100 mots pour entrer dans la photograhie

©Que sais-je/Humensis, 2019

Edité par Que sais-je ? sous forme de livre de poche, Les 100 mots de la photographie (*) se présente comme un abécédaire qui résume à la fois l’histoire de la photographie, ses techniques et ses genres, tout en citant l’apport de quelques acteurs essentiels. Limité à 120 pages, ce petit ouvrage de vulgarisation, forcément sélectif, s’adresse moins aux spécialistes qu’à l’amateur désireux d’entrer plus avant dans le domaine de la photo.

Proche de Willy Ronis dont il réalisa les tirages et les portfolios, Pierre-Jean Amar est un praticien et un enseignant de la photographie. Il pose en préambule la question de la conservation des images produites aujourd’hui, mentionne ses 10 livres fétiches pour orienter la réflexion, puis livre à raison d’une page par mot — d’Agence de presse à Weston et Adams — les clés du domaine. L’approche est transversale, émaillée néanmoins de dates et repères chronologiques. On découvre en prime quelques citations de Guy Le Querrec (« Le réel est une citation à partir de laquelle l’œil improvise », joli mot d’un photographe passionné de jazz).

Sommaires ou plus précises, ces 100 entrées permettent d’apprendre rapidement ou de rafraîchir ses connaissances, suivant le principe de la collection. Mieux vaudra cependant négliger l’une ou l’autre annotation : il est surprenant de lire en ce début d’année 2019 que le fameux livre-référence Image à la sauvette de Cartier-Bresson (1952, couverture de Matisse) n’a jamais été réédité (voir la réédition chez Steidl en 2014) ou qu’il faut compter 25 euros par mois pour un abonnement sur le cloud à Photoshop et Lightroom.

Pierre-Jean Amar défend avec d’autres l’idée que le numérique n’est qu’une évolution, pas une révolution comme certaines avancées technologiques de l’histoire de la photographie telles le passage des plaques de verre aux pellicules. Puisque la photographie, comme le rappelle ce livre, « n’a jamais été aussi présente » dans la  vie quotidienne, ceux qui s’emploient aujourd’hui à se raconter en images éphémères comme les photographes plus curieux devraient trouver dans ce condensé et pour un prix très abordable des pistes pour s’informer ou pour éclairer leur pratique.

(*) Les 100 mots de la photographie. Pierre-Jean Amar. Que sais-je?1è édition 2019, N°4132. 9€

Vivian Maier: derrière le mythe de la Mary Poppins photographe

©Editions Harper Design

Dix ans après sa mort, la vie et l’œuvre de Vivian Maier continuent de susciter la curiosité, l’intérêt et des interrogations. De nouvelles expositions, la parution récente de la « première monographie définitive » consacrée aux photographies en couleurs (*) mais aussi et surtout une biographie à l’anglo-saxonne permettent enfin pourtant de mieux cerner le «mystère» de la «nanny photographer». Publié par les Presses Universitaires de Chicago, le livre-enquête de Pamela Bannos (**), professeur de photographie à la Northwestern University (Illinois, USA), dénoue les arcanes d’une histoire et explique les ressorts d’un phénomène. Ce travail minutieux et remarquable d’intégrité, disponible uniquement en anglais, fait écho à l’exigence d’une photographe qui choisit de vivre dans l’ombre pour mieux apprivoiser la lumière.

La révélation au début des années 2010 des images prises par une bonne d’enfants américaine présentée comme d’origine française, sorte de Mary Poppins menant une double vie, suscita rapidement l’emballement médiatique et la naissance d’un mythe. Ceux qui avaient fait à bas prix l’acquisition des images de Maier dans des entrepôts de stockage et lors de ventes aux enchères à Chicago ont certes permis la découverte d’une œuvre étonnante qui sans eux n’aurait jamais vu le jour. S’il faut leur en faire crédit, leur récit était sur plusieurs points inexact et en l’occurrence passablement incomplet. Plusieurs acheteurs et collectionneurs entrèrent en contact l’un avec l’autre et des ventes sur ebay disséminèrent de façon regrettable les collections de négatifs, épreuves et films, compliquant l’identification des sources et l’épineuse question des droits intellectuels.

Peu au fait des méthodes de la photographie, John Maloof, jeune passionné d’histoire et d’immobilier désormais détenteur d’un trésor, en vint rapidement à commercialiser des images que Maier elle-même n’eut jamais l’occasion de voir autrement que dans son viseur. Il se lança dans une recherche sur la personne de « Vivian », l’édition de livres et la réalisation d’un film, Finding Vivian Maier, qui fut en son temps largement salué par la critique. Le jeune homme y révélait au monde une histoire fascinante, illustrée essentiellement par des témoignages sur la personne mais ne rendant pas vraiment justice à la photographe qui était aussi cinéaste. Maloof fit aussi tirer, « authentifier » et exposer en galerie des images dont il revendiqua le copyright. Jeffrey Goldstein, un collectionneur de Chicago, avait fait entretemps l’acquisition d’une autre partie de l’oeuvre et des avoirs de Maier, qui gardait systématiquement tout et emportait sa vie avec elle au fil de ses emplois successifs. Les deux hommes convinrent d’un partage, se croyant un temps seuls détenteurs d’une mine d’or. Le fait est, pourtant, que Maier avait littéralement laissé des tonnes derrière elle. L’appât du gain aidant, bien d’autres acteurs s’étaient invités dans une pièce qui « bouleversait le monde de l’art » mais dans laquelle le respect de l’œuvre ne fut pas toujours la motivation première, tant s’en faut.

La confusion sur les origines et l’héritage de Vivian Maier, on le sait, toucha aussi la France. Dans une commune des Hautes Alpes, Saint-Julien-en-Champsaur, berceau d’une partie de l’histoire familiale de Maier, deux associations furent mises sur pied, appuyées l’une par Maloof, l’autre par Goldstein. La mémoire des témoins âgés fut parfois incertaine alors que les photos porteuses d’indication ne mentaient pas. Née à New York, Viviane avait passé quelques années d’enfance dans les Hautes Alpes avant d’y revenir pour plusieurs mois au début des années 1950 et d’y liquider ses biens à l’âge de 25 ans pour ne plus jamais y revenir. Une bataille de généalogistes s’ensuivit dès lors, émaillée d’une recherche d’héritiers présomptifs, cousins éloignés en Champsaur ou frère disparu aux Etats-Unis. Autant d’épisodes qui s’inscrivent en faux contre les efforts de Vivian Maier pour se détacher de sa famille et son choix avéré de ne pas partager son histoire personnelle avec ses employeurs successifs ou ses rares relations américaines. Sans plonger dans les tourments de la psychologie, Pamela Bannos livre quelques pistes sur le pourquoi du caractère parfois ombrageux de Maier et de sa personnalité « difficile ». D’un ouvrage alternant/contrastant la chronologie d’une vie et d’une après-vie émerge le portrait d’une femme farouchement indépendante, protégeant jalousement son jardin secret.

Le débat sur la propriété intellectuelle des images de Vivian Maier est sans fin et les prétendus accords, confidentiels ou non, n’ont pas manqué. Le fait d’être en possession d’une œuvre autorisait-il le(s) possédant(s) à vendre des reproductions de cette œuvre à des fins commerciales? Des procédures juridiques n’ont pas complètement abouti et de nouvelles ventes d’acquis, y compris vers d’autres pays, n’ont pas favorisé les choses. Contentons-nous ici de relever que les images couleurs récemment publiées sont désormais porteuses du copyright « Estate of Vivian Maier. Courtesy of Maloof Collection ». Pamela Bannos n’a pu, par ailleurs, compter pour son livre sur la collaboration de Maloof, lequel mit des conditions que la biographe ne put ou ne voulut accepter. L’histoire de Vivian Maier, qui aimait se présenter comme « une sorte d’espionne », restera éclatée et ses traces resteront brouillées. Après tout, l’intéressée ne l’avait-elle pas voulu ainsi?

© The University of Chicago Press

Mieux vaut désormais s’en tenir aux images et apprécier l’acuité du regard de Maier ainsi que toute son habileté à saisir les scènes de la rue, parfaitement résumée par le grand Joel Meyerowitz dans sa préface: “It is our invisibility that helps us get away with stealing fire from the gods.” (C’est notre invisibilité qui nous aide à voler le feu aux dieux).  Passionnée avant tout par l’acte de la prise de vue, négligeant la diffusion et même – par manque de temps et de moyens financiers? — le développement et l’impression de ses images, Vivian Maier saisissait la vie et les événements publics comme une professionnelle de la photographie en service commandé. Il n’existe pourtant aucune évidence qu’elle exerça jamais ainsi intensivement et pendant des décennies sa pratique pour qui que ce soit d’autre qu’elle-même. Son œuvre, qui ne se limite pas à la photographie de rue, restera unique en son genre. A la différence de ses contemporains Gary Winogrand et Diane Arbus, pour ne citer que ces deux-là qui opéraient à la même époque et dans des environnements semblables au sien, Vivian Maier n’a jamais consigné et avalisé publiquement ce qui constitue son travail. Cette spécificité rend un éventuel traitement muséal forcément compliqué.

Vivian Maier n’était donc pas, comme le mythe nous l’a trop complaisement servi pendant des années, une « nanny qui prenait des photos » mais une photographe dans l’âme qui s’employait comme gardienne d’enfants pour vivre résolument sa passion. L’acte de photographier avait pris chez elle le pas sur tout le reste. Elle était sans doute consciente de sa valeur et son lien le plus fort était avec l’appareil photo – sa fenêtre sur le monde et sa façon de l’appréhender. Il est temps de reconnaître simplement Vivian Maier pour ce qu’elle était: une femme sans concessions, une artiste pleine et entière. C’est beaucoup et cela suffit désormais amplement.

(*) Vivian Maier. The Color Work. Colin Westerbeck, Joel Meyerowitz. Editions Harper Design, 240 pages, 75€

(**) Vivian Maier. Pamela Bannos. A Photographer’s Life and Afterlife. The University of Chicago Press. 20,00 USD; Non traduit. http://www.press.uchicago.edu

L’art du photographe, selon Bruce Barnbaum: ouvrage-référence et véritable « must »

©F1rst Editions.

Il y a des livres destinés à faire de nous de meilleurs photographes (les manuels photo, guides, ouvrages sur le mode « comment … ») et puis il y a les livres de photographe (les monographies, livres thématiques, « beaux livres», rétrospectives, etc.). « L’art du photographe » (« The Art of Photography ») ouvrage-somme de Bruce Barnbaum, s’inscrit dans la première catégorie mais relève aussi de la deuxième par la qualité de son iconographie. Il traite de surcroît de sujets plus « philosophiques » sur la photographie pour offrir « une vision personnelle d’un moyen d’expression ». Paru pour la première fois aux Etats-Unis en 1994 et mis à jour depuis, ce livre s’est déjà vendu à plus de 100 000 exemplaires dans le monde. Sa diffusion devrait encore s’élargir grâce à cette version française, récemment publiée par les Editions F1rst (*).

Barnbaum officie depuis des décennies dans le domaine de la photographie de paysage et d’architecture en particulier. Formateur, il couvre ici tout l’éventail des aspects techniques, depuis la composition et ses éléments jusqu’au tirage, à l’impression et à la présentation en passant par la couleur, la lumière, les filtres, le contrôle du contraste, le zone system et toute la panoplie des outils et fonctionnalités indispensables pour sublimer nos images. L’orientation de l’ouvrage se voulant créative, il s’attache à donner « des bases solides » pour adapter ces outils à nos objectifs artistiques. Barnbaum, en effet, nous invite à ne pas nous contenter de « capturer » (le vilain mot) ce que nous voyons mais de penser dès le départ en termes d’ « interprétation de la scène » pour créer dans une approche artistique et en nous appuyant sur une opinion personnelle.

C’est donc en apôtre de la « prévisualisation » – entendez que le photographe est invité à anticiper le tirage final dès avant le déclenchement – que notre auteur-formateur nous entraîne dans son explication des techniques essentielles de l’argentique comme du numérique mais en intégrant la dimension artistique dans son propos. Il le fait sur près de 400 pages illustrées par ses propres images commentées, puisées dans un catalogue couleurs et surtout noir et blanc. Ses monochromes font souvent penser aux Weston – Edward, le père, pour sa valorisation étudiée des textures, et Brett, fils moins connu d’Edward, pour son utilisation de l’espace positif/négatif.

L’ouvrage, et cela fait tout son intérêt, donne toute sa place à la réflexion sur la photo en tant qu’œuvre d’art, aux rapports avec les autres disciplines artistiques, à l’approche intuitive de l’acte créatif. Il contient bien des passages sur lesquels on s’attardera, notamment quand Barnbaum nous avertit qu’ « une bonne composition et des prouesses techniques » ne suffiront pas pour faire de notre travail « une œuvre d ‘art ». Ainsi rappelle-t-il que « la photographie, comme toutes les autres formes d’art, est un moyen de traduire visuellement des réflexions, des sensations et des émotions » et que « l’idée n’est pas de chercher à impressionner gratuitement le public ». De quoi peut-être relativiser le jugement sur bon nombre d’images présentées et surtout primées dans les concours. Suivent-elles le précepte de Barnbaum (ce n’est pas forcément leur ambition) ou visent-elles simplement et plutôt à « impressionner » les juges ?

L’importance donnée à la dimension artistique de la pratique photographique, aux fondamentaux et au questionnement de l’artiste (que cherchons-nous à montrer?) se retrouve décidément dans plusieurs ouvrages publiés récemment et chroniqués sur ce blog. Ce choix des éditeurs est le bienvenu, qui aide à maintenir et relever le niveau d’exigence chez les amateurs comme au sein des clubs de photographes. Le traité de Barnbaum, car c’en est un, s’adresse à tous les amateurs, qu’ils soient au niveau débutant, intermédiaire ou avancé,  aussi bien qu’aux professionnels. C’est un véritable « must » qui dépasse la différence entre la technique et l’art. Il est volumineux et riche, et beaucoup choisiront sans doute de le consulter et d’y revenir de façon sélective. Disponible désormais en langue française, il prendra place à coup sûr ici aussi parmi les « essentiels », comme un ferment d’apprentissage et d’inspiration pour tout photographe aux ambitions artistiques.

 (*) L’art du photographe. Bruce Barnbaum. Collection Focus. F1rst Editions, 34,95€

Pentti Sammallahti et l’hiver des oiseaux

©Editions Xavier Barral

Photographe voyageur, le Finlandais Pentti Sammallahti aime les grands espaces. Il trouve ses sujets sur les bords de mer, près des étangs, dans des parcs et des paysages souvent enneigés. Ce contemplatif donne à voir des moments suspendus dans le temps, quand l’humain mais surtout l’animal s’inscrit dans un tableau silencieux. L’univers de Sammallahti porte à la mélancolie et est restitué par ce maître artisan du monochrome sur de superbes tirages où les gris sont nuancés, les blancs immaculés et les noirs profonds.

Helsinki, Finlande, 1983 ©Pentti Sammallahti

Les photographies de Sammallahti sont empreintes d’une attention ou plutôt d’une véritable empathie pour la nature et les êtres vivants qui s’y meuvent. Il faut prendre le temps de les regarder ou d’y revenir après la lecture du texte sensible et éclairant qui les complète. L’ornithologue Guilhem Lesaffre nous rappelle l’horloge interne dont sont dotés les oiseaux, leur différence avec les humains dans leur rapport au temps, mais aussi « le côté presque magique de leur dépendance à la lumière ». On ne peut alors s’empêcher de relever avec lui cette « troublante correspondance avec la photographie ».

Helsinki, ©Pentti Sammallaht

Une superbe monographie rétrospective de l’œuvre de Sammallahti – Ici au Loin, Photographies 1964-2011 – avait déjà fait nos délices aux Editions Actes Sud en 2012. Surtout reconnu dans son pays et en Scandinavie, Sammallahti, qui a enseigné l’art du tirage, se montre très soucieux de ses impressions. Ce livre-ci, à la hauteur de son exigence habituelle, a été publié par Xavier Barral dans le même temps qu’un ouvrage homonyme de Bernard Plossu.

Les deux albums, avec des sensibilités forcément différentes mais dans une tonalité similaire, nous alertent sur une même fragilité. Ils seront bientôt suivis de nouvelles parutions dans la même collection. Attendons donc le printemps, avec les oiseaux.

Des Oiseaux, Pentti Sammallahti, Texte de Guilhem Lessafre. Editions Xavier Barral, 35€

De l’aube au crépuscule (et même après): la photographie de paysage heure par heure

© F1rst Editions

Trouver le moment où un site (au sens géographique du mot) est le plus photogénique est un pas essentiel vers la réussite d’une photographie de paysage. Ce blog n’a pas pour vocation première de rendre compte des manuels de photographie ou des livres sur la technique. Une approche inédite exposée par Ross Hoddinott et Mark Bauer, deux photographes britanniques spécialisés dans les paysages et auréolés de nombreux prix, mérite cependant l’attention. Leur livre (*), nouvelle publication des Editions F1rst, traite d’un aspect souvent négligé par les ouvrages consacrés à la photo de paysage :  le fait de se trouver tout simplement au bon endroit et au bon moment.

Les auteurs défendent, tout au long du livre, l’idée de photographier à différentes périodes de la journée, et cela dès ce moment précédant le lever du soleil quand les couleurs peuvent apparaître dans le ciel plusieurs minutes avant que l’astre du jour ne soit visible. Chapitre après chapitre, Hoddinott et Bauer étudient les moments de la journée pour traiter des défis posés par les types de luminosité et conseiller les styles de photos et techniques de post-traitement appropriés. L’ouvrage reprend par exemple des règles d’or (c’est le cas de le dire) pour ces heures magiques (l’ «heure dorée») quand le soleil apparaît au-dessus de l’horizon et inonde le paysage d’une riche lumière.

Si notre instinct de photographe nous disait bien que la matinée est la période la plus propice pour capter des images en forêt, il peut être intéressant d’aller plus loin dans des approches plus intimistes et créatives en utilisant par exemple le mouvement intentionnel de l’appareil.  Et si la lumière du milieu de journée est en principe difficile à gérer dans une photo de paysage, pourquoi ne pas opter pour une approche monochrome qui produira des rendus impressionnants? Apprendre à réussir ses photos à tous les moments de la journée contribue aussi à mieux appréhender la lumière et la manière dont elle façonne un paysage, influence les couleurs, le contraste, l’impression de perspective.

Le livre ne s’arrête pas une fois le soleil couché et consacre ses derniers chapitres à l’heure bleue et aux photos de nuit. Il contient comme attendu des indications sur les filtres dégradés à densité neutre (ND) – comment choisir le bon filtre et l’appliquer à bon escient. On apprend pourquoi un filtre dégradé numérique ne peut remplacer totalement le modèle physique, qui reste un accessoire vital pour les paysagistes. L’ouvrage conseille aussi les bonnes applications, telle The Photographer’s Ephemeris (**), une application (payante pour smartphone ou tablette) qui permet de voir comment la lumière tombera le jour ou la nuit sur n’importe quel endroit de la terre. Des recettes pour nos petits et grands bonheurs. Et pour une belle année photographique!

(*) La photographie de paysage heure par heure, Ross Hoddinott et Mark Bauer. F1rst Editions. Collection Focus ; 22,95€.

(**) https://www.photoephemeris.com/

Paroles de photographes

Une image vaut mille mots, s’il faut en croire l’adage. Mais si, comme souvent aujourd’hui et souvent pour le pire, l’image remplace les mots, alors il est d’autant plus utile et intéressant de se plonger dans l’esprit des grands maîtres de la photographie. C’est ce que nous invite à faire Henry Carroll avec un ouvrage paru aux Editions Pyramid (*).

©Pyramid Editions

Fondateur d’une des principales agences britanniques en matière de cours et d’événements autour de la photographie, Carroll rend compte des points de vue personnels de 50 photographes, pour la plupart contemporains, sur leur art et leur pratique. A côté des images, l’auteur fournit le contexte, des anecdotes, citations et interviews. La palme des citations à Man Ray : « À la question : ‘Quel appareil utilisez-vous ?’, je réponds : ‘on ne demande pas à un écrivain ce qu’il utilise comme machine à écrire’. »

Olivia Bee rappelle qu’il est « bien plus important de savoir prendre une photo que de savoir utiliser un appareil photo », Hellen Van Meene que « les photos ne deviennent pas meilleures quand elles sont agrandies » et Todd Hido que trop de liberté dans la création peut conduire à l’incohérence. Amalia Ulman nous incite à nous pencher sur la façon dont nous consommons les images. Devant tous ces selfies partagés en ligne, devons-nous comprendre que la photographie a fait de nous des vendeurs et que nous sommes dans un rapport dans lequel nous sommes le produit vendu ? Joan Fontcuberta, par ailleurs, nous montre à quel point la photographie peut déformer la vérité: ce qui apparaît comme un ciel nocturne constellé d’étoiles lointaines n’est en réalité qu’un ensemble de moucherons écrasés sur le pare-brise de sa voiture. L’outil de communication, cela n’est pas nouveau, peut fort bien nous piéger, ce qui soulève une question : si nous rejetons le rapport de la photographie à la vérité, que deviendra-t-elle et quel rôle – si tant est qu’elle en ait un – jouera-t-elle dans nos vies?

Le mot de la fin à William Henry Fox Talbot, qui réalisa en 1835 le plus vieux négatif : « Je ne prétends pas avoir perfectionné un art, mais en avoir initié un, dont les limites sont à présent difficiles à établir exactement ». A l’heure du téléphone portable, 184 ans plus tard, quelque chose au moins n’a pas vraiment changé : une photographie reste de la lumière capturée.

(*) Des photographes sur la photographie, Henry Carroll, Pyramid Editions; en traduction française. 16,90€

Apprendre l’histoire de la photographie : en bref, en brique, en ligne

S’il est réconfortant de constater le succès des grandes manifestations (Arles, Paris-Photo et autres) et de voir l’engouement du public pour certaines expositions (Dorothea Lange au Jeu de Paume, Willy Ronis dans le XXè), la culture de la photographie reste souvent rudimentaire au sein du grand public, y compris parmi les pratiquants. Ce ne sont pourtant pas les outils qui manquent et l’argent n’est pas nécessairement un obstacle.

© Editions Flammarion

A côté des « beaux livres » qui donnent à admirer les travaux des « grands » ou des « plus grands » photographes, un ouvrage plus modeste par son format, son titre et son prix présente une synthèse fort complète et originale. Journaliste, critique et écrivain, Ian Haydn Smith a livré cette année chez Flammarion (en traduction) une fort instructive « Petite histoire de la photographie »(*) qui vaut par son originalité autant que par sa richesse. L’ouvrage se divise en quatre sections — genres, œuvres, thèmes et techniques, chaque section pouvant être lue séparément ou en lien.  Le cœur du livre est constitué par une présentation de 50 photographies emblématiques ayant marqué l’histoire de la photo. On pourra, comme toujours, discuter du bien fondé de tel ou tel choix ou de la présence ou absence de telle ou telle œuvre marquante mais cet ouvrage abondamment illustré est fort intelligemment conçu. Il sera source de découvertes pour le lecteur qui se laissera emporter par sa curiosité. Un concentré très judicieux pour acquérir ou se rappeler les notions essentielles comme pour entrer dans de nouveaux univers d’artistes.

(*) Petite Histoire de la Photo. Ian Haydn Smith. Editions Flammarion, 19,90 €

A©Editions Flammarion

Chez le même éditeur et dans une autre optique, une véritable somme nous présente les « 1001 photographies Qu’il faut avoir vues dans sa vie »(**).  Elle balaie l’histoire de la photographie, du célèbre « Point de vue du Gras », photographie la plus ancienne montrant la cour de la maison de Nicéphore Niepce (1826), à l’image de « Donald Trump sur l’Empire State Building » de Bryan R. Smith (2016). Cette énorme compilation vaut surtout par les textes explicatifs de chaque image (une page par photographie, le plus souvent) plutôt que par la taille parfois limitée de certains clichés que le lecteur découvrira à cette occasion. En quelques paragraphes, on apprendra ce qu’il faut savoir du contexte et de la technique de ces œuvres d’art et/ou de ces documents qui ont fait l’histoire de la photographie quand ce n’est pas l’histoire tout court: les soldats américains débarquant sur Omaha Beach par Robert Capa ou l’assassinat de Lee Harvey Oswald, pour ne citer que deux exemples saisissants.

Le but ici n’est pas d’offrir une sélection qui se voudrait définitive des « meilleures images du monde » mais de présenter chronologiquement non seulement des œuvres des grands photographes (Derrière la Gare Saint-Lazare, rare cas de cliché légèrement recadré par Cartier-Bresson) et des événements historiques importants mais aussi des images anonymes dénichées dans les archives ou des innovations techniques. Se succèdent ainsi, pour la même année 1985, la fameuse jeune fille afghane de Steve McCurry, une photographie de l’épave du Titanic issue d’un reportage réalisé pour le National Geographic à l’aide d’un robot télécommandé, ou encore une image du drame du Heysel à Bruxelles, prise au moment où un mouvement de panique s’empare de la foule avant la finale de la Coupe d’Europe de football.

(**) 1001 photographies qu’il faut avoir vues dans sa vie. Préface Dimitri Beck. Editions Flammarion, 35,00€

Si le livre reste un outil indispensable, les cours en ligne offrent une autre façon d’entrer dans l’histoire de la photographie. Pour approfondir ou vérifier ses connaissances, un MOOC (Massive Open Online Course) proposé par la Fondation Orange et RMN-Grand Palais (***) s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la photographie, amateurs plus ou moins avertis. Depuis la découverte et l’évolution des procédés jusqu’à l’actuel rayonnement, ce MOOC gratuit permet lui aussi de se familiariser à son rythme avec les grands mouvements, les auteurs significatifs et les images marquantes qui ont fait l’histoire du 8è art. Il est possible de poster des images sur Instagram et de tester ses connaissances  (jusqu’à fin décembre 2018) avec un quiz à l’issue de chaque séquence. S’appuyant sur des sources écrites et audio-visuelles, ce MOOC invite par ailleurs les inscrits (ils sont environ 20,000 à ce jour) à réfléchir à leur pratique et à s’inspirer des maîtres « pour explorer de nouveaux chemins. »

(***) Une brève histoire de la photographie. MOOC animé. https://culture.solerni.com/mooc/view.php?courseid=190

Orhan Pamuk en hiver : la mélancolie en images de l’écrivain d’Istanbul

©Steidl Verlag

Pendant quatre mois, à l’hiver 2012-2013, Orhan Pamuk prit environ 8500 photographies depuis le balcon de son appartement d’Istanbul, lequel a vue (et quelle vue !) sur le Bosphore. Icône des lettres turques et internationales, le Prix Nobel de Littérature 2006 s’attelait à ce moment à l’écriture d’un ambitieux roman. Il venait par ailleurs de faire l’acquisition d’un Canon EOS 5D et d’un trépied. Cet achat transforma sa relation avec le panorama qu’il avait quotidiennement sous les yeux.

L’écrivain toujours en quête de l’âme de sa ville natale se sent alors poussé à prendre de plus en plus d’images. Saisissant les beautés et les lumières du Bosphore, il découvre certains détails que son œil ne pouvait discerner. Comme pour retenir l’émotion ou la splendeur d’un instant, il déclenche dans une certaine urgence et d’une manière quasiment impulsive : images de ciels et de nuages; de navires – qu’ils soient marchands, de tourisme ou de guerre; de mosquées et bâtiments se découpant dans le jour montant ou finissant. D’une netteté souvent approximative, les photographies reflètent la mélancolie de l’esprit de Pamuk dans le même temps que le maniement de l’appareil photo le distrait de ce même état. L’écrivain comprend que cette frénésie lui permet d’occulter le fait que l’écriture de son roman ne se passe pas comme il l’aurait souhaité.

Les mois passent ainsi jusqu’aux premiers signes du printemps et aux couleurs annonciatrices de la fin de l’hiver et de la tristesse. Pamuk retourne pleinement à son travail d’écriture, aux rues d’Istanbul et à ses personnages qui formeront la substance de son 9è roman (« Une chose étrange en moi », dans la traduction française). Cinq ans plus tard il reprend les images de cet hiver et les souvenirs enfouis refont surface.  Malgré les longues séries de vues à peine différentes les unes des autres et l’atmosphère souvent identique que véhiculent les photographies, chaque jour était bien différent.

L’écrivain-photographe prend le parti d’essayer de montrer ce qu’il avait ressenti, le pourquoi de son attachement à telle ou telle séquence visuelle, les subtiles variations entre les images. Dans ces 200 pages reproduisant finalement 477 photographies dans des formats variés ne figure qu’un seul coucher de soleil classique à la luminosité orangée. La tonalité générale est résolument grise, l’ambiance est au silence et l’humeur est sombre. Le livre ayant pour fonction de restituer les états et les variations de l’âme, l’ordre chronologique devait être respecté.

Ohran Pamuk n’a évidemment pas le talent de photographe d’Ara Güler, le Cartier-Bresson turc disparu il y a peu et qui ne cessa jamais de photographier Istanbul. Les deux amis s’étaient associés il y a quelques années pour rendre hommage à leur ville. Volontiers porté aux digressions dans son travail d’écriture, l’écrivain franchit ici le pas de son domaine et utilise lui-même la photographie pour s’interroger et mettre son âme à nu. Un autre livre que celui-ci eut été parfaitement concevable, avec une sélection beaucoup plus limitée d’images uniformisées en format horizontal. Elles auraient été imprimées impeccablement sur un luxueux papier glacé. Cela n’aurait été qu’un beau livre de plus. Mais tel n’était pas le propos de Pamuk et de son éditeur.

(*) Ohran Pamuk. Balkon. Photos et texte (traduction en anglais). Steidl Verlag.

Devant et derrière l’objectif: Jean-Michel Folon et ses photos graphiques

Jean-Michel Folon est surtout connu en tant qu’illustrateur, affichiste, aquarelliste et sculpteur. Cet artiste belge (1934-2005) fut reconnu aux Etats-Unis par le biais de ses couvertures de magazines (Esquire, The New Yorker) avant de bénéficier d’une plus large notoriété – notamment en France et au Japon. Il n’avait pas pour ambition, selon ses propres dires, de figurer dans une histoire de l’art et laissait chacun libre de le comprendre comme il veut.

C’est par la photographie et les « Folon Photos Graphiques » (*) que la Fondation Folon, installée à La Hulpe non loin de Bruxelles au cœur du merveilleux Parc Solvay, nous fait actuellement mieux connaître l’univers d’un homme aux multiples formes d’expression. Une sélection d’images en noir et blanc nous révèle comment Folon utilisait le 8è art pour nourrir son œuvre. Des flèches qui ne mènent nulle part, des objets de la vie quotidienne détournés de leur fonction première, des routes qui s’envolent. Les villes modernes telles que perçues par Folon sont source d’aliénation et le langage des signes traduit la confusion de l’homme moyen, ce personnage souvent seul devant son époque et son environnement. La réalité pour Folon débouche sur l’imaginaire et l’absurde se conjugue avec la poésie. Nous ne sommes pas loin de Jacques Tati parfois.

Masque. ©Fondation Folon

Cette exposition temporaire nous montre aussi Folon au travail dans ses différentes pratiques artistiques ou dans une entente complice avec une palette de célébrités de l’époque (Simenon, Toots Thielemans, Woody Allen, entre autres). Folon croise de grands photographes (Cartier-Bresson, Sieff, Lartigue) qui le fixent sur leur pellicule. Il saisit lui-même ses pairs, derrière un masque (Pierre Alechinsky), à visage découvert (Milton Glaser, David Hockney, César) ou dans leur milieu de travail (Fellini). Il photographie au vol des acteurs (Yves Montand) et donne la réplique aux actrices (Marlène Jobert). L’un ou l’autre film documentaire éclaire sa personnalité.

Folon regardait le monde et la vie en poète (ses photos de New York sous la neige) comme en documentariste (les pyramides et les panneaux en Egypte). Si les images issues des archives de la Fondation se suffisent à elles-mêmes, elles fonctionnent d’évidence comme un carnet de croquis et d’esquisses pour les autres techniques. Comme telles, elles témoignent de la cohérence d’une œuvre dont la portée et la thématique sont universelles, ce qui devrait garantir sa longévité.

La Fondation imaginée par l’artiste et mise sur pied de son vivant perpétue et fait vibrer aujourd’hui cette œuvre aux multiples facettes, aisément accessible pour tous et pour tous les âges. Jean-Michel Folon nous fait rêver mais nous emmène plus loin que sa séduction immédiate : « Si Folon accorde tellement d’importance au regard, c’est parce qu’il sait (…) que c’est d’abord à travers ce sens qu’il faut interpeller les gens pour les faire s’arrêter, regarder et entrer dans l’image si l’on veut les toucher et les inciter à réfléchir. »

(*) Exposition jusqu’au 25 novembre 2018 à la Fondation Folon, drève de la Ramée 6A, La Hulpe. http://www.fondationfolon.be