Le FOMU d’Anvers retrace l’histoire du livre photo en Belgique

FOMU. Couverture du livre Made in Belgium. Photographies de Harry Gruyaert, texte d’Hugo Claus. Editions Delpire, Paris, 2000

La Belgique n’en finit pas de s’interroger sur son identité. Ce questionnement transparaît en leitmotiv dans l’exposition Photobook Belge mise sur pied par le dynamique musée de la photographie d’Anvers, le FOMU (*). S’appuyant sur la riche collection bibliothécaire du musée, l’exposition dresse un tableau de l’évolution du livre photo en Belgique depuis le milieu du 19è siécle jusqu’à aujourd’hui. Elle s’accompagne de la parution d’un ouvrage éponyme, édité par Hannibal et le FOMU (**).

La naissance de la Belgique, qui fit sa Révolution et déclara son indépendance en 1830, coïncida pratiquement avec celle de la photographie. Le pays et la photographie ont donc grandi ensemble et le procédé nouveau fut utilisé pendant des décennies pour mettre en valeur le patrimoine culturel ou pour promouvoir la fierté nationale dans un pays peu porté à cette inclination. Une section importante de l’exposition est forcément consacrée à la période de la colonisation belge, dont les trois piliers (l’Etat, l’Eglise, les entreprises) souhaitaient valoriser l’esprit à travers l’outil de la photographie. De 1885, date à laquelle la Conférence de Berlin attribue au roi Léopold II la souveraineté sur l’Etat indépendant du Congo, jusqu’à la Première Guerre mondiale, les livres sont porteurs d’une imagerie épique, illustrant la possession (souvent abusive, au demeurant) d’un immense territoire. Entre les deux guerres, une imagerie clairement pacifiée et empreinte de paternalisme dépeint le Congo comme une destination touristique.

Après la Deuxième Guerre mondiale, des livres photo visent encore à donner une image positive d’une œuvre civilisatrice ou documentent les voyages triomphaux du jeune roi Baudouin (Bwana Kitoko, d’André Cauvin). Plus tard, après l’indépendance du Congo et devant les violences dans l’ancienne colonie, des photographes belges porteront un autre regard, celui du photojournalisme. Le conflit militaire du Nord-Kivu sera ainsi le point de départ du Congo in limbo de Cédric Gerberaye, avec des images prises dans les camps de réfugiés, dans les hôpitaux du Kivu et de l’Ituri, au Katanga ou dans la région de Kinshasa.

D’autres sections montrent l’évolution de la photographie belge dans la variété de ses thèmes et formats. Le 19è siècle se caractérise par l’évolution de la gravure et du livre illustré, qui se décline en divers genres – littéraire, artistique, scientifique et technique, voire philanthropique (La Catastrophe d’Anvers. 6 septembre 1889. Album édité et vendu au profit des victimes). A la fin du 19è siècle, mariant les thèmes du fantastique et du symbolisme, deux courants typiques de la littérature belge, Bruges-la-Morte (1892) sera une publication emblématique dans laquelle l’écrivain Georges Rodenbach insérera en contrepoint de son conte initiatique des photographies traduisant l’atmosphère éthérée d’une ville abandonnée.

©FOMU.Georges Champroux, Bruxelles la Nuit. Maison Ernest Thill, Bruxelles, 1935

Dans les années 1920, en contraste avec la modernité des courants dans la peinture, les publications belges mélangent photographies classiques et textes graves : l’accent est mis sur la nostalgie du paysage et de l’architecture pour effacer les stigmates de la Grande Guerre. Inspiré par le célèbre Paris de nuit de Brassaï (1933), Bruxelles la Nuit est un portfolio de cartes plutôt qu’un livre photo. Après la Deuxième Guerre mondiale, les livres traduisent un retour vers une photographie plutôt romantique. L’exposition universelle de Bruxelles de 1958 permet de documenter une architecture moderne plus audacieuse présentant des matériaux nouveaux et la diversité des cultures.

Il faudra attendre le milieu des années 1960 pour que le photographe devienne vraiment auteur et ne s’efface plus derrière ses images ou la représentation de la réalité. Des artistes conceptuels utilisent alors la photographie en tant qu’outil subversif ou de déconstruction. C’est l’époque de la Subversion des Images, du poète Paul Nougé (Les Lèvres nues, 1968) ou du Voyage on the North Sea (1974) de Marcel Broodthaers, artiste inclassable s’il en est. Les livres deviennent critiques et les photographes manient volontiers l’ironie devant l’absurdité de leur environnement.

Une section met en exergue les photographes belges dans leur découverte des autres pays ou région : récits de voyages, ouvrages documentaires ou livres plus graphiques. Rien d’étonnant à ce que les photographes quittent volontiers leur petit pays, à la recherche d’autres cultures ou alors d’une lumière éclatante, tels le grand Harry Gruyaert (né à Anvers et membre de Magnum), coloriste hors pair au Maroc, aux Etats-Unis et ailleurs.

©FOMU. Stephan Vanfleteren. Belgicum, Lannoo, Tielt, 2007

Dans les publications les plus récentes des photographes font preuve d’une bonne dose d’humour, autre caractéristique nationale dont la bande dessinée s’est nourrie par ailleurs. On mentionnera parmi les meilleurs exemples le délicieux How to be a photographer in four lessons de Thomas Vanden Driessche (André Frères Editions, 2015) ou les deux volumes du réjouissant projet Belgian Solutions, lancé par David Helbich. Cet Allemand de Bruxelles diffusa d’abord sur Facebook avant d’en faire des livres une collection de photographies montrant des astuces ou des trouvailles étonnantes voire carrément surréalistes devant des questions très pratiques comme un problème de voirie ou l’étalage d’un magasin. Pas d’affirmations politiques ici mais des points de vue personnels sur la photographie ou des notes simplement amusées (Not every solution is an answer to a problem, selon la formule de Belgian Solutions) sur un pays décidément paradoxal.

(*) Au FOMU, foto museum, Waalsekaai 47 ; Anvers. Mars-Juin 2019. Du mardi au dimanche 10 :00-18 :00. (**) Photobook belge, 1854-Now. Hannibal Publishing.

Pourquoi aimons-nous telle photo? Brian Dilg ouvre les portes de la perception

©Editions Eyrolles

Beaucoup d’éléments entrent en jeu dans le fait que nous aimons une photo. L’attention visuelle se base sur notre expérience, nos goûts, la reconnaissance de tel ou tel objet. Une sorte de « hiérarchie personnelle » intervient forcément dans notre perception. Est-ce la combinaison des couleurs ou le jeu des contrastes qui nous séduit ?  Sommes-nous entrainés par le mouvement capté par le photographe ?

Pour répondre à ces questions, un livre vient de paraître en traduction aux Editions Eyrolles (*). Il associe les principes fondamentaux de la photographie tels que l’exposition, la mise au point, la profondeur de champ et la distance focale aux développements les plus récents en psychologie et neurosciences cognitives. Ce livre est l’œuvre de Brian Dilg, président du département de photographie de la New York Film Academy, photographe, réalisateur, écrivain, formateur et accessoirement porte-parole chez Canon USA.

Dilg aborde des concepts tel le modèle mental, le temps et le mouvement, la « théorie de l’esprit », les relations implicites ou le faisceau extrêmement restreint de notre attention consciente. Il convoque la parole d’experts et chercheurs scientifiques mais sans alourdir son propos et explore de manière passionnante le fonctionnement d’une photo et de la perception du cerveau. Il s’appuie pour ce faire sur ses propres images et sur celles de grands photographes tels Elliot Erwitt, Garry Winogrand ou André Kertesz. L’un des arguments du livre est que, « pour l’essentiel, nous n’avons pas conscience de ce qui se passe dans notre cerveau ». Et puisque notre esprit fait en sorte de nous protéger contre les expériences douloureuses en rejetant les souvenirs dans notre inconscient, l’auteur nous dit qu’il n’est peut-être pas tellement surprenant que les artistes ne parviennent pas toujours à définir consciemment ce qu’ils cherchent. Ce sont donc les photos qui montrent la voie.

Dilg conclut que la création d’images est aussi complexe que la perception elle-même. « La plupart des photos, » dit-il, « sont prises trop rapidement pour que le processus soit conscient. » Le photographe peut dès lors être tout aussi surpris que le spectateur.  Dilg assure pourtant que plus nous pratiquons, plus sera court l’intervalle entre l’inspiration et la capacité de capturer ce que nous avons prévisualisé. Et si nous percevons, certes, beaucoup moins que ce que nous croyons, les photographies, en dépit de leurs limites, sont susceptibles de nous montrer une bonne part de ce que nous ratons.

Après avoir lu ce livre, vous ne regarderez plus les photos des grands photographes ni vos propres images de la même façon.

(*) Pourquoi j’aime cette photo. Brian Dilg. Editions Eyrolles. 160 pages. 19,90€

100 mots pour entrer dans la photograhie

©Que sais-je/Humensis, 2019

Edité par Que sais-je ? sous forme de livre de poche, Les 100 mots de la photographie (*) se présente comme un abécédaire qui résume à la fois l’histoire de la photographie, ses techniques et ses genres, tout en citant l’apport de quelques acteurs essentiels. Limité à 120 pages, ce petit ouvrage de vulgarisation, forcément sélectif, s’adresse moins aux spécialistes qu’à l’amateur désireux d’entrer plus avant dans le domaine de la photo.

Proche de Willy Ronis dont il réalisa les tirages et les portfolios, Pierre-Jean Amar est un praticien et un enseignant de la photographie. Il pose en préambule la question de la conservation des images produites aujourd’hui, mentionne ses 10 livres fétiches pour orienter la réflexion, puis livre à raison d’une page par mot — d’Agence de presse à Weston et Adams — les clés du domaine. L’approche est transversale, émaillée néanmoins de dates et repères chronologiques. On découvre en prime quelques citations de Guy Le Querrec (« Le réel est une citation à partir de laquelle l’œil improvise », joli mot d’un photographe passionné de jazz).

Sommaires ou plus précises, ces 100 entrées permettent d’apprendre rapidement ou de rafraîchir ses connaissances, suivant le principe de la collection. Mieux vaudra cependant négliger l’une ou l’autre annotation : il est surprenant de lire en ce début d’année 2019 que le fameux livre-référence Image à la sauvette de Cartier-Bresson (1952, couverture de Matisse) n’a jamais été réédité (voir la réédition chez Steidl en 2014) ou qu’il faut compter 25 euros par mois pour un abonnement sur le cloud à Photoshop et Lightroom.

Pierre-Jean Amar défend avec d’autres l’idée que le numérique n’est qu’une évolution, pas une révolution comme certaines avancées technologiques de l’histoire de la photographie telles le passage des plaques de verre aux pellicules. Puisque la photographie, comme le rappelle ce livre, « n’a jamais été aussi présente » dans la  vie quotidienne, ceux qui s’emploient aujourd’hui à se raconter en images éphémères comme les photographes plus curieux devraient trouver dans ce condensé et pour un prix très abordable des pistes pour s’informer ou pour éclairer leur pratique.

(*) Les 100 mots de la photographie. Pierre-Jean Amar. Que sais-je?1è édition 2019, N°4132. 9€

Vivian Maier: derrière le mythe de la Mary Poppins photographe

©Editions Harper Design

Dix ans après sa mort, la vie et l’œuvre de Vivian Maier continuent de susciter la curiosité, l’intérêt et des interrogations. De nouvelles expositions, la parution récente de la « première monographie définitive » consacrée aux photographies en couleurs (*) mais aussi et surtout une biographie à l’anglo-saxonne permettent enfin pourtant de mieux cerner le «mystère» de la «nanny photographer». Publié par les Presses Universitaires de Chicago, le livre-enquête de Pamela Bannos (**), professeur de photographie à la Northwestern University (Illinois, USA), dénoue les arcanes d’une histoire et explique les ressorts d’un phénomène. Ce travail minutieux et remarquable d’intégrité, disponible uniquement en anglais, fait écho à l’exigence d’une photographe qui choisit de vivre dans l’ombre pour mieux apprivoiser la lumière.

La révélation au début des années 2010 des images prises par une bonne d’enfants américaine présentée comme d’origine française, sorte de Mary Poppins menant une double vie, suscita rapidement l’emballement médiatique et la naissance d’un mythe. Ceux qui avaient fait à bas prix l’acquisition des images de Maier dans des entrepôts de stockage et lors de ventes aux enchères à Chicago ont certes permis la découverte d’une œuvre étonnante qui sans eux n’aurait jamais vu le jour. S’il faut leur en faire crédit, leur récit était sur plusieurs points inexact et en l’occurrence passablement incomplet. Plusieurs acheteurs et collectionneurs entrèrent en contact l’un avec l’autre et des ventes sur ebay disséminèrent de façon regrettable les collections de négatifs, épreuves et films, compliquant l’identification des sources et l’épineuse question des droits intellectuels.

Peu au fait des méthodes de la photographie, John Maloof, jeune passionné d’histoire et d’immobilier désormais détenteur d’un trésor, en vint rapidement à commercialiser des images que Maier elle-même n’eut jamais l’occasion de voir autrement que dans son viseur. Il se lança dans une recherche sur la personne de « Vivian », l’édition de livres et la réalisation d’un film, Finding Vivian Maier, qui fut en son temps largement salué par la critique. Le jeune homme y révélait au monde une histoire fascinante, illustrée essentiellement par des témoignages sur la personne mais ne rendant pas vraiment justice à la photographe qui était aussi cinéaste. Maloof fit aussi tirer, « authentifier » et exposer en galerie des images dont il revendiqua le copyright. Jeffrey Goldstein, un collectionneur de Chicago, avait fait entretemps l’acquisition d’une autre partie de l’oeuvre et des avoirs de Maier, qui gardait systématiquement tout et emportait sa vie avec elle au fil de ses emplois successifs. Les deux hommes convinrent d’un partage, se croyant un temps seuls détenteurs d’une mine d’or. Le fait est, pourtant, que Maier avait littéralement laissé des tonnes derrière elle. L’appât du gain aidant, bien d’autres acteurs s’étaient invités dans une pièce qui « bouleversait le monde de l’art » mais dans laquelle le respect de l’œuvre ne fut pas toujours la motivation première, tant s’en faut.

La confusion sur les origines et l’héritage de Vivian Maier, on le sait, toucha aussi la France. Dans une commune des Hautes Alpes, Saint-Julien-en-Champsaur, berceau d’une partie de l’histoire familiale de Maier, deux associations furent mises sur pied, appuyées l’une par Maloof, l’autre par Goldstein. La mémoire des témoins âgés fut parfois incertaine alors que les photos porteuses d’indication ne mentaient pas. Née à New York, Viviane avait passé quelques années d’enfance dans les Hautes Alpes avant d’y revenir pour plusieurs mois au début des années 1950 et d’y liquider ses biens à l’âge de 25 ans pour ne plus jamais y revenir. Une bataille de généalogistes s’ensuivit dès lors, émaillée d’une recherche d’héritiers présomptifs, cousins éloignés en Champsaur ou frère disparu aux Etats-Unis. Autant d’épisodes qui s’inscrivent en faux contre les efforts de Vivian Maier pour se détacher de sa famille et son choix avéré de ne pas partager son histoire personnelle avec ses employeurs successifs ou ses rares relations américaines. Sans plonger dans les tourments de la psychologie, Pamela Bannos livre quelques pistes sur le pourquoi du caractère parfois ombrageux de Maier et de sa personnalité « difficile ». D’un ouvrage alternant/contrastant la chronologie d’une vie et d’une après-vie émerge le portrait d’une femme farouchement indépendante, protégeant jalousement son jardin secret.

Le débat sur la propriété intellectuelle des images de Vivian Maier est sans fin et les prétendus accords, confidentiels ou non, n’ont pas manqué. Le fait d’être en possession d’une œuvre autorisait-il le(s) possédant(s) à vendre des reproductions de cette œuvre à des fins commerciales? Des procédures juridiques n’ont pas complètement abouti et de nouvelles ventes d’acquis, y compris vers d’autres pays, n’ont pas favorisé les choses. Contentons-nous ici de relever que les images couleurs récemment publiées sont désormais porteuses du copyright « Estate of Vivian Maier. Courtesy of Maloof Collection ». Pamela Bannos n’a pu, par ailleurs, compter pour son livre sur la collaboration de Maloof, lequel mit des conditions que la biographe ne put ou ne voulut accepter. L’histoire de Vivian Maier, qui aimait se présenter comme « une sorte d’espionne », restera éclatée et ses traces resteront brouillées. Après tout, l’intéressée ne l’avait-elle pas voulu ainsi?

© The University of Chicago Press

Mieux vaut désormais s’en tenir aux images et apprécier l’acuité du regard de Maier ainsi que toute son habileté à saisir les scènes de la rue, parfaitement résumée par le grand Joel Meyerowitz dans sa préface: “It is our invisibility that helps us get away with stealing fire from the gods.” (C’est notre invisibilité qui nous aide à voler le feu aux dieux).  Passionnée avant tout par l’acte de la prise de vue, négligeant la diffusion et même – par manque de temps et de moyens financiers? — le développement et l’impression de ses images, Vivian Maier saisissait la vie et les événements publics comme une professionnelle de la photographie en service commandé. Il n’existe pourtant aucune évidence qu’elle exerça jamais ainsi intensivement et pendant des décennies sa pratique pour qui que ce soit d’autre qu’elle-même. Son œuvre, qui ne se limite pas à la photographie de rue, restera unique en son genre. A la différence de ses contemporains Gary Winogrand et Diane Arbus, pour ne citer que ces deux-là qui opéraient à la même époque et dans des environnements semblables au sien, Vivian Maier n’a jamais consigné et avalisé publiquement ce qui constitue son travail. Cette spécificité rend un éventuel traitement muséal forcément compliqué.

Vivian Maier n’était donc pas, comme le mythe nous l’a trop complaisement servi pendant des années, une « nanny qui prenait des photos » mais une photographe dans l’âme qui s’employait comme gardienne d’enfants pour vivre résolument sa passion. L’acte de photographier avait pris chez elle le pas sur tout le reste. Elle était sans doute consciente de sa valeur et son lien le plus fort était avec l’appareil photo – sa fenêtre sur le monde et sa façon de l’appréhender. Il est temps de reconnaître simplement Vivian Maier pour ce qu’elle était: une femme sans concessions, une artiste pleine et entière. C’est beaucoup et cela suffit désormais amplement.

(*) Vivian Maier. The Color Work. Colin Westerbeck, Joel Meyerowitz. Editions Harper Design, 240 pages, 75€

(**) Vivian Maier. Pamela Bannos. A Photographer’s Life and Afterlife. The University of Chicago Press. 20,00 USD; Non traduit. http://www.press.uchicago.edu

L’art du photographe, selon Bruce Barnbaum: ouvrage-référence et véritable « must »

©F1rst Editions.

Il y a des livres destinés à faire de nous de meilleurs photographes (les manuels photo, guides, ouvrages sur le mode « comment … ») et puis il y a les livres de photographe (les monographies, livres thématiques, « beaux livres», rétrospectives, etc.). « L’art du photographe » (« The Art of Photography ») ouvrage-somme de Bruce Barnbaum, s’inscrit dans la première catégorie mais relève aussi de la deuxième par la qualité de son iconographie. Il traite de surcroît de sujets plus « philosophiques » sur la photographie pour offrir « une vision personnelle d’un moyen d’expression ». Paru pour la première fois aux Etats-Unis en 1994 et mis à jour depuis, ce livre s’est déjà vendu à plus de 100 000 exemplaires dans le monde. Sa diffusion devrait encore s’élargir grâce à cette version française, récemment publiée par les Editions F1rst (*).

Barnbaum officie depuis des décennies dans le domaine de la photographie de paysage et d’architecture en particulier. Formateur, il couvre ici tout l’éventail des aspects techniques, depuis la composition et ses éléments jusqu’au tirage, à l’impression et à la présentation en passant par la couleur, la lumière, les filtres, le contrôle du contraste, le zone system et toute la panoplie des outils et fonctionnalités indispensables pour sublimer nos images. L’orientation de l’ouvrage se voulant créative, il s’attache à donner « des bases solides » pour adapter ces outils à nos objectifs artistiques. Barnbaum, en effet, nous invite à ne pas nous contenter de « capturer » (le vilain mot) ce que nous voyons mais de penser dès le départ en termes d’ « interprétation de la scène » pour créer dans une approche artistique et en nous appuyant sur une opinion personnelle.

C’est donc en apôtre de la « prévisualisation » – entendez que le photographe est invité à anticiper le tirage final dès avant le déclenchement – que notre auteur-formateur nous entraîne dans son explication des techniques essentielles de l’argentique comme du numérique mais en intégrant la dimension artistique dans son propos. Il le fait sur près de 400 pages illustrées par ses propres images commentées, puisées dans un catalogue couleurs et surtout noir et blanc. Ses monochromes font souvent penser aux Weston – Edward, le père, pour sa valorisation étudiée des textures, et Brett, fils moins connu d’Edward, pour son utilisation de l’espace positif/négatif.

L’ouvrage, et cela fait tout son intérêt, donne toute sa place à la réflexion sur la photo en tant qu’œuvre d’art, aux rapports avec les autres disciplines artistiques, à l’approche intuitive de l’acte créatif. Il contient bien des passages sur lesquels on s’attardera, notamment quand Barnbaum nous avertit qu’ « une bonne composition et des prouesses techniques » ne suffiront pas pour faire de notre travail « une œuvre d ‘art ». Ainsi rappelle-t-il que « la photographie, comme toutes les autres formes d’art, est un moyen de traduire visuellement des réflexions, des sensations et des émotions » et que « l’idée n’est pas de chercher à impressionner gratuitement le public ». De quoi peut-être relativiser le jugement sur bon nombre d’images présentées et surtout primées dans les concours. Suivent-elles le précepte de Barnbaum (ce n’est pas forcément leur ambition) ou visent-elles simplement et plutôt à « impressionner » les juges ?

L’importance donnée à la dimension artistique de la pratique photographique, aux fondamentaux et au questionnement de l’artiste (que cherchons-nous à montrer?) se retrouve décidément dans plusieurs ouvrages publiés récemment et chroniqués sur ce blog. Ce choix des éditeurs est le bienvenu, qui aide à maintenir et relever le niveau d’exigence chez les amateurs comme au sein des clubs de photographes. Le traité de Barnbaum, car c’en est un, s’adresse à tous les amateurs, qu’ils soient au niveau débutant, intermédiaire ou avancé,  aussi bien qu’aux professionnels. C’est un véritable « must » qui dépasse la différence entre la technique et l’art. Il est volumineux et riche, et beaucoup choisiront sans doute de le consulter et d’y revenir de façon sélective. Disponible désormais en langue française, il prendra place à coup sûr ici aussi parmi les « essentiels », comme un ferment d’apprentissage et d’inspiration pour tout photographe aux ambitions artistiques.

 (*) L’art du photographe. Bruce Barnbaum. Collection Focus. F1rst Editions, 34,95€

Pentti Sammallahti et l’hiver des oiseaux

©Editions Xavier Barral

Photographe voyageur, le Finlandais Pentti Sammallahti aime les grands espaces. Il trouve ses sujets sur les bords de mer, près des étangs, dans des parcs et des paysages souvent enneigés. Ce contemplatif donne à voir des moments suspendus dans le temps, quand l’humain mais surtout l’animal s’inscrit dans un tableau silencieux. L’univers de Sammallahti porte à la mélancolie et est restitué par ce maître artisan du monochrome sur de superbes tirages où les gris sont nuancés, les blancs immaculés et les noirs profonds.

Helsinki, Finlande, 1983 ©Pentti Sammallahti

Les photographies de Sammallahti sont empreintes d’une attention ou plutôt d’une véritable empathie pour la nature et les êtres vivants qui s’y meuvent. Il faut prendre le temps de les regarder ou d’y revenir après la lecture du texte sensible et éclairant qui les complète. L’ornithologue Guilhem Lesaffre nous rappelle l’horloge interne dont sont dotés les oiseaux, leur différence avec les humains dans leur rapport au temps, mais aussi « le côté presque magique de leur dépendance à la lumière ». On ne peut alors s’empêcher de relever avec lui cette « troublante correspondance avec la photographie ».

Helsinki, ©Pentti Sammallaht

Une superbe monographie rétrospective de l’œuvre de Sammallahti – Ici au Loin, Photographies 1964-2011 – avait déjà fait nos délices aux Editions Actes Sud en 2012. Surtout reconnu dans son pays et en Scandinavie, Sammallahti, qui a enseigné l’art du tirage, se montre très soucieux de ses impressions. Ce livre-ci, à la hauteur de son exigence habituelle, a été publié par Xavier Barral dans le même temps qu’un ouvrage homonyme de Bernard Plossu.

Les deux albums, avec des sensibilités forcément différentes mais dans une tonalité similaire, nous alertent sur une même fragilité. Ils seront bientôt suivis de nouvelles parutions dans la même collection. Attendons donc le printemps, avec les oiseaux.

Des Oiseaux, Pentti Sammallahti, Texte de Guilhem Lessafre. Editions Xavier Barral, 35€

De l’aube au crépuscule (et même après): la photographie de paysage heure par heure

© F1rst Editions

Trouver le moment où un site (au sens géographique du mot) est le plus photogénique est un pas essentiel vers la réussite d’une photographie de paysage. Ce blog n’a pas pour vocation première de rendre compte des manuels de photographie ou des livres sur la technique. Une approche inédite exposée par Ross Hoddinott et Mark Bauer, deux photographes britanniques spécialisés dans les paysages et auréolés de nombreux prix, mérite cependant l’attention. Leur livre (*), nouvelle publication des Editions F1rst, traite d’un aspect souvent négligé par les ouvrages consacrés à la photo de paysage :  le fait de se trouver tout simplement au bon endroit et au bon moment.

Les auteurs défendent, tout au long du livre, l’idée de photographier à différentes périodes de la journée, et cela dès ce moment précédant le lever du soleil quand les couleurs peuvent apparaître dans le ciel plusieurs minutes avant que l’astre du jour ne soit visible. Chapitre après chapitre, Hoddinott et Bauer étudient les moments de la journée pour traiter des défis posés par les types de luminosité et conseiller les styles de photos et techniques de post-traitement appropriés. L’ouvrage reprend par exemple des règles d’or (c’est le cas de le dire) pour ces heures magiques (l’ «heure dorée») quand le soleil apparaît au-dessus de l’horizon et inonde le paysage d’une riche lumière.

Si notre instinct de photographe nous disait bien que la matinée est la période la plus propice pour capter des images en forêt, il peut être intéressant d’aller plus loin dans des approches plus intimistes et créatives en utilisant par exemple le mouvement intentionnel de l’appareil.  Et si la lumière du milieu de journée est en principe difficile à gérer dans une photo de paysage, pourquoi ne pas opter pour une approche monochrome qui produira des rendus impressionnants? Apprendre à réussir ses photos à tous les moments de la journée contribue aussi à mieux appréhender la lumière et la manière dont elle façonne un paysage, influence les couleurs, le contraste, l’impression de perspective.

Le livre ne s’arrête pas une fois le soleil couché et consacre ses derniers chapitres à l’heure bleue et aux photos de nuit. Il contient comme attendu des indications sur les filtres dégradés à densité neutre (ND) – comment choisir le bon filtre et l’appliquer à bon escient. On apprend pourquoi un filtre dégradé numérique ne peut remplacer totalement le modèle physique, qui reste un accessoire vital pour les paysagistes. L’ouvrage conseille aussi les bonnes applications, telle The Photographer’s Ephemeris (**), une application (payante pour smartphone ou tablette) qui permet de voir comment la lumière tombera le jour ou la nuit sur n’importe quel endroit de la terre. Des recettes pour nos petits et grands bonheurs. Et pour une belle année photographique!

(*) La photographie de paysage heure par heure, Ross Hoddinott et Mark Bauer. F1rst Editions. Collection Focus ; 22,95€.

(**) https://www.photoephemeris.com/

Paroles de photographes

Une image vaut mille mots, s’il faut en croire l’adage. Mais si, comme souvent aujourd’hui et souvent pour le pire, l’image remplace les mots, alors il est d’autant plus utile et intéressant de se plonger dans l’esprit des grands maîtres de la photographie. C’est ce que nous invite à faire Henry Carroll avec un ouvrage paru aux Editions Pyramid (*).

©Pyramid Editions

Fondateur d’une des principales agences britanniques en matière de cours et d’événements autour de la photographie, Carroll rend compte des points de vue personnels de 50 photographes, pour la plupart contemporains, sur leur art et leur pratique. A côté des images, l’auteur fournit le contexte, des anecdotes, citations et interviews. La palme des citations à Man Ray : « À la question : ‘Quel appareil utilisez-vous ?’, je réponds : ‘on ne demande pas à un écrivain ce qu’il utilise comme machine à écrire’. »

Olivia Bee rappelle qu’il est « bien plus important de savoir prendre une photo que de savoir utiliser un appareil photo », Hellen Van Meene que « les photos ne deviennent pas meilleures quand elles sont agrandies » et Todd Hido que trop de liberté dans la création peut conduire à l’incohérence. Amalia Ulman nous incite à nous pencher sur la façon dont nous consommons les images. Devant tous ces selfies partagés en ligne, devons-nous comprendre que la photographie a fait de nous des vendeurs et que nous sommes dans un rapport dans lequel nous sommes le produit vendu ? Joan Fontcuberta, par ailleurs, nous montre à quel point la photographie peut déformer la vérité: ce qui apparaît comme un ciel nocturne constellé d’étoiles lointaines n’est en réalité qu’un ensemble de moucherons écrasés sur le pare-brise de sa voiture. L’outil de communication, cela n’est pas nouveau, peut fort bien nous piéger, ce qui soulève une question : si nous rejetons le rapport de la photographie à la vérité, que deviendra-t-elle et quel rôle – si tant est qu’elle en ait un – jouera-t-elle dans nos vies?

Le mot de la fin à William Henry Fox Talbot, qui réalisa en 1835 le plus vieux négatif : « Je ne prétends pas avoir perfectionné un art, mais en avoir initié un, dont les limites sont à présent difficiles à établir exactement ». A l’heure du téléphone portable, 184 ans plus tard, quelque chose au moins n’a pas vraiment changé : une photographie reste de la lumière capturée.

(*) Des photographes sur la photographie, Henry Carroll, Pyramid Editions; en traduction française. 16,90€

Apprendre l’histoire de la photographie : en bref, en brique, en ligne

S’il est réconfortant de constater le succès des grandes manifestations (Arles, Paris-Photo et autres) et de voir l’engouement du public pour certaines expositions (Dorothea Lange au Jeu de Paume, Willy Ronis dans le XXè), la culture de la photographie reste souvent rudimentaire au sein du grand public, y compris parmi les pratiquants. Ce ne sont pourtant pas les outils qui manquent et l’argent n’est pas nécessairement un obstacle.

© Editions Flammarion

A côté des « beaux livres » qui donnent à admirer les travaux des « grands » ou des « plus grands » photographes, un ouvrage plus modeste par son format, son titre et son prix présente une synthèse fort complète et originale. Journaliste, critique et écrivain, Ian Haydn Smith a livré cette année chez Flammarion (en traduction) une fort instructive « Petite histoire de la photographie »(*) qui vaut par son originalité autant que par sa richesse. L’ouvrage se divise en quatre sections — genres, œuvres, thèmes et techniques, chaque section pouvant être lue séparément ou en lien.  Le cœur du livre est constitué par une présentation de 50 photographies emblématiques ayant marqué l’histoire de la photo. On pourra, comme toujours, discuter du bien fondé de tel ou tel choix ou de la présence ou absence de telle ou telle œuvre marquante mais cet ouvrage abondamment illustré est fort intelligemment conçu. Il sera source de découvertes pour le lecteur qui se laissera emporter par sa curiosité. Un concentré très judicieux pour acquérir ou se rappeler les notions essentielles comme pour entrer dans de nouveaux univers d’artistes.

(*) Petite Histoire de la Photo. Ian Haydn Smith. Editions Flammarion, 19,90 €

A©Editions Flammarion

Chez le même éditeur et dans une autre optique, une véritable somme nous présente les « 1001 photographies Qu’il faut avoir vues dans sa vie »(**).  Elle balaie l’histoire de la photographie, du célèbre « Point de vue du Gras », photographie la plus ancienne montrant la cour de la maison de Nicéphore Niepce (1826), à l’image de « Donald Trump sur l’Empire State Building » de Bryan R. Smith (2016). Cette énorme compilation vaut surtout par les textes explicatifs de chaque image (une page par photographie, le plus souvent) plutôt que par la taille parfois limitée de certains clichés que le lecteur découvrira à cette occasion. En quelques paragraphes, on apprendra ce qu’il faut savoir du contexte et de la technique de ces œuvres d’art et/ou de ces documents qui ont fait l’histoire de la photographie quand ce n’est pas l’histoire tout court: les soldats américains débarquant sur Omaha Beach par Robert Capa ou l’assassinat de Lee Harvey Oswald, pour ne citer que deux exemples saisissants.

Le but ici n’est pas d’offrir une sélection qui se voudrait définitive des « meilleures images du monde » mais de présenter chronologiquement non seulement des œuvres des grands photographes (Derrière la Gare Saint-Lazare, rare cas de cliché légèrement recadré par Cartier-Bresson) et des événements historiques importants mais aussi des images anonymes dénichées dans les archives ou des innovations techniques. Se succèdent ainsi, pour la même année 1985, la fameuse jeune fille afghane de Steve McCurry, une photographie de l’épave du Titanic issue d’un reportage réalisé pour le National Geographic à l’aide d’un robot télécommandé, ou encore une image du drame du Heysel à Bruxelles, prise au moment où un mouvement de panique s’empare de la foule avant la finale de la Coupe d’Europe de football.

(**) 1001 photographies qu’il faut avoir vues dans sa vie. Préface Dimitri Beck. Editions Flammarion, 35,00€

Si le livre reste un outil indispensable, les cours en ligne offrent une autre façon d’entrer dans l’histoire de la photographie. Pour approfondir ou vérifier ses connaissances, un MOOC (Massive Open Online Course) proposé par la Fondation Orange et RMN-Grand Palais (***) s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la photographie, amateurs plus ou moins avertis. Depuis la découverte et l’évolution des procédés jusqu’à l’actuel rayonnement, ce MOOC gratuit permet lui aussi de se familiariser à son rythme avec les grands mouvements, les auteurs significatifs et les images marquantes qui ont fait l’histoire du 8è art. Il est possible de poster des images sur Instagram et de tester ses connaissances  (jusqu’à fin décembre 2018) avec un quiz à l’issue de chaque séquence. S’appuyant sur des sources écrites et audio-visuelles, ce MOOC invite par ailleurs les inscrits (ils sont environ 20,000 à ce jour) à réfléchir à leur pratique et à s’inspirer des maîtres « pour explorer de nouveaux chemins. »

(***) Une brève histoire de la photographie. MOOC animé. https://culture.solerni.com/mooc/view.php?courseid=190