Imagine : des photos et des textes pour penser la paix

S’il est facile d’imaginer la paix, pourquoi est-il si difficile de mettre en oeuvre une pacification durable à l’issue d’une guerre civile ou d’un conflit armé ? C’est de celà que traite un remarquable ouvrage, Imagine : Penser la Paix (*), publié à l’initiative de la VII Foundation. En mettant sur pied au début du millénaire à New York cette organisation indépendante, ses co-créateurs souhaitaient pallier la diminution du financement réservé par les media aux sujets à long terme. Le phénomène n’a fait que s’amplifier, renforçant le besoin de réalisations comme celle-ci.

© Editions Hemeria

Principal architecte du projet et de ce livre, Gary Knight, ancien photo-reporter sur les lieux de conflit et President du World Press Photo Award, eut l’idée de renvoyer des photographes et correspondants de guerre là où ils avaient été les témoins d’événements dramatiques. Ils sollicitèrent combattants, victimes, négociateurs et juristes afin de recueillir leurs témoignages sur les conditions et l’application des accords de paix conclus au Liban, en Irlande du Nord, en Bosnie, au Rwanda, au Cambodge et en Colombie.

Avec des images fortes et des récits bouleversants, les auteurs et photographes se sont employés à documenter les circonstances et les conséquences des conflits. Devant leurs objectifs comme à l’interview, ils ont fait parler les anciens chefs de guerre dont certains se sont transformés en dirigeants. Ils ont questionné les survivants et les nouvelles générations pour rapporter leurs histoires personnelles et leurs expériences traumatisantes. Ils ont rapporté ce qui dans un après-guerre fonctionne et ne fonctionne pas, les blessures qui cicatrisent peu à peu et celles qui ne guérissent pas ou difficilement.

Ils en ont aussi tiré des enseignements sur la façon dont l’apaisement s’est installé ou non dans le temps et sur le terrain. Parmi les leçons qui se dégagent est le fait que les victimes de crimes de masse attendent et exigent la justice et une forme de reconnaissance des responsabilités devant les cours et tribunaux pénaux internationaux. L’historique des conflits et de leurs conséquences en ex-Yougoslavie comme au Rwanda, théâtre du génocide le plus important depuis l’Holocauste, met en évidence cette affirmation. Anthony Loyd, qui fit ses classes en couvrant l’effondrement de la Yougoslavie, a constaté que certaines victimes de la guerre ont pu avancer tandis que d’autres ne peuvent se départir des tourments du passé. La paix ne garantit pas l’harmonie, surtout quand un accord imposé aux belligérants comme en Bosnie consigne dans une Constitution la co-existence de groupes ethniques appelés à partager tous les leviers du pouvoir sur la base de leur identité.

Si l’obstination et l’ouverture finissent par payer parfois, rien n’est jamais acquis, même en Europe. Malgré les accords de 1998 à propos de l’Irlande du Nord, le Brexit et les interminables négociations de l’Union européenne avec le Royaume-Uni ont reposé la question de la frontière avec la république d’Irlande, jetant le trouble sur les modalités d’un processus de paix laborieusement conclu il y a deux décennies.

L’ouvrage souligne par l’exemple l’importance de la participation des femmes pour l’établissement d’une paix durable. De même qu’elles tempèrent les impulsions d’entrer en guerre, leur rôle, quand il est reconnu et mis en valeur, accroît les chances d’une pacification durable. La représentation parlementaire et l’alphabétisation des femmes limitent les risques de rechute suivant un conflit armé.

Construire la paix est, à bien des égards, beaucoup plus difficile que faire
la paix, et prend certainement beaucoup plus de temps

– Jonathan Powell

Comme le souligne en postface Samantha Power, ancienne ambassadrice des Etats-Unis aupèes de l’ONU, « en ces temps ou populisme et nationalisme sont en pleine recrudescence, » l’engagement et le recours à la voie diplomatique sont aujourd’hui soumis à rude épreuve. La pandémie mondiale risque d’inciter les gouvernements à un repli vers l’intérieur et au soutien de leur économie nationale au détriment de problèmes éloignés géographiquement. Ce n’est pourtant « pas le moment », avertit Power, « de détourner notre regard ni du tribalisme, ni du dogmatisme, ni de l’extrémisme. »

Ce livre s’inscrit dans un projet plus vaste comportant également des expositions, des séminaires et d’autres formes éducatives aux fins d’encourager le débat sur la consolidation de la paix. Il a l’immense mérite de présenter de recenser, avec des photographies saisissantes et des textes fouillés et circonstanciés, les dommages irréparables mais aussi les moyens dont les acteurs locaux ou internationaux peuvent user pour donner à la paix ses meilleures chances de perdurer. Car « les accords de paix ne sont que des accords qui permettent de commencer à aborder des différences fondamentales par la voie politique plutôt que par la violence. Ils marquent le début, et non la fin, d’un dur labeur ».

(*) Imagine, Penser la Paix. Sur une idée et sous la direction de Gary Knight. Editions Hemeria. The VII Foundation, 2020. 408 pages, 200 photographies, 45€. Also published in English as Imagine: Reflections on Peace. Lien utile: http://www.theviifoundation.org. A commander sur https://hemeria.com/

Albarrán Cabrera : des oiseaux qui emportent l’imagination

© Atelier Editions Xavier Barral EXB

Les parutions se suivent heureusement dans la merveilleuse collection Des oiseaux que publient les Editions Xavier Barral, devenues cette année Atelier EXB dans l’esprit de leur regretté fondateur. Un nouvel opus (*) nous plonge avec ravissement dans l’univers poétique d’Angel Albarrán et Anna Cabrera.

Ces photographes espagnols vivent, travaillent et publient depuis longtemps en duo tel un seul photographe, bâtissant sous le nom d’artiste Albarrán Cabrera une oeuvre singulière, qui interroge notre rapport au monde. Le couple, qui traite ses images sans distinguer le ou la photographe, nous emmène entre réalité et fiction à travers des nuances chromatiques somptueuses et des procédés multiples allant du cyanotype à l’impression pigmentée en passant par le tirage platine.

Pour cette collection Des oiseaux, qui puise d’ordinaire dans l’oeuvre d’un artiste, le duo a spécialement réalisé de nouvelles photographies outre le recours à des images provenant de ses autres séries dont The Mouth of Khrisna.

© Albarrán Cabrera. The Mouth of Krishna. #235. 2015

Les cadrages sont larges ou moins larges et les oiseaux s’inscrivent parfois comme une abstraction dans le paysage. Certains ne sont que des points ou des ombres, d’autres déploient toutes leur magnificence, faisant de ce septième volume l’un des joyaux de la collection. Comme pour chaque ouvrage, ce volume contient un essai de l’ornithologue Guilhem Lesaffre concernant la vie des oiseaux dans un univers qui les fragilise chaque jour davantage.

© Albarrán Cabrera.

Basé à Barcelone, le tandem de photographes propose une oeuvre qui fait appel à notre imagination et préfère, selon ses dires, laisser l’interprétation des images à la mémoire du spectateur. Le duo se place dans le sillage d’un autre catalan, le peintre Joan Miró dont le tableau Bird in Space offre une représentation minimale de l’oiseau.

La culture japonaise aussi imprègne fortement le travail d’Albarrán Cabrera, inspirant aux deux photographes des images de nature où la beauté surgit de l’éphémère et l’esthétisme de la fragilité d’un instant. Leurs autres séries à découvrir sur leur site et sur Tumblr sont tout aussi passionnantes, comme The Mouth of Krishna  (La Bouche de Krishna), Kairos, réflexion sur la perception du temps, ou encore This is you here (C’est toi ici), réflexion sur le concept d’identité et la façon dont il se crée au départ des souvenirs.

On notera par ailleurs que l’un des deux premiers titres de la collection Des oiseaux, l’ouvrage de Pentti Sammallahti qui fut rapidement épuisé, est à nouveau disponible. En noir et blanc cette fois, les oiseaux du grand photographe finlandais semblent eux aussi sortis du silence comme d’un conte visuel. Des photographies également poétiques avec des étendues glacées et silencieuses d’où émerge une présence humaine ou animale. 

(*) Des Oiseaux. Photographies Albarrán Cabrera, Texte Guilhem Lesaffre. Editions Atelier Xavier Barral EXB. Sortie en librairie le 1er octobre 2020. Relié, 20,5 x 26 cm, 96 pages, 45 photographies couleur. Versions française et anglaise. 35 €

Sergio Larrain, flaneur sensible dans les rues de Londres

© Atelier Editions Xavier Barral

La Fondation Henri Cartier-Bresson vient de présenter jusqu’au 18 octobre son exposition Londres, un choix de photographies de Sergio Larrain réalisées pendant l’hiver 1958-1959, lors d’une résidence financéee par une bourse du British Council. Surnommé le Robert Frank chilien, Larrain (1931-2012) devint membre de Magnum à partir de 1961 par l’entremise de son mentor Cartier-Bresson. Il se retira du milieu de la photographie et même du monde à peine dix ans plus tard pour se consacrer à la méditation, choisissant de vivre dans une communauté mystique puis en ermite, près d’Ovale, au nord de son pays natal.

Un ouvrage paru chez Xavier Barral (*) à l’occasion de l’exposition à la Fondation réunit les photographies de Larrain datées de ce séjour londonien. Il élargit la sélection de l’exposition comme celle d’une première édition parue chez Hazan en 1998.

Cet ensemble privilégiant régulièrement une verticalité caractéristique du photographe ne fut guère diffusé dans la presse. Il constitue la première série marquante de Larrain, dont le parcours hors du commun fut retracé dans une monographie parue chez Xavier Barral il y a quelques années (**). Le corpus ici rassemblé fait écho à une citation de Charles Dickens placée en exergue: « Les plus jolies choses en ce monde ne sont que des ombres ; elles vont et viennent, elles changent et s’évanouissent rapidement, aussi rapidement que celles qui passent en ce moment devant tes yeux« .

© Sergio Larrain/Magnum Photos

De fait, c’est du célèbre fog londonien de l’époque qu’émergent les sujets de Larrain, silhouettes qui déambulaient alors dans la City, parées de leurs non moins typiques couvre-chefs. Un théâtre d’ombres où le mystère s’insinue dans les brumes et où les pigeons s’ébattent au-dessus de l’activité des rues et des places. Des images, dont de nombreuses inédites donc, qui pourraient être l’oeuvre d’un touriste patient et doué. Elles se regardent comme les souvenirs silencieux d’un flaneur aux aguets, laissant deviner ce qui séduira HCB.

La série se lit aujourd’hui comme le signe de la sensibilité déjà bien affirmée d’un jeune photographe qui allait plonger ensuite plus avant dans le monde. Il y là les débuts d’une oeuvre qui fut courte et peu abondante en livres mais profondément sensible et fulgurante. Elle fut marquée par un travail sur la ville de Valparaiso avec un compatriote de Larrain, le poète Pablo Neruda, et par une photographie mythique dans laquelle deux jeunes filles étonnamment semblables mais non jumelles descendent un escalier aux marches invisibles, à peine suggéré et inondé de soleil. Un autre jeu d’ombres, empreint d’une poésie magique.

© Sergio Larrain/Magnum Photos

Un essai de l’écrivain chilien Roberto Bolaño, écrit  il y a plus de vingt ans pour la série londonienne, accompagne cette reparution ainsi qu’un texte d’Agnès Sire, spécialiste émérite d’un photographe dont elle s’attacha à conserver le travail pour le mettre en valeur et le sauver de l’oubli.

En quête d’une paix intérieure depuis ses débuts, Larrain lui-même refusa toujours les honneurs et les expositions. Son oeuvre étrange lui a heureusement survécu.

(*) Londres 1959. Photographies de Sergio Larrain. Textes d’Agnès Sire et Roberto Bolaño. Atelier Editions Xavier Barral. Deux versions : française et espagnole. 176 pages, 95 photographies N&B. 39 €

(**) Sergio Larrain. Atelier Editions Xavier Barral. 2013. Ce livre est malheureusement épuisé pour l’instant.

Obama vu par Pete Souza : l’image d’un Président

Photographe de la Maison Blanche pendant les présidences Reagan (1983-1989) et Obama (2009-2017), Pete Souza commença à photographier Barack Obama dès le jour où ce dernier devint sénateur des Etats-Unis. C’était en janvier 2005; Souza officiait alors à Washington comme photographe pour le Chicago Tribune, publication de la ville dont provenait le nouveau sénateur. Ce travail s’est poursuivi jusqu’à la campagne nationale d’Obama dont la rapide ascension déboucha fin 2008 sur son élection à la Présidence. Junior photographer sous Reagan, Sousa se vit alors proposé le job de Chief Official White House Photographer. Les termes de son engagement lui donnaient accès à tout, une facilité qui sera refusée à ses futurs collègues par le successeur d’Obama. Souza, lui, fut présent à chaque instant du double mandat d’Obama, au service de la transparence voulue par les communicants du Président mais photographiant aussi pour l’histoire et les archives nationales.

© Pete Souza/Official White House Photo. May 8, 2009.
Un membre du staff était venu en famille à la Maison Blanche pour une photo de départ avec le Président. Son petit garçon dit au Président qu’il venait de passer chez le coiffeur et demanda si la coiffure d’Obama donnait la même impression au toucher. Obama invita le petit garçon à vérifier par lui-même.

La relation de Souza avec Obama devint très étroite et la confiance installée déboucha sur une véritable amitié. Ses journées dans les pas présidentiels duraient dix ou douze heures, parfois plus, et les semaines de travail comptaient parfois sept jours. Souza prit ainsi plus de deux millions de photographies (sic), documentant les moments les plus dramatiques comme les plus insouciants. Il se fit également discret devant les décisions les plus difficiles et les rencontres les plus souriantes, au milieu des fous-rires comme des peines profondes, devant la vie de famille comme dans les grands rendez-vous internationaux. Il saisit la réaction du Président face aux tragédies (les fusillades de masse et les massacres dans les écoles) et dans les tensions les plus extrêmes comme ici dans la Situation Room au moment du raid dans le repaire de Ben Laden. Mais il rendit compte tout autant des instants de détente et de réjouissance, dans le Bureau Ovale, sur un court de basket ou de golf .

The Situation Room, 2 mai 2011 © Pete Sousa.

Certains n’ont pas manqué de voir dans les photos de Sousa une valorisation à seule fin politique — la Maison-Blanche diffusait évidemment ses images — et une intention de jouer la transparence sans perdre le contrôle. Ce n’est pas notre appréciation car on voit réellement beaucoup de choses dans cette exceptionnelle chronique photographique. De nombreux clichés ne peuvent tromper. On suit un père, un mari, un Président mais toujours le même homme.

Se souciant apparemment comme d’une guigne de la présence du photographe, Obama paraît en phase avec les militaires comme avec les enfants, avec les dignitaires étrangers comme avec la classe politique du Congrès, avec le personnel le plus modeste comme avec les artistes et les musiciens de son temps (Bono qui saisit une guitare; Paul McCartney qui chante Michelle devant le couple présidentiel à la Maison Blanche). Aucune glorification ou mise en scène ne transparaît.

© Pete Souza. Little Brown and Company

C’est tout cela et l’intuition merveilleuse de Souza qui fait la richesse d’un livre grand format (*) rassemblant plus de 300 images parmi les favorites et les plus emblématiques capturées par le photographe-observateur. On tient dans les mains un formidable ouvrage déroulant non seulement une histoire en train de se faire avec les ambiances mais aussi la preuve d’un vrai talent pour capter l’anecdotique dans tout ce qu’il peut révéler. S’en dégage un portrait intime et surtout sans doute la stabilité d’un caractère : une personnalité calme, réfléchie, attentive aux enfants comme à ses proches et ses collaborateurs, dégageant une classe sans apprêt et une profonde empathie.

Le parcours du livre est chronologique, depuis la première inauguration en janvier 2009 jusqu’à l’adieu en hélicoptère en janvier 2017. Les images de Souza sont accompagnées de légendes et courts textes qui restituent la scène photographiée dans son contexte. Superbement composé, mis en page et imprimé, le livre est également d’un bel apport pédagogique pour les apprentis-photographes tant le sens du placement et les choix de composition de Souza sont à chaque fois pertinents.

Souza ne cache pas qu’il prit pour modèle le photo-journaliste Yoshi Okamoto qui fut le photographe présidentiel officiel sous Lyndon Johnson dans les années 1960: Okamoto lui aussi se vit octroyer l’accès au quotidien de Johnson. Sans chercher la mise en scène, comme le rapporte Souza, Okamoto « prenait ses clichés d’un point de vue artistique ». L’époque n’était pas la même et le matériel et les techniques du photographe était forcément différents, Okamoto utilisant une pellicule noir et blanc là où son successeur travailla en numérique et en couleurs.

Après la publication de son livre, Pete Souza, qui se considère comme un historien muni d’un appareil photographique, a sorti cette année un film documentaire, The Way I See It , un point de vue sur la fonction présidentielle américaine sous les deux administrations servies par Souza. Des administrations certes bien différentes voire opposées politiquement mais dont les titulaires respectaient et valorisaient au plus haut la dignité de leur charge. Un point de vue à prendre en compte à ce moment décisif pour la suite de l’histoire des Etats-Unis… et du monde.

(*) Obama. An Intimate Portrait. Pete Souza. Foreword by Barack Obama. Textes en anglais. 350 pages. Première édition novembre 2017. Editions Little Brown and Company. 50 USD; +/-43€

A voir: Pete Souza raconte son travail photographique pendant les années Obama. https://www.youtube.com/watch?v=SfyVUXMMKic

In God We Trust : regard sur le shopping religieux aux Etats-Unis

© Editions Pyramyd et Revelatoer

Photographe pour la presse, la mode et les entreprises, Cyril Abad mène depuis 2012 un passionnant travail documentaire qui porte un regard original et acéré sur la place de l’homme dans la société. Ses reportages empreints d’un humour décalé tels « Blackpool, the Brexit holidays » ou « The last dreamers » ont paru dans la presse magazine.

En 2016, il entame un projet de trois ans sur les formes excentriques de la religion aux Etats-Unis. Sous un intitulé reprenant l’expression qui figure sur les billets en dollars, le projet In God We Trust a déjà fait l’objet de nombreuses expositions et publications et fut notamment montré en France en 2019 à Visa Pour l’Image. Deux maisons d’édition françaises viennent de s’associer pour en faire un livre (*) et nous permettre par le texte et l’image d’en apprécier toute la profondeur. Une lecture instructive dans le contexte du choix décisif que fera bientôt le peuple américain.

On connaît à ce propos l’importance du vote des tenants des églises évangéliques dans l’élection de Donald Trump en Novembre 2016. Cyril Abad nous emmène ici au sein de communautés religieuses rassemblées autour des multiples églises chrétiennes protestantes (52% de la population des Etats-Unis) et des étonnantes entreprises mises sur pied par des individus comme par des associations beaucoup plus puissantes. Souvent inspirées des techniques de marketing, ces formes d’évangélisation sont modelées sur les particularités géographiques et s’adressent à une cible d’individus en quête d’appartenance ou de ce qui pourra rompre leur isolement. De la plus modeste (cycliste prêcheur, ci-dessous) à la plus originale (petite église mobile pour mariage dans votre jardin), d’étonnantes pratiques sont ainsi illustrées. D’autres, tout aussi inattendues mais plus inquiétantes peut-être, véhiculent des concepts porteurs d’un certain obscurantisme et vont de pair avec des investissements considérables ou même des financements publics pour séduire les fidèles.

© Cyril Abad. Editions Revelatoer et Pyramyd

L’ouvrage bénéficie d’une très éclairante préface de l’écrivain Douglas Kennedy permettant de comprendre les origines et le parcours historique du phénomène religieux aux Etats-Unis avant de découvrir les diverses manifestations de la foi dont témoigne le travail du photographe. Le texte nous dit comment la religion a pu devenir un produit de consommation en milieu suburbain. De là ces images d’églises en drive-in avec des paroissiens au volant qui klaxonnent pour dire amen et dispensent à leur chien un jus de raisin fourni par le pasteur pour servir la communion.

De la thérapie de groupe et du développement personnel sur un campus au slogan publicitaire, il n’y a parfois qu’un pas comme dans ce café Starbucks qui affiche : « Dans une journée il vous faut un peu de café et beaucoup de Jésus ». Mais derrière l’absurde qui éclate ailleurs sous nos yeux perce peut-être un réel désespoir. Et à côté des églises sans étiquette et des messagers non prosélytes, Cyril Abad a aussi visité de véritables parcs d’attractions sur une thématique chrétienne avec un Jésus superstar et des personnages d’époque s’inscrivant dans une Jérusalem de carton-pâte. Tableaux vivants et comédies musicales, reconstitutions de la Cène, du chemin de croix et du martyre de la flagellation, réplique de l’Arche de Noé avec espèces empaillées : tout fait farine au moulin, même la découverte (moyennant supplément!) du tombeau du Christ. On écarquille les yeux devant le comble de l’excentricité – une église nudiste au fin fond d’une forêt de Virginie dans laquelle un pasteur baptiste officie devant ses fidèles et comme eux …dans le plus simple appareil. Explication des intéressé(e)s : ce qui compte n’est pas la façon dont on s’habille mais ce qu’on a dans le coeur.

Cyril Abad montre tout cela d’un oeil intrigué et curieux mais sans verser pour autant dans le cynisme ou la moquerie. Il livre un témoignage, raconte une histoire, rend compte en images d’une aspiration à croire débouchant sur des pratiques qui peuvent s’avérer extravagantes. Abad saisit toujours ses sujets honnêtement car « Un photographe doit toujours travailler avec le plus grand respect possible pour son sujet et en accord avec son point de vue personnel » (Henri Cartier-Bresson).

Ce livre est une coédition de la nouvelle maison Revelatoer et des Editions Pyramyd. Vient également de paraître dans la même collection Le grand mensonge de Didier Bizet, sous-titré « Voyage en Corée du Nord. Le pays où tout est vrai mais faux.  » Née du désir d’inviter ses lecteurs à « décrypter les photographies pour en comprendre toute leur teneur », Revelatœr nous propose de « découvrir un pays, une culture, une histoire, à travers le regard d’un photographe auteur. » La coédition avec Pyramyd veut permettre à des projets photographiques ambitieux de voir le jour sous forme de beaux livres. Bon vent!

(*) In God We Trust. Cyril Abad. Voyage au coeur des excentricités de la foi aux Etats-Unis. Editions Pyramyd et Revelatoer. Préface de Douglas Kennedy. Texte bilingue français-anglais. 25 €. Feuilletez quelques pages ici et découvrez le site de Cyril Abad.

Créer des images fortes avec les questions de David duChemin

La période de contraintes que nous continuons de traverser en tant que photographes est aussi l’occasion de prendre du recul par rapport à notre travail et de nous interroger: « Est-ce une bonne photo? » ou encore « Est-elle réussie ou ratée »? Mais est-ce la bonne question?

© Editions Eyrolles

Dans son nouveau livre dont la version française vient de paraître chez Eyrolles (*), David duChemin, photographe canadien spécialisé dans l’humanitaire et la photo de voyage, dépasse ou plutôt remplace cette question pour nous renvoyer vers des interrogations plus larges sur le but recherché et vers des interpellations précises à propos de la lumière et de la couleur, de la direction des lignes ou du poids des formes.

Les formations comme les livres du Canadien anglophone ne visent pas à expliquer comment produire des images où l’exposition et la mise au point seront correctes. S’il n’incite jamais à négliger ou à court-circuiter le processus d’apprentissage, duChemin se situe clairement au-delà, voire plus haut, au risque assumé, dit-il, de se prendre les pieds dans ses idées.

Maîtriser son art est nécessaire mais non suffisant : cela ne crée pas forcément une bonne photo.

– David duChemin

Ce livre-ci passe donc en revue les éléments de langage visuel qui nous font réagir à une image et les moyens d’utiliser ces outils pour faire des photos qui seront véritablement nôtres et trouveront leur source dans notre « for intérieur ». Avec un leitmotiv : seul le photographe pourra décider du meilleur moyen d’ « exprimer son sujet » – entendez le message de la photo. Mais ne nous y trompons pas : duChemin n’entend pas défendre une forme de « chacun pour soi » en photographie. Il plaide seulement, avec éloquence, pour que le photographe cherche au plus profond de lui ce qu’il souhaite traduire.

L’ouvrage déroule alors ses questions et les choix que nous pouvons faire pour traduire notre intention. Que fait la lumière et que puis-je faire avec elle? Le but recherché sera-t-il mieux rencontré si le sujet est sous- ou sur-exposé? Qu’apporte la couleur? Renforce-t-elle ou non l’attention et l’ambiance recherchée? N’est-elle pas une distraction inutile ou masquant l’intention du photographe ? Où est le contraste et à quoi sert-il?

Certains feront sans doute valoir que le photographe n’a pas toujours le temps de réfléchir et que nos logiciels permettent après tout de rendre des rouges plus intenses, un vert plus jaune ou plus bleu ou de remplacer une couleur. De bonnes questions peuvent d’ailleurs être posées non seulement avant ou pendant la prise de vue mais aussi au stade de l’édition, de la post-production ou de la sélection des images. Mais il n’y aura pas ou peu de remèdes à un instant raté ou il faudra peut être compter sur le hasard pour telle ou telle scène captée sans anticipation.

Les illustrations qui émaillent l’ouvrage, en couleurs comme en noir et blanc et provenant des voyages de duChemin, sont là, elles aussi, pour nous interroger : à quoi servent ici les lignes, le choix du monochrome, le flou, les perspectives ou l’instant de la prise de vue? Qu’est ce qui fait que cette photo est « forte »?

Les photographes, constate duChemin, n’abordent pas toutes ces interrogations avec le même enthousisme que leurs discussions techniques sur les boîtiers et les objectifs. En posant ces/ses questions, il nous incite à effectuer nos choix en fonction de ce que nous sommes pour trouver de la sorte notre style. Son livre ne parle pas de prescriptions mais de possibilités. Et de toutes les questions qu’il pose (il y en a une multitude, plus ou moins essentielles) la plus importante, celle qui les résume toutes est bien: ce travail est-il vraiment le mien? Car l’honnêteté est le meilleur gage de l’authenticité et donc le meilleur moyen de faire des photos qui résonneront peut-être chez les autres.

Devenir un photographe intuitif suppose souvent une longue pratique. Se poser les bonnes questions, celles de David duChemin, nous aidera à le devenir tout en expérimentant et en nous faisant plaisir.

Il n’y a pas de devoir en art: il n’y a que des possibilités

– David duChemin

David duChemin © davidduchemin.com

David duChemin, qui continue de parcourir les continents à la recherche d’aventures et de beauté, ne cesse lui-même de s’interroger et de partager sur son site (en anglais) ses réflexions sur le processus créatif et l’inspiration. Les Editions Eyrolles ont déjà publié ou republié ces dernières années en versions françaises L’âme du photographe et L’âme d’une image. Destinés à nous guider, ses ouvrages sont aussi de véritables « essais » sur l’art photographique et son apport dans notre façon de voir le monde.

(*) Au coeur de la photographie. Les questions essentielles à se poser pour créer des images fortes. David duChemin. Adapté de l’anglais par Frank Mée. Editions Eyrolles. 312 pages, parution le 17/09/2020.

Pierre Le Gall et l’âme de la Bretagne

© Pierre Le Gall, Editions Ouest France

Lauréat du Prix Niépce — c’était en 1972, il n’avait alors que 24 ans — Pierre Le Gall s’inscrit dans la lignée des photographes humanistes. Collaborateur régulier du magazine Réponses Photo, il a déjà publié une trentaine de livres.

Celui-ci, paru récemment aux Editions Ouest France (*), rassemble des instantanés de la vie quotidienne en Bretagne, cueillis au fil des cinq dernières décennies. Une Bretagne en noir et blanc que nous parcourons au fil des pages, rappelant en cela celle de Claude Le Gall, un homologue dont nous avions présenté l’an passé sur ce blog un ouvrage sorti chez le même éditeur.

La Bretagne de Pierre Le Gall est une région où « la lumière et le vent se la coulent douce », selon les mots du photographe, qui signe également ici quelques jolis textes d’accompagnement, entre autres sur le vent, le rapport de l’homme à l’animal, le simple fait de dialoguer ou encore les retours de pêche, « ces grands messes païennes dont la prodigieuse effervescence subjuguait la foule des badauds ». Pendant toutes ces années, Pierre le Gall aura, comme il le dit lui-même, « inlassablement traqué les manifestations les plus délirantes de la réalité quotidienne », sondant l’âme de sa région et de ses habitants.

C’est  un visage de la Bretagne qui s’estompe désormais que l’on se plait à regarder, celle des fermes et des foires aux bestiaux, des marchés et des concours insolites comme le lancer du casier à crevettes ou de l’artichaut (souvenons-nous d’Obélix en lanceur de menhirs!). L’oeil bienveillant du photographe se porte alors sur des spécialités parfois très locales, où la gravité côtoie le cocasse et où le cérémonial s’accommode naturellement de la familiarité.

© Pierre Le Gall, Editions Ouest France

Il serait vain d’exiger qu’on nous donnât la clé d’or qui, nous ouvrant à deux battants la grande porte, nous livrerait d’un seul coup l’âme de la Bretagne et de ses habitants. Les clés, il faut les forger soi-même pour d’improbables serrures.

– Pierre Le Gall

Cet « homme invisible » comme le surnomma l’écrivain Michel Tournier fit le choix de rester amateur et de poursuivre une carrière d’enseignant en philosophie. C’est ainsi qu’il parvint à garder son regard émerveillé devant la vie et à ne jamais faire que le genre de photographie qu’il voulait pratiquer, en Bretagne comme ailleurs.

Pierre Le Gall aime les gens tout simplement. Il les regarde vivre et sait se faire discret pour dénicher « le fantastique caché dans l’ordinaire et le merveilleux qui se trouve au coin de la rue ».

(*) 1970-2020. Moments de vie en Bretagne. 250 photographies et textes de Pierre Le Gall. Préface de Michel Le Bris. Editions Ouest-France. Relié, 208 pages. 25 €.

Doisneau chez les artistes : chacun dans ses oeuvres

Encore Robert Doisneau, direz-vous. Oui, encore lui, tant son oeuvre est multiple et continue d’être redécouverte. Après Doisneau et la musique et le regard du photographe sur la Bretagne, la bibliographie du « révolté du merveilleux » se complète avec la sortie prochaine aux Editions Flammarion d’un ouvrage rassemblant des portraits d’artistes (*).

Publiées entre la fin des années 1930 et la fin des années 1970, ces images étaient destinées à des journaux ou des magazines tels que Vrai, Vogue, L’Oeil, Paris-Match ou encore Le Point, une revue d’art de l’époque. Des travaux de commande mais réalisés dans des lieux — des ateliers de peintres, sculpteurs ou illustrateurs — où Doisneau paraît spontanément en phase avec ses modèles.

© Editions Flammarion. Atelier Robert Doisneau

Dans cet autre registre, le photographe des rues entre chez les gens sans se départir de sa curiosité bonhomme forgée par la pratique du reportage. En rencontrant les artistes dans leur atelier, là où « cela se passe », Doisneau se tient à distance de son sujet pour le montrer dans ses oeuvres. Il fait voir les pinceaux et les brosses, la peinture et la pierre, le décor et les outils. Il cadre souvent assez large pour décrire le « travail sur la matière » comme l’observe Antoine de Baeque dans sa préface.

Dites-moi quelle autre profession m’aurait permis d’entrer dans la cage aux lions du zoo de Vincennes et dans l’atelier de Picasso…– Robert Doisneau

Avec ces artistes qui lui ont également inspiré quelques textes (**), le reportage se fait dans une sorte de décontraction laborieuse. Epoque oblige, peu de femmes prennent la pose: Léonor Fini et Niki de Saint-Phalle sont les seules exceptions parmi les individualités visitées par Doisneau. Les peintres, Fernand Léger, Jean Dubuffet, Marcel Duchamp et d’autres moins connus, sont particulièrement représentés. Certains, Doisneau le confirme dans ses écrits, se laissent docilement diriger (Georges Braque). D’autres tels Picasso jouent avec l’objectif mais se prêtent au jeu (Les pains de Picasso, image bien connue prise à Vallauris en 1952).

Maurice Utrillo est dûment guidé par son épouse mais le photographe n’est pas dupe de la mise en scène. L’intelligence du regard de Doisneau s’exprime devant le sculpteur Alberto Giacometti et son élégante désinvolture. Le portrait fait parfois deviner une véritable malice partagée comme avec l’affichiste Raymond Savignac.

Comme dans ses photographies en usine, les sujets de Doisneau sont des « manuels » et les images sont empreintes d’humanité. Doisneau a trouvé en eux d’autres artisans, des (con)frères en communauté de l’image. Devant eux, le photographe-témoin formé comme un artisan prend le contre-pied d’une approche muséale ou académique. Et comme l’artiste dans ses oeuvres, Doisneau travaille lui aussi sa matière et lui apporte sa lumière.

(**) Robert Doisneau, Un artiste chez les artistes. Editions Flammarion, 128 pages, 100 illustrations, relié, 24,90 €. Sortie en librairie prévue le 14 octobre 2020. Exposition au Musée Charles Couty à Lyon (à partir du 15 octobre 2020) et au Musée Boucher de Perthe D’Abbeville (en 2021).

(**) Extraits de A l’imparfait de l’objectif, Robert Doisneau, Souvenirs et portraits, Belfond, 1959.

Josef Koudelka sur le pourtour de Mare Nostrum

La ruine, marqueur du passé et signe d’une disparition, revient souvent dans l’oeuvre de Josef Koudelka. D’origine tchèque et naturalisé français, le témoin en images de l’invasion qui mit fin au Printemps de Prague a notamment photographié par la suite les débris de l’industrialisation dans le nord de la France ainsi que les vestiges de l’empire soviétique en Europe de l’Est. Il a décidé de léguer au département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque Nationale de France (BnF) un ensemble de près de 170 tirages issus d’une impressionnante série sur les sites antiques du pourtour méditerranéen.

Ruines rassemble des photographies prises par Koudelka pendant plus de 28 ans lors de ses pérégrinations sur un espace géographique s’étendant du sud de l’Europe au Proche-Orient. Le bel ouvrage que publieront bientôt les Editions Xavier Barral (*) accompagnera des expositions mises sur pied en collaboration avec l’Agence Magnum et qui devraient se tenir — il faut l’espérer — à Paris (BnF) et à Rome dans le courant de cette année.

Editions Xavier Barral. Bibliothèque nationale de France

Sur les sites archéologiques de Delphes à Pompéi, d’Olympie à Rome ou de Petra à Alep, Koudelka nous fait partager une/sa vision du paysage. Il opte pour le noir et blanc et pour un même format panoramique (du grec pan – tout, et horama – vue) mais dans une utilisation particulière. Ses cadrages, parfois au ras du sol, en plongée ou en contre-plongée, peuvent parfois surprendre. Passant des vues larges aux gros plans, des fragments aux successions de plans, Koudelka, déconstruit et reconstruit rigoureusement le regard, quitte à bousculer le lecteur-spectateur. Dans ce livre au format « à l’italienne », le photograhe ose un basculement à la verticale pour certains des panoramiques, créant certes l’instabilité mais forçant la perception et l’interrogation.

Grèce, Éleusis (Attique), terrasse du musée d’Éleusis qui domine le site archéologique. Statue d’un togatus de l’époque romaine avec, à l’arrière-plan, la raffinerie moderne. (2003) © Josef Koudelka / Magnum Photos

On contemple aussi certains sites archéologiques disparus ou gravement mutilés depuis la prise de vue par les conflits permanents dans le monde arabe, comme à Palmyre ou Bosra. Telle quelle, cette série nous renvoie à la civilisation gréco-latine, fondatrice de la nôtre, et nous montre l’homogénéité d’un empire, celui qui fut dirigé par et depuis Rome.

En regard des photographies de Koudelka, l’archéologue Alain Schnapp nous propose des citations ou extraits de textes puisés aux sources de la littérature antique et chez les écrivains-voyageurs. L’ouvrage comprend d’autres textes qui se penchent sur l’approche de Koudelka (Héloïse Conésa), son intérêt pour le format panoramique et la naissance de ce projet (Bernard Latarjet) ou l’histoire et l’image des ruines à travers les siècles (Alain Schnapp) .

Tunisie, Thugga (Dougga), inscription latine et, à l’arrière-plan, colonnes de la frons scaenae du théâtre édifié à l’époque de Commode (161-192). Vue depuis le sud. (2011) © Josef Koudelka / Magnum Photos

Les images et les textes nous rappellent la force de la nature, de la main de l’homme et des désastres de l’Histoire transformant ces vestiges. Ils nous renvoient au passé mais nous forcent à nous projeter vers l’avenir devant ces ruines antiques qui résistent au temps. Si les ruines ramènent l’homme contemporain à ses failles et au souvenir des gloires anciennes, il y découvre aussi la beauté surgissant des décombres. La dernière image de Ruines — l’ombre du photographe sur le site d’Azanoi en Turquie — montre sa silhouette émergeant d’un chaos de pierres.

Koudelka, cet Européen originaire d’un pays sans mer, dit avoir trouvé dans ces ruines gréco-romaines « ce qui m’est désormais le plus précieux, le mariage de la beauté et du temps ». Il ne s’en est jamais lassé et souhaite, à quatre-vingt-deux ans, pouvoir y retourner: « Quelques photographies m’attendent encore là-bas. »

Les photographies reproduites ci-dessus sont extraites de

(*) Ruines. Josef Koudelka. Éditions Xavier Barral/Bibliothèque nationale de France, 2020..© Josef Koudelka / Magnum Photos. Un ouvrage de 170 photographies N&B, 368 pages, 55 €. A paraître le 3 septembre 2020 .

Expositions à la Bibliothèque nationale de France, Paris, du 15 septembre au 16 décembre 2020, et au Musée de l’Ara Pacis, Rome 2020 – 2021. Compte tenu des circonstances, vérifier les dates effectives auprès des institutions en question.

Des mots et des photographies : le temps retrouvé

Tout en ces jours est décidément remis en question, même ce qui constitue la matière de ce blog: pas d’expositions ni de galeries à visiter, pas de livres ou nouvelles parutions dans la boîte aux lettres. La photographie, outil privilégié pour raconter une époque mais aussi pour remonter le temps, peut pourtant nous venir en aide. Synonyme d’arrêt provisoire, la période est l’occasion de se replonger dans notre bibliothèque. Le blogueur a retrouvé quelques livres plus ou moins rares ou peu connus qui l’avaient particulièrement marqué ou touché.

Editions Taschen

40 ans de photographie. Jeanloup Sieff.

Une monographie fort attachante et originale, celle de Jeanloup Sieff. Toujours guidé par le plaisir dans ses envies mais reconnaissant également qu’il fut toute sa vie à la recherche du temps perdu, Sieff (1933-2000) se prêta à l’exercice en revisitant quatre décennies de ses photographies, laissant remonter des souvenirs qu’il eut le bon goût de consigner. Derrière une belle dose de modestie, son écriture recelait une verve réjouissante et un fameux talent pour les jeux de mots. Sieff ne fut pas seulement un photographe de mode ou de nu, domaines dans lesquels il excella par son élégance et une profondeur empreinte de mélancolie. Ses paysages comme ses portraits séduisent toujours par des jeux d’ombre et de lumière qui sont l’essence de la photographie.

Une réédition chez Taschen, 2010.

Editions Contrejour

Skyline. FrancoFontana.

Paru en 1978, ce livre rompait résolument avec la photographie italienne de son temps en nous révélant « les tableaux vivants que nos yeux n’avaient pas encore perçus ». Le paysage ramené à ses éléments essentiels dans une exaltation des couleurs et des formes. « La créativité », comme le dira Fontana lors d’une conférence de presse en 1997, « ne signifie pas photographier ce qui est mais ce que nous imaginons qui soit. (…) Le photographe découvre le monde à travers ce qu’il a en lui et en même temps il a besoin du monde pour le découvrir. Ainsi, libérez l’artiste qui est en vous et laissez cet artiste faire d’abord des photographies et pensez ensuite. » Un ouvrage essentiel et fondateur.

Editions contrejour. Réédité chez le même éditeur en 2013.

Love in black and white. Poems by Bianca Rossini. Photographs by Michael Kenna.

A (re) découvrir aussi, une collaboration inédite de Michael Kenna avec la chanteuse et actrice d’origine brésilienne Bianca Rossini. Un livre publié en 2009 chez Nazraeli Press et superbement imprimé sur papier japonais dans une édition limitée à 1500 exemplaires. De courts poèmes en anglais placés en regard des images du photographe, qui leur font écho. Comme cette image qui renvoie à la quatrième de couverture:

Nazraelli Press

What color should I wear ?

What color do you love ?

Wahat color makes you dream ?

What color ?

Lavender in the morning ?

Orange in the afternoon ?

Scarlet in the evening ?

What color should i wear

When I’m in your arms ?

Bianca Rossini

Editions Le Cherche Midi

Grand bal du printemps. Jacques Prévert et Izis.

En remontant le temps jusqu’à 1951, une autre collaboration entre poésie et photographie. Le photographe humaniste Izis (patronyme: Bidermanas) s’était mis au service d’un poète (ou peut-être était-ce l’inverse?) qu’on connaît surtout comme l’ami de Doisneau. Ce livre est né lors de promenades dans Paris dont les deux compères chantent ici la gloire, un peu comme s’ils écrivaient « son nom sur les murs » ou « comme un cœur sur un arbre ». Ils remettront le couvert l’année suivante avec les Charmes de Londres. Leur Sacre du printemps nous enflamme à chaque double page. L’accord entre le texte et l’image est parfait et le livre a décidément pris un charme fou avec le recul du temps.

Une courte vidéo d’époque raconte ici la naissance de ce merveilleux projet. Editions Clairefontaine. La Guilde du Livre, Lausanne, 1951. Réédition au Cherche Midi, 2008.

A la fin de ce véritable trésor figurent ces vers de Prévert, qui résonnent étrangement aujourd’hui :

Allez allez

ne ramenez pas votre science

Tout le monde ne peut pas tuer tout le monde

Croyez-en ma vieille expérience

Alors

tout saccagé qu’il est

le Grand Bal du Printemps

peut-être

ne fait que commencer