Le « testament photographique » de Willy Ronis: un régal

Willy Ronis, Autoportrait aux flashes, Paris, 1951

Grande figure de la photographie dite « humaniste », Willy Ronis (1910-2009) avait lui-même sélectionné ce qu’il tenait pour l’essentiel de son travail. Neuf ans après son décès une exposition-rétrospective (*), organisée par la Mairie du 20è arrondissement, se prolonge actuellement dans un quartier de Paris qui fut très cher au photographe. Elle fait suite à l’entrée de l’œuvre dans les grandes donations photographiques à l’Etat français.

L’engouement du public devant ces clichés est manifeste: l’exposition vient de passer la barre des 70,000 visiteurs. Outre les 200 photographies offertes aux murs et légendées par Ronis de façon détaillée,  le visiteur peut consulter des tablettes et bornes interactives avec accès commenté aux albums qui constituent le legs intégral aux instances officielles. Il peut aussi visionner des films dans lesquels le photographe se raconte et évoque son travail.

Le parcours de Ronis s’échelonne sur 75 années, des premières images réalisées au Kodak à soufflet jusqu’aux derniers nus en lumière naturelle dévoilés à la fin de sa vie. En neuf chapitres  — de Belleville-Ménilmontant (enclos de mauvaise réputation chez les Parisiens autour de 1950) aux douces images de la vie familiale (dont le fameux « Nu provençal ») — on se délecte devant le travail d’un artiste humble et sensible qui fixa sur sa pellicule ceux qu’il tenait pour ses frères en humanité.

Au moment du Front populaire, Willy Ronis publia dans les journaux engagés à gauche ses images des défilés et grands rassemblements. Les photographies d’une petite fille au bonnet phrygien lors du défilé du 14 juillet et de la syndicaliste Rose Zehner haranguant les grévistes chez Citroën font partie de ses clichés emblématiques. Si les conflits sociaux ne sont pas sa seule matière, son respect et son engagement transparaissent toujours dans ses images d’hommes et de femmes au travail, saisis dans l’ordinaire de leur quotidien et dans une relation que l’on devine respectueuse et solidaire.

Willy Ronis, Gamins de Belleville sous l’escalier de la rue Vilin, Paris, 1959

En amoureux des quartiers parisiens qu’il sillonnait comme Doisneau, Ronis arpenta pendant des années les ruelles, escaliers et ateliers, rencontrant des gens simples. Ne cessant de revenir vers des lieux aujourd’hui souvent disparus, il vivait « des bonheurs personnels et des bonheurs photographiques » qui, selon ses dires, ne faisaient qu’un. Avant comme après l’Occupation, son regard s’attachait sur des scènes pittoresques, toujours avec la même tendresse. Armé, si l’on ose dire, d’un Rolleifleix 6X6, il collectait dans les lieux les plus magiques et les plus lumineux de Paris comme dans la banlieue la plus grise une ponction d’images désormais empreintes d’une douce nostalgie. Ceci ne doit pas nous cacher leur qualité formelle ni la pertinence du point de vue comme dans ces Gamins de Belleville .

Outre l’ouvrage-somme de 600 pages éponyme de l’exposition Willy Ronis par Willy Ronis, les Editions Flammarion ont eu la bonne idée de rassembler dans un délicieux Paris Ronis bilingue français-anglais et à bas prix (*) les meilleures images de cet amoureux de la Ville Lumière.

Willy Ronis ne s’est toutefois pas contenté de photographier sa ville-fétiche dans ses multiples aspects. En province française, il s’attache encore aux ouvriers dans les grandes entreprises mais aussi à ces commerçants et agriculteurs qui font la « France profonde ». Là aussi il photographie la vie quotidienne, montrant la pauvreté comme les bonheurs simples. L’homme et le photographe ne font jamais qu’un, en reportage comme avec les siens qu’il prend parfois pour modèles (Vincent aéromodéliste). S’il voyage plus loin, en Méditerranée ou dans les Balkans, il fait preuve de la même curiosité pour l’humain dans son cadre de vie et reste un maître de la lumière et de la composition, à Venise comme au béguinage de Bruges.

Social et intimiste à la fois, auteur d’une œuvre vaste qu’il a placée entièrement dans les mains du public et dans laquelle il a lucidement identifié les meilleures perles, Willy Ronis donne et donnera longtemps à voir ce qu’était l’existence des générations passées. Il ne cherchait pas l’insolite « mais bien ce qu’il y a de plus typique dans notre vie de tous les jours ». Il ne pensait pas « qu’une fée spécialement attachée » à sa modeste personne ait semé « des petits miracles » sur son chemin mais plutôt « qu’il en éclot tout le temps et que nous oublions de regarder. » Nous n’avons pas fini de regarder et d’aimer son héritage.

NB: Toutes les illustrations: © Ministère de la Culture – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, dist. RMN-GP, donation Willy Ronis

 (*) Willy Ronis par Willy Ronis ; Au Pavillon Carré de Baudouin, 121 rue de Ménilmontant, 75020 Paris. Jusqu’au 2 janvier 2019, de 11 :00 à 18 :00, du mardi au samedi. Entrée libre

(**) Paris Ronis; Editions Flammarion. 9,90€

A la Fondation HCB: la grâce bienveillante de Martine Franck

Martine Franck photographiée par Henri Cartier-Bresson, Venise, Italie, 1972 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

L’exposition inaugurale des nouveaux locaux de la Fondation Henri Cartier-Bresson se devait de rendre hommage à Martine Franck. Née à Anvers en 1938 et décédée en 2012, Martine Franck vécut en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, voyagea en Asie, devint l’assistante de photographes puis photographe indépendante et collabora aux grands magazines américains. Elle épousa en 1970 « HCB », qui avait déjà à ce moment délaissé son fameux boîtier. Au début des années 2000, Martine Franck mit sur pied la Fondation conçue en famille dont elle devint Présidente et qui serait vouée à la diffusion de l’œuvre de son époux et de la sienne.

C’est dès 2011, du vivant de la photographe qui se savait malade et en collaboration avec elle, qu’Agnès Sire, commissaire et gardienne avisée du temple, envisagea le projet de cette exposition. Un beau livre très complet vient de paraître à cette occasion aux Editions Xavier Barral avec un entretien de l’artiste. Aux cimaises de la Fondation comme dans l’ouvrage, le charme opère largement et la grâce qui caractérise le travail de Martine Franck est au rendez-vous tout au long de cette rétrospective.

On se laisse guider dans la traversée de la vie de cette femme libre, dont l’attention se portait souvent sur la cause des femmes et la conquête de leurs droits et qui savait rendre la tendresse et l’empathie que lui inspirait la vieillesse. « Pour être photographe, » disait Martine Franck, «il faut un bon œil, le sens de la composition, de la compassion et un sens de l’engagement ». L’engagement de la femme photographe se traduisait dans le choix des thématiques et des sujets: manifestations, travaux des femmes, choix des modèles ami(e)s. Son regard empathique savait aussi se porter sur la vie dans toute sa simplicité comme dans cette belle image de sa consoeur Sarah Moon jouant à la corde à sauter avec une petite fille. On découvre des scènes de vie au Royaume-Uni, en Irlande aux confins de l’Europe, en Inde ou à New York, mais aussi des portraits d’artistes tels celui de l’écrivain Albert Cohen ou de Cartier-Bresson en train de dessiner son autoportrait.

Tulku Khentrul Lodro Rabsel, 12 ans, avec son tuteur Lhagyel, monastère Shechen, Bodnath, Népal, 1996
© Martine Franck / Magnum Photos

Martine Franck se fondit également dans la troupe du Théâtre du Soleil de son amie Arianne Mnouchkine qui avait partagé son voyage initiatique en Extrême-Orient. L’Asie occupe une place importante dans son itinéraire et cette rétrospective. On découvre de jolies photographies d’enfants moines tibétains mais aussi une émouvante série d’images datant des dernières années, avec des tirages un peu plus grands que la moyenne: belle évocation du bouddhisme dans lequel le couple HCB-Martine Franck s’inscrivait à sa manière.

Plage, village de Puri, Inde, 1980 © Martine Franck / Magnum Photos

Ne cherchant « pas vraiment à raconter des histoires, mais plutôt à suggérer des situations, des gens », Martine Franck n’opérait pas comme son (futur) époux, lequel disait d’elle qu’elle n’était « pas faite pour le trottoir ». Pas d’ « instants décisifs » dans ses images (sauf ici, en Inde) mais beaucoup de bienveillance, de confiance et d’ouverture dans le rapport au sujet.

Concernée et se sentant impliquée, Martine Franck avait «l’envie de comprendre, de se comprendre », parlant de sa pratique photographique comme d’« une quête incessante de la vie ».  Elle avait l’humilité de considérer son travail comme « une goutte d’eau dans la rivière », ajoutant toutefois « mais j’y crois. » Sobriété et élégance : une grande dame.

Exposition Martine Franck. A la Fondation Henri-Cartier Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris. Du 6 novembre 2018 au 10 février 2019. Mardi à dimanche de 11:00 à 19:00.

Fragilités de la planète et de la presse: 100 photos de Vincent Munier

©Vincent Munier, Reporters Sans Frontières

Vincent Munier est un homme étonnant et un photographe comme il y en a peu : chaque image de ce Vosgien de 42 ans, opérant dans des conditions souvent hivernales voire ultimes, est une pure merveille. Le photographe animalier a confié ses pépites à Reporters Sans Frontières pour un album à prix doux, réalisé en collaboration avec WWF France. Cette édition de « 100 photos pour la liberté de la presse » donne à voir, selon les mots d’Isabelle Autissier, toute « la magnificence de notre biodiversité et les défis qu’elle affronte ».

Devant les colonies de manchots empereurs en Terre-Adélie, dans l’observation à distance des loups arctiques ou des ours polaires comme devant les bisons d’Amérique, les yacks sauvages de Chine ou les grues du Japon, Munier ne se départit jamais de son humilité. Outre son endurance, il fait preuve d’une infinie patience pour saisir ses sujets et leurs traces dans un cadre de vie et un habitat souvent menacés. Le rythme effrayant de la disparition des espèces animales est tel que bon nombre de ses images témoigneront bientôt d’un monde à jamais disparu.

L’approche respectueuse du photographe est telle que le spectateur de ses images comme de ses livres est plongé dans l’émerveillement. Regarder et admirer son travail impose pratiquement le silence pour entrer dans des pages où le blizzard et la neige laissent percer la présence des occupants de notre écosystème. Munier est un contemplatif qui nous invite au rêve et à la poésie mais aussi à la conscience d’une grande fragilité. Les splendeurs qu’il partage procurent un bonheur esthétique mais la beauté qu’il nous livre est celle d’un monde en suspens.

Toute comme la planète, l’information est aujourd’hui déréglée et gravement polluée par des pratiques malfaisantes qui l’appauvrissent et menacent nos libertés. Cet album réalisé grâce à la générosité du photographe et de donateurs est une contribution au service d’une lutte indispensable pour leur préservation comme pour la survie d’une nature sublime.

Achetez-le.

Vincent Munier. Cent photos pour la liberté de la presse. Un album Reporters Sans Frontières pour la liberté de l’information. 9,90€

L’intimité mystérieuse de Saul Leiter

©Ed. Steidl

Les Editions Steidl nous avaient déjà gratifiés de superbes livres au format carré restituant les images réalisées par Saul Leiter dans les années 1948-1960. « Early Color » et « Early Black&White » traduisaient une vision éminemment sensible de New York et de ses quartiers. « In My Room », une sélection inédite de nus en noir et blanc parue cet été (*), révèle une part beaucoup plus intime de l’œuvre de cet homme prolifique mais discret, peintre et photographe (1923-2013), qui ne s’est jamais vraiment embarrassé d’expliquer son travail.

Captés en lumière naturelle dans son atelier et son cadre de vie sur une vingtaine d’années à partir de 1952, les nus de Leiter contiennent une part de mystère qui participe de leur beauté : jeux de lumière et d’ombre sur le corps de ses muses et amies, une courte profondeur de champ, une image souvent floue en tout ou en partie.  Marquées par les peintres que Leiter affectionnait (Bonnard, Vuillard, Matisse) ou encore par une esthétique japonaise, ces photographies dénotent une vibrante empathie autant qu’une douce sensualité. L’élément psychologique et la tendresse du regard sont tels qu’il n’est jamais question ici uniquement de modèles ou d’érotisme mais d’une grande délicatesse de perception devant des attitudes ou des mouvements fugaces. Leiter intègre subtilement les éléments du décor et objets du quotidien, comme chez ses peintres favoris.

Saisies dans toute leur vérité mais comme dans un rêve, ces images de nus à la beauté bouleversante ne constituent qu’une petite partie d’un vaste fonds. Certaines d’entre elles ont fait l’objet d’une exposition new-yorkaise avant cette édition. Leiter lui-même avait songé à une publication de ses nus dans les années 1970 mais le projet n’aboutit pas. Ce livre-ci est réellement magnifique, qui nous fait découvrir un autre aspect d’une œuvre très personnelle et réellement innovante.

(*) Saul Leiter, In My Room, Ed. Steidl

Depardon au Japon: ses surprises en prises rapides

Raymond Depardon publie décidément beaucoup et bien plus qu’il n’expose. Il ressemble en cela, selon ses propres dires, aux photographes japonais dont le principal souci est précisément d’être publié davantage qu’exposé. Son dernier opus, un inédit paru en format poche (*), réunit des images prises à la volée lors de deux courts voyages effectués au Japon en 2016 (Tokyo) et 2017 (Kyoto).

Celui qui avait photographié les Jeux Olympiques  dans sa jeunesse (Tokyo en 1964, Sapporo en 1972) retrouve en toute liberté un « pays rêvé pour faire des photos de rue ». En mode automatique et en une seule prise, il n’a d’autre ambition que de donner à voir le spectacle de la rue et de partager tel un amateur ses surprises et découvertes au milieu de la foule.  Le voyageur au Leica sait garder ses distances, se sachant repéré malgré cette densité de population dans laquelle il détecte de la bienveillance, « ce qui n’est pas si fréquent » dans ce genre d’exercice.

Rien d’extraordinaire ici, sans doute, mais une palette de couleurs en tons pastel qui n’est pas dans la manière habituelle de Depardon. « Le Japon », dit-il, « est un enchantement quand on photographie en couleurs ». On ne demande qu’à le croire et à aller vérifier.

(*) Depardon. Japon Express. Collection Points, Editions du Seuil, 2018

1961: Richard Avedon photographie la famille Kennedy


Richard Avedon est sans doute le plus grand portraitiste du 20è siècle. Déniché par hasard sur le rayon Sales d’une librairie anglophone bruxelloise, The Kennedys : Portrait of A Family, publié il y a une dizaine d’années, constitue un exemple éclatant de son savoir-faire et de son talent.

©Photographic History Collection. National Museum of American History

Des images en couleurs, moins formelles, sont également prises par Avedon lors de cette visite: l’une fera la couverture du magazine Look et d’autres seront publiées dans les pages intérieures. Cédant aux pressions de la presse et à la nécessité de mieux faire connaître la « first family », l’équipe de Kennedy partagera également par le biais de l’Associated Press un jeu de photographies prises par Avedon, qui seront largement diffusées aux Etats-Unis à l’oocasion de l’accession de Kennedy à la Présidence.

Au début des années 1960, le magazine Harper’s Bazaar commande à Avedon une série d’essais photographiques. Le premier sujet d’Avedon sera le Président nouvellement élu John Kennedy et sa famille, qui prendront la pose le 3 janvier 1961, soit 17 jours avant leur installation à la Maison Blanche. Convié pendant cette période des fêtes au domaine familial de Palm Beach où Kennedy prépare son entrée en fonction, Avedon réalise des portraits en noir et blanc de John et Jackie, avec ou sans leurs jeunes enfants. Caroline est âgée de deux ans à peine et John Jr. (« John John ») est né quelques semaines plus tôt seulement. Six de ces photos seront publiées dans le Harper’s Bazaar de février 1961.

Plus tard, dans les années 1965-1966, Avedon fera don à la Smithsonian Institution de ses images d’archive de la famille Kennedy, dont bon nombre de photographies n’avaient jamais été divulguées avant l’édition de ce livre en 2007. Jackie était notoirement soucieuse de protéger son image et celle de ses enfants et Avedon comprenait sa préoccupation, semble-t-il. Le livre, conçu par un conservateur de l’institution, comprend une introduction, des commentaires et une mise en perspective historique. Il est simplement époustouflant. Les planches-contact et les images jusque-là inédites sont très révélatrices: Avedon tire le meilleur parti du naturel de Caroline, du désir de Kennedy de renouveler les codes, de la beauté et de la grâce innée de Jackie. Celle-ci avait noué auparavant des liens avec Harper’s Bazaar et se prête avec classe aux exigences de la séance. Plus tendu sans doute, surtout dans les portraits plus formels, le futur Président se révèle dans son rôle de père avec Caroline.

©Photographic History Collection. National Museum of American History

Une image est particulièrement extraordinaire : la main de Kennedy repose sur l’épaule de sa fille dans une composition en trois triangles, d’une confondante modernité. L’ensemble donne ainsi à connaître un noyau familial saisi tel quel, hors de tout contexte. Les relations entre ses membres sont là, sous nos yeux, dans un émouvant et unique témoignage photographique de la période entre l’élection et l’inauguration d’un président mythique.

Selon l’historien américain Robert Dallek, auteur de la préface du livre et de An Unfinished Life: John F. Kennedy, 1917 – 1963, l’intérêt pour ces photographies d’Avedon ne s’explique pas seulement par l’aura de la famille Kennedy mais aussi par l’évocation d’un passé perçu comme un moment de promesse et d’espoir dans l’histoire du pays. J’ajouterai que j’y ai trouvé une formidable leçon sur l’art du portrait et que la maîtrise du photographe, la vérité et la beauté des modèles, de même que le respect et le soin portés au traitement des photos et à leur publication recèlent aussi quelques enseignements pour notre époque. Un trésor.

The Kennedys: Portrait of a Family. Livre de Richard Avedon, Shannon Thomas Perich, Robert Dallek. Hardcover, 128 pages, 2007, Harper Design.