Apprendre l’histoire de la photographie : en bref, en brique, en ligne

S’il est réconfortant de constater le succès des grandes manifestations (Arles, Paris-Photo et autres) et de voir l’engouement du public pour certaines expositions (Dorothea Lange au Jeu de Paume, Willy Ronis dans le XXè), la culture de la photographie reste souvent rudimentaire au sein du grand public, y compris parmi les pratiquants. Ce ne sont pourtant pas les outils qui manquent et l’argent n’est pas nécessairement un obstacle.

© Editions Flammarion

A côté des « beaux livres » qui donnent à admirer les travaux des « grands » ou des « plus grands » photographes, un ouvrage plus modeste par son format, son titre et son prix présente une synthèse fort complète et originale. Journaliste, critique et écrivain, Ian Haydn Smith a livré cette année chez Flammarion (en traduction) une fort instructive « Petite histoire de la photographie »(*) qui vaut par son originalité autant que par sa richesse. L’ouvrage se divise en quatre sections — genres, œuvres, thèmes et techniques, chaque section pouvant être lue séparément ou en lien.  Le cœur du livre est constitué par une présentation de 50 photographies emblématiques ayant marqué l’histoire de la photo. On pourra, comme toujours, discuter du bien fondé de tel ou tel choix ou de la présence ou absence de telle ou telle œuvre marquante mais cet ouvrage abondamment illustré est fort intelligemment conçu. Il sera source de découvertes pour le lecteur qui se laissera emporter par sa curiosité. Un concentré très judicieux pour acquérir ou se rappeler les notions essentielles comme pour entrer dans de nouveaux univers d’artistes.

(*) Petite Histoire de la Photo. Ian Haydn Smith. Editions Flammarion, 19,90 €

A©Editions Flammarion

Chez le même éditeur et dans une autre optique, une véritable somme nous présente les « 1001 photographies Qu’il faut avoir vues dans sa vie »(**).  Elle balaie l’histoire de la photographie, du célèbre « Point de vue du Gras », photographie la plus ancienne montrant la cour de la maison de Nicéphore Niépce (1826), à l’image de « Donald Trump sur l’Empire State Building » de Bryan R. Smith (2016). Cette énorme compilation vaut surtout par les textes explicatifs de chaque image (une page par photographie, le plus souvent) plutôt que par la taille parfois limitée de certains clichés que le lecteur découvrira à cette occasion. En quelques paragraphes, on apprendra ce qu’il faut savoir du contexte et de la technique de ces œuvres d’art et/ou de ces documents qui ont fait l’histoire de la photographie quand ce n’est pas l’histoire tout court: les soldats américains débarquant sur Omaha Beach par Robert Capa ou l’assassinat de Lee Harvey Oswald, pour ne citer que deux exemples saisissants.

Le but ici n’est pas d’offrir une sélection qui se voudrait définitive des « meilleures images du monde » mais de présenter chronologiquement non seulement des œuvres des grands photographes (Derrière la Gare Saint-Lazare, rare cas de cliché légèrement recadré par Cartier-Bresson) et des événements historiques importants mais aussi des images anonymes dénichées dans les archives ou des innovations techniques. Se succèdent ainsi, pour la même année 1985, la fameuse jeune fille afghane de Steve McCurry, une photographie de l’épave du Titanic issue d’un reportage réalisé pour le National Geographic à l’aide d’un robot télécommandé, ou encore une image du drame du Heysel à Bruxelles, prise au moment où un mouvement de panique s’empare de la foule avant la finale de la Coupe d’Europe de football.

(**) 1001 photographies qu’il faut avoir vues dans sa vie. Introduction de Paul Lowe. Préface Dimitri Beck. Editions Flammarion, 35,00€

Si le livre reste un outil indispensable, les cours en ligne offrent une autre façon d’entrer dans l’histoire de la photographie. Pour approfondir ou vérifier ses connaissances, un MOOC (Massive Open Online Course) proposé par la Fondation Orange et RMN-Grand Palais (***) s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la photographie, amateurs plus ou moins avertis. Depuis la découverte et l’évolution des procédés jusqu’à l’actuel rayonnement, ce MOOC gratuit permet lui aussi de se familiariser à son rythme avec les grands mouvements, les auteurs significatifs et les images marquantes qui ont fait l’histoire du 8è art. Il est possible de poster des images sur Instagram et de tester ses connaissances  (jusqu’à fin décembre 2018) avec un quiz à l’issue de chaque séquence. S’appuyant sur des sources écrites et audio-visuelles, ce MOOC invite par ailleurs les inscrits (ils sont environ 20,000 à ce jour) à réfléchir à leur pratique et à s’inspirer des maîtres « pour explorer de nouveaux chemins. »

(***) Une brève histoire de la photographie. MOOC animé. https://culture.solerni.com/mooc/view.php?courseid=190

100 boîtiers rétro : il n’y a pas que Leica

Convertis de fraîche date à l’argentique, nostalgiques du matériel ancien ou tout simplement passionnés d’histoire de la photo, ne passez pas à côté de ce livre. « 100 boîtiers rétro » n’est pas seulement comme il s’intitule « Le guide du collectionneur » (*): c’est aussi une délicieuse plongée, pratique et bien documentée, dans la glorieuse période de la photo argentique. Le plaisir et l’intérêt se conjuguent à la lecture, en attendant peut-être quelques acquisitions dans les boutiques ou sur les marchés.

Il a, certes, fallu choisir: John Wade (cette publication des Editions Eyrolles est une traduction d’un ouvrage paru cette année au Royaume-Uni) a privilégié les modèles typiques de leur époque. Un seul Nikon (le F, « bête de somme des reporters » dans les années 1960; jalon essentiel d’un système toujours utilisable aujourd’hui) et donc pas de Nikkormat, par exemple.

Après quelques considérations sur la valeur et la rareté, les adeptes du tout numérique trouveront un utile rappel des données fondamentales à connaître pour utiliser ces appareils anciens, bijoux ou simples outils à faire une image. Chaque modèle retenu fait alors l’objet d’une page ou d’une double page, à chaque fois illustrée de plusieurs photographies — l’auteur a photographié lui-même sa propre collection —  avec une brève description des caractéristiques et données techniques essentielles. Outre les reflex mono-objectif 35 mm et les télémétriques, le livre inclut des sections répertoriant tous les formats argentiques encore disponibles, avec un guide d’utilisation : foldings à bobines, reflex bi-objectifs, appareils à cartouche Instamatic, appareils stéréoscopiques, appareils grands-angles et panoramiques, appareils miniatures (le fameux Minox B, entre autres) et instantanés (les variétés de Polaroid, bien sûr).

Le lecteur apprendra aussi à reconnaître les anomalies, de même que les faux et copies de Leica. Bon à savoir, par exemple: un appareil parfaitement fonctionnel portant la griffe Leica sur le capot et estampillé Leitz Elmar sur l’objectif n’est pas nécessairement le joyau recherché. Souvent copiée (dans les années ’50), jamais égalée, la marque de Wetzlar était la proie toute désignée des contrefaçons.

Compte tenu de l’inévitable fluctuation des prix, ce guide opte intelligemment pour une échelle d’évaluation sur cinq étoiles, d’« abordable » à « très cher », afin d’orienter les acheteurs potentiels de ces bijoux anciens mais dans l’optique d’un « budget raisonnable ».  Ainsi du premier Kodak Instamatic, qui « peut être acquis pour une bouchée de pain ». Une présentation des outils et accessoires couramment utilisés à l’ère argentique (posemètres, flashs,…) ainsi qu’un petit glossaire complètent l’ouvrage.

Sans excès de technicité et agréablement présenté, ce livre bénéficie d’une couverture rigide qu’on aimerait trouver plus souvent dans l’édition française. Il ne ravira pas, encore une fois, que les plus âgés ou les collectionneurs. Un joli cadeau à faire ou à se faire.

100 boîtiers rétro. Le guide du collectionneur. Editions Eyrolles, 28€

Dorothea Lange au Jeu de Paume: le formidable pouvoir de l’appareil photo

Dorothea Lange in Texas on the Plains circa 1935. ©Paul S. Taylor, Musée du Jeu de Paume

Une exposition d’une grande valeur pédagogique se tient actuellement à Paris. Dorothea Lange. Politiques du visible est une mine pour les amateurs de photographie, pour les enseignants et les historiens, mais aussi pour tout citoyen avide de connaître et de comprendre. L’occasion d’entrer dans une œuvre majeure, celle d’une pionnière américaine de la photographie sociale et documentaire. Le Musée du Jeu de Paume nous fait découvrir, outre ses images les plus connues produites pendant la Grande Dépression pour la Farm Security Administration (FSA), plusieurs autres séries très intéressantes.

En abandonnant en 1932 le travail de studio pour les rues de San Francisco où elle photographie les manifestants et personnes sans abri, Dorothea Lange affirme son style, séduisant les milieux artistiques et les revues progressistes qui publient son travail. La force de ses images est telle que les autorités fédérales américaines font appel à elle dans le cadre d’une « mission » photographique pour la constitution d’archives sur les programmes d’endiguement de la pauvreté dans le cadre du New Deal. Il s’agit bien, de 1935 à 1941, de « contrats » au service d’une agence officielle mais ce travail couvrant finalement vingt-deux Etats fait aux yeux de la photographe entièrement partie de son œuvre et sa valeur artistique ne se démentira jamais.

Once a Missouri farmer, now a migratory farm laborer on the Pacific Coast, California
(Ditched, stalled and strained), février 1936. ©Dorothea Lange, Musée du Jeu de Paume

Si l’intention initiale du projet est de rendre compte des efforts entrepris par l’Administration Roosevelt contre les répercussions de la crise, une autre ambition s’y greffe rapidement; elle est appuyée par l’administrateur éclairé de la FSA, Roy Strycker, économiste, fonctionnaire et lui-même photographe. L’initiative consiste alors en plus, voire surtout, à fournir un matériau historique d’ampleur inégalée, « un champ neuf concernant le mode de vie américain, en même temps qu’un sujet légitime pour une réflexion visuelle ».

Japanese Children with Tags, Hayward, California, May 8
1942
Dorothea Lange
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

L’approche réellement anthropologique de Dorothea Lange mais aussi l’interaction entre photographe et sujet transparaissent dans toutes les sections de l’exposition. Quand le magazine Fortune la charge en 1944 de photographier des chantiers navals, Lange montre la solitude des ouvriers Afro-Américains et la condition des ouvrières dans l’industrie. Réellement poignantes ensuite sont ses photographies témoignant de l’internement, à la suite de l’attaque de Pearl Harbor, des Américains d’ascendance japonaise dans des camps d’hébergement. A nouveau mandatée par une agence officielle (la War Relocation Authority) pour couvrir ces opérations de déplacement en Californie de mars à juillet 1942, la photographe livre un travail objectif mais empreint de compassion devant l’impressionnante dignité dont font preuve ces victimes innocentes de la situation politique. Elle sera contrainte d’abandonner ses droits sur ce projet. Dans le contexte d’un sentiment anti-japonais, ses images sans concession de cet épisode peu glorieux de l’histoire américaine seront classées aux « archives militaires ». Elles ne seront publiées qu’en 2006.

Une dernière section sur les avocats commis d’office (1955-1957) rassemble des photographies commandées par le magazine Life. En collaboration avec un avocat, Lange monte un récit visuel rendant compte de l’attente de ses sujets en instance de jugement, avec ou sans la présence de leur public defender. Captées en prison et dans les tribunaux de Californie, ses images reflètent ici son engagement au service du droit en laissant deviner le poids des préjugés raciaux. Life ne publiera finalement pas le reportage qui sera repris par beaucoup d’autres journaux et sera utilisé à New York pour promouvoir le service public d’aide juridictionnelle.

Migrant Mother, Nipomo, California
1936
Dorothea Lange
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

Notant minutieusement les circonstances de ses prises de vues, Dorothea Lange voulait témoigner des conditions sociales et s’adresser ainsi à l’opinion publique. Ses images sont à chaque fois minutieusement légendées et parfaitement documentées sur le lieu même de la prise de vue. Une exception notable à cette pratique : l’emblématique « Migrant Mother », devenue l’image de la dignité dans la misère et exemple-type du pouvoir de la photographie pour rendre compte de la condition humaine. L’exposition du Jeu de Paume retrace néanmoins toutes les circonstances de cette prise et de son contexte en nous faisant découvrir de précieux documents d’archives.

Au-delà de cette icône, Dorothea Lange (1895-1965) nous a laissé un véritable monument de la photographie documentaire, dans lequel les qualités esthétiques et l’empathie de l’artiste sont au service d’une inébranlable conviction. Découvrir les autres travaux de celle qui fut aussi cofondatrice de la revue Aperture permet de prendre conscience de la place essentielle qu’elle occupe dans l’histoire de la photographie. Retenons donc son message : « L’appareil photo est un instrument unique pour apprendre aux gens à voir – avec ou sans l’appareil photo ».

Dorothea Lange. Politiques du visible. Jusqu’au 27 janvier 2019 à Paris, Musée du Jeu de Paume.