquelle la Conférence de Berlin attribue au roi Léopold II la souveraineté sur l’Etat indépendant du Congo, jusqu’à la Première Guerre mondiale, les livres sont porteurs d’une imagerie épique, illustrant la possession (souvent abusive, au demeurant) d’un immense territoire. Entre les deux guerres, une imagerie clairement pacifiée et empreinte de paternalisme dépeint le Congo comme une destination touristique.

Après la Deuxième Guerre mondiale, des livres photo visent encore à donner une image positive d’une œuvre civilisatrice ou documentent les voyages triomphaux du jeune roi Baudouin (Bwana Kitoko, d’André Cauvin). Plus tard, après l’indépendance du Congo et devant les violences dans l’ancienne colonie, des photographes belges porteront un autre regard, celui du photojournalisme. Le conflit militaire du Nord-Kivu sera ainsi le point de départ du Congo in limbo de Cédric Gerberaye, avec des images prises dans les camps de réfugiés, dans les hôpitaux du Kivu et de l’Ituri, au Katanga ou dans la région de Kinshasa.

D’autres sections montrent l’évolution de la photographie belge dans la variété de ses thèmes et formats. Le 19è siècle se caractérise par l’évolution de la gravure et du livre illustré, qui se décline en divers genres – littéraire, artistique, scientifique et technique, voire philanthropique (La Catastrophe d’Anvers. 6 septembre 1889. Album édité et vendu au profit des victimes). A la fin du 19è siècle, mariant les thèmes du fantastique et du symbolisme, deux courants typiques de la littérature belge, Bruges-la-Morte (1892) sera une publication emblématique dans laquelle l’écrivain Georges Rodenbach insérera en contrepoint de son conte initiatique des photographies traduisant l’atmosphère éthérée d’une ville abandonnée.

©FOMU.Georges Champroux, Bruxelles la Nuit. Maison Ernest Thill, Bruxelles, 1935

Dans les années 1920, en contraste avec la modernité des courants dans la peinture, les publications belges mélangent photographies classiques et textes graves : l’accent est mis sur la nostalgie du paysage et de l’architecture pour effacer les stigmates de la Grande Guerre. Inspiré par le célèbre Paris de nuit de Brassaï (1933), Bruxelles la Nuit est un portfolio de cartes plutôt qu’un livre photo. Après la Deuxième Guerre mondiale, les livres traduisent un retour vers une photographie plutôt romantique. L’exposition universelle de Bruxelles de 1958 permet de documenter une architecture moderne plus audacieuse présentant des matériaux nouveaux et la diversité des cultures.

Il faudra attendre le milieu des années 1960 pour que le photographe devienne vraiment auteur et ne s’efface plus derrière ses images ou la représentation de la réalité. Des artistes conceptuels utilisent alors la photographie en tant qu’outil subversif ou de déconstruction. C’est l’époque de la Subversion des Images, du poète Paul Nougé (Les Lèvres nues, 1968) ou du Voyage on the North Sea (1974) de Marcel Broodthaers, artiste inclassable s’il en est. Les livres deviennent critiques et les photographes manient volontiers l’ironie devant l’absurdité de leur environnement.

Une section met en exergue les photographes belges dans leur découverte des autres pays ou région : récits de voyages, ouvrages documentaires ou livres plus graphiques. Rien d’étonnant à ce que les photographes quittent volontiers leur petit pays, à la recherche d’autres cultures ou alors d’une lumière éclatante, tels le grand Harry Gruyaert (né à Anvers et membre de Magnum), coloriste hors pair au Maroc, aux Etats-Unis et ailleurs.

©FOMU. Stephan Vanfleteren. Belgicum, Lannoo, Tielt, 2007

Dans les publications les plus récentes des photographes font preuve d’une bonne dose d’humour, autre caractéristique nationale dont la bande dessinée s’est nourrie par ailleurs. On mentionnera parmi les meilleurs exemples le délicieux How to be a photographer in four lessons de Thomas Vanden Driessche (André Frères Editions, 2015) ou les deux volumes du réjouissant projet Belgian Solutions, lancé par David Helbich. Cet Allemand de Bruxelles diffusa d’abord sur Facebook avant d’en faire des livres une collection de photographies montrant des astuces ou des trouvailles étonnantes voire carrément surréalistes devant des questions très pratiques comme un problème de voirie ou l’étalage d’un magasin. Pas d’affirmations politiques ici mais des points de vue personnels sur la photographie ou des notes simplement amusées (Not every solution is an answer to a problem, selon la formule de Belgian Solutions) sur un pays décidément paradoxal.

(*) Au FOMU, foto museum, Waalsekaai 47 ; Anvers. Mars-Juin 2019. Du mardi au dimanche 10 :00-18 :00. (**) Photobook belge, 1854-Now. Hannibal Publishing.

Pourquoi aimons-nous telle photo ? Brian Dilg ouvre les portes de la perception

©Editions Eyrolles

Beaucoup d’éléments entrent en jeu dans le fait que nous aimons une photo. L’attention visuelle se base sur notre expérience, nos goûts, la reconnaissance de tel ou tel objet. Une sorte de « hiérarchie personnelle » intervient forcément dans notre perception. Est-ce la combinaison des couleurs ou le jeu des contrastes qui nous séduit ?  Sommes-nous entrainés par le mouvement capté par le photographe ?

Pour répondre à ces questions, un livre vient de paraître en traduction aux Editions Eyrolles (*). Il associe les principes fondamentaux de la photographie tels que l’exposition, la mise au point, la profondeur de champ et la distance focale aux développements les plus récents en psychologie et neurosciences cognitives. Ce livre est l’œuvre de Brian Dilg, président du département de photographie de la New York Film Academy, photographe, réalisateur, écrivain, formateur et accessoirement porte-parole chez Canon USA.

Dilg aborde des concepts tel le modèle mental, le temps et le mouvement, la « théorie de l’esprit », les relations implicites ou le faisceau extrêmement restreint de notre attention consciente. Il convoque la parole d’experts et chercheurs scientifiques mais sans alourdir son propos et explore de manière passionnante le fonctionnement d’une photo et de la perception du cerveau. Il s’appuie pour ce faire sur ses propres images et sur celles de grands photographes tels Elliot Erwitt, Garry Winogrand ou André Kertesz. L’un des arguments du livre est que, « pour l’essentiel, nous n’avons pas conscience de ce qui se passe dans notre cerveau ». Et puisque notre esprit fait en sorte de nous protéger contre les expériences douloureuses en rejetant les souvenirs dans notre inconscient, l’auteur nous dit qu’il n’est peut-être pas tellement surprenant que les artistes ne parviennent pas toujours à définir consciemment ce qu’ils cherchent. Ce sont donc les photos qui montrent la voie.

Dilg conclut que la création d’images est aussi complexe que la perception elle-même. « La plupart des photos, » dit-il, « sont prises trop rapidement pour que le processus soit conscient. » Le photographe peut dès lors être tout aussi surpris que le spectateur.  Dilg assure pourtant que plus nous pratiquons, plus sera court l’intervalle entre l’inspiration et la capacité de capturer ce que nous avons prévisualisé. Et si nous percevons, certes, beaucoup moins que ce que nous croyons, les photographies, en dépit de leurs limites, sont susceptibles de nous montrer une bonne part de ce que nous ratons.

Après avoir lu ce livre, vous ne regarderez plus les photos des grands photographes ni vos propres images de la même façon.

(*) Pourquoi j’aime cette photo. Brian Dilg. Editions Eyrolles. 160 pages. 19,90€

100 mots pour entrer dans la photograhie

©Que sais-je/Humensis, 2019

Edité par Que sais-je ? sous forme de livre de poche, Les 100 mots de la photographie (*) se présente comme un abécédaire qui résume à la fois l’histoire de la photographie, ses techniques et ses genres, tout en citant l’apport de quelques acteurs essentiels. Limité à 120 pages, ce petit ouvrage de vulgarisation, forcément sélectif, s’adresse moins aux spécialistes qu’à l’amateur désireux d’entrer plus avant dans le domaine de la photo.

Proche de Willy Ronis dont il réalisa les tirages et les portfolios, Pierre-Jean Amar est un praticien et un enseignant de la photographie. Il pose en préambule la question de la conservation des images produites aujourd’hui, mentionne ses 10 livres fétiches pour orienter la réflexion, puis livre à raison d’une page par mot — d’Agence de presse à Weston et Adams — les clés du domaine. L’approche est transversale, émaillée néanmoins de dates et repères chronologiques. On découvre en prime quelques citations de Guy Le Querrec (« Le réel est une citation à partir de laquelle l’œil improvise », joli mot d’un photographe passionné de jazz).

Sommaires ou plus précises, ces 100 entrées permettent d’apprendre rapidement ou de rafraîchir ses connaissances, suivant le principe de la collection. Mieux vaudra cependant négliger l’une ou l’autre annotation : il est surprenant de lire en ce début d’année 2019 que le fameux livre-référence Image à la sauvette de Cartier-Bresson (1952, couverture de Matisse) n’a jamais été réédité (voir la réédition chez Steidl en 2014) ou qu’il faut compter 25 euros par mois pour un abonnement sur le cloud à Photoshop et Lightroom.

Pierre-Jean Amar défend avec d’autres l’idée que le numérique n’est qu’une évolution, pas une révolution comme certaines avancées technologiques de l’histoire de la photographie telles le passage des plaques de verre aux pellicules. Puisque la photographie, comme le rappelle ce livre, « n’a jamais été aussi présente » dans la  vie quotidienne, ceux qui s’emploient aujourd’hui à se raconter en images éphémères comme les photographes plus curieux devraient trouver dans ce condensé et pour un prix très abordable des pistes pour s’informer ou pour éclairer leur pratique.

(*) Les 100 mots de la photographie. Pierre-Jean Amar. Que sais-je?1è édition 2019, N°4132. 9€

Vivian Maier: derrière le mythe de la Mary Poppins photographe

© The University of Chicago Press

Dix ans après sa mort, la vie et l’œuvre de Vivian Maier continuent de susciter la curiosité, l’intérêt et des interrogations. De nouvelles expositions, la parution récente de la « première monographie définitive » consacrée aux photographies en couleurs (*) mais aussi et surtout une biographie à l’anglo-saxonne permettent enfin pourtant de mieux cerner le «mystère» de la «nanny photographer». Publié par les Presses Universitaires de Chicago, le livre-enquête de Pamela Bannos (**), professeur de photographie à la Northwestern University (Illinois, USA), dénoue les arcanes d’une histoire et explique les ressorts d’un phénomène. Ce travail minutieux et remarquable d’intégrité, disponible uniquement en anglais, fait écho à l’exigence d’une photographe qui choisit de vivre dans l’ombre pour mieux apprivoiser la lumière.

La révélation au début des années 2010 des images prises par une bonne d’enfants américaine présentée comme d’origine française, sorte de Mary Poppins menant une double vie, suscita rapidement l’emballement médiatique et la naissance d’un mythe. Ceux qui avaient fait à bas prix l’acquisition des images de Maier dans des entrepôts de stockage et lors de ventes aux enchères à Chicago ont certes permis la découverte d’une œuvre étonnante qui sans eux n’aurait jamais vu le jour. S’il faut leur en faire crédit, leur récit était sur plusieurs points inexact et en l’occurrence passablement incomplet. Plusieurs acheteurs et collectionneurs entrèrent en contact l’un avec l’autre et des ventes sur ebay disséminèrent de façon regrettable les collections de négatifs, épreuves et films, compliquant l’identification des sources et l’épineuse question des droits intellectuels.

Peu au fait des méthodes de la photographie, John Maloof, jeune passionné d’histoire et d’immobilier désormais détenteur d’un trésor, en vint rapidement à commercialiser des images que Maier elle-même n’eut jamais l’occasion de voir autrement que dans son viseur. Il se lança dans une recherche sur la personne de « Vivian », l’édition de livres et la réalisation d’un film, Finding Vivian Maier, qui fut en son temps largement salué par la critique. Le jeune homme y révélait au monde une histoire fascinante, illustrée essentiellement par des témoignages sur la personne mais ne rendant pas vraiment justice à la photographe qui était aussi cinéaste. Maloof fit aussi tirer, « authentifier » et exposer en galerie des images dont il revendiqua le copyright. Jeffrey Goldstein, un collectionneur de Chicago, avait fait entretemps l’acquisition d’une autre partie de l’oeuvre et des avoirs de Maier, qui gardait systématiquement tout et emportait sa vie avec elle au fil de ses emplois successifs. Les deux hommes convinrent d’un partage, se croyant un temps seuls détenteurs d’une mine d’or. Le fait est, pourtant, que Maier avait littéralement laissé des tonnes derrière elle. L’appât du gain aidant, bien d’autres acteurs s’étaient invités dans une pièce qui « bouleversait le monde de l’art » mais dans laquelle le respect de l’œuvre ne fut pas toujours la motivation première, tant s’en faut.

La confusion sur les origines et l’héritage de Vivian Maier, on le sait, toucha aussi la France. Dans une commune des Hautes Alpes, Saint-Julien-en-Champsaur, berceau d’une partie de l’histoire familiale de Maier, deux associations furent mises sur pied, appuyées l’une par Maloof, l’autre par Goldstein. La mémoire des témoins âgés fut parfois incertaine alors que les photos porteuses d’indication ne mentaient pas. Née à New York, Viviane avait passé quelques années d’enfance dans les Hautes Alpes avant d’y revenir pour plusieurs mois au début des années 1950 et d’y liquider ses biens à l’âge de 25 ans pour ne plus jamais y revenir. Une bataille de généalogistes s’ensuivit dès lors, émaillée d’une recherche d’héritiers présomptifs, cousins éloignés en Champsaur ou frère disparu aux Etats-Unis. Autant d’épisodes qui s’inscrivent en faux contre les efforts de Vivian Maier pour se détacher de sa famille et son choix avéré de ne pas partager son histoire personnelle avec ses employeurs successifs ou ses rares relations américaines. Sans plonger dans les tourments de la psychologie, Pamela Bannos livre quelques pistes sur le pourquoi du caractère parfois ombrageux de Maier et de sa personnalité « difficile ». D’un ouvrage alternant/contrastant la chronologie d’une vie et d’une après-vie émerge le portrait d’une femme farouchement indépendante, protégeant jalousement son jardin secret.

Le débat sur la propriété intellectuelle des images de Vivian Maier est sans fin et les prétendus accords, confidentiels ou non, n’ont pas manqué. Le fait d’être en possession d’une œuvre autorisait-il le(s) possédant(s) à vendre des reproductions de cette œuvre à des fins commerciales? Des procédures juridiques n’ont pas complètement abouti et de nouvelles ventes d’acquis, y compris vers d’autres pays, n’ont pas favorisé les choses. Contentons-nous ici de relever que les images couleurs récemment publiées sont désormais porteuses du copyright « Estate of Vivian Maier. Courtesy of Maloof Collection ». Pamela Bannos n’a pu, par ailleurs, compter pour son livre sur la collaboration de Maloof, lequel mit des conditions que la biographe ne put ou ne voulut accepter. L’histoire de Vivian Maier, qui aimait se présenter comme « une sorte d’espionne », restera éclatée et ses traces resteront brouillées. Après tout, l’intéressée ne l’avait-elle pas voulu ainsi?

©Editions Harper Design

Mieux vaut désormais s’en tenir aux images et apprécier l’acuité du regard de Maier ainsi que toute son habileté à saisir les scènes de la rue, parfaitement résumée par le grand Joel Meyerowitz dans sa préface: “It is our invisibility that helps us get away with stealing fire from the gods.” (C’est notre invisibilité qui nous aide à voler le feu aux dieux).  Passionnée avant tout par l’acte de la prise de vue, négligeant la diffusion et même – par manque de temps et de moyens financiers? — le développement et l’impression de ses images, Vivian Maier saisissait la vie et les événements publics comme une professionnelle de la photographie en service commandé. Il n’existe pourtant aucune évidence qu’elle exerça jamais ainsi intensivement et pendant des décennies sa pratique pour qui que ce soit d’autre qu’elle-même. Son œuvre, qui ne se limite pas à la photographie de rue, restera unique en son genre. A la différence de ses contemporains Gary Winogrand et Diane Arbus, pour ne citer que ces deux-là qui opéraient à la même époque et dans des environnements semblables au sien, Vivian Maier n’a jamais consigné et avalisé publiquement ce qui constitue son travail. Cette spécificité rend un éventuel traitement muséal forcément compliqué.

Vivian Maier n’était donc pas, comme le mythe nous l’a trop complaisement servi pendant des années, une « nanny qui prenait des photos » mais une photographe dans l’âme qui s’employait comme gardienne d’enfants pour vivre résolument sa passion. L’acte de photographier avait pris chez elle le pas sur tout le reste. Elle était sans doute consciente de sa valeur et son lien le plus fort était avec l’appareil photo – sa fenêtre sur le monde et sa façon de l’appréhender. Il est temps de reconnaître simplement Vivian Maier pour ce qu’elle était: une femme sans concessions, une artiste pleine et entière. C’est beaucoup et cela suffit désormais amplement.

(*) Vivian Maier. The Color Work. Colin Westerbeck, Joel Meyerowitz. Editions Harper Design, 240 pages, 75€

(**) Vivian Maier. Pamela Bannos. A Photographer’s Life and Afterlife. The University of Chicago Press. 20,00 USD; Non traduit. http://www.press.uchicago.edu