Peter Lindbergh, photographe pour toujours à la mode


Peter Lindbergh by Stefan Rappo 2015 (cropped)
Licence Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International

La photographie de mode est un domaine dont la vocation commerciale ne l’a pas empêché de s’apparenter souvent à la photographie artistique. Richard Avedon, Jeanloup Sieff, David Bailey ou F.C. Gundlach, pour ne citer qu’eux, l’ont parfaitement prouvé. Si la consultation des magazines est de nature ces dernières années à questionner cette affirmation forcément subjective, le genre a néanmoins ses maîtres et Peter Lindbergh en fait définitivement partie.

Photographe et réalisateur allemand, Lindbergh (1944-2019) a collaboré avec les grands noms de la mode et photographié pour eux les plus beaux mannequins. Parmi ses travaux les plus remarqués figurent la première couverture du Vogue américain et sa série de photographies prise à Malibu en 1988. On y découvrait, dans toute leur spontanéité, un groupe de jeunes femmes, toutes vêtues simplement d’une chemise blanche, sur des images qui devinrent rapidement iconiques d’une nouvelle génération de la mode comme de l’époque des star models. Estelle Lefébure, Karen Alexander, Rachel Williams, Linda Evangelista, Tatiana Patitz et Christy Turlington seront parmi les modèles les plus prisés de la décennie suivante aux côtés de Cindy Crawford et Kate Moss, qui se retrouveront souvent elles aussi devant l’objectif de Peter Lindbergh.

© Editions Taschen

Le recueil On Fashion Photography, d’abord publié par Taschen en format XL, a fait l’objet d’une réédition spéciale (*) à l’occasion du quarantième anniversaire de l’éditeur de Cologne. Le livre reprend des collaborations du photographe avec les plus grandes maisons de la mode, de Giorgio Armani à Alexander McQueen, de Christian Lacroix à Versace, de Karl Lagerfeld à Yves Saint Laurent. Dans la formule trilingue de Taschen et sous couverture cartonnée, la réédition met à notre portée, en format réduit mais pour un prix symbolique, plus de 300 images dont plusieurs jamais publiées, ainsi qu’une interview de Lindbergh: le photographe de mode, comme ses modèles, apparaît sans fard dans ses propos: « D’où commence l’histoire? Jamais des vêtements ».

Les rares clichés en couleur que contient cette compilation soulignent a contrario l’originalité du travail habituel de Lindbergh, adepte d’un noir et blanc s’inscrivant dans une contradiction totale avec le monde qu’il représente. Qui plus est, l’approche de Peter Lindbergh conjugue une forme de réalisme inspiré par ses origines et sa formation avec un humanisme généralement peu prisé dans le domaine pratiqué. Car loin des images glacées, froides et retouchées qui encombrent désormais les magazines et les font subsister par la publicité, Lindbergh se démarque en tournant le dos à la perfection pour mettre en valeur la personnalité ou l’expression chez son modèle. Les canons du genre sont résolument abandonnés et les mannequins semblent parfois inquiets et fragiles, proches et sublimes à la fois. Le modèle offre ainsi au photographe une beauté qui n’est pas que de façade.

Ce qui n’est que beau m’a toujours ennuyé. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui est puissant et vrai.

– Peter Lindbergh

On pourra, comme nous, préférer d’autres livres ou d’autres facettes de Lindbergh, qui a fait l’objet d’expositions multiples dans les lieux les plus renommés comme le Victoria & Albert Museum à Londres ou le Centre Pompidou à Paris. Mais c’est une sorte de pureté qui toujours s’impose chez lui avec des sujets qui apparaissent réellement à nu. C’est ce qu’a parfaitement transcrit ici la journaliste britannique Suzy Menkes : « Le refus de la perfection bien lisse est la marque distinctive de Peter Lindbergh : ses images plongent dans l’âme sans fard de ses sujets, peu importe leur familiarité ou leur célébrité. »

On trouvera aisément sur internet les images ainsi que des vidéos sur Peter Lindbergh. Contentons nous, avec une insistance toute particulière, de recommander comme une parfaite illustration de son style un petit film que réalisa Peter Lindbergh peu de temps avant son décès avec l’émouvante pianiste Irina Lankova pour une interprétation de Rachmaninoff: tout dans ces quelques minutes est sublime, touchant et tellement vrai.

(*) Peter Lindbergh. On Fashion Photography. 40th Ed. Taschen, relié, 15,6 x 21,7 cm, 512 pages,1,48 kg, 20€. Une vidéo en allemand sur Peter Lindbergh et sur ce livre peut être visionnée ici.