Pierre Le Gall et l’âme de la Bretagne

© Pierre Le Gall, Editions Ouest France

Lauréat du Prix Niépce — c’était en 1972, il n’avait alors que 24 ans — Pierre Le Gall s’inscrit dans la lignée des photographes humanistes. Collaborateur régulier du magazine Réponses Photo, il a déjà publié une trentaine de livres.

Celui-ci, paru récemment aux Editions Ouest France (*), rassemble des instantanés de la vie quotidienne en Bretagne, cueillis au fil des cinq dernières décennies. Une Bretagne en noir et blanc que nous parcourons au fil des pages, rappelant en cela celle de Claude Le Gall, un homologue dont nous avions présenté l’an passé sur ce blog un ouvrage sorti chez le même éditeur.

La Bretagne de Pierre Le Gall est une région où « la lumière et le vent se la coulent douce », selon les mots du photographe, qui signe également ici quelques jolis textes d’accompagnement, entre autres sur le vent, le rapport de l’homme à l’animal, le simple fait de dialoguer ou encore les retours de pêche, « ces grands messes païennes dont la prodigieuse effervescence subjuguait la foule des badauds ». Pendant toutes ces années, Pierre le Gall aura, comme il le dit lui-même, « inlassablement traqué les manifestations les plus délirantes de la réalité quotidienne », sondant l’âme de sa région et de ses habitants.

C’est  un visage de la Bretagne qui s’estompe désormais que l’on se plait à regarder, celle des fermes et des foires aux bestiaux, des marchés et des concours insolites comme le lancer du casier à crevettes ou de l’artichaut (souvenons-nous d’Obélix en lanceur de menhirs!). L’oeil bienveillant du photographe se porte alors sur des spécialités parfois très locales, où la gravité côtoie le cocasse et où le cérémonial s’accommode naturellement de la familiarité.

© Pierre Le Gall, Editions Ouest France

Il serait vain d’exiger qu’on nous donnât la clé d’or qui, nous ouvrant à deux battants la grande porte, nous livrerait d’un seul coup l’âme de la Bretagne et de ses habitants. Les clés, il faut les forger soi-même pour d’improbables serrures.

– Pierre Le Gall

Cet « homme invisible » comme le surnomma l’écrivain Michel Tournier fit le choix de rester amateur et de poursuivre une carrière d’enseignant en philosophie. C’est ainsi qu’il parvint à garder son regard émerveillé devant la vie et à ne jamais faire que le genre de photographie qu’il voulait pratiquer, en Bretagne comme ailleurs.

Pierre Le Gall aime les gens tout simplement. Il les regarde vivre et sait se faire discret pour dénicher « le fantastique caché dans l’ordinaire et le merveilleux qui se trouve au coin de la rue ».

(*) 1970-2020. Moments de vie en Bretagne. 250 photographies et textes de Pierre Le Gall. Préface de Michel Le Bris. Editions Ouest-France. Relié, 208 pages. 25 €.

Doisneau chez les artistes : chacun dans ses oeuvres

Encore Robert Doisneau, direz-vous. Oui, encore lui, tant son oeuvre est multiple et continue d’être redécouverte. Après Doisneau et la musique et le regard du photographe sur la Bretagne, la bibliographie du « révolté du merveilleux » se complète avec la sortie prochaine aux Editions Flammarion d’un ouvrage rassemblant des portraits d’artistes (*).

Publiées entre la fin des années 1930 et la fin des années 1970, ces images étaient destinées à des journaux ou des magazines tels que Vrai, Vogue, L’Oeil, Paris-Match ou encore Le Point, une revue d’art de l’époque. Des travaux de commande mais réalisés dans des lieux — des ateliers de peintres, sculpteurs ou illustrateurs — où Doisneau paraît spontanément en phase avec ses modèles.

© Editions Flammarion. Atelier Robert Doisneau

Dans cet autre registre, le photographe des rues entre chez les gens sans se départir de sa curiosité bonhomme forgée par la pratique du reportage. En rencontrant les artistes dans leur atelier, là où « cela se passe », Doisneau se tient à distance de son sujet pour le montrer dans ses oeuvres. Il fait voir les pinceaux et les brosses, la peinture et la pierre, le décor et les outils. Il cadre souvent assez large pour décrire le « travail sur la matière » comme l’observe Antoine de Baeque dans sa préface.

Dites-moi quelle autre profession m’aurait permis d’entrer dans la cage aux lions du zoo de Vincennes et dans l’atelier de Picasso…– Robert Doisneau

Avec ces artistes qui lui ont également inspiré quelques textes (**), le reportage se fait dans une sorte de décontraction laborieuse. Epoque oblige, peu de femmes prennent la pose: Léonor Fini et Niki de Saint-Phalle sont les seules exceptions parmi les individualités visitées par Doisneau. Les peintres, Fernand Léger, Jean Dubuffet, Marcel Duchamp et d’autres moins connus, sont particulièrement représentés. Certains, Doisneau le confirme dans ses écrits, se laissent docilement diriger (Georges Braque). D’autres tels Picasso jouent avec l’objectif mais se prêtent au jeu (Les pains de Picasso, image bien connue prise à Vallauris en 1952).

Maurice Utrillo est dûment guidé par son épouse mais le photographe n’est pas dupe de la mise en scène. L’intelligence du regard de Doisneau s’exprime devant le sculpteur Alberto Giacometti et son élégante désinvolture. Le portrait fait parfois deviner une véritable malice partagée comme avec l’affichiste Raymond Savignac.

Comme dans ses photographies en usine, les sujets de Doisneau sont des « manuels » et les images sont empreintes d’humanité. Doisneau a trouvé en eux d’autres artisans, des (con)frères en communauté de l’image. Devant eux, le photographe-témoin formé comme un artisan prend le contre-pied d’une approche muséale ou académique. Et comme l’artiste dans ses oeuvres, Doisneau travaille lui aussi sa matière et lui apporte sa lumière.

(**) Robert Doisneau, Un artiste chez les artistes. Editions Flammarion, 128 pages, 100 illustrations, relié, 24,90 €. Sortie en librairie prévue le 14 octobre 2020. Exposition au Musée Charles Couty à Lyon (à partir du 15 octobre 2020) et au Musée Boucher de Perthe D’Abbeville (en 2021).

(**) Extraits de A l’imparfait de l’objectif, Robert Doisneau, Souvenirs et portraits, Belfond, 1959.

Josef Koudelka sur le pourtour de Mare Nostrum

La ruine, marqueur du passé et signe d’une disparition, revient souvent dans l’oeuvre de Josef Koudelka. D’origine tchèque et naturalisé français, le témoin en images de l’invasion qui mit fin au Printemps de Prague a notamment photographié par la suite les débris de l’industrialisation dans le nord de la France ainsi que les vestiges de l’empire soviétique en Europe de l’Est. Il a décidé de léguer au département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque Nationale de France (BnF) un ensemble de près de 170 tirages issus d’une impressionnante série sur les sites antiques du pourtour méditerranéen.

Ruines rassemble des photographies prises par Koudelka pendant plus de 28 ans lors de ses pérégrinations sur un espace géographique s’étendant du sud de l’Europe au Proche-Orient. Le bel ouvrage que publieront bientôt les Editions Xavier Barral (*) accompagnera des expositions mises sur pied en collaboration avec l’Agence Magnum et qui devraient se tenir — il faut l’espérer — à Paris (BnF) et à Rome dans le courant de cette année.

Editions Xavier Barral. Bibliothèque nationale de France

Sur les sites archéologiques de Delphes à Pompéi, d’Olympie à Rome ou de Petra à Alep, Koudelka nous fait partager une/sa vision du paysage. Il opte pour le noir et blanc et pour un même format panoramique (du grec pan – tout, et horama – vue) mais dans une utilisation particulière. Ses cadrages, parfois au ras du sol, en plongée ou en contre-plongée, peuvent parfois surprendre. Passant des vues larges aux gros plans, des fragments aux successions de plans, Koudelka, déconstruit et reconstruit rigoureusement le regard, quitte à bousculer le lecteur-spectateur. Dans ce livre au format « à l’italienne », le photograhe ose un basculement à la verticale pour certains des panoramiques, créant certes l’instabilité mais forçant la perception et l’interrogation.

Grèce, Éleusis (Attique), terrasse du musée d’Éleusis qui domine le site archéologique. Statue d’un togatus de l’époque romaine avec, à l’arrière-plan, la raffinerie moderne. (2003) © Josef Koudelka / Magnum Photos

On contemple aussi certains sites archéologiques disparus ou gravement mutilés depuis la prise de vue par les conflits permanents dans le monde arabe, comme à Palmyre ou Bosra. Telle quelle, cette série nous renvoie à la civilisation gréco-latine, fondatrice de la nôtre, et nous montre l’homogénéité d’un empire, celui qui fut dirigé par et depuis Rome.

En regard des photographies de Koudelka, l’archéologue Alain Schnapp nous propose des citations ou extraits de textes puisés aux sources de la littérature antique et chez les écrivains-voyageurs. L’ouvrage comprend d’autres textes qui se penchent sur l’approche de Koudelka (Héloïse Conésa), son intérêt pour le format panoramique et la naissance de ce projet (Bernard Latarjet) ou l’histoire et l’image des ruines à travers les siècles (Alain Schnapp) .

Tunisie, Thugga (Dougga), inscription latine et, à l’arrière-plan, colonnes de la frons scaenae du théâtre édifié à l’époque de Commode (161-192). Vue depuis le sud. (2011) © Josef Koudelka / Magnum Photos

Les images et les textes nous rappellent la force de la nature, de la main de l’homme et des désastres de l’Histoire transformant ces vestiges. Ils nous renvoient au passé mais nous forcent à nous projeter vers l’avenir devant ces ruines antiques qui résistent au temps. Si les ruines ramènent l’homme contemporain à ses failles et au souvenir des gloires anciennes, il y découvre aussi la beauté surgissant des décombres. La dernière image de Ruines — l’ombre du photographe sur le site d’Azanoi en Turquie — montre sa silhouette émergeant d’un chaos de pierres.

Koudelka, cet Européen originaire d’un pays sans mer, dit avoir trouvé dans ces ruines gréco-romaines « ce qui m’est désormais le plus précieux, le mariage de la beauté et du temps ». Il ne s’en est jamais lassé et souhaite, à quatre-vingt-deux ans, pouvoir y retourner: « Quelques photographies m’attendent encore là-bas. »

Les photographies reproduites ci-dessus sont extraites de

(*) Ruines. Josef Koudelka. Éditions Xavier Barral/Bibliothèque nationale de France, 2020..© Josef Koudelka / Magnum Photos. Un ouvrage de 170 photographies N&B, 368 pages, 55 €. A paraître le 3 septembre 2020 .

Expositions à la Bibliothèque nationale de France, Paris, du 15 septembre au 16 décembre 2020, et au Musée de l’Ara Pacis, Rome 2020 – 2021. Compte tenu des circonstances, vérifier les dates effectives auprès des institutions en question.

Des mots et des photographies : le temps retrouvé

Tout en ces jours est décidément remis en question, même ce qui constitue la matière de ce blog: pas d’expositions ni de galeries à visiter, pas de livres ou nouvelles parutions dans la boîte aux lettres. La photographie, outil privilégié pour raconter une époque mais aussi pour remonter le temps, peut pourtant nous venir en aide. Synonyme d’arrêt provisoire, la période est l’occasion de se replonger dans notre bibliothèque. Le blogueur a retrouvé quelques livres plus ou moins rares ou peu connus qui l’avaient particulièrement marqué ou touché.

Editions Taschen

40 ans de photographie. Jeanloup Sieff.

Une monographie fort attachante et originale, celle de Jeanloup Sieff. Toujours guidé par le plaisir dans ses envies mais reconnaissant également qu’il fut toute sa vie à la recherche du temps perdu, Sieff (1933-2000) se prêta à l’exercice en revisitant quatre décennies de ses photographies, laissant remonter des souvenirs qu’il eut le bon goût de consigner. Derrière une belle dose de modestie, son écriture recelait une verve réjouissante et un fameux talent pour les jeux de mots. Sieff ne fut pas seulement un photographe de mode ou de nu, domaines dans lesquels il excella par son élégance et une profondeur empreinte de mélancolie. Ses paysages comme ses portraits séduisent toujours par des jeux d’ombre et de lumière qui sont l’essence de la photographie.

Une réédition chez Taschen, 2010.

Editions Contrejour

Skyline. FrancoFontana.

Paru en 1978, ce livre rompait résolument avec la photographie italienne de son temps en nous révélant « les tableaux vivants que nos yeux n’avaient pas encore perçus ». Le paysage ramené à ses éléments essentiels dans une exaltation des couleurs et des formes. « La créativité », comme le dira Fontana lors d’une conférence de presse en 1997, « ne signifie pas photographier ce qui est mais ce que nous imaginons qui soit. (…) Le photographe découvre le monde à travers ce qu’il a en lui et en même temps il a besoin du monde pour le découvrir. Ainsi, libérez l’artiste qui est en vous et laissez cet artiste faire d’abord des photographies et pensez ensuite. » Un ouvrage essentiel et fondateur.

Editions contrejour. Réédité chez le même éditeur en 2013.

Love in black and white. Poems by Bianca Rossini. Photographs by Michael Kenna.

A (re) découvrir aussi, une collaboration inédite de Michael Kenna avec la chanteuse et actrice d’origine brésilienne Bianca Rossini. Un livre publié en 2009 chez Nazraeli Press et superbement imprimé sur papier japonais dans une édition limitée à 1500 exemplaires. De courts poèmes en anglais placés en regard des images du photographe, qui leur font écho. Comme cette image qui renvoie à la quatrième de couverture:

Nazraelli Press

What color should I wear ?

What color do you love ?

Wahat color makes you dream ?

What color ?

Lavender in the morning ?

Orange in the afternoon ?

Scarlet in the evening ?

What color should i wear

When I’m in your arms ?

Bianca Rossini

Editions Le Cherche Midi

Grand bal du printemps. Jacques Prévert et Izis.

En remontant le temps jusqu’à 1951, une autre collaboration entre poésie et photographie. Le photographe humaniste Izis (patronyme: Bidermanas) s’était mis au service d’un poète (ou peut-être était-ce l’inverse?) qu’on connaît surtout comme l’ami de Doisneau. Ce livre est né lors de promenades dans Paris dont les deux compères chantent ici la gloire, un peu comme s’ils écrivaient « son nom sur les murs » ou « comme un cœur sur un arbre ». Ils remettront le couvert l’année suivante avec les Charmes de Londres. Leur Sacre du printemps nous enflamme à chaque double page. L’accord entre le texte et l’image est parfait et le livre a décidément pris un charme fou avec le recul du temps.

Une courte vidéo d’époque raconte ici la naissance de ce merveilleux projet. Editions Clairefontaine. La Guilde du Livre, Lausanne, 1951. Réédition au Cherche Midi, 2008.

A la fin de ce véritable trésor figurent ces vers de Prévert, qui résonnent étrangement aujourd’hui :

Allez allez

ne ramenez pas votre science

Tout le monde ne peut pas tuer tout le monde

Croyez-en ma vieille expérience

Alors

tout saccagé qu’il est

le Grand Bal du Printemps

peut-être

ne fait que commencer

Doisneau tel qu’en lui-même : son œil aigu sur la Bretagne

On connait Robert Doisneau pour ses thèmes favoris : la banlieue de Paris, le monde du travail, l’enfance, les bistrots ou les amoureux. La Bretagne, à priori, ne s’inscrit pas parmi les sujets de prédilection ou les théâtres géographiques d’opération du photographe chez qui l’humour n’est jamais éloigné de la tendresse ou de la mélancolie. Doisneau a pourtant visité et photographié aussi la Bretagne, ce qui suffit à motiver ici notre curiosité, par ailleurs rencontrée dans un livre édité et dans une exposition montée dans la région il y a quelque temps déjà.

C’est à titre privé que Doisneau voyage d’abord en Bretagne, avec son épouse et pour leurs premières vacances en 1935, à Saint-Quay-Portrieux. Le couple y reviendra en villégiature avec ses deux filles, Annette et Francine, pour des vacances en Morbihan. Même durant ses congés, le « photographe-illustrateur »  comme il se définit ne quitte pas son appareil et « reste inlassablement à l’affût », ainsi que le rapporteront ses filles (*). Si ses proches lui servent de modèles, Doisneau s’intéresse aussi aux rivages océaniques, au mouvement des vagues et aux aspérités des rochers.

© Editions Locus Solus. Muséee des Beaux-Arts de Quimper. 2018
Bigoudènes près de Pont-l’Abbé, juin 1966

La piste de Doisneau en Bretagne se perd un peu pendant les années de guerre : il retrouve, certes, la région du côté de Rostrenen mais ni les souvenirs de ses filles ni ses agendas ne nous renseignent sur le pourquoi de sa présence dans des lieux un peu perdus ou difficilement accessibles, surtout en ces temps de débrouille. Nous savons, par contre, que Doisneau acceptait les commandes, qu’il s’agisse de publicité ou de reportages pour des magazines et qu’il fixait volontiers sur sa pellicule les artisans et les représentants des petits métiers. 

© Robert Doisneau. Les Fileuses de Gouarec, 1942

Cette approche se poursuit pendant et après la guerre avec le thème des pardons bretons : Doisneau photographie plusieurs processions, notamment pour le magazine Bref, dont la durée de publication sera … très courte. Le talent du portraitiste, son art consumé du cadrage et son sens de l’image sont à l’œuvre là aussi.

Doisneau retourne encore en Bretagne pour photographier des Bigoudènes au milieu des années’60. Il saisit les scènes du quotidien (une vieille dame devant une buvette, un intérieur de ferme,…) avec l’œil amusé et la bienveillance respectueuse qui lui valent désormais sa notoriété, à Paris comme ailleurs. Il fournit aussi des reportages pour une presse engagée (Regards, La Vie Ouvrière, …), photographiant les conflits sociaux, une manifestation paysanne ou le travail en usine avec son habituelle empathie pour l’humain.

© Robert Doisneau. Bigoudène Place Bienvenue. Août 1959.

S’il n’a fait qu’y passer mais à plusieurs reprises, Doisneau a su, fidèle à son style, rendre compte avec justesse d’une région en mutation. Une photographie résume parfaitement ce point de vue : celle de cette Bigoudène montant dans une voiture en plein Paris. Dans cette image où la tradition rencontre la modernité, Robert Doisneau se retrouve simplement tout entier.

(*) Citées par Sophie Kervan dans Doisneau. Un œil sur la Bretagne. Editions Locus Solus. Musée des Beaux-Arts de Quimper.2018.

Photographies publiées avec l’autorisation de l’Atelier Robert Doisneau: https://www.robert-doisneau.com/fr/

Joel Meyerowitz : l’oeil et les leçons du maître-photographe

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Ce livre n’existerait pas sans le projet de Chris Ryan, créateur des cours de photographie en ligne Masters of Photography, inaugurés en 2018 avec Joel Meyerowitz. Décliné en leçons d’abord sous forme de vidéos puis de livres, le projet consiste à réunir les plus grands photographes pour qu’ils nous guident et nous apprennent à utiliser nos yeux pour créer notre propre vision du monde qui nous entoure. Voici donc, dans sa version française aux Editions Eyrolles, un premier petit volume (*) consacré à Joel Meyerowitz, légende vivante de la photographie.

Né en 1938 à New York, celui qui fut parmi les pionniers de la photographie en couleurs nous entraîne dans son processus créatif, sa conception de la photographie et les secrets de sa pratique. Il nous fait part de son expérience, de ses réflexions sur la composition, de la manière d’identifier les sujets qui nous correspondent et de saisir l’inspiration. En 20 courtes leçons illustrées de ses photographies, il nous dit comment opérer dans l’espace public, être prêt à réagir, chercher les détails qui feront la photo, choisir la couleur ou le noir et blanc, jouer avec ce que nous voyons.

S’il fait figure de référence pour la street photography largement abordée dans ce livre, Meyerowitz est un artiste aux multiples champs d’action. Publié en 1978, «Cape Light», son travail sur la côte du Massachussets, est un classique incontournable d’une photographie plus contemplentive et vouée à l’étude de la lumière. Meyerowitz fut aussi le premier et le seul photographe à pouvoir accéder (par la ruse) à l’espace dévasté du World Trade Center de New York après le 11 septembre 2001, nous laissant ainsi un reportage fondamental et d’une inestimable valeur historique sur Ground Zero. Ce qui ne l’empêche pas de nous rappeler que tout est matière à photographie.

m-06c-joel-meyerowitz-paris-france-1967-courtesy-polka-galerieparis© Joel Meyerowitz. Paris, France, 1967. Polka Galerie

Comme toujours, les maîtres en photographie sont là pour nous inspirer mais ne peuvent remplacer le travail sur soi. La photographie, comme Meyerowitz le dit ici, est « une question d’idées » et ce sont nos idées qu’il nous pousse à réaliser, ce qui implique de comprendre techniquement mais aussi d’un point de vue sentimental, psychologique et physique comment nous positionner « au bon endroit au bon moment ».

Tout ce que nous faisons avec passion, obsession ou désir nous apprend des choses, non seulement sur notre support, mais sur nous-même.

                                                                           – Joel Meyerowitz                                                          

Meyerowitz a publié plus de 25 livres et ses photographies font partie des collections du MOMA comme de nombreuses autres galeries et collections dans le monde entier. C’est un vrai bonheur de l’avoir comme mentor, pour une première de ces promenades guidées. Suivez ce guide, à l’écrit comme à l’image. And go for it. Do it!

Découvrez le trailer de sa master class: https://www.youtube.com/watch?v=9o-2ef2bfvQ

(*) Une vision de la photographie. Joel Meyerowitz. Editions Eyrolles. 14,4 x 20 cm. Parution le 13 février 2020. 15,90€

Natura, le regard dépouillé de Bernard Descamps

© Filigranes Editions

Sorti de presse à l’occasion de Paris Photo 2019, Natura, le dernier livre de Bernard Descamps aux Éditions Filigranes, est un petit bijou de poésie photographique pour qui prendra la peine de s’y plonger. La série fait l’objet d’une exposition fort bien montée, à découvrir à la Box galerie de Bruxelles (*).

L’ouvrage, superbement imprimé, et l’exposition présentent une sélection d’images prises par Descamps au cours de ces 25 dernières années avec comme fil conducteur un hommage aux premiers essais naturalistes de l’antiquité. Les tirages exposés à la Box valorisent les quatre chapitres de cette série en noir et blanc qui ne se départit jamais du format carré prisé par le photographe.

© Bernard Descamps; Box galerie

Cela commence doucement devant l’océan et un infini paisible. La ligne d’horizon partage l’image en deux. Le ciel et la mer changent avec les conditions météorologiques et les heures qui s’écoulent. On passe de la mer à la montagne, enneigée ou non, sur laquelle les éléments font apparaître des triangles, en noir ou en blanc. On pénètre ensuite dans une forêt de bouleaux avant de se trouver devant d’autres espèces, en d’autres saisons. Les arbres sont alignés, en colonnes et vision frontale, en contre-plongée aussi parfois. Comme chez Michael Kenna, les compositions ne montrent jamais ou alors exceptionnelement la main de l’homme.

© Bernard Descamps. Box galerie

Et puis viennent les oiseaux (comme dans le dernier Kenna, décidémment), en nuée ou en escadrille, qui dessinent des figures et des lignes sur des ciels blancs, jusqu’à devenir parfois de minuscules points noirs.

© Bernard Descamps. Box galerie

Voilà, c’est tout mais il y a là, dans le livre comme aux cimaises, plus et bien plus que ce que pourrait suggérer un coup d’oeil superficiel et distrait. On en prend vraiment conscience en lisant le texte inspiré de Maria Spiegel, judicieusement placé en postface de l’ouvrage. Dès 1974, nous apprend-t-elle, Descamps qualifiait ses images d’« antidocumentaires », nous invitant à dépasser leur signification objective. Avec cette série, le photographe montre qu’il n’a pas varié pendant tout ce temps. Natura pousse son propos jusqu’à l’épure.

Ces photographies ont été prises en France et en Belgique (en forêt de Soignes, aux limites de Bruxelles), en Islande et au Maroc, à Madagascar et en Asie. Pas besoin d’en savoir plus ou de reconnaître tel ou tel paysage: ce n’est pas le sujet. Il n’y a ici rien d’époustouflant ou de spectaculaire, juste des images d’une nature proche mais parlante, entre rêve et réalité. Descamps, doctorant en biologie devenu photographe au début des années 1970 puis membre fondateur de l’agence Vu, se prive volontairement de ce qui fait si/trop souvent l’attractivité des images de nature. C’est l’éphémère qu’il suggère et la mélancolie qu’il dégage. Il regarde la nature pour en souligner la beauté formelle et fugace, révèle des signes qui s’inscrivent dans un, dans son imaginaire. Il ne voyage, dit-il, que pour se rencontrer et « pour trouver mes images, celles qui sont en moi et que j’essaye inlassablement de faire apparaître. »

Il faut prendre le temps d’entrer dans ces photos pour en tirer ce qu’elles peuvent évoquer. « La poésie pour nous sauver », comme le dit joliment l’éditeur de l’ouvrage. Un dépouillement qui incite au dépassement.

(*) Natura. Bernard Descamps. Un album relié couverture cartonnée – 73 photographies en bichromie. Editions Filigranes, 144 pages, 40€.

La série Natura à la Box galerie, Chaussée de Vleurgat 102, à Ixelles (1050 Bruxelles), du 11 janvier au 29 février 2020.

A Toulouse, sous le titre « Rencontres », la Galerie du Château d’eau (1, place Laganne) présente début 2020 une rétrospective Bernard Descamps.

Les oiseaux de Michael Kenna : hymne au silence

Nous avions découvert il y a quelque temps avec Rafu un aspect certes inattendu mais parfaitement dans la ligne esthétique du photographe, du travail de Michael Kenna. La parution récente aux Editions Xavier Barral d’un ouvrage signé Kenna dans la magnifique collection Des oiseaux nous plonge dans une thématique plus familière du maître de la photographie de paysage en noir et blanc.

© Editions Xavier Barral

Les oiseaux de Michael Kenna s’inscrivent donc dans les types de paysages qui l’inspirent et qui sont dépourvus de la moindre présence humaine. Ils se détachent sur des fonds — des ciels ou des plans d’eau, avec ou sans turbulence. Ils sont perchés sur des pilotis ou des fils électriques. Ils volent en formation ou s’accordent un temps de repos, en solitaire, en duo ou en groupe. Avec ou sans battements d’ailes, ils décrivent des figures, dessinent des ensembles.

On retouve avec délectation dans ce livre des contrastes graphiques subtilement ou fortement marqués, un format presque toujours carré et ces tirages soignés avec toute la profondeur et subtilité de richesse dans les nuances de gris et de blanc qui sont le fait de l’exigence du photographe. Même quand ils sont pris dans une tempête de neige au Japon ou figurent discrètement comme ici sur les bords d’un lac birman, les oiseaux de Kenna participent de son minimalisme et dégagent la mélancolie. Kenna donne à voir le silence.

Morning Mists, Pyin U Lwin, Myanmar. 2019
© Michael Kenna. Editions Xavier Barral

I often think of my work as visual haiku. It is an attempt to evoke and suggest through as few elements as possible rather than to describe with tremendous detail.” – Michael Kenna

One Hundred and Five Birds, Prague, Czechoslovakia. 1992
© Michael Kenna. Editions Xavier Barral

Après les volumes de cette collection consacrés aux photographies d’oiseaux de Penti Sammallahti et Bernard Plossu, de Yoshinori Mizutani et Terri Weifenbach, le nouveau dyptique produit par l’équipe de l’éditeur disparu l’an dernier nous fait également découvrir les magnifiques images de Graciela Iturbide. Dans chaque ouvrage de la collection, un texte de Guilhem Lesaffre nous en apprend toujours plus sur l’univers de nos amis à plumes, renforçant le respect qu’ils devraient décidément nous inspirer. Le texte accompagnant les photographies de Michael Kenna nous explique les secrets du vol et le mode de vie de quelques spécialistes, dont ces martinets qui s’accouplent en plein vol et nous donnent l’image d’un oiseau à quatre ailes.

Chez Xavier Barral comme ailleurs, Michael Kenna décrit et suggère. Il suffit de se laisser porter. Comme les oiseaux.

(*) Michael Kenna, Des oiseaux, texte de Guilhem Lesaffre, Editions Xavier Barral, 2019. 104 pages – 49 photographies noir & blanc

1960-1970 Jean-Marie Périer : une nostalgie photographique

© Editions Privat

« Tout ce que je te demande, c’est que tes photos déplaisent aux parents ! ». Quand Daniel Filipacchi propose en 1962 à Jean-Marie Périer de partager l’aventure du magazine Salut les copains, le jeune photographe a tout juste 23 ans. L’âge de ses modèles, ces chanteurs et chanteuses de la génération yéyé, animés pour beaucoup par le rêve américain. De cette idée et avec la complicité de ses modèles dont il fut souvent proche, Jean-Marie Périer tira des photos qui n’étaient comme il le dit lui-même « que du spectacle sur papier pour distraire les jeunes et les faire rêver un peu ».

En revisitant ses archives, Jean-Marie Périer a extrait près de 400 clichés dont 150 photos inédites pour composer le premier livre de la marque d’édition qu’il met sur pied à l’approche de ses 80 ans. Complétées des souvenirs du photographe, qui raconte leur histoire et celle de ses rencontres avec les îcones en question, ces images forment un kaléidoscope qu’il est doux de feuilleter pour raviver la mémoire. Elles nous apportent aussi, par delà leur fraîcheur, quelques indications sur l’esprit de leur temps.

Françoise Hardy et Salvador Dali, octobre 1968. Photo prise à Cadaquès, Espagne.
© Jean-Marie Périer. Editions Loin de Paris/ Privat

Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Jacques Dutronc, Françoise Hardy ou encore les Beatles, les Rolling Stones, Bob Dylan et Marianne Faithfull posent devant l’objectif de Jean-Marie Périer dans tous les accoutrements et toutes les situations. Les modèles ne craignaient ni le ridicule ni le clin d’oeil fortement appuyé. Ils ne refusaient rien au photographe et jamais n’exigeaient de voir une photo avant sa publication. Les obsédés du temps et du contrôle qui les ont remplacé(e)s comme ceux qui sont venus se greffer dans le milieu pourraient s’inspirer d’une telle modestie ou d’un tel sens de l’humour.

Les Beatles à Paris, 1965. © Jean-Marie Périer.Editions Loin de Paris / Privat

En couleur presque toujours, en grand ou en petit format, les images de Jean-Marie Périer ne montrent pratiquement jamais ou si peu (comme ci-dessous en concert) la réalité ou le moment présent. De ses modèles et amis, l’auteur comprend qu’« ils étaient en confiance justement parce que je ne traquais pas leur réalité ». Si ses photographies sont mises en scène et ne prétendent aucunement tenir lieu de documents, elles portent aussi témoignage aujourd’hui d’une insouciance et d’une audace qui s’exprimaient sans guère de retenue.

Keith Richards lors d’un concert de l’American Tour des Rolling Stones, 1972.
© Jean-Marie Périer. Editions Loin de Paris/Privat

Même un prix Nobel de littérature peut tomber sous le charme: « Ces grandes filles toutes simples ne savaient pas qu’elles étaient les années 1960 », écrit Patriclk Modiano dans sa préface. « Elles se contentaient, en toute innocence, d’être des instants, et pour elles le passé ou l’avenir n’existaient pas. Le temps s’était arrêté. Il suffisait de vivre un présent éternel. Ou, plus exactement, de le rêver. Et c’est bien le rêve de ces années-là que Jean-Marie a fixé sur la pellicule ».

En fin de compte, mes photos ne représentent pas les années 1960, mais seulement les rêves des adolescents de l’époque.

Jean-Marie Périer
Mick Jagger au studio Carnot, Paris, 1971 . © Jean-Marie Périer. Editions Loin de Paris/Privat

Conscient que son approche, qu’il qualifie volontiers de dilettante, n’a pas fait de lui le plus grand photographe du monde, Jean-Marie Périer avoue regretter ce temps où il gagnait sa vie avec désinvolture et où ses commanditaires n’attendaient surtout pas de lui qu’il soit sérieux. A l’heure où la fête est finie, il nous laisse, et beaucoup sans doute lui en seront reconnaisssants, un parfum de nostalgie et des images empreintes d’une légèreté réjouissante. Comme des lambeaux de jeunesse qui ne veulent décidément pas nous quitter.

1960-1970 Jean-Marie Périer. Texte et photo de Jean-Marie Périer. Préface de Patrick Modiano. Editions Loin de Paris/Privat, 416 pages. Cartonné sous jaquette. 39,90 €

Denis Brihat : le Livre de l’année révèle « la nature des choses »

©Editions Le bec en l’air

A travers la première édition des Prix HiP (*) du livre de photographie francophone, le Salon de la Photo qui s’est tenu à Paris du 7 au 11 novembre dernier a aussi mis à l’honneur toute la créativité des photographes et des éditeurs. Le Prix HiP du Livre de l’année a récompensé l’ouvrage « Les métamorphoses de l’argentique », texte et photos de Denis Brihat (**), et ce n’est que justice. Né en 1928, ce grand défenseur d’une photographie « créative » et des savoir-faire argentiques a récemment fait don à la BnF d’une centaine de ses pièces emblématiques présentées cet automne (***).

La très longue carrière du photographe Denis Brihat, qui fut l’un des fondateurs des Rencontres d’Arles, a connu de multiples facettes, de la photographie industrielle au reportage, du portrait et de l’architecture à l’illustration. Elle fut marquée ces dernières décennies en particulier par l’étude attentive de la nature. L’exposition à la BnF se concentre sur cet aspect en empruntant son titre au poème philosophique en latin de Lucrèce, De rerum natura. Les études, tirages d’expositions et cahiers de recherche présentés dans un espace restreint mettent en valeur les motifs plastiques de l’oeuvre de Brihat: éclosion des formes naturelles, quête de la couleur juste, finesse des lignes.

Coquelicot fripé, 1994  | BnF, Estampes et photographie © Denis Brihat 

Puisque les films couleurs des années 1970 ne répondaient pas à son attente, Brihat s’employa à trouver des alternatives pour retrouver les tonalités présentes dans la nature et restituer toute « la variéte de nos sensations colorées » (Lucrèce). Il appliqua sur ses tirages des métaux et pigments divers afin de rendre la complexité merveilleuse et subtile du règne végétal. Brihat, qui s’est présenté parfois comme un « photographe rural », parvint de la sorte à traduire la finesse d’une pelure d’oignon, le velouté d’une feuille, la délicatesse d’une corolle ou la tonalité d’un kiwi.

DB139 © Denis Brihat, Editions Le bec en l’air

Voir le monde dans un grain de sable. Et le paradis dans une fleur sauvage. Tenir l’infini dans le creux de la main. Et l’éternité dans une heure.

William Blake (1757-1827)

On découvre aussi dans cette exposition comme dans la monographie-rétrospective primée au Salon de magnifiques restitutions de la rugosité des pierres ou de la granularité des sables. Brihat sublime véritablement la matière pour nous permettre d’en percevoir la beauté. Comme Lucrèce dont l’oeuvre avait pour objet de dire en quoi consiste le réel et qui exhorta son lecteur, il y a plus de 2000 ans, à découvrir « la variété des formes atomiques », Brihat-le révélateur nous incite à contempler la nature en la magnifiant pour nous.

Une oeuvre véritablement épicurienne et hédoniste, qui a ouvert la voie à grand nombre de photographes-auteurs attachés à la qualité picturale des images. Une oeuvre qui rappelle aussi avec cette exposition qu’un travail photographique véritablement abouti se poursuit jusqu’au tirage et avec tout le soin qu’il mérite.

(*) HiP (contraction de Histoires photographiques) est une association loi 1901 créée en 2018 par cinq photographes et acteurs du marché de la photographie dans le but de promouvoir la photographie, et plus particulièrement l’édition photographique.

(***) Les Métamorphoses de l’argentique. Texte et photographies de Denis Brihat. Editions Le bec en l’air. 240 pages, 55€

(**) Denis Brihat, photographies – De la nature des choses. Exposition à la Bibliothèque Nationale François Mitterrand/BnF Galerie des Donateurs, Quai François Mauriac, Paris 13è. Jusqu’au 8 décembre 2019. Entrée libre et gratuite. Info sur https://www.bnf.fr/fr/agenda/denis-brihat-photographies-de-la-nature-des-choses#bnf-informations-pratiques.