Depardon au Japon: ses surprises en prises rapides

©Raymond Depardon, Points

Raymond Depardon publie décidément beaucoup et bien plus qu’il n’expose. Il ressemble en cela, selon ses propres dires, aux photographes japonais dont le principal souci est précisément d’être publié davantage qu’exposé. Son dernier opus, un inédit paru en format poche (*), réunit des images prises à la volée lors de deux courts voyages effectués au Japon en 2016 (Tokyo) et 2017 (Kyoto).

Celui qui avait photographié les Jeux Olympiques  dans sa jeunesse (Tokyo en 1964, Sapporo en 1972) retrouve en toute liberté un « pays rêvé pour faire des photos de rue ». En mode automatique et en une seule prise, il n’a d’autre ambition que de donner à voir le spectacle de la rue et de partager tel un amateur ses surprises et découvertes au milieu de la foule.  Le voyageur au Leica sait garder ses distances, se sachant repéré malgré cette densité de population dans laquelle il détecte de la bienveillance, « ce qui n’est pas si fréquent » dans ce genre d’exercice.

Rien d’extraordinaire ici, sans doute, mais une palette de couleurs en tons pastel qui n’est pas dans la manière habituelle de Depardon. « Le Japon », dit-il, « est un enchantement quand on photographie en couleurs ». On ne demande qu’à le croire et à aller vérifier.

(*) Depardon. Japon Express. Collection Points, Editions du Seuil, 2018

1961: Richard Avedon photographie la famille Kennedy

©Photographic History Collection. National Museum of American History
Richard Avedon est sans doute le plus grand portraitiste du 20è siècle. Déniché par hasard sur le rayon “sales” d’une librairie anglophone bruxelloise, The Kennedys : Portrait of A Family, publié il y a une dizaine d’années, constitue un exemple éclatant de son savoir-faire et de son talent.

Au début des années 1960, le magazine Harper’s Bazaar commande à Avedon une série d’essais photographiques. Le premier sujet d’Avedon sera le Président nouvellement élu John Kennedy et sa famille, qui prendront la pose le 3 janvier 1961, soit 17 jours avant leur installation à la Maison Blanche. Convié pendant cette période des fêtes au domaine familial de Palm Beach où Kennedy prépare son entrée en fonction, Avedon réalise des portraits en noir et blanc de John et Jackie, avec ou sans leurs jeunes enfants. Caroline est âgée de deux ans à peine et John Jr. (« John John ») est né quelques semaines plus tôt seulement. Six de ces photos seront publiées dans le Harper’s Bazaar de février 1961. Des images en couleurs, moins formelles, sont également prises par Avedon lors de cette visite: l’une fera la couverture du magazine Look et d’autres seront publiées dans les pages intérieures. Cédant aux pressions de la presse et à la nécessité de mieux faire connaître la « first family », l’équipe de Kennedy partagera également par le biais de l’Associated Press un jeu de photographies prises par Avedon, qui seront largement diffusées aux Etats-Unis à l’oocasion de l’accession de Kennedy à la Présidence.

Plus tard, dans les années 1965-1966, Avedon fera don à la Smithsonian Institution de ses images d’archive de la famille Kennedy, dont bon nombre de photographies n’avaient jamais été divulguées avant l’édition de ce livre en 2007. Jackie était notoirement soucieuse de protéger son image et celle de ses enfants et Avedon comprenait sa préoccupation, semble-t-il. Le livre, conçu par un conservateur de l’institution, comprend une introduction, des commentaires et une mise en perspective historique. Il est simplement époustouflant. Les planches-contact et les images jusque-là inédites sont très révélatrices: Avedon tire le meilleur parti du naturel de Caroline, du désir de Kennedy de renouveler les codes, de la beauté et de la grâce innée de Jackie. Celle-ci avait noué auparavant des liens avec Harper’s Bazaar et se prête avec classe aux exigences de la séance. Plus tendu sans doute, surtout dans les portraits plus formels, le futur Président se révèle dans son rôle de père avec Caroline. Une image est particulièrement extraordinaire : la main de Kennedy repose sur l’épaule de sa fille dans une composition en trois triangles, d’une confondante modernité. L’ensemble donne ainsi à connaître un noyau familial saisi tel quel, hors de tout contexte. Les relations entre ses membres sont là, sous nos yeux, dans un émouvant et unique témoignage photographique de la période entre l’élection et l’inauguration d’un président mythique.

Selon l’historien américain Robert Dallek, auteur de la préface du livre et de An Unfinished Life: John F. Kennedy, 1917 – 1963, l’intérêt pour ces photographies d’Avedon ne s’explique pas seulement par l’aura de la famille Kennedy mais aussi par l’évocation d’un passé perçu comme un moment de promesse et d’espoir dans l’histoire du pays. J’ajouterai que j’y ai trouvé une formidable leçon sur l’art du portrait et que la maîtrise du photographe, la vérité et la beauté des modèles, de même que le respect et le soin portés au traitement des photos et à leur publication recèlent aussi quelques enseignements pour notre époque. Un trésor.

The Kennedys: Portrait of a Family. Livre de Richard Avedon, Shannon Thomas Perich, Robert Dallek. Hardcover, 128 pages, 2007, Harper Design.