1960-1970 Jean-Marie Périer: une nostalgie photographique

© Editions Privat

« Tout ce que je te demande, c’est que tes photos déplaisent aux parents ! ». Quand Daniel Filipacchi propose en 1962 à Jean-Marie Périer de partager l’aventure du magazine Salut les copains, le jeune photographe a tout juste 23 ans. L’âge de ses modèles, ces chanteurs et chanteuses de la génération yéyé, animés pour beaucoup par le rêve américain. De cette idée et avec la complicité de ses modèles dont il fut souvent proche, Jean-Marie Périer tira des photos qui n’étaient comme il le dit lui-même « que du spectacle sur papier pour distraire les jeunes et les faire rêver un peu ».

En revisitant ses archives, Jean-Marie Périer a extrait près de 400 clichés dont 150 photos inédites pour composer le premier livre de la marque d’édition qu’il met sur pied à l’approche de ses 80 ans. Complétées des souvenirs du photographe, qui raconte leur histoire et celle de ses rencontres avec les îcones en question, ces images forment un kaléidoscope qu’il est doux de feuilleter pour raviver la mémoire. Elles nous apportent aussi, par delà leur fraîcheur, quelques indications sur l’esprit de leur temps.

Françoise Hardy et Salvador Dali, octobre 1968. Photo prise à Cadaquès, Espagne.
© Jean-Marie Périer. Editions Loin de Paris/ Privat

Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Jacques Dutronc, Françoise Hardy ou encore les Beatles, les Rolling Stones, Bob Dylan et Marianne Faithfull posent devant l’objectif de Jean-Marie Périer dans tous les accoutrements et toutes les situations. Les modèles ne craignaient ni le ridicule ni le clin d’oeil fortement appuyé. Ils ne refusaient rien au photographe et jamais n’exigeaient de voir une photo avant sa publication. Les obsédés du temps et du contrôle qui les ont remplacé(e)s comme ceux qui sont venus se greffer dans le milieu pourraient s’inspirer d’une telle modestie ou d’un tel sens de l’humour.

Les Beatles à Paris, 1965. © Jean-Marie Périer.Editions Loin de Paris / Privat

En couleur presque toujours, en grand ou en petit format, les images de Jean-Marie Périer ne montrent pratiquement jamais ou si peu (comme ci-dessous en concert) la réalité ou le moment présent. De ses modèles et amis, l’auteur comprend qu’« ils étaient en confiance justement parce que je ne traquais pas leur réalité ». Si ses photographies sont mises en scène et ne prétendent aucunement tenir lieu de documents, elles portent aussi témoignage aujourd’hui d’une insouciance et d’une audace qui s’exprimaient sans guère de retenue.

Keith Richards lors d’un concert de l’American Tour des Rolling Stones, 1972.
© Jean-Marie Périer. Editions Loin de Paris/Privat

Même un prix Nobel de littérature peut tomber sous le charme: « Ces grandes filles toutes simples ne savaient pas qu’elles étaient les années 1960 », écrit Patriclk Modiano dans sa préface. « Elles se contentaient, en toute innocence, d’être des instants, et pour elles le passé ou l’avenir n’existaient pas. Le temps s’était arrêté. Il suffisait de vivre un présent éternel. Ou, plus exactement, de le rêver. Et c’est bien le rêve de ces années-là que Jean-Marie a fixé sur la pellicule ».

En fin de compte, mes photos ne représentent pas les années 1960, mais seulement les rêves des adolescents de l’époque.

Jean-Marie Périer
Mick Jagger au studio Carnot, Paris, 1971 . © Jean-Marie Périer. Editions Loin de Paris/Privat

Conscient que son approche, qu’il qualifie volontiers de dilettante, n’a pas fait de lui le plus grand photographe du monde, Jean-Marie Périer avoue regretter ce temps où il gagnait sa vie avec désinvolture et où ses commanditaires n’attendaient surtout pas de lui qu’il soit sérieux. A l’heure où la fête est finie, il nous laisse, et beaucoup sans doute lui en seront reconnaisssants, un parfum de nostalgie et des images empreintes d’une légèreté réjouissante. Comme des lambeaux de jeunesse qui ne veulent décidément pas nous quitter.

1960-1970 Jean-Marie Périer. Texte et photo de Jean-Marie Périer. Préface de Patrick Modiano. Editions Loin de Paris/Privat, 416 pages. Cartonné sous jaquette. 39,90 €

ECM 50: l’image au service du son

Un album du trio de Keith Jarrett. Enregistré en 2009, sorti en 2013
Un visuel typique de la marque
© ECM Records
Le Köln Concert de Keith Jarrett. 1975. © ECM Records

« Le plus beau son après le silence. The Most Beautiful Sound Next to Silence ». La formule d’un journaliste canadien fut très vite adoptée pour qualifier la production phonographique du label munichois ECM (Editions of Contemporary Music). Au-delà d’une empreinte sonore caractéristique, l’identité visuelle d’ECM (les pochettes de disques, en ce compris le choix des photographies) fit dès le début partie intégrante du projet. Cet apport de l’image était opportunément souligné lors d’un Festival de concerts d’artistes ECM et de conférences, organisé récemment à Bruxelles pour célébrer les 50 ans de la marque.

Le mur des pochettes ECM à Flagey. Bruxelles, Novembre 2019
Photo RD

Créée en 1969 avec le musicien (contrebassiste) et producteur Manfred Eicher comme cheville ouvrière, ECM est synonyme d’une esthétique musicale donnant au son une ampleur profonde, avec une utilisation abondante, parfois perçue comme excessive, de l’écho et de la réverbération. Le jazz — souvent européen et peu porté vers le swing — est le domaine premier de la firme. Des musiciens comme Keith Jarrett, Pat Metheny ou Chick Corea ont eux aussi enregistré chez ECM des disques qui ont marqué l’histoire du jazz. Le fameux Köln Concert de Jarrett (1975), totalement improvisé et brouillant les frontières entre genres musicaux, garantira pour longtemps la stabilité financière de l’écurie. D’autres séries ECM donnent depuis longtemps à entendre de la musique classique ou contemporaine (Arvo Pärt) et de la world music. A chacun de trouver ce qui lui parle.

New Chautauqua du guitariste Pat Metheny, 1979.
L’image, le son et l’espace
©ECM Records

Quel que soit le type de musique, le soin apporté à l’emballage du produit va toujours de pair chez ECM avec la qualité d’enregistrement. S’il ne fut pas le premier ni le seul à rompre avec la traditionnelle pochette affichant la photo de l’interprète — songeons aux albums de Blue Note dans le jazz ou à de grands disques de l’histoire du rock, ceux de Pink Floyd ou de Bowie notamment — Manfred Eicher a dès le début conçu ses albums non seulement comme de la musique enregistrée mais aussi comme un objet à regarder.

La graphiste Barbara Wojirsch ainsi que des photographes et artistes tels Roberto Masotti et Dieter Rehm ont oeuvré à la conception de pochettes évocatrices du contenu. L’exposition bruxelloise au bâtiment Flagey permettait de réaliser à quel point ces images, souvent floues, de grands espaces ou d’ambiances mystérieuses font écho au son gravé pour un catalogue qui avoisine aujourd’hui les 1500 numéros. Chargées d’une atmosphère souvent éthérée ou mystérieuse, illustrant des paysages ou des lieux souvent déserts, les pochettes ECM apparaissent comme la traduction ou la représentation du son. Le cover art est partie intégrante du produit et sert de porte d’entrée dans la musique. Il est là non pas pour faire illusion mais fonctionne comme une allusion ou comme une métaphore: la pochette oriente l’amateur vers la musique, lui donne des pistes pour l’écoute et la rêverie.

Un des albums de Jan Garbarek avec le Hilliard Ensemble. Alliance audacieuse entre un saxophoniste norvégien et un ensemble vocal britannique. 2010
© ECM Records

La majorité des photographies sont en noir et blanc et nombre d’entre elles tendent vers le minimalisme. Les paysages évoquent fréquemment les pays nordiques. Le fondateur et producteur Manfred Eicher privilégie de son propre aveu les ambiances de ce type (de nombreux musiciens ECM sont d’ailleurs originaires de Scandinavie). Plus de variété apparaît toutefois au fil du temps dans l’iconographie mais la tonalité reste généralement austère et énigmatique. Les rares photographies d’artistes sont presque systématiquement renvoyées au dos de la pochette. Le légendaire saxophoniste américain Charles Lloyd fait figure d’exception.

Souvent copiée ou dénaturée dans la fadeur de la musique d’ambiance (ambient music), l’esthétique ECM doit s’apprécier dans sa totalité. Elle retrouve une dimension à sa mesure avec le renouveau du disque et des pochettes vinyl. En s’appuyant comme à ses débuts sur les dispositions d’un public avide de climats où la beauté, même austère, surgit de l’expérimentation et en continuant de jeter des ponts entre les disciplines artistiques, le label ne fait pas son âge.

Article écrit en réécoutant quelques-uns des plus beaux morceaux du Marcin Wasilewski Trio, un des fleurons de la marque ECM en jazz contemporain.

Le Vannes Photos Festival donne à voir la musique

La ville de Vannes (Morbihan) accueille pour quelques jours encore une série d’expositions photographiques, en plein air et en salle, consacrées à la musique. Des photos de concert aux portraits de musiciens, du classique au rap en passant par le jazz, le rock, le metal, le traditionnel et la chanson, tous les genres sont représentés.

Formidable découverte sur le port avec Nikolaj Lund. Ce photographe danois, qui fut concertiste au violoncelle pendant 20 ans, enchante l’Esplanade Simone Veil avec ses mises en scène insolites et audacieuses de musiciens classiques et de leurs instruments. Surréalistes et amusantes, décodant et sublimant la relation entre l’artiste et l’outil, les images en couleurs surprennent à tous les coups par leur originalité et leur sensibilité. Lund recrée littéralement la musique ou plutôt l’interprétation. Les idées et le savoir-faire du photographe paraissent sans limites à travers une série qui s’intitule à bon droit Everybody Loves Classical Music. Toujours sur l’Esplanade, la même unanimité ne s’appliquera pas forcément aux disciples du rap et de la danse hip hop, en concert ou dans leur environnement dépassant le cadre de la musique.

© Nikolaj Lund. Everybody Loves Classical Music
Miles Davis ©Richard Dumas. Courtesy Polka Galerie

Un peu plus loin, le Kiosque abrite Richard Dumas, portraitiste des stars. Bashung et Etienne Daho, dont Dumas fut autrefois le premier guitariste. Keith Richards est dissimulé derrière un nuage de fumée et un Miles Davis au regard troublant nous fixe dans un portrait fort contrasté. Et puis une série qui détonne avec le thème des expos mais qui a, il est vrai, valeur de témoignage : des images très sombres, comme empreintes de suie, des débris du Parlement de Bretagne, photographiés en voisin par le Rennais le matin suivant l’incendie qui ravagea le palais classé, il y a quelque 25 ans.

Bob Dylan. Get Born. 1965. ©Tony Frank

Au Château de l’Hermine, une sélection de clichés présente des noms connus de la chanson, du rock ou du jazz, saisis en concert, en coulisses ou dans un à-côté parfois spontané et pas toujours très net mais qu’importe. Des images de Guy Le Querrec et de Claude Gassian, véritables spécialistes du genre musical en photographie. Miles encore et Louis Armstrong; Edith Piaf et Barbara; la fameuse rencontre de Brassens, Brel et Ferré. Des perles issues de l’iconographie de Salut les Copains (Tony Frank, Jean-Pierre Leloir). On croise Johnny, Polnareff et France Gall, des gloires du rock (Jim Morrison, Led Zeppelin, Chuck Berry, les Clash). Plus loin, en extérieur, Mathieu Ezan saisit avec des images très maîtrisées des attitudes en concert (les Arctic Monkeys) quand il ne fait pas poser les musiciens, laissant percevoir à chaque fois sa bonne connaissance du sujet comme ses liens avec le sujet.

Wynton Marsalis, 2011, NYC. ©Philippe Lévy-Stab

On s’attache tout particulièrement, dans le magnifique Hôtel de Limur, aux images de Philippe Lévy-Stab, photographe du jazz, avec une magnifique série de portraits en argentique. Les musiciens mal ou beaucoup mieux connus (Wynton Marsalis, Hank Jones, Roy Hargrove) sont photographiés au cœur de la nuit dans toute leur vérité, à New York le plus souvent. Ces portraits aux noirs profonds évoquent fort justement la musique des clubs, jouant avec les règles du genre mais sans rompre avec elles. Ils voisinent heureusement avec des scènes de rue new-yorkaises dont les vibrations font écho à la musique.

Le charmant jardin de l’Hôtel séduit ensuite davantage que l’iconographie du heavy metal qui s’y trouve exposée mais les étages valent le détour : Benjamin Deroche suscite notre intérêt avec des images très contemporaines à la belle luminosité, évocatrices de bruissements, de chuchotements, de silence aussi. En contraste, Mélanie-Jane Frey, qui fut longtemps photojournaliste, s‘est tournée vers les procédés anciens et nous offre une série au collodion humide consacrée au violoncelle (Cello). La succession des plaques, chacune étant unique, renvoie aux sons, en donnant par la grâce des surprises du révélateur comme à entendre la partition. Une vidéo accompagnant ce travail nous explique le procédé technique.

Les expositions en cœur de ville sont totalement gratuites et proches les unes des autres dans un cadre on ne peut plus agréable à la balade. Cet événement, qui a pris la relève il y a quelque temps du Festival Photo de Mer et dont la thématique varie désormais chaque année, enrichit et enrichira certainement dans les prochaines années le circuit des festivals français de photographie.

Vannes Photos Festival. Plusieurs lieux dans le centre-ville et sur le port. Du 12 avril au 12 mai. Gratuit.

Doisneau et la musique: les notes joyeuses

On connaît la richesse du patrimoine photographique qu’a laissé derrière lui « le révolté du merveilleux » : 450 000 négatifs sont archivés à l’Atelier Robert Doisneau. Ce vaste fonds permet l’organisation régulière d’expositions comme l’édition de nouveaux ouvrages thématiques rassemblant quantités d’images souvent inédites ou peu connues. Un recueil de photographies tournant autour de la musique vient de sortir de presse chez Flammarion (*). Il contient des images typiques de l’univers du photographe mais aussi quelques surprises qui ne dénotent pas dans sa partition.

Doisneau et la musique © Editions Flammarion

Le parcours de Doisneau fut depuis ses débuts ponctué de sympathiques rencontres avec des musiciens. Dans ses pérégrinations parisiennes, le photographe croise dès la fin des années 1940 des chanteurs des rues, des joueurs d’accordéon ou les fanfares d’un temps où la musique était partout. Les bals populaires, les artistes de cabaret, les musiciens de jazz dans les caves de Saint-Germain-des-Prés seront autant de sujets de reportages ou d’images saisies pour les journaux comme au hasard des rencontres.

On reconnaît en avançant dans le temps des vedettes alors naissantes (Juliette Gréco, Georges Brassens, Barbara) ou déjà confirmées (Montand, Aznavour). Doisneau allait partout, jusque dans les studios d’enregistrement et dans le monde des compositeurs ou des répétitions de musique dite classique et contemporaine (Boulez, Messiaen, Dutilleux).  C’est pourtant la chanson qu’il préféra jusqu’à la fin de sa vie, photographiant et se liant même d’amitié avec les chanteurs des années 80/90 à la faveur d’une séance de commande ou la réalisation d’une pochette de disque. C’est ainsi qu’il photographie Renaud (avec ce titi parisien, le courant doit passer sans peine) ou encore — plus étonnant, vu le « look » et l’âge avancé du photographe — les Rita Mitsouko et les Négresses vertes. De même pour Jacques Higelin, Thomas Fersen ou David McNeil, qui écrira une chanson inspirée par « Les photos de Doisneau ».

On reconnaît en avançant dans le temps des vedettes alors naissantes (Juliette Gréco, Georges Brassens, Barbara) ou déjà confirmées (Montand, Aznavour). Doisneau allait partout, jusque dans les studios d’enregistrement et dans le monde des compositeurs ou des répétitions de musique dite classique et contemporaine (Boulez, Messiaen, Dutilleux).  C’est pourtant la chanson qu’il préféra jusqu’à la fin de sa vie, photographiant et se liant même d’amitié avec les chanteurs des années 80/90 à la faveur d’une séance de commande ou la réalisation d’une pochette de disque. C’est ainsi qu’il photographie Renaud (avec ce titi parisien, le courant doit passer sans peine) ou encore — plus étonnant, vu le « look » et l’âge avancé du photographe — les Rita Mitsouko et les Négresses vertes. De même pour Jacques Higelin, Thomas Fersen ou David McNeil, qui écrira une chanson inspirée par « Les photos de Doisneau » Doisneau ». On s’amuse aussi devant la redécouverte d’une délicieuse série pétrie d’humour, conçue avec l’ami violoncelliste Maurice Baquet. Un album devenu aujourd’hui pièce de collection, Ballade pour violoncelle et chambre noire, sera finalement publié en 1981, près de trente ans après les premières facéties du duo. On retrouve ici Le violoncelle sous la pluie ou Le marin et la bouteille mais les deux amis ont d’autres perles à leur tableau.

La musique a « rythmé son travail » tout au long de sa vie, constate Clémentine Deroudille, petite-fille de Doisneau, dans le texte qui ouvre ce « Doisneau et la musique », un livre qui fait aussi office de catalogue d’exposition. De l’artisan jusqu’au maître en photographie devenu célèbre, Doisneau ne change en rien, gardant son naturel tout autant que ses modèles. La bonhomie et la connivence restent la marque de ses images. La marque d’un homme qui photographiait sans cesse en s’amusant, d’un photographe qui travaillait sérieusement mais sans jamais se prendre au sérieux.

Doisneau et la musique. Clémentine Deroudille. Editions Flammarion. Catalogue de l’exposition à la Cité de la Musique – Philharmonie de Paris, 221 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris, du mardi 4 décembre 2018 au 28 avril 2019.