Françoise Lerusse trouve sa voie dans le chaos de Bangkok

Françoise Lerusse vient de publier son deuxième livre de photographies (*). Cet ouvrage auto-édité est une très belle réussite.

Passionnée de photographie urbaine, Françoise Lerusse a voulu traduire en images son ressenti devant Bangkok, la capitale thaïlandaise, découverte lors d’un premier voyage en 2017. « La première impression est celle d’étouffement, d’écrasement, de chaos », explique-t-elle dans son texte d’introduction. Dans cette mégapole asiatique, en effet, tout — immeubles, infrastructures, véhicules, panneaux, boutiques, population se déplaçant par tous les moyens — participe à un invraisemblable enchevêtrement de lignes, de volumes, de couleurs. L’ensemble dégage une énergie constante et incontrôlée. Et sur tout cela se greffe une épouvantable pollution, environnementale et sonore. Autant d’éléments que la photographie, par essence, a du mal à traduire.

Tenter de relever ce défi en tant que photographe, c’était donc partir d’un redoutable constat : rien, dans le désordre de Bangkok, ne permet a priori de structurer ce qu’on voit pour en sortir des images. Pas le moindre vide ou espace pour organiser la vision.

Faute d’une lisibilité immédiate, comment rendre compte alors de cette confusion, de cette exubérance,, de cette agitation protéiforme?

© Françoise Lerusse

Animée d’une répulsion-fascination devant ce spectacle, la photographe a choisi, dit-elle, de suivre ses émotions. En jouant des et avec les reflets, en suivant les lignes et en composant habilement avec les formes, elle nous fait entrer dans cet extrordinaire bouillonnement. Le premier choc visuel passé, on se prend à trouver un semblant de sens, des directions qui guident l’oeil et qui font pénétrer plus avant dans l’enchevêtrement des matériaux et des humains.

© François Lerusse

La couleur vient à l’appui pour distinguer les formes et les êtres qui tracent leur chemin sur une invraisemblable accumulation à la verticale comme à l’horizontale. On regarde attentivement et on réalise qu’on est au-delà d’un rendu purement documentaire et qu’on se trouve en présence d’un projet réellement esthétique. Et on finit par décèler cà et là, devant le béton et à côté des signes, de subtiles touches de poésie.

Photographe belge partageant son temps entre trois pays, Françoise Lerusse se consacre depuis quelques années à la photographie après un parcours dans le journalisme audiovisuel et la publicité. Passionnée d’arts plastiques, intéressée par les villes, elle apprécie par ailleurs des horizons plus paisibles ou la douceur des vieux villages tels ceux du Var, où elle a trouvé le sujet de son premier livre, Dans les plis du vieux village.

Françoise Lerusse a accumulé elle aussi, à travers ses expériences passées, ses connaissances artistiques et le savoir-faire acquis au travers de ses formations, les atouts qui lui permettent d’exprimer par la photographie sa sensibilité. Tout cela a fait de Chaos un travail très personnel. Françoise Lerusse a superbement relevé son défi.

De format modeste, l’ouvrage est intelligemment conçu, imprimé sur un papier Munken Polar semi-mat judicieusement choisi pour ce propos.

Ce livre est à commander sur le site de Françoise Lerusse. 25 €, frais d’envoi inclus.

(*) Chaos. Françoise Lerusse. Postface de Mélanie Huchet. Direction artistique et mise en pages de Raphaël Lévi. Format : 150 x 200 mm, 68 pages. 28 photographies couleur. Imprimé par Yenooa.

Photographies colorisées : un livre pour remonter le temps

Nos albums de famille sont des trésors dont seront privés nos descendants du fait des nouveaux procédés mais surtout des mauvaises habitudes contemporaines. Ils nous font voir le passé sans ses couleurs de même que l’histoire de la photographie et notre représentation mentale de ce qu’elle nous montre font percevoir en noir et blanc la vie d’autrefois. Les pionniers de la photographie ont pourtant recherché la colorisation dès les origines. Thomas Sutton prit une photographie selon la méthode à trois couleurs dès 1861. La plaque autochrome des frères Lumière, premier procédé photographiqe en couleurs, fut mise au point en 1903 et le premier brevet date de 1912. En raison de sa complexité, de son coût et de ses imperfections, la photo en couleur ne s’imposera toutefois pas avant longtemps. Il faudra attendre la deuxième moitié du siècle passé pour assister à la « démocratisation » de la pellicule couleur.

© Editions Glénat

Comme pour le cinéma, la colorisation des photos anciennes n’est pas toujours bien acceptée mais les logiciels contemporains, quand ils sont judicieusement employés par des passionnés, peuvent nous offrir de véritables révélations dans tous les sens du terme. Wolfgang « Chris » Wild, créateur du site Retronaut, est un curateur d’images historiques à l’ère digitale. Il s’est associé avec le coloriste Jordan J. Lloyd pour un ouvrage dont la version française éditée chez Glénat (*) rassemble un choix de 130 photographies présentées dans un ordre chronologique décroissant, comme une machine à remonter le temps.

La plus récente de ces images date de 1949 (elle est l’oeuvre du jeune Stanley Kubrick, alors apprenti photographe pour le magazine Look) et la plus ancienne de 1839 (le premier autoportrait photographique). L’émerveillement joue dès la couverture du livre montrant le monoplan de l’aviateur Louis Blériot s’envolant de Calais pour sa traversée de la Manche un matin de juillet 1909.

Si la plupart de ces images ne sont pas l’oeuvre de grands noms de la photographie, certaines sont célèbres : on découvre ainsi, non sans émotion, une image en couleurs de la Migrant Mother de Dorothea Lange. Une photo mythique de Lewis Hine documentant en 1920 le travail d’un mécanicien sur une machine à vapeur conserve son message social en acquérant une dimension esthétique. En suivant le cours du temps surgit plus loin du passé et de la gare Montparnasse la locomotive à vapeur tirant ses wagons qui s’écrasa au pied de la façade de l’ancien bâtiment le 22 octobre 1895 : un accident spectaculaire qui ne causera miraculeusement qu’un seul décès.

Le River Boat Jazz Band d’Art Rhodes en promotion pour un concert à Times Square, New York, juillet 1947.
© Photographie de William Gottlieb/Bibliothèque du Congrès. © Glénat

L’édification de la colonne Nelson saisie par Henry Fox Talbot à Trafalgar Square en 1844 manque forcément de définition mais les portraits en couleurs d’anciens combattants des guerres napoléoniennes posant aux alentours de 1858 dans leurs uniformes aux couleurs chatoyantes sont très saisissants de même que le portrait du jeune bandit Jesse James armé de son Colt. On découvre encore la Tour Eiffel, le Tower Bridge de Londres ou le Golden Gate de San Francisco en phase de construction. On pénètre dans l’atelier du sculpteur Bartholdi dans lequel des ouvriers bâtissent la statue de la Liberté. Des images surprennent comme celle de l’iceberg qui causa la perte du Titanic, prise depuis le navire qui vogua au secours du paquebot le 14 avril 1912. Une très bonne photo, qu’on n’imaginerait qu’en monochrome, restitue les couleurs saturées de l’intérieur d’une grotte de glace en Antartique lors de l’expédition du capitaine Scott en 1911.

Le livre permet de découvrir des scènes de rue ou de la vie quotidienne, des images montrant l’évolution des techniques ou des transports, ce qui réserve des surprises comme cette jeune femme rechargeant son automobile électrique… en 1912. Il y a des images de paix et quelques événements dramatiques comme l’incendie d’un dirigeable, des scènes de guerre ou la pendaison des conspirateurs de l’assassinat du Président Lincoln. Il y a des portraits façon carte postale comme celui du couple vieillissant des ennemis devenus amis Buffalo Bill et Sitting Bull ou encore une plaque de ce même Abraham Lincoln imberbe à l’âge de 37 ans. Un cliché franchement suprenant aussi: un vendeur égyptien somnolant à côté de ses momies en 1875.

Juin 1944. Le soldat Ware applique un camouflage de dernière minute au soldat Plaudo.
Base aéronavale d’Exeter, Devon Royaume-Uni.
© Archives nationales américaines/Glénat

A chaque fois, la précision du travail de colorisation emporte l’adhésion. Les détails et textures sont bien là et le rendu des couleurs sonne véritablement juste, fruit d’une recherche qui fut parfois très longue et d’une collecte d’informations scrupuleusement vérifiées. Le gage de la réussite est alors que les couleurs ne nous interpellent plus: nous ne sommes pas devant un théâtre des illusions mais simplement devant la vie dans tout son réalisme. L’équilibre entre images et textes est lui aussi judicieux, qui sépare la description et les explications historiques des indications sur la façon de faire pour chaque image.

De même qu’il nous est donné aujourd’hui de visionner de merveilleux petits films montrant une réalité colorée des grandes villes sans l’allure saccadée jusqu’ici associée à la Belle Epoque, ces images minutieusement restaurées et colorisées ravissent et font reculer les limites du voyage dans le temps.  

(*) Quand le passé reprend vie en couleurs. Photographies colorisées du monde de 1839 à 1949. Wolfgang Wild et Jordan J. Lloyd. Editions Glénat. Collection Histoire. 25,1 x 28,7 cm, 240 pages, 39,95 €.

La photo de nature en 52 défis

© Editions Eyrolles

Bon nombre de photographes amateurs ont recours, pour exercer leur créativité ou simplement se (re)motiver à faire des images, au procédé qui consiste à relever chaque semaine un défi. Des groupes se constituent ainsi sur internet, faisant office d’auxiliaires pour sortir de sa zone de confort ou trouver l’inspiration quand elle vient à manquer.

Les Editions Eyrolles ont déjà publié plusieurs livres dans cette veine, qu’ils couvrent un large éventail de thèmes ou qu’ils soient destinés plus spécifiquement aux adeptes de la street photography, d’Instagram ou encore d’une photographie plus expérimentale.

Un nouvel ouvrage à petit prix vient de sortir de presse, qui s’adresse aux amoureux de nature et de la vie sauvage (*). Ce livre se veut « un atelier photographique par écrit » et pourra vous guider, quel que soit votre niveau d’expérience.

Chaque défi est succinctement présenté sur deux pages illustrées avec de courts paragraphes de conseils et suggestions pour une pratique avisée de la photographie naturaliste. Les projets se déclinent, en passant de son propre jardin et des habitats parfois insoupçonnés qu’il peut contenir aux tuyaux pour construire un affût basique permettant de se fondre dans la nature. On aborde la manière d’approcher les habitants du fond des bois ou les créatures nocturnes comme la façon d’injecter une touche de mystère dans les photos de brume ou de saisir des silhouettes spectaculaires. Comment observer les animaux dans les conditions de leur milieu, saisir des gros plans et peut-être faire oeuvre utile en sensibilisant aux enjeux de l’environnement.

Nul besoin, bien sûr, de suivre tous ces défis dans l’ordre ni de s’assigner pendant toute une année une tâche rigoureusement hebdomadaire. Le principe du livre est d’y puiser une idée ou une technique selon les situations, les sujets et les envies du moment; ceci permettra d’ailleurs de se départir du calendrier suivi par les groupes mentionnés plus haut. L’ouvrage contient des espaces libres pour y consigner des observations, des succès ou des échecs. Un tableau de bord qui deviendra peut-être un journal photographique. Et qui débouchera sur la véritable finalité du photographe, un dernier défi et non le moindre: montrer son travail!

(*) 52 défis. Photo de nature. Ross Hoddinott et Ben Hall. Adapté de l’anglais par Franck Mée. Editions Eyrolles. 128 pages, broché. 12,90 €.

De Montréal à Okinawa, un carnet de voyage en mots et en images

© Les Impressions Nouvelles

Elle est autrice, scénariste et vidéaste; il est photographe, explorateur dans l’âme et il aime les défis. Ils sont jeunes, forment un couple et ils ont pour eux deux un projet. Ils décident, en septembre 2019, de s’offrir une parenthèse dans leur vie quotidienne. Alors ils font leurs bagages et quittent la région parisienne pour un périple de plus de 36,000 kilomètres. Ils emportent seulement deux gros sacs à dos de voyage et deux sacs plus légers pour le matériel informatique et photographique. En 36 étapes, Samantha Bailly et Antoine Fesson vont parcourir trois pays, le Canada, les Etats-Unis et le Japon, engrangeant des souvenirs inoubliables. Comment pourraient-ils soupçonner que peu après leur retour en Europe une épouvantable pandémie rendra bientôt ce genre de voyage impossible pendant longtemps? Samantha et Antoine avaient heureusement tenu un carnet de voyage en mots et en images. Leur journal de bord vient de paraître aux Impressions Nouvelles (*).

Ce voyage, ils l’ont préparé depuis des mois avec l’envie de découvrir à l’étape des lieux « inspirants et originaux », de passer les nuits dans une maison minuscule nichée en pleine forêt, dans une yourte ou dans une chambre chez l’habitant mais à l’écart des circuits touristiques. Les étapes sont donc fixes mais le reste est fait de libertés et d’ouvertures en s’autorisant des surprises selon les impulsions du moment. Samatha raconte et consigne leurs impressions tandis qu’Antoine « chasse les lumières », son Olympus en main. Elle note — ce n’est pas nous qui la contredirons– que « la photographie, c’est une histoire de patience, de bon moment et de poésie dans le regard ».

© Antoine Fesson. Les Impressions Nouvelles

L’aventure se présente comme une suite de constellations. La première, le Canada, est celle de l’euphorie des débuts et de la soif de la découverte. Après l’arrivée à Montréal, transition parfaite, de grands espaces s’offrent aux deux amoureux mais aussi des petits coins de paradis insoupçonnés avant ou après la traversée d’un parc naturel où les animaux sont en liberté et où les humains sont en cage. La deuxième constellation, la côte est des Etats-Unis, va de pair avec un retour aux réalités que les voyageurs ont laissées derrière eux. Il faut (re)composer avec la vie en milieu urbain mais aussi avec les soucis comme ce vol d’une batterie qui empêche le photographe de fixer leurs souvenirs pendant quelque temps. Vient ensuite un périple sur la côte Ouest et l’expérience de la vie nomade en van, nouvelle succession d’émerveillements devant la nature, les beautés grandioses et brutes des canyons et des parcs nationaux. Même les aléas du voyage (un van bien ensablé) sont des occasions de rencontres et de leçons de vie.

La conquète du Half Dome, Yosemite, Californie. © Samantha Bailly-Antoine Fesson. Les Impressions Nouvelles

Au Japon, quatrième et dernière constellation, le couple passe par Tokyo et Kyoto mais reste décidément en dehors des sentiers battus comme pour ce séjour chez un moine très étrange dont les enseignements se révêlent grâce à l’observation et aux gestes plutôt qu’à travers son langage difficile à appréhender. Au Japon, où la politesse est un art de vivre, les repères ne fonctionnent pas de la même façon. Il y a des loisirs dans lesquels l’individu se perd — pas vraiment certain que le jeu vidéo soit « sans aucun doute », comme on le lit ici, « le bien culturel qui a connu le plus grand essor au XXè siècle ». Mais le plus important se révèle: cette quatrième et dernière constellation apprend aux jeunes gens à porter une autre attention à leur monde intérieur et aux rapports aux autres avant de franchir un pas décisif dans leur vie de couple.

Un joli jeu de miroir sur une plage japonaise. © Antoine Fesson. Les Impressions Nouvelles

Comme l’explique Samantha, l’expérience du grand voyage et celle de la confection du livre pendant le confinement ont procuré aux auteurs un même sentiment de se trouver dans un espace-temps sans repère ni chronologie, comme disloqué. Dans les deux cas, ils y ont gagné quelque chose et le voyage a permis de renverser quelques perspectives sur ce qui fait ou devrait faire l’essentiel d’une vie. Sans être parfait (nous avons noté pas mal de coquilles), ce récit en texte et en images touche par sa sincérité.

(*) Parenthèse. Carnet de voyage de Montréal à Okinawa. Samantha Bailly & Antoine Fesson. 288 pages, format 17×24, broché. 28€. En librairie.

La quête du photographe de rue, d’abord un état d’esprit

©Editions Pyramyd

L’intérêt pour la photographie de rue (« street photography ») ne faiblit pas, même si ce terrain est aujourd’hui miné. Le photographe de rue, sauf s’il choisit de déambuler dans une ville morte (notez que c’est souvent le cas actuellement), se trouve confronté aux aléas de la prise de vues dans l’espace public. La notion du comportement acceptable chez un preneur d’images varie d’un pays à l’autre.

Matt Stuart, photographe de rue britannique né en 1974, a toujours aimé observer les gens. Il partage dans un livre édité par les Editions Pyramyd (*) ses meilleures rencontres et les fruits de ce qui est d’abord chez lui une attitude devant la vie.

En faisant abstraction de toute digression sur la technique, Stuart explique l’état d’esprit à adopter pour se mettre en quête de bonnes photos, repérer les associations insolites et les juxtapositions amusantes, les situations cocasses ou inattendues. La photo de rue, telle qu’il la conçoit et la pratique, ne doit pas être régie par des règles. Son livre n’est donc pas un code de conduite. Pour développer son propre langage visuel, nul besion, selon Stuart, de suivre des lois dans nos déambulations comme ne photographier qu’au 35 mm, s’interdire les longues focales et le flash, etc. Un principe cependant : ne pas se déplacer trop vite (cela attire immanquablement l’attention) mais surtout penser vite.

Stuart invite aussi à mettre en oeuvre ce qu’il appelle son « principe des 3 P: pêcher, poursuivre, plonger ». La recette consiste à trouver le bon endroit et le bon arrière-plan et d’attendre le passage du poisson pour le « filer » un moment et déclencher sans attendre dès que quelque chose évoque notre curiosité. Savoir observer, être discret, les sens en éveil: d’autres sont passés par là, naturellement et Stuart ne cache pas sa dévotion à son héros Cartier-Bresson. A ce propos lui-même utilise le système Leica M et son style a le don de mêler composition et « instant décisif », même s’il n’aime pas l’idée d’un moment unique qui seul mériterait la photo. Il a d’évidence, comme on le verra ci-dessous, un don bien à lui pour repérer et fixer (mais la chance est une récompense) les scènes insolites, surtout dans ce centre de Londres qu’il arpente depuis longtemps.

New Bond Street, Londres, 2006 (4è de couverture du livre) © Matt Stuart. Editions Pyramyd

Stuart admet que « l’éthique pourrait se révéler le seul écueil » du genre: s’il ne s’interdit pas de photographier un sans-abri (visage dissimulé cependant), il convient qu’il faut veiller à éviter les moqueries, la condescendance et la malveillance. Si votre photo dessert le sujet, passez donc simplement votre chemin. Et prenez conscience que cette mentalité du photographe de rue trouve aussi à s’employer ailleurs. Elle s’avère ainsi bien utile dans des environnements différents comme la vie de famille pour capter des moments spontanés, l’esprit et le regard toujours aux aguets.

Le livre s’ouvre sur une recommandation à se renseigner sur les dispositions du droit à l’image dans laquelle se trouve le lecteur qui voudrait mettre en pratique les techniques de Matt Stuart. On se souviendra qu’en France, exception faite pour les événements d’actualité telles que les manifestations, toute photographie d’une personne identifiable ne peut être diffusée sans son autorisation. La street photography doit être et rester un plaisir.

Un petit ouvrage sympathique, à lire comme une ode à l’acte de photographier, en soi plus enrichissant pour Stuart que la photo elle-même. Il n’empêche que ses images, sur son site comme dans son livre, méritent le coup d’oeil et le bon.

(*) Penser comme un photographe de rue. Matt Stuart. Traduction Véronique Valentin. Editions Pyramyd. Broché, 128 pages, 18,50€. Sortie prévue début mars 2021.

Portrait en lumière naturelle : les bonnes recettes de Scott Kelby

© Editions Eyrolles

L’art du portrait en photographie s’apparente généralement à la maîtrise de sources lumineuses que le photographe se doit de positionner judicieusement par rapport au sujet. Le portrait s’inscrit donc logiquement dans la manière des professionnels du studio, même si des amateurs s’y attachent volontiers en fonction de leurs possibilités matérielles et financières. La photo de portrait à la lumière du jour, par contre, n’exige ni investissements lourds ni manipulation d’accessoires compliqués et son champ d’action est naturellement vaste. C’est le sujet du dernier livre de Scott Kelby, que publient les Editions Eyrolles (*) dans une adaptation française fidèle au style particulier qui est la marque de ce photographe, formateur et auteur à succès.

L’auteur aborde en premier lieu les objectifs à privilégier pour le portrait et les réglages de prise de vue — ce sont les bases et on ne peut sans passer. Il entre ensuite dans le partage de ses conseils et astuces pour dompter et tirer le meilleur profit de la lumière naturelle. On passe des portraits à l’intérieur aux abords d’une fenêtre (le positionnement du modèle et du photographe, savoir se décaler) à la prise de vue en extérieur, avec ou sans diffuseur ou réflecteur. Comment positionner ces accessoires, gérer l’ombre et le soleil, photographier par temps couvert.

La formule utilisée par Kelby dans cet ouvrage: une ou deux photo(s) — elles sont bien entendu de qualité — et généralement deux paragraphes par idée. Succinct mais efficace. Comment, par exemple, créer le très prisé « effet Rembrandt », ce triangle inversé de lumière sur le visage qui ne vaut pas que pour le portrait en studio? Kelby nous dit aussi comment éclairer les contours d’un visage, maîtriser les tâches de lumière, obtenir une lumière douce ou encore un effet de flare (ces reflets parasites) sans ou avec Lightroom et Photoshop. Il aborde les ficelles de la composition et du cadrage appliquées au portrait, la relation avec le modèle et distille ses astuces afin de mettre le modèle, homme ou femme, en valeur. Vêtements à porter, direction du regard, quête de l’expressivité ou de l’inexpressivité (c’est le moment de faire une pose), affinage de la taille ou du visage.

Les recettes s’égrènent — il y a près de 150 rubriques — sans jamais lasser car le propos est à chaque fois simple et direct. A l’américaine, en somme. Un ouvrage pas forcément complet — ne vous attendez pas à trouver ici les petits « trucs » habituels recommandés pour les photos d’enfants — mais toujours agréable à parcourir.

Portrait de Scott Kelby en lumière naturelle
© scottkelby.com

A moins d’être véritablement débutant et à l’exception des deux premiers, il n’est pas nécessaire de lire cet ouvrage dans l’ordre de ses chapitres. Manquent peut-être quelques réflexions ou conclusions mais Kelby, auteur prolifique et très largement traduit, ne s’embarrasse pas de théorie. Il a livré par ailleurs d’innombrables contributions à la formation ainsi qu’ « aux idéaux de la photographie professionnelle » selon les termes de sa reconnaissance par l’American Society of Photographers. Regardez et écoutez (en anglais) notre formateur partager ici trois petits tuyaux pour un shooting de portrait en extérieur et faites plus ample connaissance sur son blog avec ses activités, son matériel et son portfolio. D’autres ouvrages de Scott ont été publiés chez Eyrolles.

En ces temps de contraintes et de tristes lumières, Kelby donne bougrement l’envie de passer ou repasser à l’acte de photographier ses proches et de revenir au naturel. Sachant que si le cadre dans lequel il est placé participera à la réussite du portrait et qu’aucune recette ne constitue en soi la panacée, ce livre éclairera joyeusement votre pratique. Un petit avertissement à ce propos: notre ami Scott est … un petit rigolo: chaque chapitre est précédé d’une courte introduction dans laquelle l’auteur laisse cours à une fantaisie tellement débridée qu’elle n’a rien ou vraiment pas grand chose à voir avec le contenu du chapitre proprement dit. On s’en amuse ou on s’en passe. Mais qui a dit qu’un manuel pratique devait être ennuyeux?

(*) La photo de portrait en lumière naturelle. Scott Kelby. Adapté de l’anglais par Gilles Théophile. Editions Eyrolles. 195 pages, broché, 22 €.

Le sensible travelogue américain de Jean-Luc Bertini

En 2008, un photographe français s’apprête à parcourir le Nord-Est des Etats-Unis pour y prendre des images sans intention précise. Frappé à ce moment par le décès de sa mère, il décide de maintenir son voyage et de vivre sa peine au volant d’une voiture de location. Jean-Luc Bertini répétera cette formule de périple américain pendant dix ans, en variant les zones géographiques qu’il traverse en témoin, simplement de passage. Un projet prend ainsi forme, constitué sur le long cours et par à-coups à côté d’un travail régulier pour la presse. Il prend tout son sens dans un ouvrage délicatement assemblé et paru aux Editions Actes Sud (*).

© Editions Actes Sud

Ce carnet de voyage(s) aux relents mélancoliques évoque forcément par son thème l’un ou l’autre glorieux prédécesseur dans l’histoire de la photographie: on songe évidemment à Robert Frank (The Americans) mais aussi, comme le note en texte d’accompagnement Gilles Mora, aux approches de Stephen Shore, de Walker Evans et de Joël Meyerowitz. La subjectivité de Jean-Luc Bertini transparaît cependant. Son ressenti personnel dans ce « road trip » le distingue par ailleurs des visions critiques dont nous fûmes récemment les spectateurs inquiets et même effarés devant les reportages sur l’Amérique de Trump. Car le regard du photographe devant les paysages comme devant les grandes et petites villes du pays est d’une autre portée et se conjugue avec une attention jamais moqueuse pour ses habitants.

En fin connaisseur de la littérature américaine et de ses écrivains contemporains qu’il a su si bien saluer par l’image dans un autre ouvrage (**), Bertini saisit comme eux l’importance du décor et le rapport qu’entretiennent les humains avec le cadre de leur existence. Sur la plage de Coney Island, dans les rues désertes d’une cité bétonnée, sur des parkings ou dans ces caravanes échouées au milieu de nulle part, des vies s’écoulent dans une atmosphère souvent triste. Le sentiment de solitude apparaît sous des facettes multiples — espaces, personnes isolées ou groupe de gens sans interactions. On se doute que l’état d’esprit du photographe lui fait percevoir l’isolement des humains qu’il observe avec une acuité particulière.

Calexico, Californie, 2015 © Jean-Luc Bertini

On se laisse porter par ce « travelogue » dans lequel les images de stations-service, de grandes surfaces ou de villes de banlieue voisinent sans heurt avec celles d’un homme seul attablé à côté d’un sac-poubelle ou derrière un gobelet de bière en plastique tout comme devant des scènes d’extérieur montrant des gens assoupis ou (rarement) complices. Une photographie dans laquelle un panneau « pro-life » est implanté dans le fond d’une plaine vallonnée du Wyoming s’insère entre l’image d’une baigneuse et de son chien sur la côte du Pacifique et celle des membres d’une communauté Amish faisant trempette sur une plage du Maine. Bertini s’inscrit bien dans une veine humaniste mais garde la distance adéquate avec le sujet.

Amish, Lincolnville, Maine, 2008 © Jean-Luc Bertini

Cette « odyssée du chagrin » (Robert Ford) donne au projet sa cohérence, renforcée par l’usage constant du moyen format et de la couleur. Le choix opéré pour la succession des images (heureusement jamais étalées sur deux pages) évite la monotonie dans un livre superbement imprimé. La discrétion des légendes est judicieuse dans une maquette élégante.

La ballade fait aussi découvrir trois jeunes véliplanchistes progressant côte à côte et perdus au milieu du fleuve Colorado à Austin, des cow-boys saisis de dos et appuyés sur le bord d’un enclos dans le Montana (clin d’oeil ou non à Robert Frank) ou deux jeunes gens de couleur sirotant leur boisson debout au milieu d’une dalle déserte en Floride. Le point de vue change encore avec une belle contre-plongée sur des bancs et des taxis de même forme et de même couleur dans Manhattan. Des angles assurément différents devant une Amérique multiple mais une même « poétique de l’isolement » (Gilles Mora) et toujours ces images sensibles et douces, jamais glauques et sans violence aucune.

Américaines Solitudes n’est donc ni un portrait de l’Amérique des villes, même s’il y a de cela, ni celui d’une Amérique profonde, même s’il y a de cela aussi. Jean-Luc Bertini a vu après d’autres mais avec sa sensibilité du moment un pays-continent dans toute sa diversité, ethnique et sociale autant que spatiale et géographique. Ce projet, introduit par le talent de l’écrivain Robert Ford, est une vraie réussite artistique et éditoriale. Bertini pense humblement n’avoir rien fait d’autre « qu’interroger sa propre vision de l’Amérique » et pointer, dit-il, « ses propres solitudes ».

Un livre à découvrir ici , de même que le site de Jean-Luc Bertini.

(*) Américaines solitudes, Jean-Luc Bertini. Textes de Gilles Mora et Jean-Luc Bertini, préface de Richard Ford. Editions Actes Sud; 152 pages, 93 illustrations en quadri; édition bilingue français-anglais, 39€.

(**) Amérique. Des écrivains en liberté. Jean-Luc Bertini, Alexandre Thiltges, Albin Michel, 2016.

Gustave Le Gray, le pionnier clairvoyant

© Editions Actes Sud

La collection Photo Poche, créée en 1982 par Robert Delpire au Centre National de la Photographie à Paris, s’est imposée comme la première collection de livres de photographie dans ce format. La série de référence vient de s’enrichir d’une monographie (*) sur Gustave Le Gray (1820-1884), qui sut, aux débuts de la photographie, « unir la science à l’art ».

Choisi en 1851 pour faire partie avec quatre autres photographes de la Mission héliographique mandatée pour inventorier les édifices français d’importance ou nécessitant des travaux, Le Gray doit surtout sa reconnaissance parmi les pionniers de la photographie artistique à ses marines réalisées sur les côtes normandes, bretonnes ou méditerranéennes. Il a su, à l’ère où la photographie naissante ne maîtrisait pas l’instant, figer le mouvement des vagues et des flots, combinant les négatifs dans des épreuves qui s’apparentent aux tableaux et furent très appréciées à l’époque de part et d’autre de la Manche.

Ses connaissances en chimie permirent à Le Gray de mettre au point le négatif sur papier ciré sec de même que le négatif sur verre au collodion, procédés grâce auxquels l’artiste put s’appuyer sur les innovations du technicien.

Gustave Le Gray. La grande vague. Sète, 1857. Photographie dans le domaine public

L’exigence de qualité et la maîtrise au service du lyrisme déployées par Le Gray sont encore mieux perçues désormais grâce aux découvertes de ses autres travaux. A côté des commandes officielles, dont celles réalisées pour l’Empereur Napoléon III, le photographe, titulaire d’un atelier et de luxueux salons sur le boulevard des Capucines, connut réellement le succès entre 1850 et 1860. C’est ce qui garantit la conservation et la redécouverte récente de ses oeuvres, en particulier à travers les albums de riches familles ou les collections des puissants de l’époque.

J’émets le voeu que la photographie, au lieu de tomber dans le domaine de l’industrie, du commerce, rentre dans celui de l’art. C’est là sa seule, sa véritable place »

– Gustave Le Gray

Celui qui se qualifiait de « peintre d’histoire » excellait non seulement dans les images de forêts et de monuments mais aussi dans les portraits comme dans les illustrations de camps militaires et les mouvements de troupes.

Autoportrait. Circa 1859-1962

Cet artiste et inventeur n’avait pourtant pas l’esprit d’un homme d’affaires et c’est pour échapper à ses créanciers qu’il quitta en 1860 Paris et famille en compagnie d’Alexandre Dumas pour un voyage en Orient. Une escale à Palerme pendant l’insurrection de Garibaldi sera l’occasion de photographier ruines et héros avant de poursuivre seul l’exode en Syrie et au Liban après une brouille avec Dumas. Le Gray s’installe ensuite à Alexandrie puis au Caire, où il retrouve des commandes officielles par la grâce d’un souverain francophile. On sait peu de choses de sa fin de vie en Egypte. Des photographies de ce pays réalisées par Le Gray sont montrées à l’Exposition Universelle de Paris en 1867 mais l’homme ne retrouvera jamais Paris.

Son contemporain Maxime Du Camp, ami de Flaubert, dira de Gustave Le Gray qu’il aurait fait fortune « s’il n’eût été un hurluberlu ». Cet hurluberlu a pourtant conquis sa place dans l’histoire de la photographie et cette place est essentielle.

(*) Gustave Le Gray. Editions Actes Sud, Collection Photo Poche. Préface de Catherine Riboud. Format 12,5 x 19 cm, 144 pages, 13.00€.

Reza, le photographe engagé qui « respire avec son oeil »

Reza Deghati – son nom d’auteur est Reza – est un photojournaliste d’origine iranienne, qui vient de publier chez Dunod en collaboration avec Florence At et Rachel Deghati un fort bel ouvrage. L’oeil de Reza (*) explique et fait admirer en une dizaine de « leçons » tout ce qui fait la noblesse du photoreportage tel que pratiqué par un photographe humaniste et engagé.

© Editions Dunod

Exilé en France depuis 1981 — il fut contraint de quitter son pays natal suite à la publication d’images qui déplurent au régime des mollahs — Reza a poursuivi depuis plus de trente ans dans le monde entier un parcours atypique. Non content d’être photographe collaborateur de magazines prestigieux dont le National Geographic, il est aussi le fondateur d’une ONG dans le domaine de l’éducation au service de la société civile en Afghanistan. Des Ateliers Reza ont été mis sur pied pour former au langage de l’image dans différentes banlieues de France et d’ailleurs. Florence At, qui commente dans ce livre les images de Reza, ainsi que Rachel Deghati, qui les restitue dans leur contexte, se sont investies avec lui dans ces projets.

Chambre avec vue sur la Piazza del Duomo, Catane 2017 © Reza. Dunod.

Dès l’enfance, Reza était, dit-il, « hypnotisé par les jeux de lumière sur les faïences des monuments ». La première leçon porte ici naturellement sur la lumière, qui « détermine notre intention visuelle et créatrice ». Les suivantes ont pour sujets le cadrage et la patience avant d’aborder le traitement des détails, du terrain et de la narration, les concepts d’humilité et de liberté, les idées de sélection et de partage.

S’il photographie dans les zones de conflit — du Maghreb à l’Asie et de l’Afrique aux Balkans — Reza ne distingue pas entre sa pratique du reportage et la vie quotidienne. En alerte permanente avec ses yeux et son appareil pour seuls armes, il est un photographe de l’instantané qui connaît le prix de la patience mais aussi sa récompense quand un humain vient s’inscrire dans son cadre après des heures d’attente. L’Afghanistan, où Reza fut employé comme consultant pour les Nations-Unies, le Kurdistan irakien et l’Azerbaïdjan en temps de guerre comme en temps de paix ont été ses terrains privilégiés. Ni voyeur ni conquérant, poussé par la nécessité de témoigner, Reza respecte ses modèles en montrant une part de leur intimité. Il n’est pas un photographe de guerre mais de paix et le thème de l’enfance lui est cher.

Enfance à Tora Bora – Afghanistan, zone tribale pachtoune, 2004. © Reza. Dunod

D’un point de vue stylistique, la formation d’architecte de Reza se ressent dans son sens de la composition, l’agencement des formes, le tracé des lignes et des courbes. Il s’attache au détail qui éclaire le tout. Convaincu qu’une image vaut mille mots, Reza n’aime pas, dit-il, être étiqueté car « l’étiquette contraint à un seul type d’images ». S’il est sensible à la poésie, il n’aime ni les interdits ni les portes fermées, en photographie comme sur le terrain.

© Editions Quai de Seine

Un portrait du commandant Massoud, réalisé dans une grotte, contribua à l’aura du résistant afghan. Cette image devenue emblématique fut utilisée pour la couverture du premier livre de Reza consacré à la mémoire du combattant contre l’envahisseur soviétique et les Talibans (ci-contre).

L’oeil de Reza, qui introduit la dimension pédagogique, convoque la passion pour la photographie et la géopolitique tout en plongeant le lecteur-spectateur dans les coulisses du photoreportage. Illustré des superbes images provenant des archives de Reza, le livre se clôt sur une parfaite démonstration du fait que la photographie vaut par son partage, quel que soit le support.

Reza n’est jamais retourné en Iran mais ne veut pas être perçu comme « le photographe venu d’ailleurs ». Il aime, dit-il « se sentir intégré partout », au sein des différentes communautés qu’il rencontre. La France est son port d’attache mais le monde est sa maison.

L’homme et le photographe sont formidables. Découvrez Reza ici mais aussi dans ses reportages, ses expositions et d’abord dans cette nouvelle publication.

(*) L’oeil de Reza. 10 leçons de photographie. Florence At, Rachel Deghati, Reza. Editions Dunod. Cartonné, 176 pages, 29€

Michael Freeman: les photos que les autres ne voient pas

Photographe et auteur très prolifique pleinement reconnu dans le milieu, Michael Freeman continue de livrer ses clés et ses recettes pour la pratique de la photographie. Son dernier ouvrage, édité chez Eyrolles (*), repose sur le concept d’accès photographique — comment accéder au sujet pour « photographier ce que les autres ne voient pas ».  

Ce livre considère comme acquis le fait que les compétences du photographe sont suffisantes pour prendre une image correcte. Freeman, qui nous a déjà donné des livres plus riches (**), s’adresse ici à ceux qui cherchent « le petit quelque chose en plus » en énumérant une série d’approches pour garantir cet accès, de la simple autorisation de se rendre dans tel ou tel endroit jusqu’à la compréhension du sujet. Notre auteur collectionne ce faisant pas mal d’évidences mais illustre son propos par des images puisées dans ses archives ou chez une trentaine de photographes dans tous les genres de la photographie.

© Editions Eyrolles

Ne pas compter sur la chance ou le hasard pour être au bon endroit au bon moment. Mieux vaut avoir une longueur d’avance — c’est l’exemple fameux de Weegee, archétype du photo-reporter arrivé le premier sur les lieux du crime car branché sur la fréquence radio de la police new-yorkaise. Pas donné à tout le monde ? Il existe aujourd’hui des applications telles Photo Pills permettant de connaître la position du soleil, de la lune ou de la voie lactée en tel ou tel lieu. Tout comme peut s’avérer payant le simple fait de revenir toujours aux mêmes endroits et d’avoir, par exemple comme Bob Mazzer, une fascination pour le métro, ce qui lui a valu de prendre la photographie figurant sur la couverture de cet ouvrage.

Comment avoir le bon contact avec son sujet ? S’offrir un guide n’est pas à la portée de tous mais il peut être plus facile de s’inscrire à un atelier photo en choisissant soigneusement son point de chute. On tirera profit des connaissances et du travail fait en amont par un photographe expérimenté. En matière de photographie documentaire, l’acceptation vaudra mieux encore que l’accès. « Lorsque vous êtes accepté, les gens vous offrent vos images. mes meilleurs clichés m’ont été offerts, je ne les ai pas vraiment capturés« , nous dit William Albert Allard. L’immersion pour produire ses effets suppose la confiance, qui se mérite, et l’observation : admettons donc de passer d’abord du temps à …ne pas photographier.

On peut discuter l’assertion de Freeman quand il fait peu de cas de la « muse » mais comment ne pas le rejoindre sur le fait que l’attente de l’inspiration ne peut servir d’excuse pour ne pas travailler et qu’il faut laisser le projet guider la prise de vue ? Le livre incite, autre évidence, à creuser les spécificités du sujet. Avis aux amateurs tentés de monter leur petit commerce : la photographie culinaire exige une expertise en cuisine autant que la maîtrise de la lumière. La règle vaudra aussi, on s’en doutait, dans les domaines de la photographie de mode ou animalière (à moins que vous soyez disposé à vous faire dévorer par un lion). La clé du succès peut-être : créer son propre domaine comme Howard Schatz, qui fit de la photographie d’humains sous l’eau sa spécialité.

En concluant ce livre un peu fourre-tout par la question de la créativité, Freeman cite les conseils de ses pairs, lesquels varient naturellement dans leur approche. Faut-il laisser délibérément de côté la quête de la perfection et le fameux « instant décisif »? Cultiver l’ambiguïté en tant qu' »essence même de la photographie » (Joël Meyerowitz)? Ou encore explorer son identité en plaçant son propre corps et son propre visage au centre du projet (Cindy Sherman)? L’exemple, comme le suggérait un magazine photo, vaut souvent mieux que la leçon. Voir ce qu’ont fait les autres d’abord, pour ensuite définir sa propre méthode et se trouver soi-même.

(*) Photographier ce que les autres ne voient pas. Michael Freeman. Editions Eyrolles. En librairie depuis le 22 octobre. 160 pages, cartonné. 19,90€

(**) On recommandera notamment chez le même éditeur, Capturer la lumière et Capturer l’instant.