La Bretagne disparue de Claude Le Gall

© Editions Ouest-France

Pratiquant la photographie depuis la fin des années 1960, Claude Le Gall a toute sa vie parcouru la Bretagne qui l’a vu naître. Il vient de publier aux Editions Ouest-France un ouvrage reprenant des images, essentiellement en monochrome, réalisées en argentique dans les trente dernières années du siècle passé. Son livre (*) dresse le portrait d’une Bretagne alors en sursis et aujourd’hui disparue, celle des dernières femmes en coiffe, du ramassage du goémon, des marchés aux bestiaux.

Auguste et son renard. Plouescat, c. 1980 Auguste and his fox. Plouescat, c. 1980 © Claude Le Gall

Sur la côte du Finistère, Le Gall photographie les goémoniers de la baie de Kernic, les charrettes tirées par des chevaux entrant dans la mer, le déchargement des algues et le travail à la fourche. Les hommes portent la casquette et le poids des ans. L’un deux sourit à l’objectif, un renard dans les bras. D’autres s’appuyent un instant sur leur outil, accusant la fatigue, ou bien guident un cheval ou leur barque comme l’ont fait leurs pères mais ne le feront plus leurs enfants.

Les visages restent burinés quand on passe de la côte léonarde aux terres rurales de la région de Carhaix, où Le Gall fut longtemps professeur d’anglais tout en pratiquant la photographie. La deuxième partie de l’ouvrage montre le quotidien des gens du Centre-Bretagne, cet autre pays situé entre Monts d’Arrhée et Montagnes noires, où le ciel est bas et l’atmosphère chargée d’humidité. Le photographe s’intéresse aux traditions religieuses, aux animaux domestiques ou de labeur, aux habitants confrontés à la rigueur de l’hiver. Nous pourrions être en Irlande s’il n’y avait cette vieille Citroën Traction Avant garée devant le café du village.

Des bords de mer aux villages de l’intérieur, le photographe se penche avant tout sur l’humain, saisissant un mode de vie qui lui est familier depuis son enfance et qui vit ses dernières années. Ses images, comme celles de Michel Thersiquel qu’elles évoquent souvent, sont empreintes d’empathie. Le noir et blanc, comme le souligne Christian Caujolle dans sa préface, « s’impose comme tout à fait indatable ». La couleur s’introduit pourtant mais discrètement vers la fin de l’ouvrage: Le Gall a utilisé les scans de ses films inversibles pour quelques pages qui ne rompent pas la tonalité nostalgique de l’ensemble.

Aujourd’hui « les temps ont changé », constate Le Gall dont le travail fut notamment distribué par l’agence Vu et figure dans les collections du Musée de Bretagne, à Rennes. « On se contente désormais de ramasser le goémon d’épave au tracteur après des tempêtes d’équinoxe. Les bourgades côtières sont en effet devenues essentiellement des lieux de villégiature. On y organise parfois une fête des goémoniers mais cela demeure un événement ponctuel ».

Restent les photographies et leur témoignage d’un monde d’avant la vitesse, ces scènes que Le Gall a retrouvé depuis sur d’autres terres comme la Galice, où il a, toujours selon Christian Caujolle, « pu continuer à être photographe, » poursuivant son travail dans le même esprit, « en noir et blanc, et parfois en couleurs, face à une forme d’éternité ».

Claude Le Gall. Bretagne de terre, de mer, de lumière. Editions Ouest-France. 30€

Visiter le site de Claude Le Gall: www.clgp.pro 

L’oeil et la plume d’Anny: une filiation photographique

Lucien Legras. Photographe inconnu. 1993 © Editions du Seuil

Paru en 1992, Le Voile noir (*), ce récit autobiographique parsemé de magnifiques photographies de son père, avait bouleversé ses lecteurs par son émotion contenue et sa profonde dignité. La comédienne Anny Duperey y relatait la perte de ses parents dans un tragique accident domestique alors qu’elle n’avait que 9 ans.

La parution plus confidentielle de Lucien Legras, photographe inconnu — à se procurer chez les bouquinistes — avait permis de prendre encore mieux la mesure du talent de son père. Homme soigneux, Lucien Legras, décédé à l’âge de 32 ans, avait minutieusement consigné et protégé ses négatifs. Trente-cinq ans après le drame, ses deux filles purent ainsi exhumer ses images d’un « tiroir-sarcophage », déchirer le voile d’une mémoire occultée qui s’était posé sur la courte vie passée avec leurs parents, et faire connaître Lucien Legras à travers son travail.

Bien avant de découvrir les photographies de son père et de publier ces deux livres, la jeune comédienne Anny Duperey fit un jour à Paris une séance de pose en extérieur avec un passionné de photo. Celui-ci, par jeu, lui proposa d’inverser les rôles. Ce fut pour Anny Duperey le début d’une attirance pour la magie de la photographie. Suivirent l’achat compulsif d’un Leicaflex, l’installation d’un laboratoire dans la salle de bains de son modeste logement parisien, une pratique régulière de la photographie argentique, poursuivie comme un hobby à côté du cinéma, du théâtre et des rencontres.

Pendant longtemps pourtant, Anny Duperey n’eut pas vraiment conscience de suivre les traces de son père. Une odeur d’hyposulfite agit bien une fois comme une madeleine de Proust mais le souvenir du visage ou des mains de son père ne revenait pas pour autant. La fille dut néanmoins retrouver son père en songeant qu’il a forcément traversé les mêmes étapes qu’elle, de l’oeil porté au viseur jusqu’au tirage en passant par le développement de la pellicule, ressentant les mêmes émotions, enchanté par les mêmes découvertes, apprenant la même patience au fil des heures passées dans un laboratoire de fortune.

© Editions du Seuil

Les photos d’Anny, autre livre-récit récemment paru aux Editions du Seuil (*), présente les photos personnelles de la comédienne-écrivaine-photographe. Il vaut tout autant par les textes d’Anny Duperey: la dame raconte joliment et avec humour la naissance et les aléas de sa passion pour la photographie en des temps qui contenaient leur part de mystère et qui précédèrent la banalisation du numérique.

Elle trouve les mots justes pour accompagner chaque photo qu’elle choisit de partager. Elle évoque son premier modèle, sa soeur cadette murée dans son triste désarroi, puis livre quelques jolis portraits d’acteurs et actrices, camarades de plateau et de vie saisis dans leur fragilité ou la vérité de leur personnalité: Marie Dubois belle sans affectation, Francis Perrin tout au naturel, Isabelle Adjani plongée à dix-huit ans dans son monde intérieur, Jean-Pierre Léaud en rêveur inspiré, Laurent Terzieff dans la beauté de sa jeunesse, Serge Lama en Napoléon. D’autres proches inspirent la photographe, dont Bernard Giraudeau bien sûr, père de ses enfants.

Le regard se tourne ensuite vers un quartier de Paris, le Sud-Montparnasse, vidé de ses vieux habitants dans les années 1970 pour être livré aux promoteurs. Anny Duperey, qui passa sa première enfance dans un quartier vétuste et délabré de Rouen, réalise pourquoi ces lieux l’interpellent particulièrement. En dehors du travail de la comédienne, l’objectif se tourne aussi volontiers vers des paysages et des natures mortes, souvent mélancoliques et un peu austères, vers des pierres et d’autres éléments naturels figés sur la pellicule pour leur simple beauté intrinsèque. Des clichés qui renvoient définitivement aux images du père. Parenté du regard, des thèmes, de l’approche photographique.

On retrouve dans cette nouvelle facette d’Anny Duperey l’élégance et la délicatesse qui la caractérisent. Ses images, qui continuent d’être montrées dans des expositions à travers la France, révèlent un vrai plaisir de photographier. Mais ce qui touche ici vraiment c’est le témoignage d’une transmission, d’une passion commune finalement partagée entre père et fille, comme une victoire sur la mort, le chagrin et le temps.

(*) Le Voile noir. Anny Duperey. Seuil. 1992

(**) Les photos d’Anny. Anny Duperey. Seuil. 2018

En dehors du chaos: l’ode à la lecture de Steve McCurry

© Steve McCurry. Couverture de la version anglaise. Editions Phaidon, 2016

Son portrait d’une jeune réfugiée afghane aux yeux verts figure parmi les icônes de la photographie contemporaine. Steve McCurry, photographe de Magnum internationalement reconnu, avait publié il y a quelques années une jolie sélection d’images sur le thème des Lectures (On Reading dans la version anglaise, en illustration ci-dessus). Les Editions Phaidon viennent de réimprimer ce livre en version française et de réapprovisionner les librairies avec une offre spéciale (*) qui vaut de le revisiter.

L’ouvrage rassemble des photographies prises par McCurry au fil de ses voyages et sur quatre décennies. Son regard humaniste se pose sur des situations banales ou moins banales mais toutes les images témoignent de l’absorption du ou des sujets, saisi(s) par l’objectif du photographe dans un dialogue avec l’écrit. Le pouvoir de la lecture, nous montre ainsi McCurry, est le même sur tous les continents. Jusqu’au fin fond de l’Asie, par exemple, comme sur la belle couverture toilée: un cornac s’est adossé à un éléphant pour lire, quelque part dans la jungle. Plus loin dans le livre, un jeune birman dévore une bande dessinée allongé sur un trottoir, un moine bouddhiste est à l’étude en Corée du Sud, des hommes et des enfants meurtris dans leur chair s’évadent pour un instant de leur condition quelque part au Pakistan.

Rangoon, Burma. © Steve McCurry (page 139)

Le centre des villes offre largement matière au photographe: à New York, dans et devant la public library, comme à Rome, où McCurry repère un modeste vendeur de tableaux lisant dans sa petite Fiat mais aussi deux jeunes gens élégamment vêtus, penchés sur un même livre et appuyés sur une vespa. Le gardien de musée à Saint-Pétersbourg ne lève pas les yeux de sa lecture, pas plus que la marchande de cartes postales de La Havane ou le passager d’un avion au-dessus de l’Atlantique.

Peu importe l’objet de la lecture. Le chauffeur de taxi parcourant son journal assis sur le coffre de son véhicule à Bombay, la bibliothécaire d’un cabinet de lecture à Rio de Janeiro en équilibre avec un livre sur une échelle ou encore ce jeune noir fan de Bob Marley dans le métro new-yorkais: tous, dans leur isolement, ont choisi de laisser pour un temps de côté les bruits ou la fureur du monde.

Real Gabinete Português de Leitura, Rio de Janeiro, Brazil. © Steve McCurry (page 7)

Le regard de McCurry tantôt nous surprend, tantôt nous fait sourire et tantôt nous émeut. Son livre au format italien se veut un hommage à l’influence et au talent du grand André Kertész dont la propre sélection d’images sur la lecture, On Reading, fut publiée en 1971 (édition française aux Editions du Chêne, 1975).

« Le plus grand clivage que je connaisse dans le monde n’est pas une distinction entre les jeunes et les vieux, les Noirs et les Blancs, les pays développés et le tiers-monde, les riches et les pauvres… (…) mais plutôt (entre) ceux qui lisent et ceux qui ne lisent pas. » La phrase, tirée de la préface de l’ouvrage, est de l’écrivain-voyageur américain Paul Théroux. Quelque chose nous dit qu’elle est de plus en plus vraie et que beaucoup d’autres choses en découlent.

Pouvoir de l’image et pouvoir des mots. Ce livre est un bel hommage de l’image à l’apport de l’écrit.

 (*) Lectures. Steve McCurry. Préface de Paul Théroux. Ed. Phaidon. 144 pages, 60 illustrations couleur. En offre spéciale à 25,95€

Les frontières de la paix de Valerio Vincenzo

©Uitgeverij Lannoo

Le Festival Amiens Europe présente en ces mois de janvier-février 2019 Borderline : les Frontières de la Paix (*), une série photographique sur les lignes de démarcation – ou ce qu’il en reste – entre pays d’Europe. Ce joli projet de Valerio Vincenzo remet les choses en perspective et les idées en place en ces temps où les peuples et les Etats européens se replient sur eux-mêmes. Déjà présentée dans plusieurs festivals photo, la série a notamment remporté en 2013 le Prix Louise Weiss du journalisme européen, une première pour un travail de nature photographique.

A l’origine du projet figure la photographie prise en 1969 par Henri Cartier-Bresson du poste de douane française à la frontière avec la Belgique, au nord de Bailleul, sur la D73. Une image d’un passé que Vincenzo, né à Naples en 1973, a connu pendant sa vie d’étudiant et de jeune travailleur empêtré dans les difficultés pour obtenir en France un titre de séjour. Arrivé d’Italie grâce au programme Erasmus, il finit par passer du statut de migrant italien à celui de ressortissant européen. Devenu plus tard photographe indépendant, il a voulu rendre compte en images des transformations intervenues sur le continent. Depuis une bonne dizaine d’années maintenant, il sillonne régulièrement l’Europe, GPS et cartes à l’appui, pour découvrir et saisir à travers l’objectif quelque 20.000 kilomètres de lignes de partage entre nos pays.

Frontière Allemagne – Pologne. © Valerio Vincenzo

Le constat est clair: quand bien même l’idée de frontière évoque des barrières ou des barbelés (ne parlons pas de murs…), seule une petite portion de ces démarcations prend encore véritablement de telles formes entre pays de l’Union européenne. Librement accessibles, ces limites sont devenues floues ou se sont carrément estompées avec la mise en application des accords de Schengen.

Les images qui composent cette série sont toujours carrées, souvent fort belles et quelquefois insolites: des estivants se rafraîchissent en terrasse, répartis de part et d’autre d’une « frontière »; un ancien poste de douane entre la France et la Belgique est devenu une boutique de chocolats. Rassemblées dans une publication de 2017 (**) et publiées ces dernières années par de grands organes de presse, les photographies de Vincenzo ne montrent pas seulement de façon concrète ou documentaire ces limites territoriales et la réalité de la liberté de mouvement en Europe. Elles nous amènent à nous interroger sur la signification de ces lignes de partage au XXIè siècle. Qu’est-ce qu’une frontière et que partage-t-elle? (réponse: un seul et même paysage, selon les images). Comment la marquer?

Frontière Belgique-France.
© Valerio Vincenzo

Dix ans après sa première visite au poste de douane fixé par HCB sur sa pellicule, Vincenzo a retrouvé l’endroit, transformé mais préservé pour les générations futures comme témoin du chemin parcouru par l’Europe. Son corpus d’images sert lui aussi à montrer que l’histoire n’est pas figée. Pour faire bonne mesure, son album cite en préface quelques paragraphes du Monde d’hier de Stefan Zweig, lequel notait en 1941 dans son livre-témoignage qu’ « avant 1914 la terre avait appartenu à tous les hommes » et que « chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu’il lui plaisait ».

Autrefois consultant puis administrateur d’une ONG en Indonésie, Vincenzo vit entre les Pays-Bas, la France et l’Italie et travaille pour divers clients tout en poursuivant ses projets personnels. Ne pouvant se résoudre à ce que les frontières redeviennent autre chose que des lieux de passage, il poursuit ce projet à vocation itinérante. Il le présente également dans des écoles et des conférences en sus des expositions. Cette iconographie positive autour d’un concept souvent connoté négativement fait ressortir l’inanité des discours et des intentions de certain(e)s politiques en vogue dans nos pays. Des images empreintes d’une douce quiétude, témoignant des bienfaits de la pacification, de l’intégration et de la libre circulation entre les pays européens. Une valorisation originale d’un acquis précieux qu’il faut préserver.

(*) Maison de la Culture d’Amiens, 2 place Léon Gontier. Du 15 janvier au 28 février 2019.
(**) Borderline. Frontiers of Peace/Les Frontières de la Paix. Uitgeverij Lannoo/Lannoo Publishing, Tielt.
Suivre le photographe sur: https://www.valeriovincenzo.com/

Orhan Pamuk en hiver : la mélancolie en images de l’écrivain d’Istanbul

©Steidl Verlag

Pendant quatre mois, à l’hiver 2012-2013, Orhan Pamuk prit environ 8500 photographies depuis le balcon de son appartement d’Istanbul, lequel a vue (et quelle vue !) sur le Bosphore. Icône des lettres turques et internationales, le Prix Nobel de Littérature 2006 s’attelait à ce moment à l’écriture d’un ambitieux roman. Il venait par ailleurs de faire l’acquisition d’un Canon EOS 5D et d’un trépied. Cet achat transforma sa relation avec le panorama qu’il avait quotidiennement sous les yeux.

L’écrivain toujours en quête de l’âme de sa ville natale se sent alors poussé à prendre de plus en plus d’images. Saisissant les beautés et les lumières du Bosphore, il découvre certains détails que son œil ne pouvait discerner. Comme pour retenir l’émotion ou la splendeur d’un instant, il déclenche dans une certaine urgence et d’une manière quasiment impulsive : images de ciels et de nuages; de navires – qu’ils soient marchands, de tourisme ou de guerre; de mosquées et bâtiments se découpant dans le jour montant ou finissant. D’une netteté souvent approximative, les photographies reflètent la mélancolie de l’esprit de Pamuk dans le même temps que le maniement de l’appareil photo le distrait de ce même état. L’écrivain comprend que cette frénésie lui permet d’occulter le fait que l’écriture de son roman ne se passe pas comme il l’aurait souhaité.

Les mois passent ainsi jusqu’aux premiers signes du printemps et aux couleurs annonciatrices de la fin de l’hiver et de la tristesse. Pamuk retourne pleinement à son travail d’écriture, aux rues d’Istanbul et à ses personnages qui formeront la substance de son 9è roman (« Une chose étrange en moi », dans la traduction française). Cinq ans plus tard il reprend les images de cet hiver et les souvenirs enfouis refont surface.  Malgré les longues séries de vues à peine différentes les unes des autres et l’atmosphère souvent identique que véhiculent les photographies, chaque jour était bien différent.

L’écrivain-photographe prend le parti d’essayer de montrer ce qu’il avait ressenti, le pourquoi de son attachement à telle ou telle séquence visuelle, les subtiles variations entre les images. Dans ces 200 pages reproduisant finalement 477 photographies dans des formats variés ne figure qu’un seul coucher de soleil classique à la luminosité orangée. La tonalité générale est résolument grise, l’ambiance est au silence et l’humeur est sombre. Le livre ayant pour fonction de restituer les états et les variations de l’âme, l’ordre chronologique devait être respecté.

Ohran Pamuk n’a évidemment pas le talent de photographe d’Ara Güler, le Cartier-Bresson turc disparu il y a peu et qui ne cessa jamais de photographier Istanbul. Les deux amis s’étaient associés il y a quelques années pour rendre hommage à leur ville. Volontiers porté aux digressions dans son travail d’écriture, l’écrivain franchit ici le pas de son domaine et utilise lui-même la photographie pour s’interroger et mettre son âme à nu. Un autre livre que celui-ci eut été parfaitement concevable, avec une sélection beaucoup plus limitée d’images uniformisées en format horizontal. Elles auraient été imprimées impeccablement sur un luxueux papier glacé. Cela n’aurait été qu’un beau livre de plus. Mais tel n’était pas le propos de Pamuk et de son éditeur.

(*) Ohran Pamuk. Balkon. Photos et texte (traduction en anglais). Steidl Verlag.

Doisneau et la musique : les notes joyeuses

On connaît la richesse du patrimoine photographique qu’a laissé derrière lui « le révolté du merveilleux » : 450 000 négatifs sont archivés à l’Atelier Robert Doisneau. Ce vaste fonds permet l’organisation régulière d’expositions comme l’édition de nouveaux ouvrages thématiques rassemblant quantités d’images souvent inédites ou peu connues. Un recueil de photographies tournant autour de la musique vient de sortir de presse chez Flammarion (*). Il contient des images typiques de l’univers du photographe mais aussi quelques surprises qui ne dénotent pas dans sa partition.

© Editions Flammarion, Cité de la musique – Philarmonie de Paris

Le parcours de Doisneau fut depuis ses débuts ponctué de sympathiques rencontres avec des musiciens. Dans ses pérégrinations parisiennes, le photographe croise dès la fin des années 1940 des chanteurs des rues, des joueurs d’accordéon ou les fanfares d’un temps où la musique était partout. Les bals populaires, les artistes de cabaret, les musiciens de jazz dans les caves de Saint-Germain-des-Prés seront autant de sujets de reportages ou d’images saisies pour les journaux comme au hasard des rencontres.

On reconnaît en avançant dans le temps des vedettes alors naissantes (Juliette Gréco, Georges Brassens, Barbara) ou déjà confirmées (Montand, Aznavour). Doisneau allait partout, jusque dans les studios d’enregistrement et dans le monde des compositeurs ou des répétitions de musique dite classique et contemporaine (Boulez, Messiaen, Dutilleux).  C’est pourtant la chanson qu’il préféra jusqu’à la fin de sa vie, photographiant et se liant même d’amitié avec les chanteurs des années 80/90 à la faveur d’une séance de commande ou la réalisation d’une pochette de disque. C’est ainsi qu’il photographie Renaud (avec ce titi parisien, le courant doit passer sans peine) ou encore — plus étonnant, vu le « look » et l’âge avancé du photographe — les Rita Mitsouko et les Négresses vertes. De même pour Jacques Higelin, Thomas Fersen ou David McNeil, qui écrira une chanson inspirée par « Les photos de Doisneau ».

On s’amuse aussi devant la redécouverte d’une délicieuse série pétrie d’humour, conçue avec l’ami violoncelliste Maurice Baquet. Un album devenu aujourd’hui pièce de collection, Ballade pour violoncelle et chambre noire, sera finalement publié en 1981, près de trente ans après les premières facéties du duo. On retrouve ici Le violoncelle sous la pluie ou Le marin et la bouteille mais les deux amis ont d’autres perles à leur tableau.

La musique a « rythmé son travail » tout au long de sa vie, constate Clémentine Deroudille, petite-fille de Doisneau, dans le texte qui ouvre ce « Doisneau et la musique », un livre qui fait aussi office de catalogue d’exposition. De l’artisan jusqu’au maître en photographie devenu célèbre, Doisneau ne change en rien, gardant son naturel tout autant que ses modèles. La bonhomie et la connivence restent la marque de ses images. La marque d’un homme qui photographiait sans cesse en s’amusant, d’un photographe qui travaillait sérieusement mais sans jamais se prendre au sérieux.

Doisneau et la musique. Clémentine Deroudille. Editions Flammarion. Catalogue de l’exposition à la Cité de la Musique – Philharmonie de Paris, 221 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris, du mardi 4 décembre 2018 au 28 avril 2019.

Le « testament photographique » de Willy Ronis: un régal

Willy Ronis, Autoportrait aux flashes, Paris, 1951

Grande figure de la photographie dite « humaniste », Willy Ronis (1910-2009) avait lui-même sélectionné ce qu’il tenait pour l’essentiel de son travail. Neuf ans après son décès une exposition-rétrospective (*), organisée par la Mairie du 20è arrondissement, se prolonge actuellement dans un quartier de Paris qui fut très cher au photographe. Elle fait suite à l’entrée de l’œuvre dans les grandes donations photographiques à l’Etat français.

L’engouement du public devant ces clichés est manifeste: l’exposition vient de passer la barre des 70,000 visiteurs. Outre les 200 photographies offertes aux murs et légendées par Ronis de façon détaillée,  le visiteur peut consulter des tablettes et bornes interactives avec accès commenté aux albums qui constituent le legs intégral aux instances officielles. Il peut aussi visionner des films dans lesquels le photographe se raconte et évoque son travail.

Le parcours de Ronis s’échelonne sur 75 années, des premières images réalisées au Kodak à soufflet jusqu’aux derniers nus en lumière naturelle dévoilés à la fin de sa vie. En neuf chapitres  — de Belleville-Ménilmontant (enclos de mauvaise réputation chez les Parisiens autour de 1950) aux douces images de la vie familiale (dont le fameux « Nu provençal ») — on se délecte devant le travail d’un artiste humble et sensible qui fixa sur sa pellicule ceux qu’il tenait pour ses frères en humanité.

Au moment du Front populaire, Willy Ronis publia dans les journaux engagés à gauche ses images des défilés et grands rassemblements. Les photographies d’une petite fille au bonnet phrygien lors du défilé du 14 juillet et de la syndicaliste Rose Zehner haranguant les grévistes chez Citroën font partie de ses clichés emblématiques. Si les conflits sociaux ne sont pas sa seule matière, son respect et son engagement transparaissent toujours dans ses images d’hommes et de femmes au travail, saisis dans l’ordinaire de leur quotidien et dans une relation que l’on devine respectueuse et solidaire.

Willy Ronis, Gamins de Belleville sous l’escalier de la rue Vilin, Paris, 1959

En amoureux des quartiers parisiens qu’il sillonnait comme Doisneau, Ronis arpenta pendant des années les ruelles, escaliers et ateliers, rencontrant des gens simples. Ne cessant de revenir vers des lieux aujourd’hui souvent disparus, il vivait « des bonheurs personnels et des bonheurs photographiques » qui, selon ses dires, ne faisaient qu’un. Avant comme après l’Occupation, son regard s’attachait sur des scènes pittoresques, toujours avec la même tendresse. Armé, si l’on ose dire, d’un Rolleifleix 6X6, il collectait dans les lieux les plus magiques et les plus lumineux de Paris comme dans la banlieue la plus grise une ponction d’images désormais empreintes d’une douce nostalgie. Ceci ne doit pas nous cacher leur qualité formelle ni la pertinence du point de vue comme dans ces Gamins de Belleville .

Outre l’ouvrage-somme de 600 pages éponyme de l’exposition Willy Ronis par Willy Ronis, les Editions Flammarion ont eu la bonne idée de rassembler dans un délicieux Paris Ronis bilingue français-anglais et à bas prix (*) les meilleures images de cet amoureux de la Ville Lumière.

Willy Ronis ne s’est toutefois pas contenté de photographier sa ville-fétiche dans ses multiples aspects. En province française, il s’attache encore aux ouvriers dans les grandes entreprises mais aussi à ces commerçants et agriculteurs qui font la « France profonde ». Là aussi il photographie la vie quotidienne, montrant la pauvreté comme les bonheurs simples. L’homme et le photographe ne font jamais qu’un, en reportage comme avec les siens qu’il prend parfois pour modèles (Vincent aéromodéliste). S’il voyage plus loin, en Méditerranée ou dans les Balkans, il fait preuve de la même curiosité pour l’humain dans son cadre de vie et reste un maître de la lumière et de la composition, à Venise comme au béguinage de Bruges.

Social et intimiste à la fois, auteur d’une œuvre vaste qu’il a placée entièrement dans les mains du public et dans laquelle il a lucidement identifié les meilleures perles, Willy Ronis donne et donnera longtemps à voir ce qu’était l’existence des générations passées. Il ne cherchait pas l’insolite « mais bien ce qu’il y a de plus typique dans notre vie de tous les jours ». Il ne pensait pas « qu’une fée spécialement attachée » à sa modeste personne ait semé « des petits miracles » sur son chemin mais plutôt « qu’il en éclot tout le temps et que nous oublions de regarder. » Nous n’avons pas fini de regarder et d’aimer son héritage.

NB: Toutes les illustrations: © Ministère de la Culture – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, dist. RMN-GP, donation Willy Ronis

 (*) Willy Ronis par Willy Ronis ; Au Pavillon Carré de Baudouin, 121 rue de Ménilmontant, 75020 Paris. Jusqu’au 2 janvier 2019, de 11 :00 à 18 :00, du mardi au samedi. Entrée libre

(**) Paris Ronis; Editions Flammarion. 9,90€

A la Fondation HCB : la grâce bienveillante de Martine Franck

Martine Franck photographiée par Henri Cartier-Bresson, Venise, Italie, 1972 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

L’exposition inaugurale des nouveaux locaux de la Fondation Henri Cartier-Bresson se devait de rendre hommage à Martine Franck. Née à Anvers en 1938 et décédée en 2012, Martine Franck vécut en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, voyagea en Asie, devint l’assistante de photographes puis photographe indépendante et collabora aux grands magazines américains. Elle épousa en 1970 « HCB », qui avait déjà à ce moment délaissé son fameux boîtier. Au début des années 2000, Martine Franck mit sur pied la Fondation conçue en famille dont elle devint Présidente et qui serait vouée à la diffusion de l’œuvre de son époux et de la sienne.

C’est dès 2011, du vivant de la photographe qui se savait malade et en collaboration avec elle, qu’Agnès Sire, commissaire et gardienne avisée du temple, envisagea le projet de cette exposition. Un beau livre très complet vient de paraître à cette occasion aux Editions Xavier Barral avec un entretien de l’artiste. Aux cimaises de la Fondation comme dans l’ouvrage, le charme opère largement et la grâce qui caractérise le travail de Martine Franck est au rendez-vous tout au long de cette rétrospective.

On se laisse guider dans la traversée de la vie de cette femme libre, dont l’attention se portait souvent sur la cause des femmes et la conquête de leurs droits et qui savait rendre la tendresse et l’empathie que lui inspirait la vieillesse. « Pour être photographe, » disait Martine Franck, «il faut un bon œil, le sens de la composition, de la compassion et un sens de l’engagement ». L’engagement de la femme photographe se traduisait dans le choix des thématiques et des sujets: manifestations, travaux des femmes, choix des modèles ami(e)s. Son regard empathique savait aussi se porter sur la vie dans toute sa simplicité comme dans cette belle image de sa consoeur Sarah Moon jouant à la corde à sauter avec une petite fille. On découvre des scènes de vie au Royaume-Uni, en Irlande aux confins de l’Europe, en Inde ou à New York, mais aussi des portraits d’artistes tels celui de l’écrivain Albert Cohen ou de Cartier-Bresson en train de dessiner son autoportrait.

Tulku Khentrul Lodro Rabsel, 12 ans, avec son tuteur Lhagyel, monastère Shechen, Bodnath, Népal, 1996
© Martine Franck / Magnum Photos

Martine Franck se fondit également dans la troupe du Théâtre du Soleil de son amie Arianne Mnouchkine qui avait partagé son voyage initiatique en Extrême-Orient. L’Asie occupe une place importante dans son itinéraire et cette rétrospective. On découvre de jolies photographies d’enfants moines tibétains mais aussi une émouvante série d’images datant des dernières années, avec des tirages un peu plus grands que la moyenne: belle évocation du bouddhisme dans lequel le couple HCB-Martine Franck s’inscrivait à sa manière.

Plage, village de Puri, Inde, 1980 © Martine Franck / Magnum Photos

Ne cherchant « pas vraiment à raconter des histoires, mais plutôt à suggérer des situations, des gens », Martine Franck n’opérait pas comme son (futur) époux, lequel disait d’elle qu’elle n’était « pas faite pour le trottoir ». Pas d’ « instants décisifs » dans ses images (sauf ici, en Inde) mais beaucoup de bienveillance, de confiance et d’ouverture dans le rapport au sujet.

Concernée et se sentant impliquée, Martine Franck avait «l’envie de comprendre, de se comprendre », parlant de sa pratique photographique comme d’« une quête incessante de la vie ».  Elle avait l’humilité de considérer son travail comme « une goutte d’eau dans la rivière », ajoutant toutefois « mais j’y crois. » Sobriété et élégance : une grande dame.

Exposition Martine Franck. A la Fondation Henri-Cartier Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris. Du 6 novembre 2018 au 10 février 2019. Mardi à dimanche de 11:00 à 19:00.

Fragilités de la planète et de la presse : 100 photos de Vincent Munier

©Vincent Munier, Reporters Sans Frontières

Vincent Munier est un homme étonnant et un photographe comme il y en a peu : chaque image de ce Vosgien de 42 ans, opérant dans des conditions souvent hivernales voire ultimes, est une pure merveille. Le photographe animalier a confié ses pépites à Reporters Sans Frontières pour un album à prix doux, réalisé en collaboration avec WWF France. Cette édition de « 100 photos pour la liberté de la presse » donne à voir, selon les mots d’Isabelle Autissier, toute « la magnificence de notre biodiversité et les défis qu’elle affronte ».

Devant les colonies de manchots empereurs en Terre-Adélie, dans l’observation à distance des loups arctiques ou des ours polaires comme devant les bisons d’Amérique, les yacks sauvages de Chine ou les grues du Japon, Munier ne se départit jamais de son humilité. Outre son endurance, il fait preuve d’une infinie patience pour saisir ses sujets et leurs traces dans un cadre de vie et un habitat souvent menacés. Le rythme effrayant de la disparition des espèces animales est tel que bon nombre de ses images témoigneront bientôt d’un monde à jamais disparu.

L’approche respectueuse du photographe est telle que le spectateur de ses images comme de ses livres est plongé dans l’émerveillement. Regarder et admirer son travail impose pratiquement le silence pour entrer dans des pages où le blizzard et la neige laissent percer la présence des occupants de notre écosystème. Munier est un contemplatif qui nous invite au rêve et à la poésie mais aussi à la conscience d’une grande fragilité. Les splendeurs qu’il partage procurent un bonheur esthétique mais la beauté qu’il nous livre est celle d’un monde en suspens.

Toute comme la planète, l’information est aujourd’hui déréglée et gravement polluée par des pratiques malfaisantes qui l’appauvrissent et menacent nos libertés. Cet album réalisé grâce à la générosité du photographe et de donateurs est une contribution au service d’une lutte indispensable pour leur préservation comme pour la survie d’une nature sublime.

Achetez-le.

Vincent Munier. Cent photos pour la liberté de la presse. Un album Reporters Sans Frontières pour la liberté de l’information. 9,90€

L’intimité mystérieuse de Saul Leiter

©Ed. Steidl

Les Editions Steidl nous avaient déjà gratifiés de superbes livres au format carré restituant les images réalisées par Saul Leiter dans les années 1948-1960. « Early Color » et « Early Black&White » traduisaient une vision éminemment sensible de New York et de ses quartiers. « In My Room », une sélection inédite de nus en noir et blanc parue cet été (*), révèle une part beaucoup plus intime de l’œuvre de cet homme prolifique mais discret, peintre et photographe (1923-2013), qui ne s’est jamais vraiment embarrassé d’expliquer son travail.

Captés en lumière naturelle dans son atelier et son cadre de vie sur une vingtaine d’années à partir de 1952, les nus de Leiter contiennent une part de mystère qui participe de leur beauté : jeux de lumière et d’ombre sur le corps de ses muses et amies, une courte profondeur de champ, une image souvent floue en tout ou en partie.  Marquées par les peintres que Leiter affectionnait (Bonnard, Vuillard, Matisse) ou encore par une esthétique japonaise, ces photographies dénotent une vibrante empathie autant qu’une douce sensualité. L’élément psychologique et la tendresse du regard sont tels qu’il n’est jamais question ici uniquement de modèles ou d’érotisme mais d’une grande délicatesse de perception devant des attitudes ou des mouvements fugaces. Leiter intègre subtilement les éléments du décor et objets du quotidien, comme chez ses peintres favoris.

Saisies dans toute leur vérité mais comme dans un rêve, ces images de nus à la beauté bouleversante ne constituent qu’une petite partie d’un vaste fonds. Certaines d’entre elles ont fait l’objet d’une exposition new-yorkaise avant cette édition. Leiter lui-même avait songé à une publication de ses nus dans les années 1970 mais le projet n’aboutit pas. Ce livre-ci est réellement magnifique, qui nous fait découvrir un autre aspect d’une œuvre très personnelle et réellement innovante.

(*) Saul Leiter, In My Room, Ed. Steidl