Photographies colorisées : un livre pour remonter le temps

Nos albums de famille sont des trésors dont seront privés nos descendants du fait des nouveaux procédés mais surtout des mauvaises habitudes contemporaines. Ils nous font voir le passé sans ses couleurs de même que l’histoire de la photographie et notre représentation mentale de ce qu’elle nous montre font percevoir en noir et blanc la vie d’autrefois. Les pionniers de la photographie ont pourtant recherché la colorisation dès les origines. Thomas Sutton prit une photographie selon la méthode à trois couleurs dès 1861. La plaque autochrome des frères Lumière, premier procédé photographiqe en couleurs, fut mise au point en 1903 et le premier brevet date de 1912. En raison de sa complexité, de son coût et de ses imperfections, la photo en couleur ne s’imposera toutefois pas avant longtemps. Il faudra attendre la deuxième moitié du siècle passé pour assister à la « démocratisation » de la pellicule couleur.

© Editions Glénat

Comme pour le cinéma, la colorisation des photos anciennes n’est pas toujours bien acceptée mais les logiciels contemporains, quand ils sont judicieusement employés par des passionnés, peuvent nous offrir de véritables révélations dans tous les sens du terme. Wolfgang « Chris » Wild, créateur du site Retronaut, est un curateur d’images historiques à l’ère digitale. Il s’est associé avec le coloriste Jordan J. Lloyd pour un ouvrage dont la version française éditée chez Glénat (*) rassemble un choix de 130 photographies présentées dans un ordre chronologique décroissant, comme une machine à remonter le temps.

La plus récente de ces images date de 1949 (elle est l’oeuvre du jeune Stanley Kubrick, alors apprenti photographe pour le magazine Look) et la plus ancienne de 1839 (le premier autoportrait photographique). L’émerveillement joue dès la couverture du livre montrant le monoplan de l’aviateur Louis Blériot s’envolant de Calais pour sa traversée de la Manche un matin de juillet 1909.

Si la plupart de ces images ne sont pas l’oeuvre de grands noms de la photographie, certaines sont célèbres : on découvre ainsi, non sans émotion, une image en couleurs de la Migrant Mother de Dorothea Lange. Une photo mythique de Lewis Hine documentant en 1920 le travail d’un mécanicien sur une machine à vapeur conserve son message social en acquérant une dimension esthétique. En suivant le cours du temps surgit plus loin du passé et de la gare Montparnasse la locomotive à vapeur tirant ses wagons qui s’écrasa au pied de la façade de l’ancien bâtiment le 22 octobre 1895 : un accident spectaculaire qui ne causera miraculeusement qu’un seul décès.

Le River Boat Jazz Band d’Art Rhodes en promotion pour un concert à Times Square, New York, juillet 1947.
© Photographie de William Gottlieb/Bibliothèque du Congrès. © Glénat

L’édification de la colonne Nelson saisie par Henry Fox Talbot à Trafalgar Square en 1844 manque forcément de définition mais les portraits en couleurs d’anciens combattants des guerres napoléoniennes posant aux alentours de 1858 dans leurs uniformes aux couleurs chatoyantes sont très saisissants de même que le portrait du jeune bandit Jesse James armé de son Colt. On découvre encore la Tour Eiffel, le Tower Bridge de Londres ou le Golden Gate de San Francisco en phase de construction. On pénètre dans l’atelier du sculpteur Bartholdi dans lequel des ouvriers bâtissent la statue de la Liberté. Des images surprennent comme celle de l’iceberg qui causa la perte du Titanic, prise depuis le navire qui vogua au secours du paquebot le 14 avril 1912. Une très bonne photo, qu’on n’imaginerait qu’en monochrome, restitue les couleurs saturées de l’intérieur d’une grotte de glace en Antartique lors de l’expédition du capitaine Scott en 1911.

Le livre permet de découvrir des scènes de rue ou de la vie quotidienne, des images montrant l’évolution des techniques ou des transports, ce qui réserve des surprises comme cette jeune femme rechargeant son automobile électrique… en 1912. Il y a des images de paix et quelques événements dramatiques comme l’incendie d’un dirigeable, des scènes de guerre ou la pendaison des conspirateurs de l’assassinat du Président Lincoln. Il y a des portraits façon carte postale comme celui du couple vieillissant des ennemis devenus amis Buffalo Bill et Sitting Bull ou encore une plaque de ce même Abraham Lincoln imberbe à l’âge de 37 ans. Un cliché franchement suprenant aussi: un vendeur égyptien somnolant à côté de ses momies en 1875.

Juin 1944. Le soldat Ware applique un camouflage de dernière minute au soldat Plaudo.
Base aéronavale d’Exeter, Devon Royaume-Uni.
© Archives nationales américaines/Glénat

A chaque fois, la précision du travail de colorisation emporte l’adhésion. Les détails et textures sont bien là et le rendu des couleurs sonne véritablement juste, fruit d’une recherche qui fut parfois très longue et d’une collecte d’informations scrupuleusement vérifiées. Le gage de la réussite est alors que les couleurs ne nous interpellent plus: nous ne sommes pas devant un théâtre des illusions mais simplement devant la vie dans tout son réalisme. L’équilibre entre images et textes est lui aussi judicieux, qui sépare la description et les explications historiques des indications sur la façon de faire pour chaque image.

De même qu’il nous est donné aujourd’hui de visionner de merveilleux petits films montrant une réalité colorée des grandes villes sans l’allure saccadée jusqu’ici associée à la Belle Epoque, ces images minutieusement restaurées et colorisées ravissent et font reculer les limites du voyage dans le temps.  

(*) Quand le passé reprend vie en couleurs. Photographies colorisées du monde de 1839 à 1949. Wolfgang Wild et Jordan J. Lloyd. Editions Glénat. Collection Histoire. 25,1 x 28,7 cm, 240 pages, 39,95 €.

Tout sur les procédés alternatifs : pour des tirages d’exception

© Editions Eyrolles

S’agit-il d’un rejet ou à tout le moins d’une forme de réaction devant la poussée du tout-numérique? D’une quête de renouvellement devant la profusion d’images trop semblables, trop parfaites et trop lisses? Toujours est-il qu’un retour aux procédés anciens s’affirme depuis quelque temps dans le monde et la pratique de la photographie. Plusieurs ouvrages ont paru qui remettent en lumière, si l’on ose dire, ces techniques du passé. Anaïs Carvalho et Rémy Lapleige présentent aux Editions Eyrolles un tableau très complet à ce sujet en nous révélant « Les secrets des tirages alternatifs » (*).

Que ce soit au départ d’images argentiques ou numériques, il est possible de donner à ses tirages un cachet original en trouvant sur le marché les substances chimiques permettant d’appliquer des techniques découvertes il y a plus de 150 ans. Dans une introduction sur les débuts de l’histoire de la photographie, le livre retrace l’évolution de ces procédés de l’époque héroïque, qui font aujourd’hui l’objet d’un étonnant recours en grâce. Cette évolution, on le sait, fut jalonnée d’essais et d’échecs, depuis les premières découvertes sur les propriétés des sels d’argent et avant même les apports de Niépce, Daguerre et Fox-Talbot.

Les auteurs présentent ensuite les équipements et produits de laboratoire nécessaires à la réalisation de tirages selon les procédés dits « alternatifs ». Munis de toutes ces indications façon panoplie du parfait petit chimiste, nous entrons dans le vif du sujet. Au coeur du livre et au départ de beaucoup de projets entrepris de nos jours figure la création d’un internégatif numérique. L’ouvrage explique pas à pas la démarche pour les « transparents », support préférentiel des amateurs de procédés alternatifs, étant entendu que n’entrent pas dans cette catégorie les internégatifs argentiques obtenus au moyens de révélateurs chimiques.

Point de vue du Gras, Nicéphore Niépce. 1826.Représentation en positif.

Vient ensuite, chapitre par chapitre, le passage en revue de ces techniques anciennes, avec leur principe, la présentation du matériel, l’explication du procédé et ses applications, les effets produits selon les supports. Les auteurs ont sélectionné une dizaine de procédés, basés ou non sur l’utilisation des sels d’argent. Leur choix s’est porté sur les plus faciles comme sur les plus originaux, plus ou moins abordables et coûteux, qu’ils requièrent ou non une expertise poussée. Pour chacun d’entre eux — de l’antothype au palladium et au platinum en passant par le cyanotype, le Van Dyke, le papier salé, l’émulsion liquide, le tirage à effet lith — l’ouvrage explique les préparations et les variantes possibles.

Nature morte au coq. Louis Ducos du Hauron, 1879. Domaine public.
Procédé de gélatine pigmentée tricolore (original). Impression couleur, procédé d’inhibition de colorant.
Copie imprimée vers 1982 dans la collection George Eastman House

Avec sa couleur bleue par laquelle on le reconnaît immédiatement (le « bleu de Prusse »), le cyanotype est souvent la première technique testée par les amateurs d’aujourd’hui (des packs sont même disponibles dans le commerce). Peu onéreux, le cyanotype, inventé en 1842, fut largement employé par les ingénieurs pour la reproduction de plans à grande échelle. Outre sa simplicité, le regain d’intérêt qu’il suscite semble dû à la variété des résultats produits. Plusieurs photographes de renom se sont d’ailleurs laissés tenter. On se rapportera par exemple au superbe travail d’Emeric Lhuisset, L’autre rive, retraçant le parcours de réfugiés sur le sol européen. Ce projet valut des honneurs mérités au photographe-plasticien dont les impressions en monochromes bleus constituent une belle illustration de la manière de repenser un ancien procédé pour traiter d’une manière poétique d’un drame politique et humain qui se poursuit toujours: « Un bleu, couleur de cette mer (la Méditerranée), où tant disparaissent, mais aussi un bleu qui est celui de l’Europe », comme il nous l’expliqua à Paris-Photo 2019.

L’autre rive © Emeric Lhuisset

Les intéressés par le cyanotype pourront également se plonger dans le site de Mike Ware, qui mit au point à la fin du XXè siècle une nouvelle formule un peu plus compliquée qui procure des couleurs plus profondes.

Les auteurs de l’ouvrage, respectivement biologiste et informaticien de formation, ont par ailleurs mis sur pied l’association de photographie argentique Dans Ta Cuve. Ils espèrent, avec ce livre, donner l’envie d’explorer tel ou tel procédé et révéler les potentialités de chaque technique. Ces procédés peuvent très bien s’appliquer, soulignons le, à tous les types d’images argentiques et numériques, y compris les clichés provenant de votre smartphone ou de votre réflex comme aux travaux réalisés à la chambre ou par tout autre moyen. A chacun de choisir parmi les options pour donner à ses tirages un rendu particulier, affirmer une démarche artistique en trouvant son propre langage.

Ceux qui, lecture faite, décideront de passer à la pratique et de se lancer dans ces procédés de tirage ne pourront négliger de se protéger impérativement car la manipulation de produits chimiques n’est jamais sans danger. Prendre soin de soi et penser à une bonne ventilation du labo : les tirages alternatifs sont bien dans l’air du temps.

(*) Les secrets des tirages alternatifs. Démarche – matériel – procédés. Anaïs Carvalho, Rémy Lapleige – Collection Secrets de photographes. 184 pages ; 26€. Parution le 11 février 2021.

Gustave Le Gray, le pionnier clairvoyant

© Editions Actes Sud

La collection Photo Poche, créée en 1982 par Robert Delpire au Centre National de la Photographie à Paris, s’est imposée comme la première collection de livres de photographie dans ce format. La série de référence vient de s’enrichir d’une monographie (*) sur Gustave Le Gray (1820-1884), qui sut, aux débuts de la photographie, « unir la science à l’art ».

Choisi en 1851 pour faire partie avec quatre autres photographes de la Mission héliographique mandatée pour inventorier les édifices français d’importance ou nécessitant des travaux, Le Gray doit surtout sa reconnaissance parmi les pionniers de la photographie artistique à ses marines réalisées sur les côtes normandes, bretonnes ou méditerranéennes. Il a su, à l’ère où la photographie naissante ne maîtrisait pas l’instant, figer le mouvement des vagues et des flots, combinant les négatifs dans des épreuves qui s’apparentent aux tableaux et furent très appréciées à l’époque de part et d’autre de la Manche.

Ses connaissances en chimie permirent à Le Gray de mettre au point le négatif sur papier ciré sec de même que le négatif sur verre au collodion, procédés grâce auxquels l’artiste put s’appuyer sur les innovations du technicien.

Gustave Le Gray. La grande vague. Sète, 1857. Photographie dans le domaine public

L’exigence de qualité et la maîtrise au service du lyrisme déployées par Le Gray sont encore mieux perçues désormais grâce aux découvertes de ses autres travaux. A côté des commandes officielles, dont celles réalisées pour l’Empereur Napoléon III, le photographe, titulaire d’un atelier et de luxueux salons sur le boulevard des Capucines, connut réellement le succès entre 1850 et 1860. C’est ce qui garantit la conservation et la redécouverte récente de ses oeuvres, en particulier à travers les albums de riches familles ou les collections des puissants de l’époque.

J’émets le voeu que la photographie, au lieu de tomber dans le domaine de l’industrie, du commerce, rentre dans celui de l’art. C’est là sa seule, sa véritable place »

– Gustave Le Gray

Celui qui se qualifiait de « peintre d’histoire » excellait non seulement dans les images de forêts et de monuments mais aussi dans les portraits comme dans les illustrations de camps militaires et les mouvements de troupes.

Autoportrait. Circa 1859-1962

Cet artiste et inventeur n’avait pourtant pas l’esprit d’un homme d’affaires et c’est pour échapper à ses créanciers qu’il quitta en 1860 Paris et famille en compagnie d’Alexandre Dumas pour un voyage en Orient. Une escale à Palerme pendant l’insurrection de Garibaldi sera l’occasion de photographier ruines et héros avant de poursuivre seul l’exode en Syrie et au Liban après une brouille avec Dumas. Le Gray s’installe ensuite à Alexandrie puis au Caire, où il retrouve des commandes officielles par la grâce d’un souverain francophile. On sait peu de choses de sa fin de vie en Egypte. Des photographies de ce pays réalisées par Le Gray sont montrées à l’Exposition Universelle de Paris en 1867 mais l’homme ne retrouvera jamais Paris.

Son contemporain Maxime Du Camp, ami de Flaubert, dira de Gustave Le Gray qu’il aurait fait fortune « s’il n’eût été un hurluberlu ». Cet hurluberlu a pourtant conquis sa place dans l’histoire de la photographie et cette place est essentielle.

(*) Gustave Le Gray. Editions Actes Sud, Collection Photo Poche. Préface de Catherine Riboud. Format 12,5 x 19 cm, 144 pages, 13.00€.

Peinture et photographie : l’histoire d’une liaison

© Editions Flammarion, 2020

La date de naissance de 1839, correspondant à l’annonce par Arago du procédé mis au point par Daguerre, reste un sujet de controverse parmi les historiens de la photographie. Les défenseurs de Niepce et autres contemporains (Talbot, Bayard) ont certes des arguments à faire valoir en faveur des inventeurs des procédés sur papier. C’est dans cette époque passionnante, quand la photographie fut d’abord perçue comme une création relevant des sciences et de la mécanique, que nous plonge un ouvrage de référence, réédité et mis à jour aux Editions Flammarion (*). Son auteure, Dominique de Font-Réaux, conservatrice générale au musée du Louvre nous explique, depuis la naissance et la réception de la photographie, les liens complexes que tisseront photographie et peinture tout au long de ce XIXè siècle dont bon nombre d’historiens conviennent qu’il s’acheva réellement à la veille de la Première Guerre mondiale.

Si le daguerréotype ne pouvait, à la différence des procédés sur papier, se multiplier au départ d’une seule matrice, sa destination était l’exposition, ce qui renforçait son lien avec la peinture. La photographie hérita également de l’esthétique picturale de cette époque et s’inscrivit naturellement dans ses traces par la valorisation du regard de l’opérateur déterminant le cadre. En 1859, Baudelaire, ami et modèle de Nadar, ne dénie pas à la photographie ses ambitions artistiques mais il fustige l’assimilation de l’art au seul mimétisme. La crainte de voir la peinture supplantée, dans le registre de l’imitation tout au moins, libéra finalement les peintres, lesquels n’étaient plus tenus à la ressemblance. L’ouvrage raconte ainsi comment la photographie, en lieu et place de ou en opposition avec la peinture, s’imposa comme un art, nouveau mais héritier du passé tout à la fois.

Honoré de Balzac, photographie retouchée par Nadar à partir du daguerréotype de Bisson Date : ca 1890
Domaine public

Entre création picturale et photographique se forgent alors des interactions fondées sur l’échange des sujets et modèles, donnant naissance à de nouveaux codes de la représentation du réel. Les efforts de Le Gray pour figurer le ciel et le déroulé des vagues fourniront par exemple au peintre Courbet les motifs de ses représentations de la côte normande. A l’inverse, Nadar emprunta à Ingres ses fonds unis et les attitudes de ses portraits. En témoignent notamment les attitudes destinées à traduire la personnalité ou la vérité du modèle dans ses portraits de Berlioz ou de Baudelaire. Le portrait photographié induit par ailleurs dès 1860 un renouvellement pictural du genre, tandis que Julia Margaret Cameron utilise le flou pour livrer des portraits photographiques d’une grande qualité allient l’intime et l’esthétique.

S’appuyant sur une érudition puisée aux recherches effectuées par les institutions muséales et académiques, Dominique de Font-Réaux nous entraîne dans ces échanges entre peinture et photographie au travers du paysage, du portrait, de la nature morte, de la représentation de la vie quotidienne (« le genre ») ou encore du nu et des études d’après nature, dans lesquelles la photographie dispense le peintre de copier sur le terrain tout en lui offrant le choix du point de vue. Les collections d’artistes permettent de mieux comprendre ce rapport: témoin ce fonds de 3000 épreuves ayant appartenu au peintre Henri Fantin-Latour. La connaissance de la pratique artistique de ce temps s’enrichit de la sorte en montrant les secrets de fabrication des images peintes.

A travers des exemples non exhaustifs et des (re)découvertes récentes dans les fonds des artistes ou de leurs héritiers se révèle l’apport de la photographie dans des oeuvres majeures telles celles de Degas, qui s’y intéressa de très près au milieu des années 1890. L’ouvrage montre également la part et l’importance de la photographie dans l’oeuvre de Mucha, Derain, Vuillard ou du merveilleux Paul Bonnard, éclairant l’oeuvre du peintre en mettant le doigt sur ce qui, au delà de la similitude des thèmes, unit photographie et peinture dans une même grâce et une même approche du quotidien.

Marthe, debout à côté d’une chaise
Pierre Bonnard. 1900 ou 1901.
Public Domain

Si ces échanges à double sens entre peinture et photographie furent parfois tortueux, ils furent assurément féconds et le champ de recherches est loin d’être épuisé. L’auteure admet avoir réservé une large place à la France tout en évoquant d’autres pays dans cet ouvrage très soigné, judicieusement et agréablement mis en pages. Un voyage culturel dont on sort convaincu que les pratiques artistiques s’enrichissent mutuellement et que la photographie permit aux peintres de « développer un regard neuf sur le monde », même s’ils ont souvent négligé de l’inclure dans leurs expositions et leurs présentations. Comme une maîtresse cachée mais non moins chérie sans doute.

(*) Peinture et photographie. Les enjeux d’une rencontre, 1839-1914. Dominique de Font-Réaulx  Nouvelle édition mise à jour. Editions Flammarion. 336 pages – 201 x 256 mm. Couleur – Broché

Le Studio Harcourt ou l’art de la lumière

Plateau Cocteau. © Studio Harcourt

Depuis sa création il y a 85 ans, d’innombrables vedettes du cinéma et autres personnalités mais aussi des particuliers comme vous (et moi!) se sont prêtés au jeu du portrait par les bons soins du prestigieux Studio Harcourt. Un portrait en noir et blanc dans le « style Harcourt », avec ses caractéristiques et selon un savoir-faire immuable appliqué dans ce lieu de légende de la photographie, actuellement niché dans le XVIè arrondissement.

Carole Bouquet
Photo Studio Harcourt
Commons Wikimedia.org

Un portrait Harcourt se présente typiquement comme un plan rapproché du sujet, photographié sous son meilleur angle, le plus souvent de trois-quart et/ou en contre-plongée mais pas toujours – témoin ce superbe portrait en lumière faciale de l’actrice Carole Bouquet. La mise au point se fait traditionnellement sur le brillant des yeux, l’arrière de la chevelure et même l’oreille pouvant être flous.

Mais ce qui caractérise véritablement un portrait Harcourt, outre la fameuse signature, c’est qu’il est éclairé par une lumière, souvent latérale ou en halo, émanant de projecteurs de cinéma. Cette lumière crée un effet prononcé de clair-obscur, avec un fond de dégradé du gris au noir. Selon son actuel président, environ 150 photographes ont réalisé de telles prises de vue au studio depuis sa fondation. Tous se sont inscrits dans ce « style Harcourt », dicté par le modus operandi des premiers photographes-maison, venus des plateaux de cinéma et spécialisés dans la manière de ciseler des éclairages au tungstène qu’ils appliquèrent au travail en studio. Harcourt resta ainsi longtemps fidèle aux lampes à filament au tungstène, relativement peu prodigues en lumière. Comme les pellicules noir et blanc avaient une sensibilité très faible comparée à celle des émulsions actuelles, une ouverture de diaphragme importante s’imposait naturellement. La profondeur de champ obtenue était forcément assez réduite et engendrait des contours flous.

Cosette Harcourt
Photo Studio Harcourt
Commons.Wikimedia.org

Le studio fut fondé par une femme, Cosette Harcourt, pseudonyme de Germaine Hirschfeld, qui le mit sur pied en 1934 suite à sa rencontre avec deux patrons de presse, les frères Lacroix. Cette femme moderne au genre de vie très libre fit rapidement de son studio un passage obligé pour les artistes et « tous ceux qui ont besoin du public ». La réputation de l’endroit devint telle que tout ce qui comptait ou voulait compter dans le domaine du cinéma et du théâtre mais aussi de la littérature, de la danse ou de la politique se précipita chez Harcourt pour obtenir son portrait. Le studio, qui déménagea maintes fois dans Paris, connut dès lors des années fastes avant et après la Deuxième Guerre mondiale quand toutes les grandes vedettes de l’écran (Louis Jouvet, Michel Simon, Jean Gabin, Marlène Dietrich, Clark Cable, Brigitte Bardot) mais aussi de la chanson (Edith Piaf, Jacques Brel par deux fois, Serge Gainsbourg,..) vinrent poser chez Harcourt.

Alain Bashung, chanteur. Une photo du Studio Harcourt sous licence libre Creative Commons

La collaboration du studio avec sa fondatrice prit fin dans les années ’60 et Cosette Harcourt disparut en 1976. Les transformations intervenues dans le monde de la photographie et l’arrivée sur le marché de nouveaux types d’appareils précipitèrent ensuite le déclin de la marque Harcourt dans les années 1980. La maison déposa même son bilan en 1989.

Sous l’impulsion de Jack Lang et du Ministère de la Culture, les archives du studio, riches de quelques 6 millions de négatifs, furent cependant rachetées par l’Etat français. Le studio fut repris en 1993 par Pierre-Anthony Allard, un de ses anciens photographes. D’autres associations et de nouvelles directions suivirent, garantissant la pérennité du style et de ce patrimoine unique. En juin 2010, la direction du studio entreprit de confier une partie de son fonds d’images sous licence libre à Wikimedia Commons. Ces dernières années le studio a diversifié ses activités (boutique, beauté, café). Il continue de monter des expositions et d’offrir son magnifique écrin (*) pour des événements divers qui donnent à ses visiteurs l’occasion d’admirer son patrimoine.

L’exception qui confirme la règle. Un cadrage exceptionnellement large avec une composition en triangle. Mélanie Laurent. © Studio Harcourt

On notera, en parcourant de la sorte la galerie des portraits Harcourt, que le cadrage en coupure inférieure se fait souvent sur une ligne située à mi-bras, entre l’épaule et le coude. Ce classique du studio ajoute à la représentation du visage des éléments corporels qui révèlent la corpulence et une attititude du modèle (Zinedine Zidane, par exemple).

Un cadrage très serré (close-up portrait) se retrouve plus rarement avec des sujets féminins mais s’emploie volontiers et convient manifestement aux « grandes gueules » masculines du cinéma (Michel Simon). Au-delà du maquillage qui s’applique ici aux hommes comme aux femmes, l’intention est sans doute de représenter un sujet féminin avec une peau sans défaut là où les rides et les imperfections serviront au contraire à valoriser une personnalité masculine.

On trouvera de beaux sujets d’étude dans les emblématiques Portraits du cours Florent, une exposition de portraits d’anciens élèves du célèbre cours parisien d’art dramatique, actuellement présentée chez Harcourt à l’occasion de la sortie de l’ouvrage Au cours Florent (**). Une autre exposition en collaboration avec Normal Magazine illustre en couleurs les Contes & Légendes, une série de portraits aux évocations oniriques et sensuelles comme ce Bacchus.

La couleur chez Harcourt, une évolution.
Bacchus. Série Contes et Légendes. Normal Magazine.
© Studio Harcourt

Même si vous ne pouvez vous permettre une séance particulière de maquillage et de portrait au studio (sachez toutefois qu’il existe ici et là en France et forcément à Paris des cabines Harcourt de type photomaton de luxe au tarif plus modeste), n’hésitez pas à aller découvrir ce lieu mythique. Plaisir garanti aux passionnés de l’art du portrait et de la lumière.

Pour aller plus loin:

(*) Harcourt Studio. 6, rue de Lota, 75116 Paris. http://www.studio-harcourt.eu
(**) Ouvrage de François Florent (éd. du Chêne). Portraits d’une soixantaine de ces Florentins devenus des figures de la scène cinématographique et théâtrale. Jusqu’au 31 décembre 2019 au Studio Harcourt.

De la chambre noire à Instagram : chronologie de la photographie

© Editions Eyrolles

Un nouveau livre consacré à l’histoire de la photographie vient de paraître aux Editions Eyrolles (*). Il s’agit, dans une traduction française irréprochable, d’un ouvrage très agréable à lire et à parcourir, confectionné sous la direction de Paul Lowe, maître de conférence en photographie documentaire et directeur de cours à l’Université des Arts de Londres. Ce photographe multiprimé a couvert pour la presse (Time, Life, etc.) des sujets comme la chute du Mur de Berlin, la libération de Nelson Mandela, le conflit en ex-Yougoslavie et la destruction de Grozny.

Le propos est de retracer l’évolution de la photographie, de la camera obscura au smartphone, en faisant parler les oeuvres et leurs créateurs. Sous forme d’une chronologie thématique, le livre replace les étapes, les genres et les photographies dans leur contexte. Il est structuré en six grands chapitres couvrant chacun de deux à cinq décennies, eux-mêmes divisés en tranches de quelques années pendant lesquelles telle ou telle avancée technologique, tendance ou genre photographique est survenu ou trouvé son essor. Grâce à une frise chronologique, le lecteur visualise l’évolution, le développement de tel ou tel type de photographie (documentaire, portrait, mode, espace, etc.) et les courants successifs, du pictorialisme à la manipulation actuelle des images, avant comme après la prise de vue.

Louis Daguerre, Boulevard du Temple. 1838. Daguerréotype. Domaine public.
Présenté comme la première photographie montrant un être humain.

Le premier chapitre, des débuts à 1850, retrace les découvertes et les efforts des pionniers dont Daguerre (ci-dessus) avant d’entrer plus précisément, par exemple, dans les années 1853-1855, lesquelles marquent une étape de la photographie sociale avec le brevet du procédé des cartes de visite en images et coincident par ailleurs avec la représentation des conflits armés. Un focus sur la photographie de guerre s’insère dès lors à cet endroit, avec une présentation des photographies les plus emblématiques du genre, ce qui autorise des rapprochements d’uné époque à l’autre: une image datée de 1863 montrant des cadavres en décomposion à Gettysburg pendant la Guerre de Sécession aux Etats-Unis voisine avec une photographie de la guerre du Vietnam (1966) ainsi qu’avec un texte sur James Natchwey, grand nom de la photographie des conflits de la fin du XXè et du début du XXIè siècle.

Man Ray. Violon d’Ingres.1924. © Gagosian & 1900-2000

On voyage dans le temps, en reconnaissant et apprenant à mieux connaître les images mythiques telles ce fameux Violon d’Ingres de Man Ray que nous avons pu contempler à Paris Photo. On découvre aussi nombre d’images moins célèbres mais curieuses, symptomatiques ou jetant des ponts vers d’autres formes d’art. On apprend de la sorte que l’écrivain Lewis Carroll était aussi photographe en voyant le portrait de sa muse, inspiratrice d’Alice au pays des merveilles.

Les textes concernant les différents genres de photographie ont le mérite d’expliquer les débats soulevés par le genre en question. Citons, à titre d’exemple, pour la fin des années 1870, le fait que les événements non photographiés pouvaient alors passer pour négligeables (la famine de Madras, l’escalavage dans le Sud des Etats-Unis), tandis que les innovations technologiques étaient mises en lumière à côté des célébrités les plus photogéniques. De quoi trouver quelques ressemblances avec notre époque.

Situation room – Salle de crise, 2011. © Peter Sousa
Traque de Bin Laden. Image d’un événement d’actualité non représenté

Signe d’un engouement pris en compte par les éditeurs, les ouvrages consacrés à l’histoire de la photographie sont décidément publiés en grand nombre depuis quelques années. Ce beau livre-ci, sous couverture rigide et à l’iconographie judicieusement choisie (320 photos), fera certainement des heureux au moment des fêtes et figurera longtemps parmi les plus intéressants. Il s’achève par un glossaire, des références vers d’autres lectures et une question pour prolonger la réflexion: qu’est-ce qu’un photographe aujourd’hui, quand l’identité de l’auteur importe moins que l’utilisation qui est faite de la photographie?

(*) Chronologie de la photographie. Paul Lowe. Editions Eyrolles. Relié, 272 pages. 29,90€.

Cartier-Bresson en Chine : un jalon du photojournalisme

« Le Guomindang n’en a plus pour longtemps. Pouvez-vous vous rendre en Chine? » A l’automne 1948, Henri Cartier-Bresson (HCB), qui séjourne en Birmanie, reçoit un télex de Magnum Photos qu’il a co-fondée l’année précédente. Le magazine Life commande un reportage sur l’effondrement attendu du régime nationaliste, qui subit la poussée des troupes de Mao Zedong.

Près de la Cité interdite, un simple d’esprit dont la fonction est
d’accompagner les mariées en palanquin, Pékin, décembre 1948.
© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Cartier-Bresson jouit alors, depuis son exposition au MoMA de New York en 1947, d’une certaine notoriété artistique. Il n’est pas encore complètement reconnu en tant que photojournaliste, quand bien même une telle distinction ne lui importera jamais. Venu pour deux semaines, HCB, alors âgé de 40 ans, restera dix mois en Chine, y affirmant l’approche qu’il poursuivra pour la presse pendant les vingt années suivantes. Sobrement montée, une exposition à la Fondation HCB (*) redécouvre ce reportage marquant de 1948-1949 mais aussi un deuxième, effectué dix ans plus tard. Elle va de pair avec la publication aux éditions Delpire (**) d’un ouvrage des deux commissaires, consignant leur passionnante recherche.

Cartier-Bresson opère en Chine selon son style caractérisé par un cadrage précis et sa mobilité de « libellule inquiète » (Truman Capote). Il l’exerce librement en fonction des circonstances du gigantesque pays en proie aux soubresauts de son histoire. De Pékin à Hangchow, accompagné de Ratna, sa première épouse à laquelle il doit largement sa connaissance de l’Asie, il fournit notamment des images témoignant des modes de vie traditionnels. Il rend compte de la désolation frappant la population, assiste à la chute de Nankin tenue par le Kuomintang puis se trouve contraint de rester à Shanghai. Il rend compte des événements et de leur tension mais ne dédaigne pas de s’en détacher pour rester attentif aux individus ou saisir, par exemple, le sourire d’un enfant. Au fil de ses déplacements et de ses confinements, HCB constitue ainsi un récit d’environ 5000 images, dont plus de 500 sont sélectionnées par Magnum qui diffuse les tirages. Il quitte le pays quelques jours seulement avant la proclamation de la République populaire le 1er octobre 1949, porteur des « ultimes témoignages de la Chine ancienne » (Pierre Assouline, son biographe).

Gold Rush. En fin de journée, bousculades devant une banque pour acheter de l’or. Derniers jours du Kuomintang, Shanghai, 23 décembre 1948.
© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Aux rouleaux de 36 vues expédiés à New York pendant cette période s’ajoutent des notices extrêmement précises, dactylographiées sur papier pelure, qui expliquent leur contenu, fournissant à Magnum la matière d’une légende pour chaque photographie. La capacité d’écriture et le souci d’exactitude dont témoignent les documents d’archives ici présentés avec les tirages originaux sont impressionnants. Le photographe, qui ne verra pas pendant des mois l’utilisation finale de son travail, est un reporter complet. Ses stories, vendues par Magnum pour être publiées dans Life et dans d’autres magazines internationaux d’actualité florissant à l’époque, sont parfois quelque peu interprétées ou commentées par ceux-ci en fonction de leur orientation politique mais les photographies sont largement saluées. Un grand nombre d’entre elles comptent parmi les plus célèbres du photographe, telle cette ruée vers l’or à Shangaï (ci-dessus), qui fut publiée le 29 mars 1949 dans le premier numéro de Paris-Match.

L’ouvrage original de 1954, préfacé par Sartre
© Editions Delpire

La publication des reportages de Cartier-Bresson assoiera dès lors son statut de témoin capital du mouvement de l’Histoire. « Jamais il n’a ressenti l’excitation des événements comme en Chine durant les mois où l’Ancien régime a dû s’effacer devant la Révolution », selon Pierre Assouline (***). « Dans ces moments-là, il a senti que tout culminait en une seconde pour exploser à la vitesse de l’obturateur. Il a éprouvé une joie physique à se trouver en équilibre sur la crête des vagues, un appareil à la main ». HCB devient dès 1950 une référence majeure du « nouveau » photojournalisme et du renouveau photographique en général. Les livres Images à la sauvette (Verve, 1952) et un premier ouvrage sur la Chine, D’une Chine à l’autre (Delpire, 1954, avec une préface de Jean-Paul Sartre) confirment son statut.

Construction de la piscine de l’Université de Pékin par les étudiants, juin 1958.
© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Marqué par les événements chaotiques de son séjour de 1948-1949, passionné par cette culture (il se fera bouddhiste), HCB retourne en Chine en 1958 pour constater les
effets du changement de régime. Ce séjour, qui intervient en plein « Grand Bond en avant » proclamé par Mao Zedong, se passe dans des conditions sensiblement différentes du premier reportage: accompagné d’un guide-interprète pendant quatre mois, HCB parcourt des milliers de kilomètres. L’oeil vigilant du régime maoïste attend du photographe qu’il fasse voir à l’extérieur les résultats les plus emblématiques de sa Révolution et de l’industrialisation (forcée) des campagnes: grands travaux, aciéries, communautés collectives de paysans ou écoles. HCB s’applique cependant à montrer aussi d’autres facettes, peu reluisantes, du régime tels l’exploitation du labeur humain (voir ci-dessus), l’enrégimentement des individus ou l’emprise implacable des milices.

Le nouveau reportage, comportant même des images en couleurs comme on le voit aux cimaises affichant les pages des magazines d’époque, rencontre également un succès international. Son inclusion dans l’exposition de la Fondation élargit le propos, en profondeur comme en contraste. Mais le « photographe Henri Cartier-Bresson » reste fidèle seulement à lui-même, à sa construction rigoureuse des images, à sa présence discrète mais formidablement efficace pour nous montrer cette population chinoise dans son authencicité : « Moi, je m’occupe presque uniquement de l’homme. »

(*) A la Fondation Cartier-Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris. Du 15 octobre 2019 au 2 février 2020.

(**) Henri Cartier-Bresson : Chine 1948-1949 I 1958 par Michel Frizot et Ying Lung Su. Editions Delpire.

(***) Pierre Assouline. Henri Cartier-Bresson. L’oeil du siècle. Plon, 1999.

Un demi-siècle de photographie française : le livre-synthèse

Michel Poivert, professeur d’histoire de l’art à l’Université de Paris et historien de la photographie, s’est lancé dans un fameux défi avec un livre-synthèse (*) : partant du constat qu’aucune description de la photographie française depuis un demi-siècle n’a pu en montrer le visage, son ouvrage tente de le faire. Le propos ne manque pas d’ambition et Poivert est conscient qu’il lui faut choisir une méthode. Plutôt que de composer une anthologie, l’auteur identifie des axes forts, offrant au fil de huit chapitres des textes introductifs et des portfolios illustratifs comme autant de décryptages de 50 ans de photographie française.

© Editions textuel

A travers ces approches thématiques, telles que les transformations du reportage, la question du paysage ou encore la passion du quotidien (la vie de famille, les intérieurs, les objets, le mobilier), l’ouvrage permet de reconstituer la diversité d’une scène française. Puisque la France représentée par la photographie humaniste n’existe plus, que le métier de photographe change et que la culture numérique oblige le photographe à inventer de nouveaux modèles, l’analyse parcourt les (r)évolutions qui s’ensuivent: les images ne se soucient plus de plaire, les valeurs d’héroïsme du reportage s’effacent et le paysage lui aussi évolue. Poivert nous guide à travers les recherches et inclinations successives, s’attardant sur les expériences marquantes comme celle de la mission de la DATAR avec les approches du métier très différentes des photographes impliqués, dont Doisneau et Depardon.

Tous ces changements ne se font pas sans questionnements ni hésitations. L’intérêt des photographes pour « les choses de la vie » a changé mais le public est-il prêt à rompre avec le pittoresque? Les photographes sont conscients de la nécessité de faire corps mais les agences ou collectifs portent bien des projets très différents. Entre les désillusions des années 1970 et les productions spectaculaires contemporaines, la photographie française a aussi continué de parcourir le monde et même de l’observer d’en haut (Thomas Pesquet après Yann Artus-Bertrand) dans le même temps qu’elle se penchait vers l’intime.

Le livre entre également dans le champ de mines intellectuel avec les contributions des non-photographes et la réflexion qui s’est engagée il y a quelques décennies sur la nature de la photographie: Barthes, Bourdieu, Foucault, Derrida ont pris le médium comme objet d’étude. Des travaux sans doute passionnants pour qui peut s’y plonger mais une audience, pensons-nous, qui reste limitée chez les praticiens: ceux-ci trouvent trace des débats concernant leur art en des termes sans doute plus concrets dans leurs magazines photo (à nous de les choisir) ou dans nos grands quotidiens qui depuis les années 1970 se sont dotés de rubriques consacrées à la photographie.

L’Etat français par ailleurs aime la photographie — comment ne pas s’en réjouir? — même s’il est aussi bon de garder à l’esprit qu’action publique et loi du marché ne suivent pas la même logique. Les images forment un patrimoine en même temps qu’un marché. Paris en tous cas est la capitale mondiale du marché de la photographie (surtourt à l’automne; nous aurons bientôt l’occasion d’y revenir) et les initiatives pour valoriser la création ne cessent de se multiplier, des dizaines de festivals s’ajoutant désormais chaque année aux Rencontres d’Arles. Et le medium en question(s) évolue toujours vers de nouveaux horizons, dessinant une « photographie recomposée » dans laquelle on retrouve des procédés anciens en même temps que l’exploration de l’espace par l’installation photographique (JR).

La disgrâce étant, selon Poivert, « le mot qui unifie les enjeux esthétiques et historique », il nous dit que c’est l’éloge de cette disgrâce qu’il faut prononcer, ajoutant sur une note prudemment optimiste qu’« il en marquera peut-être aussi la fin ». Le tableau qui ressort de ce panorama et de cette succession des générations est celui d’une scène française bien plus que d’une « école ». Et le constat essentiel au terme de cette remarquable tentative de synthèse est bien celui-ci: « Au fond, la photographie française depuis les années 1970 est une immense expérience de la photographie elle-même. »  

(*) 50 ans de photographie française contemporaine. Michel Poivert. Relié, 416 pages, 59€. Couverture toilée avec marquage. Parution le 6 novembre 2019.

André Kertész l’équilibriste : le journal intime d’un innovateur

André Kertész . Peintre d’ombre, Paris, 1926 © ministère de la Culture /Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

André Kertész (photographe hongrois naturalisé américain, 1894-1985) est l’auteur d’une œuvre multiple et à mains égards novatrice. Réalisée par le Jeu de Paume à partir des archives que Kertész légua à La France, une exposition-rétrospective, visible tout l’été au Château de Tours (*), tourne autour de se base sur quelques livres essentiels publiés du vivant de Kertész, l’un des grands noms de la photographie du XXè siècle. Avec une centaine de tirages argentiques, de maquettes de livres originales et des films qui nous révèlent la personnalité de l’artiste, elle compose le récit d’une carrière prolixe étalée sur sept décennies.

L’oeuvre de Kertész suit les aléas de sa vie et de son parcours géographique, sources de son inspiration. Les premières photographies datent de son engagement dans l’armée austro-hongroise pendant la Grande Guerre. Elles se distinguent de l’imagerie de l’époque: le jeune homme a le sens de la composition et saisit avec sensibilité les à-cotés de la campagne militaire à laquelle il participe, ses camarades-soldats au repos, des paysans qu’il rencontre.

André Kertész. Nageur sous l’eau, Esztergom, Hongrie, 1917 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész
André Kertész, Ombres, 1933 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

Au milieu des années ’20, Kertész débarque à Paris comme nombre de ses compatriotes, achète son premier Leica et fréquente l’avant-garde artistique. Il photographie la rue, les jardins de la capitale et même les gamins de Paris, bien avant Doisneau ou les tenants de la photographie humaniste. Il travaille en photo-reporter pour Vu, poursuivant dans le même temps des recherches sur les lignes et la forme: s’inscriront ainsi dans l’histoire de la photographie « La fourchette » en 1929 et, quelques années plus tard, la série des « Distorsions » montrant des corps nus dans un miroir déformant. La fréquentation des milieux culturels et des ateliers d’artistes est aussi l’occasion de faire des portraits (Colette, Eisenstein, Mondrian).

A New York, où il s’installe en 1936 avec son épouse Elisabeth, le photographe trouve sans peine à s’employer mais le travail de commande pour Keystone et divers magazines est bientôt source de frustrations devant le puritanisme de l’époque ou les contraintes de la Deuxième Guerre mondiale. Le nazisme et l’antisémitisme empêchent tout retour en Europe et Kertész se sent souvent incompris. Une longue collaboration, de nature alimentaire, au magazine House & Garden ainsi que le sens des affaires d’Elisabeth permettent au couple de traverser des années difficiles et au photographe d’oeuvrer par ailleurs dans une veine plus personnelle. En plongée ou en contre-plongée, il tourne son objectif vers le paysage urbain, les perspectives de l’architecture new-yorkaise, les tracés ferroviaires. La poésie resurgit quand un nuage s’inscrit curieusement sur le ciel derrière un building mais l’esthétique tranche nettement sur celle que pratiquait Kertész à Paris pendant l’entre-deux-guerres. Dans un décor où la verticalité s’impose, les hommes ne sont plus ici que des marqueurs d’échelle ou les témoins d’une solitude urbaine. A partir de la fin des années’40 et pendant de longues années, Kertész fait de sa deuxième ville d’adoption son thème de prédilection. Il rassemblera plus tard dans « Of New York… » (1976) ses images de la Grosse Pomme sans s’embarasser de la chronologie ni des lieux.

André Kertész. Jour pluvieux, Tokyo, 14 septembre 1968 © ministère de la
Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

En 1962, Kertész renonce au travail sur commande pour donner toute sa place au plaisir de la photographie. Il accède alors à une forme de reconnaissance internationale à travers des expositions à la Biennale de photographie de Venise ainsi qu’à Paris – sa ville de coeur, qu’il retrouve après 30 ans. Le MOMA de New York, les galeries et les éditeurs soudain sollicitent l’artiste, enfin valorisé pour son talent. Kertész peut désormais voyager plus librement: il découvre le Japon et retrouve en Hongrie les lieux de ses jeunes années et de ses premiers clichés.

Le livre « On Reading » en hommage à la lecture, est publié en 1971, bientôt suivi par « Sixty Years of Photography« , qui reprend l’essentiel de la carrière de Kertesz. Si l’estime et le succès sont au rendez-vous, son énergie et son appétit pour la pratique de la photographie déclinent en même temps que la santé du couple.

Le travail de Kertész sur la couleur, utilisée à des fins commerciales depuis les années 1940 et pour photographier New York, prend pourtant tout son sens quand, à partir de 1979, un programme de Polaroid lui fournit un appareil SX-70, un modèle qui deviendra mythique, et le pousse vers de nouvelles expérimentations en petits formats. C’est ainsi que Kertész se sort de la dépression causée par le décès en 1977 de sa chère Elisabeth. Il reprend une pratique quotidienne de la photographie et renaît à la créativité en modelant les formes et la lumière. Il se passionne à nouveau pour ses trouvailles comme l’amateur qu’il n’a jamais cessé d’être au fond de lui. Il revisite son oeuvre, ses thèmes, ses idées sur son art.

André Kertész
Sans titre, série From My Window, reproduction d’après un Polaroid, 1979-1981 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture
et du patrimoine / Donation André Kertész

En 1981, Kertész assemble une collection de ses polaroïds dans From My Window (publié en français sous le titre À ma fenêtre). Il y joue avec les reflets et la transparence, compose d’étonnantes natures mortes avec des objets et des surfaces de verre et va jusqu’à réinterpréter d’anciennes photographies comme celle de son mariage. Il trouve dans cette série une forme de renaissance et de consolation en rendant hommage au souvenir d’Elisabeth. Kertész continue de photographier jusqu’à ses derniers jours dans et depuis son appartement proche de Washington Square et meurt quelques années plus tard à New York.

« Je me considère toujours comme un amateur aujourd’hui, et j’espère que je le resterai jusqu’à la fin de ma vie. Car je suis éternellement un débutant qui découvre le monde encore et encore. » — André Kertész

Autodidacte, marqué par ses origines mais trouvant d’autres formes d’expression au fil de sa vie, privilégiant le ressenti sur la technique tout en restant créateur, Kertész considérait son travail photographique comme un « journal intime visuel ». Selon ses propres termes, « c’est un outil, pour donner une expression à ma vie, pour décrire ma vie, tout comme des poètes ou des écrivains décrivent les expériences qu’ils ont vécues. C’était une façon de projeter les choses que j’avais trouvées. »

André Kertész. La Martinique, 1er janvier 1972 © ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine / Donation André Kertész

L’exposition de Tours permet de réaliser à quel point l’approche de Kertész fut celle d’un pionnier lors de plusieurs phases de son évolution. De nombreuses photographies surprennent par leur audace autant que par leur datation tant elles évoquent en nous des images qui leur sont postérieures. De l’approche classique mais déjà personnelle des débuts jusqu’àux visions poétiques et intimes des dernières années en passant par son rôle important dans l’affirmation du photo-journalisme, cette oeuvre protéiforme ne cesse d’étonner. « Kertész l’équilibriste » nous fait pénétrer l’univers d’un artiste singulier et indépendant, dont l’influence fut marquante, un acteur majeur de l’histoire de la photographie.

(*) André Kertész, l’équilibriste, 1912-1982. Au Château de Tours, du 26/0 au 27/10, 2019. Exposition coproduite par le Jeu de Paume et la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, en collaboration avec la Ville de Tours. Renseignements : 02 47 21 61 95 / http://www.tours.fr

100 mots pour entrer dans la photograhie

©Que sais-je/Humensis, 2019

Edité par Que sais-je ? sous forme de livre de poche, Les 100 mots de la photographie (*) se présente comme un abécédaire qui résume à la fois l’histoire de la photographie, ses techniques et ses genres, tout en citant l’apport de quelques acteurs essentiels. Limité à 120 pages, ce petit ouvrage de vulgarisation, forcément sélectif, s’adresse moins aux spécialistes qu’à l’amateur désireux d’entrer plus avant dans le domaine de la photo.

Proche de Willy Ronis dont il réalisa les tirages et les portfolios, Pierre-Jean Amar est un praticien et un enseignant de la photographie. Il pose en préambule la question de la conservation des images produites aujourd’hui, mentionne ses 10 livres fétiches pour orienter la réflexion, puis livre à raison d’une page par mot — d’Agence de presse à Weston et Adams — les clés du domaine. L’approche est transversale, émaillée néanmoins de dates et repères chronologiques. On découvre en prime quelques citations de Guy Le Querrec (« Le réel est une citation à partir de laquelle l’œil improvise », joli mot d’un photographe passionné de jazz).

Sommaires ou plus précises, ces 100 entrées permettent d’apprendre rapidement ou de rafraîchir ses connaissances, suivant le principe de la collection. Mieux vaudra cependant négliger l’une ou l’autre annotation : il est surprenant de lire en ce début d’année 2019 que le fameux livre-référence Image à la sauvette de Cartier-Bresson (1952, couverture de Matisse) n’a jamais été réédité (voir la réédition chez Steidl en 2014) ou qu’il faut compter 25 euros par mois pour un abonnement sur le cloud à Photoshop et Lightroom.

Pierre-Jean Amar défend avec d’autres l’idée que le numérique n’est qu’une évolution, pas une révolution comme certaines avancées technologiques de l’histoire de la photographie telles le passage des plaques de verre aux pellicules. Puisque la photographie, comme le rappelle ce livre, « n’a jamais été aussi présente » dans la  vie quotidienne, ceux qui s’emploient aujourd’hui à se raconter en images éphémères comme les photographes plus curieux devraient trouver dans ce condensé et pour un prix très abordable des pistes pour s’informer ou pour éclairer leur pratique.

(*) Les 100 mots de la photographie. Pierre-Jean Amar. Que sais-je?1è édition 2019, N°4132. 9€