Balthasar Burkhard: quel rapport entre l'oeuvre et son spectateur?

Une exposition à Bruxelles revient sur la carrière de Balthasar Burkhard, photographe suisse (1944-2010) dont le travail trouvait essentiellement son sens dans son espace d’exposition et à travers de grands formats. La scénographie adoptée par le Museum du Botanique (*) est logiquement non chronologique: elle présente une sélection diversifiée, sur le modèle de l’oeuvre, en illustrant les genres abordés par Burkhard: des nus, des paysages, des animaux, des auto-portraits, des images d’urbanisme.

L’oeuvre de Burkhard se distingue par son sens de l’observation et l’intransigeance de son regard d’une part, la maîtrise du noir et blanc et des dégradés d’autre part. Si les sujets sont traditionnels, leur traitement l’est beaucoup moins. Formé à la photographie par le cinéaste et photographe Kurt Blum (1922-2005), passé par la Kunsthalle de Berne et son charismatique directeur, Harald Szeemann, Burkhard a nourri sa vision dans un contexte où les installations éphémères s’opposaient à l’art traditionnel. Cette révolution artistique le marquera dans ses réflexions sur la relation entre l’oeuvre et son public. Une section de l’exposition, constituée d’archives, offre un aperçu du travail de chroniqueur effectué par Burkhard sur la scène artistique bernoise des années 1960.

Balthasar Burkhard, Sans titre (torse), 1988, photographie noir et blanc sur papier baryté,
141×114 cm.
Collection Musée des Arts Contemporains au Grand-Hornu, propriété de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Dans les années 1980, Burkhard produit de larges formats. Un visage, un fragment de corps ou une peau deviennent paysage. Avec Le Corps (1983), Burkhard fragmente son sujet (jambe, hanche, torse, bras) pour le réunifier. Un voyage au Japon le pousse à se focaliser sur les mains, les pieds, une nuque et une oreille.

En 1988 sa photographie — on ne peut plus réaliste — d’un sexe féminin en gros plan dénommée « L’origine » se pose en hommage à «L’origine du monde », la célèbre peinture de Gustave Courbet (1866). L’approche de Burkhard est quasiment scientifique. Un dyptique présenté à l’exposition, intitulé La Vague, renvoit lui aussi à une oeuvre du même Courbet et portant cette fois le même nom.

Après avoir obtenu une première forme de reconnaissance aux Etats-Unis où il était parti vivre puis enseigner, Burkhard fait l’objet d’autres expositions en musées et galeries, notamment dans son pays d’origine, qui lui valent alors un certain succès dans les milieux de la photographie contemporaine.

Donnant libre cours à son intérêt pour les airs et s’inscrivant en cela dans les traces de son père pilote, Burkhard prend au cours des années 1990 des vues aériennes de mégalopoles comme Mexico, Chicago, Londres, Tokyo ou Los Angeles. Il montre ainsi, toujours en grand format, toute la densité de ces villes, leurs réseaux d’artères, l’empreinte des humains sur le paysage. La photographie de Mexico ci-dessous laisse deviner la fourmilière qui habite cette méga-cité tout en dégageant une impression d’immobilité.

Mexico, 1998.
Silvergelatin print on baryta paper, 137 x 277 cm
Collection Musée des Arts contemporains au Grand Hornu, Propriéte de la Fédération Wallonie-Bruxelles

En contrepoint de ces vues en plongée et dans des formats parfois plus réduits comme ici s’inscrivent des images de paysages exclusivement naturels, tels ces photographies de sommets enneigés dans les Alpes bernoises. La couleur, lontemps absente ou présente de façon parcimonieuse dans des héliogravures, s’affirme enfin dans la dernière série du photographe, Flowers (2009), au caractère pictorial saisissant et aux relents quelque peu scientifiques une fois encore. Avant cela mais sans la couleur, ses photographies d’animaux revêtaient elles aussi comme pour le monde végétal une connation documentaire.

Bernina 01, 2003, 34x54cm
Silvergelatin print on baryta paper. Coll. Estate Burkhard

À l’occasion de l’exposition, le Botanique publie d’autre part un livre créé en 2001 par Burkhard et Peter Downsbrough. Longtemps resté à l’état de maquette et diffusé par La Lettre Volée, il s’agit d’un dialogue imaginé entre deux amis, associant leurs univers. A l’exception de l’un ou l’autre catalogue, Burkhard n’a guère laissé de traces sous forme livresque mais on le découvrira au travail dans une vidéo Photosuisse.

Tourné vers le rapport direct entre la photographie et le regardeur, Burkhard se définissait comme photographe plutôt qu’artiste-photographe. Il concevait ses expositions, lesquelles nécessitaient des montages et donc des financements importants, telle une expérience physique pour le visiteur. Celui-ci passera peut-être comme ici par des sentiments plus ou moins variés en fonction de sa prédilection ou non pour les thèmes respectifs. Il s’interrogera aussi et surtout sur son rapport à ce qu’il voit.

Une exposition remarquablement didactique qui restitue dans toute sa cohérence le parcours d’un photographe rigoureux qui s’évertua à faire évoluer notre regard.

(*) Balthasar Burkhard, Photographies 1969-2009. Exposition au Botanique – Centre Culturel de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Rue Royale 236, Bruxelles, jusqu’au 2 février 2020. Horaires sur https://botanique.be/fr

Natura, le regard dépouillé de Bernard Descamps

© Filigranes Editions

Sorti de presse à l’occasion de Paris Photo 2019, Natura, le dernier livre de Bernard Descamps aux Éditions Filigranes, est un petit bijou de poésie photographique pour qui prendra la peine de s’y plonger. La série fait l’objet d’une exposition fort bien montée, à découvrir à la Box galerie de Bruxelles (*).

L’ouvrage, superbement imprimé, et l’exposition présentent une sélection d’images prises par Descamps au cours de ces 25 dernières années avec comme fil conducteur un hommage aux premiers essais naturalistes de l’antiquité. Les tirages exposés à la Box valorisent les quatre chapitres de cette série en noir et blanc qui ne se départit jamais du format carré prisé par le photographe.

© Bernard Descamps; Box galerie

Cela commence doucement devant l’océan et un infini paisible. La ligne d’horizon partage l’image en deux. Le ciel et la mer changent avec les conditions météorologiques et les heures qui s’écoulent. On passe de la mer à la montagne, enneigée ou non, sur laquelle les éléments font apparaître des triangles, en noir ou en blanc. On pénètre ensuite dans une forêt de bouleaux avant de se trouver devant d’autres espèces, en d’autres saisons. Les arbres sont alignés, en colonnes et vision frontale, en contre-plongée aussi parfois. Comme chez Michael Kenna, les compositions ne montrent jamais ou alors exceptionnelement la main de l’homme.

© Bernard Descamps. Box galerie

Et puis viennent les oiseaux (comme dans le dernier Kenna, décidémment), en nuée ou en escadrille, qui dessinent des figures et des lignes sur des ciels blancs, jusqu’à devenir parfois de minuscules points noirs.

© Bernard Descamps. Box galerie

Voilà, c’est tout mais il y a là, dans le livre comme aux cimaises, plus et bien plus que ce que pourrait suggérer un coup d’oeil superficiel et distrait. On en prend vraiment conscience en lisant le texte inspiré de Maria Spiegel, judicieusement placé en postface de l’ouvrage. Dès 1974, nous apprend-t-elle, Descamps qualifiait ses images d’« antidocumentaires », nous invitant à dépasser leur signification objective. Avec cette série, le photographe montre qu’il n’a pas varié pendant tout ce temps. Natura pousse son propos jusqu’à l’épure.

Ces photographies ont été prises en France et en Belgique (en forêt de Soignes, aux limites de Bruxelles), en Islande et au Maroc, à Madagascar et en Asie. Pas besoin d’en savoir plus ou de reconnaître tel ou tel paysage: ce n’est pas le sujet. Il n’y a ici rien d’époustouflant ou de spectaculaire, juste des images d’une nature proche mais parlante, entre rêve et réalité. Descamps, doctorant en biologie devenu photographe au début des années 1970 puis membre fondateur de l’agence Vu, se prive volontairement de ce qui fait si/trop souvent l’attractivité des images de nature. C’est l’éphémère qu’il suggère et la mélancolie qu’il dégage. Il regarde la nature pour en souligner la beauté formelle et fugace, révèle des signes qui s’inscrivent dans un, dans son imaginaire. Il ne voyage, dit-il, que pour se rencontrer et « pour trouver mes images, celles qui sont en moi et que j’essaye inlassablement de faire apparaître. »

Il faut prendre le temps d’entrer dans ces photos pour en tirer ce qu’elles peuvent évoquer. « La poésie pour nous sauver », comme le dit joliment l’éditeur de l’ouvrage. Un dépouillement qui incite au dépassement.

(*) Natura. Bernard Descamps. Un album relié couverture cartonnée – 73 photographies en bichromie. Editions Filigranes, 144 pages, 40€.

La série Natura à la Box galerie, Chaussée de Vleurgat 102, à Ixelles (1050 Bruxelles), du 11 janvier au 29 février 2020.

A Toulouse, sous le titre « Rencontres », la Galerie du Château d’eau (1, place Laganne) présente début 2020 une rétrospective Bernard Descamps.

Les oiseaux de Michael Kenna: hymne au silence

Nous avions découvert il y a quelque temps avec Rafu un aspect certes inattendu mais parfaitement dans la ligne esthétique du photographe, du travail de Michael Kenna. La parution récente aux Editions Xavier Barral d’un ouvrage signé Kenna dans la magnifique collection Des oiseaux nous plonge dans une thématique plus familière du maître de la photographie de paysage en noir et blanc.

© Editions Xavier Barral

Les oiseaux de Michael Kenna s’inscrivent donc dans les types de paysages qui l’inspirent et qui sont dépourvus de la moindre présence humaine. Ils se détachent sur des fonds — des ciels ou des plans d’eau, avec ou sans turbulence. Ils sont perchés sur des pilotis ou des fils électriques. Ils volent en formation ou s’accordent un temps de repos, en solitaire, en duo ou en groupe. Avec ou sans battements d’ailes, ils décrivent des figures, dessinent des ensembles.

On retouve avec délectation dans ce livre des contrastes graphiques subtilement ou fortement marqués, un format presque toujours carré et ces tirages soignés avec toute la profondeur et subtilité de richesse dans les nuances de gris et de blanc qui sont le fait de l’exigence du photographe. Même quand ils sont pris dans une tempête de neige au Japon ou figurent discrètement comme ici sur les bords d’un lac birman, les oiseaux de Kenna participent de son minimalisme et dégagent la mélancolie. Kenna donne à voir le silence.

Morning Mists, Pyin U Lwin, Myanmar. 2019
© Michael Kenna. Editions Xavier Barral

I often think of my work as visual haiku. It is an attempt to evoke and suggest through as few elements as possible rather than to describe with tremendous detail.” – Michael Kenna

One Hundred and Five Birds, Prague, Czechoslovakia. 1992
© Michael Kenna. Editions Xavier Barral

Après les volumes de cette collection consacrés aux photographies d’oiseaux de Penti Sammallahti et Bernard Plossu, de Yoshinori Mizutani et Terri Weifenbach, le nouveau dyptique produit par l’équipe de l’éditeur disparu l’an dernier nous fait également découvrir les magnifiques images de Graciela Iturbide. Dans chaque ouvrage de la collection, un texte de Guilhem Lesaffre nous en apprend toujours plus sur l’univers de nos amis à plumes, renforçant le respect qu’ils devraient décidément nous inspirer. Le texte accompagnant les photographies de Michael Kenna nous explique les secrets du vol et le mode de vie de quelques spécialistes, dont ces martinets qui s’accouplent en plein vol et nous donnent l’image d’un oiseau à quatre ailes.

Chez Xavier Barral comme ailleurs, Michael Kenna décrit et suggère. Il suffit de se laisser porter. Comme les oiseaux.

(*) Michael Kenna, Des oiseaux, texte de Guilhem Lesaffre, Editions Xavier Barral, 2019. 104 pages – 49 photographies noir & blanc

1960-1970 Jean-Marie Périer: une nostalgie photographique

© Editions Privat

« Tout ce que je te demande, c’est que tes photos déplaisent aux parents ! ». Quand Daniel Filipacchi propose en 1962 à Jean-Marie Périer de partager l’aventure du magazine Salut les copains, le jeune photographe a tout juste 23 ans. L’âge de ses modèles, ces chanteurs et chanteuses de la génération yéyé, animés pour beaucoup par le rêve américain. De cette idée et avec la complicité de ses modèles dont il fut souvent proche, Jean-Marie Périer tira des photos qui n’étaient comme il le dit lui-même « que du spectacle sur papier pour distraire les jeunes et les faire rêver un peu ».

En revisitant ses archives, Jean-Marie Périer a extrait près de 400 clichés dont 150 photos inédites pour composer le premier livre de la marque d’édition qu’il met sur pied à l’approche de ses 80 ans. Complétées des souvenirs du photographe, qui raconte leur histoire et celle de ses rencontres avec les îcones en question, ces images forment un kaléidoscope qu’il est doux de feuilleter pour raviver la mémoire. Elles nous apportent aussi, par delà leur fraîcheur, quelques indications sur l’esprit de leur temps.

Françoise Hardy et Salvador Dali, octobre 1968. Photo prise à Cadaquès, Espagne.
© Jean-Marie Périer. Editions Loin de Paris/ Privat

Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Jacques Dutronc, Françoise Hardy ou encore les Beatles, les Rolling Stones, Bob Dylan et Marianne Faithfull posent devant l’objectif de Jean-Marie Périer dans tous les accoutrements et toutes les situations. Les modèles ne craignaient ni le ridicule ni le clin d’oeil fortement appuyé. Ils ne refusaient rien au photographe et jamais n’exigeaient de voir une photo avant sa publication. Les obsédés du temps et du contrôle qui les ont remplacé(e)s comme ceux qui sont venus se greffer dans le milieu pourraient s’inspirer d’une telle modestie ou d’un tel sens de l’humour.

Les Beatles à Paris, 1965. © Jean-Marie Périer.Editions Loin de Paris / Privat

En couleur presque toujours, en grand ou en petit format, les images de Jean-Marie Périer ne montrent pratiquement jamais ou si peu (comme ci-dessous en concert) la réalité ou le moment présent. De ses modèles et amis, l’auteur comprend qu’« ils étaient en confiance justement parce que je ne traquais pas leur réalité ». Si ses photographies sont mises en scène et ne prétendent aucunement tenir lieu de documents, elles portent aussi témoignage aujourd’hui d’une insouciance et d’une audace qui s’exprimaient sans guère de retenue.

Keith Richards lors d’un concert de l’American Tour des Rolling Stones, 1972.
© Jean-Marie Périer. Editions Loin de Paris/Privat

Même un prix Nobel de littérature peut tomber sous le charme: « Ces grandes filles toutes simples ne savaient pas qu’elles étaient les années 1960 », écrit Patriclk Modiano dans sa préface. « Elles se contentaient, en toute innocence, d’être des instants, et pour elles le passé ou l’avenir n’existaient pas. Le temps s’était arrêté. Il suffisait de vivre un présent éternel. Ou, plus exactement, de le rêver. Et c’est bien le rêve de ces années-là que Jean-Marie a fixé sur la pellicule ».

En fin de compte, mes photos ne représentent pas les années 1960, mais seulement les rêves des adolescents de l’époque.

Jean-Marie Périer
Mick Jagger au studio Carnot, Paris, 1971 . © Jean-Marie Périer. Editions Loin de Paris/Privat

Conscient que son approche, qu’il qualifie volontiers de dilettante, n’a pas fait de lui le plus grand photographe du monde, Jean-Marie Périer avoue regretter ce temps où il gagnait sa vie avec désinvolture et où ses commanditaires n’attendaient surtout pas de lui qu’il soit sérieux. A l’heure où la fête est finie, il nous laisse, et beaucoup sans doute lui en seront reconnaisssants, un parfum de nostalgie et des images empreintes d’une légèreté réjouissante. Comme des lambeaux de jeunesse qui ne veulent décidément pas nous quitter.

1960-1970 Jean-Marie Périer. Texte et photo de Jean-Marie Périer. Préface de Patrick Modiano. Editions Loin de Paris/Privat, 416 pages. Cartonné sous jaquette. 39,90 €

Le Studio Harcourt ou l’art de la lumière

Plateau Cocteau. © Studio Harcourt

Depuis sa création il y a 85 ans, d’innombrables vedettes du cinéma et autres personnalités mais aussi des particuliers comme vous (et moi!) se sont prêtés au jeu du portrait par les bons soins du prestigieux Studio Harcourt. Un portrait en noir et blanc dans le « style Harcourt », avec ses caractéristiques et selon un savoir-faire immuable appliqué dans ce lieu de légende de la photographie, actuellement niché dans le XVIè arrondissement.

Carole Bouquet
Photo Studio Harcourt
Commons Wikimedia.org

Un portrait Harcourt se présente typiquement comme un plan rapproché du sujet, photographié sous son meilleur angle, le plus souvent de trois-quart et/ou en contre-plongée mais pas toujours – témoin ce superbe portrait en lumière faciale de l’actrice Carole Bouquet. La mise au point se fait traditionnellement sur le brillant des yeux, l’arrière de la chevelure et même l’oreille pouvant être flous.

Mais ce qui caractérise véritablement un portrait Harcourt, outre la fameuse signature, c’est qu’il est éclairé par une lumière, souvent latérale ou en halo, émanant de projecteurs de cinéma. Cette lumière crée un effet prononcé de clair-obscur, avec un fond de dégradé du gris au noir. Selon son actuel président, environ 150 photographes ont réalisé de telles prises de vue au studio depuis sa fondation. Tous se sont inscrits dans ce « style Harcourt », dicté par le modus operandi des premiers photographes-maison, venus des plateaux de cinéma et spécialisés dans la manière de ciseler des éclairages au tungstène qu’ils appliquèrent au travail en studio. Harcourt resta ainsi longtemps fidèle aux lampes à filament au tungstène, relativement peu prodigues en lumière. Comme les pellicules noir et blanc avaient une sensibilité très faible comparée à celle des émulsions actuelles, une ouverture de diaphragme importante s’imposait naturellement. La profondeur de champ obtenue était forcément assez réduite et engendrait des contours flous.

Cosette Harcourt
Photo Studio Harcourt
Commons.Wikimedia.org

Le studio fut fondé par une femme, Cosette Harcourt, pseudonyme de Germaine Hirschfeld, qui le mit sur pied en 1934 suite à sa rencontre avec deux patrons de presse, les frères Lacroix. Cette femme moderne au genre de vie très libre fit rapidement de son studio un passage obligé pour les artistes et « tous ceux qui ont besoin du public ». La réputation de l’endroit devint telle que tout ce qui comptait ou voulait compter dans le domaine du cinéma et du théâtre mais aussi de la littérature, de la danse ou de la politique se précipita chez Harcourt pour obtenir son portrait. Le studio, qui déménagea maintes fois dans Paris, connut dès lors des années fastes avant et après la Deuxième Guerre mondiale quand toutes les grandes vedettes de l’écran (Louis Jouvet, Michel Simon, Jean Gabin, Marlène Dietrich, Clark Cable, Brigitte Bardot) mais aussi de la chanson (Edith Piaf, Jacques Brel par deux fois, Serge Gainsbourg,..) vinrent poser chez Harcourt.

Alain Bashung, chanteur. Une photo du Studio Harcourt sous licence libre Creative Commons

La collaboration du studio avec sa fondatrice prit fin dans les années ’60 et Cosette Harcourt disparut en 1976. Les transformations intervenues dans le monde de la photographie et l’arrivée sur le marché de nouveaux types d’appareils précipitèrent ensuite le déclin de la marque Harcourt dans les années 1980. La maison déposa même son bilan en 1989.

Sous l’impulsion de Jack Lang et du Ministère de la Culture, les archives du studio, riches de quelques 6 millions de négatifs, furent cependant rachetées par l’Etat français. Le studio fut repris en 1993 par Pierre-Anthony Allard, un de ses anciens photographes. D’autres associations et de nouvelles directions suivirent, garantissant la pérennité du style et de ce patrimoine unique. En juin 2010, la direction du studio entreprit de confier une partie de son fonds d’images sous licence libre à Wikimedia Commons. Ces dernières années le studio a diversifié ses activités (boutique, beauté, café). Il continue de monter des expositions et d’offrir son magnifique écrin (*) pour des événements divers qui donnent à ses visiteurs l’occasion d’admirer son patrimoine.

L’exception qui confirme la règle. Un cadrage exceptionnellement large avec une composition en triangle. Mélanie Laurent. © Studio Harcourt

On notera, en parcourant de la sorte la galerie des portraits Harcourt, que le cadrage en coupure inférieure se fait souvent sur une ligne située à mi-bras, entre l’épaule et le coude. Ce classique du studio ajoute à la représentation du visage des éléments corporels qui révèlent la corpulence et une attititude du modèle (Zinedine Zidane, par exemple).

Un cadrage très serré (close-up portrait) se retrouve plus rarement avec des sujets féminins mais s’emploie volontiers et convient manifestement aux « grandes gueules » masculines du cinéma (Michel Simon). Au-delà du maquillage qui s’applique ici aux hommes comme aux femmes, l’intention est sans doute de représenter un sujet féminin avec une peau sans défaut là où les rides et les imperfections serviront au contraire à valoriser une personnalité masculine.

On trouvera de beaux sujets d’étude dans les emblématiques Portraits du cours Florent, une exposition de portraits d’anciens élèves du célèbre cours parisien d’art dramatique, actuellement présentée chez Harcourt à l’occasion de la sortie de l’ouvrage Au cours Florent (**). Une autre exposition en collaboration avec Normal Magazine illustre en couleurs les Contes & Légendes, une série de portraits aux évocations oniriques et sensuelles comme ce Bacchus.

La couleur chez Harcourt, une évolution.
Bacchus. Série Contes et Légendes. Normal Magazine.
© Studio Harcourt

Même si vous ne pouvez vous permettre une séance particulière de maquillage et de portrait au studio (sachez toutefois qu’il existe ici et là en France et forcément à Paris des cabines Harcourt de type photomaton de luxe au tarif plus modeste), n’hésitez pas à aller découvrir ce lieu mythique. Plaisir garanti aux passionnés de l’art du portrait et de la lumière.

Pour aller plus loin:

(*) Harcourt Studio. 6, rue de Lota, 75116 Paris. http://www.studio-harcourt.eu
(**) Ouvrage de François Florent (éd. du Chêne). Portraits d’une soixantaine de ces Florentins devenus des figures de la scène cinématographique et théâtrale. Jusqu’au 31 décembre 2019 au Studio Harcourt.

De la chambre noire à Instagram: chronologie de la photographie

© Editions Eyrolles

Un nouveau livre consacré à l’histoire de la photographie vient de paraître aux Editions Eyrolles (*). Il s’agit, dans une traduction française irréprochable, d’un ouvrage très agréable à lire et à parcourir, confectionné sous la direction de Paul Lowe, maître de conférence en photographie documentaire et directeur de cours à l’Université des Arts de Londres. Ce photographe multiprimé a couvert pour la presse (Time, Life, etc.) des sujets comme la chute du Mur de Berlin, la libération de Nelson Mandela, le conflit en ex-Yougoslavie et la destruction de Grozny.

Le propos est de retracer l’évolution de la photographie, de la camera obscura au smartphone, en faisant parler les oeuvres et leurs créateurs. Sous forme d’une chronologie thématique, le livre replace les étapes, les genres et les photographies dans leur contexte. Il est structuré en six grands chapitres couvrant chacun de deux à cinq décennies, eux-mêmes divisés en tranches de quelques années pendant lesquelles telle ou telle avancée technologique, tendance ou genre photographique est survenu ou trouvé son essor. Grâce à une frise chronologique, le lecteur visualise l’évolution, le développement de tel ou tel type de photographie (documentaire, portrait, mode, espace, etc.) et les courants successifs, du pictorialisme à la manipulation actuelle des images, avant comme après la prise de vue.

Louis Daguerre, Boulevard du Temple. 1838. Daguerréotype. Domaine public.
Présenté comme la première photographie montrant un être humain.

Le premier chapitre, des débuts à 1850, retrace les découvertes et les efforts des pionniers dont Daguerre (ci-dessus) avant d’entrer plus précisément, par exemple, dans les années 1853-1855, lesquelles marquent une étape de la photographie sociale avec le brevet du procédé des cartes de visite en images et coincident par ailleurs avec la représentation des conflits armés. Un focus sur la photographie de guerre s’insère dès lors à cet endroit, avec une présentation des photographies les plus emblématiques du genre, ce qui autorise des rapprochements d’uné époque à l’autre: une image datée de 1863 montrant des cadavres en décomposion à Gettysburg pendant la Guerre de Sécession aux Etats-Unis voisine avec une photographie de la guerre du Vietnam (1966) ainsi qu’avec un texte sur James Natchwey, grand nom de la photographie des conflits de la fin du XXè et du début du XXIè siècle.

Man Ray. Violon d’Ingres.1924. © Gagosian & 1900-2000

On voyage dans le temps, en reconnaissant et apprenant à mieux connaître les images mythiques telles ce fameux Violon d’Ingres de Man Ray que nous avons pu contempler à Paris Photo. On découvre aussi nombre d’images moins célèbres mais curieuses, symptomatiques ou jetant des ponts vers d’autres formes d’art. On apprend de la sorte que l’écrivain Lewis Carroll était aussi photographe en voyant le portrait de sa muse, inspiratrice d’Alice au pays des merveilles.

Les textes concernant les différents genres de photographie ont le mérite d’expliquer les débats soulevés par le genre en question. Citons, à titre d’exemple, pour la fin des années 1870, le fait que les événements non photographiés pouvaient alors passer pour négligeables (la famine de Madras, l’escalavage dans le Sud des Etats-Unis), tandis que les innovations technologiques étaient mises en lumière à côté des célébrités les plus photogéniques. De quoi trouver quelques ressemblances avec notre époque.

Situation room – Salle de crise, 2011. © Peter Sousa
Traque de Bin Laden. Image d’un événement d’actualité non représenté

Signe d’un engouement pris en compte par les éditeurs, les ouvrages consacrés à l’histoire de la photographie sont décidément publiés en grand nombre depuis quelques années. Ce beau livre-ci, sous couverture rigide et à l’iconographie judicieusement choisie (320 photos), fera certainement des heureux au moment des fêtes et figurera longtemps parmi les plus intéressants. Il s’achève par un glossaire, des références vers d’autres lectures et une question pour prolonger la réflexion: qu’est-ce qu’un photographe aujourd’hui, quand l’identité de l’auteur importe moins que l’utilisation qui est faite de la photographie?

(*) Chronologie de la photographie. Paul Lowe. Editions Eyrolles. Relié, 272 pages. 29,90€.

Denis Brihat: le Livre de l’année révèle « la nature des choses »

©Editions Le bec en l’air

A travers la première édition des Prix HiP (*) du livre de photographie francophone, le Salon de la Photo qui s’est tenu à Paris du 7 au 11 novembre dernier a aussi mis à l’honneur toute la créativité des photographes et des éditeurs. Le Prix HiP du Livre de l’année a récompensé l’ouvrage « Les métamorphoses de l’argentique », texte et photos de Denis Brihat (**), et ce n’est que justice. Né en 1928, ce grand défenseur d’une photographie « créative » et des savoir-faire argentiques a récemment fait don à la BnF d’une centaine de ses pièces emblématiques présentées cet automne (***).

La très longue carrière du photographe Denis Brihat, qui fut l’un des fondateurs des Rencontres d’Arles, a connu de multiples facettes, de la photographie industrielle au reportage, du portrait et de l’architecture à l’illustration. Elle fut marquée ces dernières décennies en particulier par l’étude attentive de la nature. L’exposition à la BnF se concentre sur cet aspect en empruntant son titre au poème philosophique en latin de Lucrèce, De rerum natura. Les études, tirages d’expositions et cahiers de recherche présentés dans un espace restreint mettent en valeur les motifs plastiques de l’oeuvre de Brihat: éclosion des formes naturelles, quête de la couleur juste, finesse des lignes.

Coquelicot fripé, 1994  | BnF, Estampes et photographie © Denis Brihat 

Puisque les films couleurs des années 1970 ne répondaient pas à son attente, Brihat s’employa à trouver des alternatives pour retrouver les tonalités présentes dans la nature et restituer toute « la variéte de nos sensations colorées » (Lucrèce). Il appliqua sur ses tirages des métaux et pigments divers afin de rendre la complexité merveilleuse et subtile du règne végétal. Brihat, qui s’est présenté parfois comme un « photographe rural », parvint de la sorte à traduire la finesse d’une pelure d’oignon, le velouté d’une feuille, la délicatesse d’une corolle ou la tonalité d’un kiwi.

DB139 © Denis Brihat, Editions Le bec en l’air

Voir le monde dans un grain de sable. Et le paradis dans une fleur sauvage. Tenir l’infini dans le creux de la main. Et l’éternité dans une heure.

William Blake (1757-1827)

On découvre aussi dans cette exposition comme dans la monographie-rétrospective primée au Salon de magnifiques restitutions de la rugosité des pierres ou de la granularité des sables. Brihat sublime véritablement la matière pour nous permettre d’en percevoir la beauté. Comme Lucrèce dont l’oeuvre avait pour objet de dire en quoi consiste le réel et qui exhorta son lecteur, il y a plus de 2000 ans, à découvrir « la variété des formes atomiques », Brihat-le révélateur nous incite à contempler la nature en la magnifiant pour nous.

Une oeuvre véritablement épicurienne et hédoniste, qui a ouvert la voie à grand nombre de photographes-auteurs attachés à la qualité picturale des images. Une oeuvre qui rappelle aussi avec cette exposition qu’un travail photographique véritablement abouti se poursuit jusqu’au tirage et avec tout le soin qu’il mérite.

(*) HiP (contraction de Histoires photographiques) est une association loi 1901 créée en 2018 par cinq photographes et acteurs du marché de la photographie dans le but de promouvoir la photographie, et plus particulièrement l’édition photographique.

(***) Les Métamorphoses de l’argentique. Texte et photographies de Denis Brihat. Editions Le bec en l’air. 240 pages, 55€

(**) Denis Brihat, photographies – De la nature des choses. Exposition à la Bibliothèque Nationale François Mitterrand/BnF Galerie des Donateurs, Quai François Mauriac, Paris 13è. Jusqu’au 8 décembre 2019. Entrée libre et gratuite. Info sur https://www.bnf.fr/fr/agenda/denis-brihat-photographies-de-la-nature-des-choses#bnf-informations-pratiques.

Cartier-Bresson en Chine: un jalon du photojournalisme

« Le Guomindang n’en a plus pour longtemps. Pouvez-vous vous rendre en Chine? » A l’automne 1948, Henri Cartier-Bresson (HCB), qui séjourne en Birmanie, reçoit un télex de Magnum Photos qu’il a co-fondée l’année précédente. Le magazine Life commande un reportage sur l’effondrement attendu du régime nationaliste, qui subit la poussée des troupes de Mao Zedong.

Près de la Cité interdite, un simple d’esprit dont la fonction est
d’accompagner les mariées en palanquin, Pékin, décembre 1948.
© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Cartier-Bresson jouit alors, depuis son exposition au MoMA de New York en 1947, d’une certaine notoriété artistique. Il n’est pas encore complètement reconnu en tant que photojournaliste, quand bien même une telle distinction ne lui importera jamais. Venu pour deux semaines, HCB, alors âgé de 40 ans, restera dix mois en Chine, y affirmant l’approche qu’il poursuivra pour la presse pendant les vingt années suivantes. Sobrement montée, une exposition à la Fondation HCB (*) redécouvre ce reportage marquant de 1948-1949 mais aussi un deuxième, effectué dix ans plus tard. Elle va de pair avec la publication aux éditions Delpire (**) d’un ouvrage des deux commissaires, consignant leur passionnante recherche.

Cartier-Bresson opère en Chine selon son style caractérisé par un cadrage précis et sa mobilité de « libellule inquiète » (Truman Capote). Il l’exerce librement en fonction des circonstances du gigantesque pays en proie aux soubresauts de son histoire. De Pékin à Hangchow, accompagné de Ratna, sa première épouse à laquelle il doit largement sa connaissance de l’Asie, il fournit notamment des images témoignant des modes de vie traditionnels. Il rend compte de la désolation frappant la population, assiste à la chute de Nankin tenue par le Kuomintang puis se trouve contraint de rester à Shanghai. Il rend compte des événements et de leur tension mais ne dédaigne pas de s’en détacher pour rester attentif aux individus ou saisir, par exemple, le sourire d’un enfant. Au fil de ses déplacements et de ses confinements, HCB constitue ainsi un récit d’environ 5000 images, dont plus de 500 sont sélectionnées par Magnum qui diffuse les tirages. Il quitte le pays quelques jours seulement avant la proclamation de la République populaire le 1er octobre 1949, porteur des « ultimes témoignages de la Chine ancienne » (Pierre Assouline, son biographe).

Gold Rush. En fin de journée, bousculades devant une banque pour acheter de l’or. Derniers jours du Kuomintang, Shanghai, 23 décembre 1948.
© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Aux rouleaux de 36 vues expédiés à New York pendant cette période s’ajoutent des notices extrêmement précises, dactylographiées sur papier pelure, qui expliquent leur contenu, fournissant à Magnum la matière d’une légende pour chaque photographie. La capacité d’écriture et le souci d’exactitude dont témoignent les documents d’archives ici présentés avec les tirages originaux sont impressionnants. Le photographe, qui ne verra pas pendant des mois l’utilisation finale de son travail, est un reporter complet. Ses stories, vendues par Magnum pour être publiées dans Life et dans d’autres magazines internationaux d’actualité florissant à l’époque, sont parfois quelque peu interprétées ou commentées par ceux-ci en fonction de leur orientation politique mais les photographies sont largement saluées. Un grand nombre d’entre elles comptent parmi les plus célèbres du photographe, telle cette ruée vers l’or à Shangaï (ci-dessus), qui fut publiée le 29 mars 1949 dans le premier numéro de Paris-Match.

L’ouvrage original de 1954, préfacé par Sartre
© Editions Delpire

La publication des reportages de Cartier-Bresson assoiera dès lors son statut de témoin capital du mouvement de l’Histoire. « Jamais il n’a ressenti l’excitation des événements comme en Chine durant les mois où l’Ancien régime a dû s’effacer devant la Révolution », selon Pierre Assouline (***). « Dans ces moments-là, il a senti que tout culminait en une seconde pour exploser à la vitesse de l’obturateur. Il a éprouvé une joie physique à se trouver en équilibre sur la crête des vagues, un appareil à la main ». HCB devient dès 1950 une référence majeure du « nouveau » photojournalisme et du renouveau photographique en général. Les livres Images à la sauvette (Verve, 1952) et un premier ouvrage sur la Chine, D’une Chine à l’autre (Delpire, 1954, avec une préface de Jean-Paul Sartre) confirment son statut.

Construction de la piscine de l’Université de Pékin par les étudiants, juin 1958.
© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Marqué par les événements chaotiques de son séjour de 1948-1949, passionné par cette culture (il se fera bouddhiste), HCB retourne en Chine en 1958 pour constater les
effets du changement de régime. Ce séjour, qui intervient en plein « Grand Bond en avant » proclamé par Mao Zedong, se passe dans des conditions sensiblement différentes du premier reportage: accompagné d’un guide-interprète pendant quatre mois, HCB parcourt des milliers de kilomètres. L’oeil vigilant du régime maoïste attend du photographe qu’il fasse voir à l’extérieur les résultats les plus emblématiques de sa Révolution et de l’industrialisation (forcée) des campagnes: grands travaux, aciéries, communautés collectives de paysans ou écoles. HCB s’applique cependant à montrer aussi d’autres facettes, peu reluisantes, du régime tels l’exploitation du labeur humain (voir ci-dessus), l’enrégimentement des individus ou l’emprise implacable des milices.

Le nouveau reportage, comportant même des images en couleurs comme on le voit aux cimaises affichant les pages des magazines d’époque, rencontre également un succès international. Son inclusion dans l’exposition de la Fondation élargit le propos, en profondeur comme en contraste. Mais le « photographe Henri Cartier-Bresson » reste fidèle seulement à lui-même, à sa construction rigoureuse des images, à sa présence discrète mais formidablement efficace pour nous montrer cette population chinoise dans son authencicité : « Moi, je m’occupe presque uniquement de l’homme. »

(*) A la Fondation Cartier-Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris. Du 15 octobre 2019 au 2 février 2020.

(**) Henri Cartier-Bresson : Chine 1948-1949 I 1958 par Michel Frizot et Ying Lung Su. Editions Delpire.

(***) Pierre Assouline. Henri Cartier-Bresson. L’oeil du siècle. Plon, 1999.

Un demi-siècle de photographie française: le livre-synthèse

Michel Poivert, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Paris et historien de la photographie, s’est lancé dans un fameux défi avec un livre-synthèse (*) : partant du constat qu’aucune description de la photographie française depuis un demi-siècle n’a pu en montrer le visage, son ouvrage tente de le faire. Le propos ne manque pas d’ambition et Poivert est conscient qu’il lui faut choisir une méthode. Plutôt que de composer une anthologie, l’auteur identifie des axes forts, offrant au fil de huit chapitres des textes introductifs et des portfolios illustratifs comme autant de décryptages de 50 ans de photographie française.

© Editions textuel

A travers ces approches thématiques, telles que les transformations du reportage, la question du paysage ou encore la passion du quotidien (la vie de famille, les intérieurs, les objets, le mobilier), l’ouvrage permet de reconstituer la diversité d’une scène française. Puisque la France représentée par la photographie humaniste n’existe plus, que le métier de photographe change et que la culture numérique oblige le photographe à inventer de nouveaux modèles, l’analyse parcourt les (r)évolutions qui s’ensuivent: les images ne se soucient plus de plaire, les valeurs d’héroïsme du reportage s’effacent et le paysage lui aussi évolue. Poivert nous guide à travers les recherches et inclinations successives, s’attardant sur les expériences marquantes comme celle de la mission de la DATAR avec les approches du métier très différentes des photographes impliqués, dont Doisneau et Depardon.

Tous ces changements ne se font pas sans questionnements ni hésitations. L’intérêt des photographes pour « les choses de la vie » a changé mais le public est-il prêt à rompre avec le pittoresque? Les photographes sont conscients de la nécessité de faire corps mais les agences ou collectifs portent bien des projets très différents. Entre les désillusions des années 1970 et les productions spectaculaires contemporaines, la photographie française a aussi continué de parcourir le monde et même de l’observer d’en haut (Thomas Pesquet après Yann Artus-Bertrand) dans le même temps qu’elle se penchait vers l’intime.

Le livre entre également dans le champ de mines intellectuel avec les contributions des non-photographes et la réflexion qui s’est engagée il y a quelques décennies sur la nature de la photographie: Barthes, Bourdieu, Foucault, Derrida ont pris le médium comme objet d’étude. Des travaux sans doute passionnants pour qui peut s’y plonger mais une audience, pensons-nous, qui reste limitée chez les praticiens: ceux-ci trouvent trace des débats concernant leur art en des termes sans doute plus concrets dans leurs magazines photo (à nous de les choisir) ou dans nos grands quotidiens qui depuis les années 1970 se sont dotés de rubriques consacrées à la photographie.

L’Etat français par ailleurs aime la photographie — comment ne pas s’en réjouir? — même s’il est aussi bon de garder à l’esprit qu’action publique et loi du marché ne suivent pas la même logique. Les images forment un patrimoine en même temps qu’un marché. Paris en tous cas est la capitale mondiale du marché de la photographie (surtourt à l’automne; nous aurons bientôt l’occasion d’y revenir) et les initiatives pour valoriser la création ne cessent de se multiplier, des dizaines de festivals s’ajoutant désormais chaque année aux Rencontres d’Arles. Et le medium en question(s) évolue toujours vers de nouveaux horizons, dessinant une « photographie recomposée » dans laquelle on retrouve des procédés anciens en même temps que l’exploration de l’espace par l’installation photographique (JR).

La disgrâce étant, selon Poivert, « le mot qui unifie les enjeux esthétiques et historique », il nous dit que c’est l’éloge de cette disgrâce qu’il faut prononcer, ajoutant sur une note prudemment optimiste qu’« il en marquera peut-être aussi la fin ». Le tableau qui ressort de ce panorama et de cette succession des générations est celui d’une scène française bien plus que d’une « école ». Et le constat essentiel au terme de cette remarquable tentative de synthèse est bien celui-ci: « Au fond, la photographie française depuis les années 1970 est une immense expérience de la photographie elle-même. »  

(*) 50 ans de photographie française contemporaine. Michel Poivert. Relié, 416 pages, 59€. Couverture toilée avec marquage. Parution le 6 novembre 2019.

Jacques Henri Lartigue ou la chronique d’une vie

Chroniqueur inspiré de sa propre vie, Jacques Henri Lartigue a raconté celle-ci en images empreintes d’une grâce qui n’est pas vraiment l’apanage de la photographie d’aujourd’hui. Les Editions Flammarion viennent de faire paraître un petit livre (*) contenant une sélection d’images puisées au fil d’une longue existence pendant laquelle un photographe ne renoncera jamais à l’intimité tout en pratiquant l’ouverture et en maîtrisant l’espace.

© Editions Flammarion

Né dans une famille qui le dispensera pour un temps des soucis financiers, Lartigue photographie ses proches, son milieu, celui des élégantes et des mondanités. Les loisirs et les activités de plein air s’inscrivent rapidement dans son champ de vision. Photographe de l’instantanéité et de la spontanéité, Lartigue saisit très jeune et avec une impressionnante maîtrise le mouvement de la vie. Fasciné par la vitesse, il capte à Dieppe en 1913 au Grand Prix de l’Automobile Club de France une image qui reste parmi les plus étonnantes de la photographie de sport. Passionné d’aviation, il photographie les meetings des pionniers, les fous volants et leurs drôles de machines.

Grand Prix de l’Automobile Club de France ou « l’automobile déformée », photographie collée dans l’album de 1912, datée de 1913 
Photographie J. H. Lartigue © Ministère de la Culture (France), MAP-AAJHL

Ses épouses successives poseront toujours devant l’objectif de Lartigue, depuis la Belle Epoque jusqu’à la découverte de la couleur. Non content de photographier ses proches, il annote, recense, documente sa vie. Son approche est celle d’un amateur mais son oeil et sa technique sont le fait d’un expert. S’il exerce son art en privé, ses clichés du début du siècle sont d’une audace et d’une précision telles qu’ils seront pour longtemps les témoins d’une époque.

Malgré des expositions sur le sol français, les années ’30 et ’40 coïncident avec un revers de fortune. Pendant toute cette période, Lartigue, également peintre (son activité professionnelle) et écrivain (il tient un journal), n’est guère reconnu sur la scène internationale. Surnommé le « peintre des fleurs et des femmes » par la presse des années ’50, il parvient pourtant à s’affirmer grâce à sa photographie, dans laquelle son originalité véritablement s’exprime, et publie régulièrement ses images par l’entremise de l’agence Rapho.

C’est la rencontre dans les années 60 de John Szarkowski, conservateur du département photo du MOMA de New York, qui ouvre définitivement à Lartigue les portes de la notoriété. Fin 1963, le magazine Life lui consacre un portfolio dans son numéro consacré à la mort du Président Kennedy. Une première rétrospective majeure est organisée à Paris en 1975.

Portrait officiel de Valéry Giscard d’Estaing © La Documentation française. Photo Jacques Henri Lartigue

L’année précédente, en 1974, Lartigue avait réalisé le portrait officiel du nouveau Président de la République française, rompant délibérément avec les canons du genre: « Le téléphone sonne. Quelques instants plus tard, Florette revient, l’air perplexe : on lui a dit que le président voulait me parler…Le président? Quel président? Le président de quoi ? Le Président de la République française. (…) Et on me passe Valéry Giscard d’Estaing qui me demande de faire la photo officielle de son septennat…Un peu décontenancé, je lui réponds que c’est impossible, que je ne sais pas faire ce genre de chose, et que mes photos n’ont rien à voir avec le genre  » photo officielle « . Justement, affirme-t-il, c’est ce qu’il veut.»

Premier photographe français ayant fait don de son oeuvre à l’Etat (**), Lartigue a relu et consigné sa vie dans un ensemble de 126 albums. Quand il s’éteint en 1986 à l’âge de 92 ans, il laisse plus de 120 000 clichés, des milliers de pages de journal et 1500 peintures.

« Et maintenant à vous, modestes photos, de faire ce que vous pourrez – bien peu, je le sais – pour tout raconter, tout expliquer, tout faire deviner… tout, même – et surtout – ce qui ne se photographie pas » — Jacques Henri Lartigue

Ce petit livre est une jolie porte d’accès vers une oeuvre où éclate le bonheur de vivre et de photographier. Une oeuvre plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord, celle d’un homme qui garda un regard d’enfant et qui continue de séduire par son sens de l’émerveillement.

(*) Jacques Henri Lartigue, Editions Flammarion, broché, 128 pages, 9,90€

(**) La Donation Lartigue a la responsabilité de conserver et de diffuser le fonds.