La Bretagne disparue de Claude Le Gall

© Editions Ouest-France

Pratiquant la photographie depuis la fin des années 1960, Claude Le Gall a toute sa vie parcouru la Bretagne qui l’a vu naître. Il vient de publier aux Editions Ouest-France un ouvrage reprenant des images, essentiellement en monochrome, réalisées en argentique dans les trente dernières années du siècle passé. Son livre (*) dresse le portrait d’une Bretagne alors en sursis et aujourd’hui disparue, celle des dernières femmes en coiffe, du ramassage du goémon, des marchés aux bestiaux.

Auguste et son renard. Plouescat, c. 1980 Auguste and his fox. Plouescat, c. 1980 © Claude Le Gall

Sur la côte du Finistère, Le Gall photographie les goémoniers de la baie de Kernic, les charrettes tirées par des chevaux entrant dans la mer, le déchargement des algues et le travail à la fourche. Les hommes portent la casquette et le poids des ans. L’un deux sourit à l’objectif, un renard dans les bras. D’autres s’appuyent un instant sur leur outil, accusant la fatigue, ou bien guident un cheval ou leur barque comme l’ont fait leurs pères mais ne le feront plus leurs enfants.

Les visages restent burinés quand on passe de la côte léonarde aux terres rurales de la région de Carhaix, où Le Gall fut longtemps professeur d’anglais tout en pratiquant la photographie. La deuxième partie de l’ouvrage montre le quotidien des gens du Centre-Bretagne, cet autre pays situé entre Monts d’Arrhée et Montagnes noires, où le ciel est bas et l’atmosphère chargée d’humidité. Le photographe s’intéresse aux traditions religieuses, aux animaux domestiques ou de labeur, aux habitants confrontés à la rigueur de l’hiver. Nous pourrions être en Irlande s’il n’y avait cette vieille Citroën Traction Avant garée devant le café du village.

Des bords de mer aux villages de l’intérieur, le photographe se penche avant tout sur l’humain, saisissant un mode de vie qui lui est familier depuis son enfance et qui vit ses dernières années. Ses images, comme celles de Michel Thersiquel qu’elles évoquent souvent, sont empreintes d’empathie. Le noir et blanc, comme le souligne Christian Caujolle dans sa préface, « s’impose comme tout à fait indatable ». La couleur s’introduit pourtant mais discrètement vers la fin de l’ouvrage: Le Gall a utilisé les scans de ses films inversibles pour quelques pages qui ne rompent pas la tonalité nostalgique de l’ensemble.

Aujourd’hui « les temps ont changé », constate Le Gall dont le travail fut notamment distribué par l’agence Vu et figure dans les collections du Musée de Bretagne, à Rennes. « On se contente désormais de ramasser le goémon d’épave au tracteur après des tempêtes d’équinoxe. Les bourgades côtières sont en effet devenues essentiellement des lieux de villégiature. On y organise parfois une fête des goémoniers mais cela demeure un événement ponctuel ».

Restent les photographies et leur témoignage d’un monde d’avant la vitesse, ces scènes que Le Gall a retrouvé depuis sur d’autres terres comme la Galice, où il a, toujours selon Christian Caujolle, « pu continuer à être photographe, » poursuivant son travail dans le même esprit, « en noir et blanc, et parfois en couleurs, face à une forme d’éternité ».

Claude Le Gall. Bretagne de terre, de mer, de lumière. Editions Ouest-France. 30€

Visiter le site de Claude Le Gall: www.clgp.pro 

L’oeil et la plume d’Anny: une filiation photographique

Lucien Legras. Photographe inconnu. 1993 © Editions du Seuil

Paru en 1992, Le Voile noir (*), ce récit autobiographique parsemé de magnifiques photographies de son père, avait bouleversé ses lecteurs par son émotion contenue et sa profonde dignité. La comédienne Anny Duperey y relatait la perte de ses parents dans un tragique accident domestique alors qu’elle n’avait que 9 ans.

La parution plus confidentielle de Lucien Legras, photographe inconnu — à se procurer chez les bouquinistes — avait permis de prendre encore mieux la mesure du talent de son père. Homme soigneux, Lucien Legras, décédé à l’âge de 32 ans, avait minutieusement consigné et protégé ses négatifs. Trente-cinq ans après le drame, ses deux filles purent ainsi exhumer ses images d’un « tiroir-sarcophage », déchirer le voile d’une mémoire occultée qui s’était posé sur la courte vie passée avec leurs parents, et faire connaître Lucien Legras à travers son travail.

Bien avant de découvrir les photographies de son père et de publier ces deux livres, la jeune comédienne Anny Duperey fit un jour à Paris une séance de pose en extérieur avec un passionné de photo. Celui-ci, par jeu, lui proposa d’inverser les rôles. Ce fut pour Anny Duperey le début d’une attirance pour la magie de la photographie. Suivirent l’achat compulsif d’un Leicaflex, l’installation d’un laboratoire dans la salle de bains de son modeste logement parisien, une pratique régulière de la photographie argentique, poursuivie comme un hobby à côté du cinéma, du théâtre et des rencontres.

Pendant longtemps pourtant, Anny Duperey n’eut pas vraiment conscience de suivre les traces de son père. Une odeur d’hyposulfite agit bien une fois comme une madeleine de Proust mais le souvenir du visage ou des mains de son père ne revenait pas pour autant. La fille dut néanmoins retrouver son père en songeant qu’il a forcément traversé les mêmes étapes qu’elle, de l’oeil porté au viseur jusqu’au tirage en passant par le développement de la pellicule, ressentant les mêmes émotions, enchanté par les mêmes découvertes, apprenant la même patience au fil des heures passées dans un laboratoire de fortune.

© Editions du Seuil

Les photos d’Anny, autre livre-récit récemment paru aux Editions du Seuil (*), présente les photos personnelles de la comédienne-écrivaine-photographe. Il vaut tout autant par les textes d’Anny Duperey: la dame raconte joliment et avec humour la naissance et les aléas de sa passion pour la photographie en des temps qui contenaient leur part de mystère et qui précédèrent la banalisation du numérique.

Elle trouve les mots justes pour accompagner chaque photo qu’elle choisit de partager. Elle évoque son premier modèle, sa soeur cadette murée dans son triste désarroi, puis livre quelques jolis portraits d’acteurs et actrices, camarades de plateau et de vie saisis dans leur fragilité ou la vérité de leur personnalité: Marie Dubois belle sans affectation, Francis Perrin tout au naturel, Isabelle Adjani plongée à dix-huit ans dans son monde intérieur, Jean-Pierre Léaud en rêveur inspiré, Laurent Terzieff dans la beauté de sa jeunesse, Serge Lama en Napoléon. D’autres proches inspirent la photographe, dont Bernard Giraudeau bien sûr, père de ses enfants.

Le regard se tourne ensuite vers un quartier de Paris, le Sud-Montparnasse, vidé de ses vieux habitants dans les années 1970 pour être livré aux promoteurs. Anny Duperey, qui passa sa première enfance dans un quartier vétuste et délabré de Rouen, réalise pourquoi ces lieux l’interpellent particulièrement. En dehors du travail de la comédienne, l’objectif se tourne aussi volontiers vers des paysages et des natures mortes, souvent mélancoliques et un peu austères, vers des pierres et d’autres éléments naturels figés sur la pellicule pour leur simple beauté intrinsèque. Des clichés qui renvoient définitivement aux images du père. Parenté du regard, des thèmes, de l’approche photographique.

On retrouve dans cette nouvelle facette d’Anny Duperey l’élégance et la délicatesse qui la caractérisent. Ses images, qui continuent d’être montrées dans des expositions à travers la France, révèlent un vrai plaisir de photographier. Mais ce qui touche ici vraiment c’est le témoignage d’une transmission, d’une passion commune finalement partagée entre père et fille, comme une victoire sur la mort, le chagrin et le temps.

(*) Le Voile noir. Anny Duperey. Seuil. 1992

(**) Les photos d’Anny. Anny Duperey. Seuil. 2018

De l’intention en photographie: Ansel Adams avait tout dit

Voir chaque jour, en ces temps de vacances, des gens de tous les âges prendre avec leurs téléphones des multitudes de photos sans autre but que de les partager instantanément – et encore? – sur les réseaux dits « sociaux ». Lire dans le même temps une formidable biographie, émouvante et minutieusement documentée, d’Ansel Adams (*), à qui la photographie doit tellement. Quel rapport? Il ne s’agit bien évidemment pas de la même conception de la photographie. Mais penchons-nous un instant sur ce concept, que le grand photographe américain, artiste et pédagogue, tenait pour essentiel: celui de l’intention du photographe.

« La » biographie de référence d’Ansel Adams
© Bloomsbury. First U.S. edition 2014

Ansel Adams (1902-1984), pionnier d’une photographie artistique «  pure » ne prenait aucun cliché qui ne suscitait pas chez lui une émotion devant ce qu’il avait sous les yeux ni une réflexion sur ce qu’il souhaitait transmettre avec son appareil. Agé d’une bonne vingtaine d’années, Adams avait déjà posé les bases de sa pratique artistique et de sa conception de la photographie : exprimer les sensations que la nature lui procure. Regarder aujourd’hui ses images (**) suscite toujours l’étonnement et l’admiration devant leur netteté, la richesse et l’intensité des dégradés en noir et blanc, la maîtrise de la luminosité au service de l’intention du photographe.

Figure visionnaire de la photographie de paysage, défenseur de l’environnement et des parcs nationaux américains, Ansel Adams fut honoré comme tel par les administrations américaines successives (c’était au siècle passé, notez bien) pour « son engagement pour la protection des espaces sauvages et touristiques du pays. » Il a légué aux photographes, outre le fameux « zone system », des images immortelles révélatrices de la beauté de sa chère Californie. Mais ses chefs d’œuvre (Moonrise, Hernandez, New Mexico; Monolith, the Face Half Dome; Tetons and Snake River,…) ne rendent pas compte de la réalité telle qu’il la perçoit à travers son objectif : ce sont des interprétations de ce qu’il voit et des émotions qu’il ressent.

C’est tout le sens de ce qu’Adams définit comme la « visualisation », qui sera la pierre angulaire de son approche de la photographie: le terme évoque, selon la définition fournie par Adams dans ses écrits dès 1934 et traduite ici librement de l’anglais, l’ensemble du processus émotionnel et mental à l’œuvre dans la création d’une photographie. Il inclut la capacité d’anticiper l’image définitive avant de procéder à l’exposition du film de sorte que les moyens utilisés, et notamment les filtres, permettront de parvenir au résultat souhaité. Dans cette optique (si l’on ose dire), le négatif se doit de contenir l’information nécessaire pour que l’épreuve finale soit en mesure de communiquer l’émotion ressentie. Ce qui n’empêchera pas Adams de revisiter encore et toujours ses images et de perfectionner leurs tirages, pendant des décennies.

L’essentiel d’Ansel Adams © Little, Brown & Company. 2008

Ansel Adams ne se contenta d’être un randonneur et un montagnard courageux qui transportait un matériel lourd et encombrant pour immortaliser telle qu’il la ressentait la beauté de ses sites favoris. Il oeuvra tant et plus pour préserver ceux-ci mais sa motivation première était d’ordre esthétique, ce qui lui valut quelques différends dans son amitié avec Dorothea Lange. Selon Adams, l’artiste est au service de la beauté et tant mieux si la photographie permet en plus de rendre service aux hommes, ces êtres humains si peu présents dans ses images. Adams témoigne de la vie à travers la beauté de la nature et c’est en cela que l’artiste et le défenseur de l’environnement se rejoignent. Son œuvre ne doit pas cesser de nous surprendre ni d’être étudiée (**) mais il n’est pas besoin de s’inspirer de son style pour retenir de lui ce qui peut nous aider à produire une photographie inspirante et inspirée.

Nous avons aujourd’hui à notre disposition les meilleurs appareils de l’histoire de la photographie et la possibilité d’utiliser tous les moyens techniques qui ont suscité ou accompagné son évolution, des anciens procédés tels le collodion aux derniers perfectionnements qui remettent en cause la définition même de la photographie, puisque la lumière n’est plus nécessaire. Mais le matériel, aussi perfectionné soit-il – tel nouveau téléphone portable ou tel nouvel hybride grand format – ne fera pas de nous un photographe plus inspiré.

« La musique est peut-être le plus expressif de tous les arts. Je crois cependant, en tant que photographe, que la photographie créative, quand elle est pratiquée selon ses qualités intrinsèques, peut aussi révéler des horizons de signification insoupçonnés »

Ansel Adams, in Ansel Adams photographer, 1958, un documentaire de Beaumont Newhall

Ce qui importe vraiment est ce que nous avons à dire, ce que nous voulons conserver, partager et communiquer en prenant telle photographie. C’est en cela qu’Ansel Adams nous met devant notre responsabilité de photographe: comment y parvenir au plus près possible, et dès la prise de vue? Poussez le bouton sans réfléchir, nous faisons le reste? Franchement non, merci.

Monolith, The Face of Half Dome
© The Ansel Adams Gallery

Note personnelle: Et merci à vous, Mister Adams, que cette biographie m’a permis de mieux connaître. J’ai toujours gardé, pendant des dizaines d’années dans mon bureau, la reproduction dans un vieil encadrement de votre Monolith. Il est permis et même utile, sans doute, d’avoir des héros; cela vaut aussi pour la photographie.

(*) Ansel Adams. A biography. Mary Street Alinder. Revised and updated edition. 2014. Non traduite en français

(**) Ansel Adams. 400 photographs. Editions Little, Brown & Company, 2008

Sur les territoires de l’enfance: les voies parallèles de deux femmes photographes

C’est l’histoire d’une belle rencontre, celle de deux femmes photographes, autour des lieux de leur enfance. L’une, Brigitte Bauer, originaire de Bavière, a quitté il y a trente ans les territoires de sa jeunesse pour venir vivre en France. L’autre, Emmanuele Blanc, est née et bien implantée en Haute-Savoie, même si la couleur de sa peau évoque aussi d’autres racines dans un pays d’Afrique sahélienne, qu’elle entreprit finalement de découvrir pour les transmettre à ses enfants.

Ces deux femmes-là donc se sont trouvées et retrouvées autour d’un projet commun, grâce à la photographie. Elles ont conjugué les images de leurs parcours et de leurs retours respectifs vers leurs premières années, frappées de constater à quel point leurs photographies se répondaient et se faisaient écho. Une exposition de la Galerie LeLieu (*) les réunit cet été à Lorient, en Bretagne, où elles nous ont livré quelques clés pour entrer dans leurs séries d’images.

© Brigitte Bauer, n° 11 (1987 – 2017) © Emmanuelle Blanc, Origines n°6

Avec son regard et sa formation d’architecte, Emmanuelle Blanc a notamment recensé et enregistré dans le cadre d’une mission photographique des paysages de montagne qui parlent à sa sensibilité et où elle se sent chez elle. Sachant que de tels sites naturels, pratiquement vierges de toute trace humaine, sont devenus difficiles à trouver en France, elle s’est employée à rendre discrètes les marques de l’intervention de l’homme. Il faut être au près des images pour les repérer dans ces paysages au format carré qu’affectionne la photographe.

Brigitte Bauer, en face d’elle et en même temps à ses côtés, nous entraîne tout d’abord dans la banalité de son quotidien, dans ses promenades avec sa chienne Charo, porteuse d’une mini-caméra. Nous voici pratiquement à ras de terre, sur des sentiers le long du Rhône ou de ses canaux d’irrigation, quelque part aux alentours d’Arles. La photographe se laisse porter par les errements et les impulsions de l’animal inconscient de son rôle : la vidéo fournie par la caméra placée sur les flancs de Charo dicte le rythme de cette Dogwalk et sert en quelque sorte de making of pour les images au smartphone que Brigitte Bauer utilise à contre-emploi.

La même ou une autre Brigitte Bauer se multiplie ensuite sur des portraits de toutes sortes, pris à tous les moments de son parcours, fragments de vie(s) qui nous échappent. Brigitte dira seulement de cet assemblage qu’il fut conçu en hommage discret à Roni Horn, une artiste américaine dont l’œuvre interroge la nature changeante de l’art et de l’identité. Sa collègue Emmanuelle, elle, fige le temps qui a passé dans des maisons d’artistes, s’appuyant sur une vision toujours rigoureuse, attentive à la composition de l’image autant qu’à l’esprit des lieux.  

© Emmanuele Blanc. Terroir Cher et Loir

Ramenées d’un voyage à Séoul, des images de Brigitte dans lesquelles la succession des plans (fleurs, arbres, immeubles) brouille le regard inspirent à la photographe une autre série-hommage, en référence cette fois à un livre de Lee Frielander. Les tirages eux aussi sont superposés aux cimaises mais Brigitte nous invite à les soulever pour découvrir ce qu’ils cachent. En face, Emmanuelle a choisi un papier plus rare pour se pencher sur les vignes et les pratiques des vignerons avec des images issues d’un projet hybride, mêlant les arts plastiques et la science du vivant.

Si les séries peuvent paraître, au départ, quelque peu hétéroclites, le visiteur attentif et curieux de ces recherches en parallèle perçoit les similitudes et reconnaît les rapprochements. Ceux-ci se confirment dans la dernière salle, à tel point que les deux photographes ont choisi de ne pas signaler l’auteure des images, également distribuées comme l’a voulu le hasard. On ressort alors « des tiroirs d’enfance la collection de cailloux  » pour « évaluer leur éclat et, d’un coup sec mais précis, les frotter l’un contre l’autre. Une expérience qui, plutôt que d’installer chaque biographie dans son irréductible singularité, dessinera des mondes de l’enfance.  » (Bruno Dubreuil).

Les correspondances éclatent finalement et les deux mémoires se fondent dans un même ensemble grâce à une mise en place et un accrochage tout à fait convaincants. L’exposition requiert, certes, quelques codes, mais on s’attarde volontiers sur des objets et des décors en images (un grenier, une porte entre’ouverte, un début d’escalier) qui nous renvoient aussi à nos propres histoires. Petits miracles de la photographie.

Avec cette exposition, qui mêle le documentaire et l’intime pour une quête en duo des origines et de l’identité, la Galerie Le Lieu nous montre, fidèle à son propos et dans une belle réalisation, un autre aspect de la photographie contemporaine.

(*) Ce que nous sommes. Galerie Le Lieu, Hôtel Gabriel, Enclos du port, à Lorient (Morbihan). Du 28 juin au 29 septembre 2019. Entrée libre. Horaires sur http://www.galerielelieu.com

Le style du photographe: un discours de la méthode

©Editions Eyrolles

Le style c’est le ou la photographe, son identité visuelle, ce qui le ou la distingue de ses pairs. La marque d’une esthétique caractérise la photographie artistique. Pour vous guider dans la recherche de votre style, les Editions Eyrolles publient dans la collection Secrets de photographes un nouvel ouvrage de Denis Dubesset (*), un photographe professionnel soucieux de transmettre ce qu’il a acquis depuis dix ans.

Le livre insiste sur l’importance de l’intention dans la démarche du photographe. Il s’agit bien au départ de déterminer ce que nous avons envie de photographier. Documentariste, provocateur, humoriste, contemplatif : quel est le projet ? Viendront ensuite le ou les sujet(s), et puis tout le reste : la mise en scène, la composition, les partis pris, la lumière, l’editing et la phase de traitement.

Denis Dubesset s’attache d’abord à montrer l’évolution de son propre style. Sa propre esthétique le situe clairement dans une veine contemplative, ce qui n’est pas pour nous déplaire, mais c’est la méthode, le parcours à suivre, qui importent ici. Le pédagogue Dubesset pousse à expérimenter.

Pour aider son lecteur dans la recherche et l’affinement de son style, l’auteur lui suggère d’imiter quelques photographes connus, en payant d’exemple(s). Si l’une ou l’autre image typique des illustres modèles aurait utilement éclairé les moins avertis, la proposition de faire des images « à la manière de » s’appuie sur une brochette inspirante et variée (Saul Leiter, Michael Kenna, Raymond Depardon, Martin Parr, les Becher…). Le but est de vous inciter à vous définir ou à vous positionner par rapport aux maîtres mais sans vous figer dans l’imitation.

Le chapitre suivant passe alors à la pratique en guidant le photographe en quête de style dans une phase de tests appliqués à la photo de paysage, à l’urbex, aux perspectives, à la photo sous la pluie, etc. A l’intention de ceux qui restent peu à l’aise devant la technique, des annexes rappellent brièvement les fondamentaux de la prise de vue et livrent quelques pistes pour l’acquisition du matériel.   

Le fait d’imprimer une signature graphique résolument typique sur ses photographies n’est pas toujours essentiel, bien entendu — un travail de commande devra d’abord répondre à l’attente du client. Et le style, en photographie comme dans d’autres disciplines artistiques, ne saurait être définitivement figé. Comme toujours, les contraintes seront utiles à celui ou celle qui saura les dépasser, éviter la redite et l’enfermement.

Comment trouver son propre style? Pas de meilleure façon sans doute de répondre à la question qu’avec cette formule que l’auteur de l’ouvrage entendit tomber « comme un cadeau » de la bouche de Joël Meyerowitz. Interrogé lors d’une séance de dédicaces à Paris-Photo, Meyerowitz lâcha : « It’s all about your soul/Tout tourne autour de ton âme ». Autrement dit, « Chercher son identité graphique, c’est partir à la rencontre de soi-même », nous dit ce livre. Ce voyage-là vaudra toujours la peine.

(*) Les secrets du style en photographie. Denis Dubesset. Editions Eyrolles, broché, 108 pages, 23€

En dehors du chaos: l’ode à la lecture de Steve McCurry

© Steve McCurry. Couverture de la version anglaise. Editions Phaidon, 2016

Son portrait d’une jeune réfugiée afghane aux yeux verts figure parmi les icônes de la photographie contemporaine. Steve McCurry, photographe de Magnum internationalement reconnu, avait publié il y a quelques années une jolie sélection d’images sur le thème des Lectures (On Reading dans la version anglaise, en illustration ci-dessus). Les Editions Phaidon viennent de réimprimer ce livre en version française et de réapprovisionner les librairies avec une offre spéciale (*) qui vaut de le revisiter.

L’ouvrage rassemble des photographies prises par McCurry au fil de ses voyages et sur quatre décennies. Son regard humaniste se pose sur des situations banales ou moins banales mais toutes les images témoignent de l’absorption du ou des sujets, saisi(s) par l’objectif du photographe dans un dialogue avec l’écrit. Le pouvoir de la lecture, nous montre ainsi McCurry, est le même sur tous les continents. Jusqu’au fin fond de l’Asie, par exemple, comme sur la belle couverture toilée: un cornac s’est adossé à un éléphant pour lire, quelque part dans la jungle. Plus loin dans le livre, un jeune birman dévore une bande dessinée allongé sur un trottoir, un moine bouddhiste est à l’étude en Corée du Sud, des hommes et des enfants meurtris dans leur chair s’évadent pour un instant de leur condition quelque part au Pakistan.

Rangoon, Burma. © Steve McCurry (page 139)

Le centre des villes offre largement matière au photographe: à New York, dans et devant la public library, comme à Rome, où McCurry repère un modeste vendeur de tableaux lisant dans sa petite Fiat mais aussi deux jeunes gens élégamment vêtus, penchés sur un même livre et appuyés sur une vespa. Le gardien de musée à Saint-Pétersbourg ne lève pas les yeux de sa lecture, pas plus que la marchande de cartes postales de La Havane ou le passager d’un avion au-dessus de l’Atlantique.

Peu importe l’objet de la lecture. Le chauffeur de taxi parcourant son journal assis sur le coffre de son véhicule à Bombay, la bibliothécaire d’un cabinet de lecture à Rio de Janeiro en équilibre avec un livre sur une échelle ou encore ce jeune noir fan de Bob Marley dans le métro new-yorkais: tous, dans leur isolement, ont choisi de laisser pour un temps de côté les bruits ou la fureur du monde.

Real Gabinete Português de Leitura, Rio de Janeiro, Brazil. © Steve McCurry (page 7)

Le regard de McCurry tantôt nous surprend, tantôt nous fait sourire et tantôt nous émeut. Son livre au format italien se veut un hommage à l’influence et au talent du grand André Kertész dont la propre sélection d’images sur la lecture, On Reading, fut publiée en 1971 (édition française aux Editions du Chêne, 1975).

« Le plus grand clivage que je connaisse dans le monde n’est pas une distinction entre les jeunes et les vieux, les Noirs et les Blancs, les pays développés et le tiers-monde, les riches et les pauvres… (…) mais plutôt (entre) ceux qui lisent et ceux qui ne lisent pas. » La phrase, tirée de la préface de l’ouvrage, est de l’écrivain-voyageur américain Paul Théroux. Quelque chose nous dit qu’elle est de plus en plus vraie et que beaucoup d’autres choses en découlent.

Pouvoir de l’image et pouvoir des mots. Ce livre est un bel hommage de l’image à l’apport de l’écrit.

 (*) Lectures. Steve McCurry. Préface de Paul Théroux. Ed. Phaidon. 144 pages, 60 illustrations couleur. En offre spéciale à 25,95€

Juste pour la beauté des images

Une exposition pour le moins originale se tient pour l’instant à la box galerie (*), un des endroits de Bruxelles parmi les plus avertis dans le domaine de la photographie. Alain d’Hooghe, son directeur, partage depuis longtemps une passion qu’il a mise au service des photographes et non des moindres, pour ne citer que Michael Kenna dont il nous avait fait découvrir Rafu, une étonnante série de nus féminins.

Une fois n’est pas coutume, c’est pourtant le seul nom de photographe, au demeurant non concerné par cette exposition, que nous mentionnerons ici. Le propos d’Alain d’Hooghe, en effet, est précisément cette fois de ne pas nous convier à la visite grâce au nom ou à la réputation d’un ou d’une photographe mais de seulement nous montrer des images. Le seul critère de notre curiosité reste alors et tout simplement la beauté.

Le directeur de la box a puisé dans ses collections et nous donne à voir des clichés qui, par la seule vertu de leur voisinage et d’une sélection avisée, renvoient étonnement les uns aux autres. Isolées ou dans une petite série, sans jamais dépasser quatre images par photographe, les images nous parlent et se répondent. La diversité des époques, des lieux et des sujets comme des procédés s’efface devant le seul plaisir des yeux.

Un visage esquissé©DR

On reconnaît malgré tout quatre étoiles-vedettes du cinéma européen contemporain mais ces photographies là, sans doute, n’ont jamais fait la une. Plus loin un visage est dissimulé, deux autres le sont en partie, un troisième est esquissé par la main d’un artiste. Des jardins en fleurs, un désert en Australie. Un mouton tondu par une jeune femme, un chien avec sa maîtresse. Des tirages argentiques, des années 1950 aux années 1980, mais aussi des tirages à l’albumine d’après un négatif au collodion humide remontant un siècle plus tôt. On revient à l’argentique avec des images de vestiges de l’Egypte ancienne. 

Une étoile pas trop difficile à reconnaître ©DR

Des photographes nous dirons seulement ici qu’ils ou elles sont connu(e)s ou inconnu(e)s, reconnu(e)s ou méconnu(e)s. Vous découvrirez – rassurez-vous si vous y tenez vraiment, leurs noms lors de votre passage à la galerie. Mais vous ne les découvrirez pas aux cimaises. Pour vous faire pleinement apprécier toute la beauté des photographies.

Objectif atteint.

Pour la beauté (des images) à la box galerie, 102 chaussée de Vleurgat, 1050 Bruxelles. Du 23 mai au 6 juillet 2019. Horaires sur boxgalerie.be 

Le Vannes Photos Festival donne à voir la musique

La ville de Vannes (Morbihan) accueille pour quelques jours encore une série d’expositions photographiques, en plein air et en salle, consacrées à la musique. Des photos de concert aux portraits de musiciens, du classique au rap en passant par le jazz, le rock, le metal, le traditionnel et la chanson, tous les genres sont représentés.

Formidable découverte sur le port avec Nikolaj Lund. Ce photographe danois, qui fut concertiste au violoncelle pendant 20 ans, enchante l’Esplanade Simone Veil avec ses mises en scène insolites et audacieuses de musiciens classiques et de leurs instruments. Surréalistes et amusantes, décodant et sublimant la relation entre l’artiste et l’outil, les images en couleurs surprennent à tous les coups par leur originalité et leur sensibilité. Lund recrée littéralement la musique ou plutôt l’interprétation. Les idées et le savoir-faire du photographe paraissent sans limites à travers une série qui s’intitule à bon droit Everybody Loves Classical Music. Toujours sur l’Esplanade, la même unanimité ne s’appliquera pas forcément aux disciples du rap et de la danse hip hop, en concert ou dans leur environnement dépassant le cadre de la musique.

© Nikolaj Lund. Everybody Loves Classical Music
Miles Davis ©Richard Dumas. Courtesy Polka Galerie

Un peu plus loin, le Kiosque abrite Richard Dumas, portraitiste des stars. Bashung et Etienne Daho, dont Dumas fut autrefois le premier guitariste. Keith Richards est dissimulé derrière un nuage de fumée et un Miles Davis au regard troublant nous fixe dans un portrait fort contrasté. Et puis une série qui détonne avec le thème des expos mais qui a, il est vrai, valeur de témoignage : des images très sombres, comme empreintes de suie, des débris du Parlement de Bretagne, photographiés en voisin par le Rennais le matin suivant l’incendie qui ravagea le palais classé, il y a quelque 25 ans.

Bob Dylan. Get Born. 1965. ©Tony Frank

Au Château de l’Hermine, une sélection de clichés présente des noms connus de la chanson, du rock ou du jazz, saisis en concert, en coulisses ou dans un à-côté parfois spontané et pas toujours très net mais qu’importe. Des images de Guy Le Querrec et de Claude Gassian, véritables spécialistes du genre musical en photographie. Miles encore et Louis Armstrong; Edith Piaf et Barbara; la fameuse rencontre de Brassens, Brel et Ferré. Des perles issues de l’iconographie de Salut les Copains (Tony Frank, Jean-Pierre Leloir). On croise Johnny, Polnareff et France Gall, des gloires du rock (Jim Morrison, Led Zeppelin, Chuck Berry, les Clash). Plus loin, en extérieur, Mathieu Ezan saisit avec des images très maîtrisées des attitudes en concert (les Arctic Monkeys) quand il ne fait pas poser les musiciens, laissant percevoir à chaque fois sa bonne connaissance du sujet comme ses liens avec le sujet.

Wynton Marsalis, 2011, NYC. ©Philippe Lévy-Stab

On s’attache tout particulièrement, dans le magnifique Hôtel de Limur, aux images de Philippe Lévy-Stab, photographe du jazz, avec une magnifique série de portraits en argentique. Les musiciens mal ou beaucoup mieux connus (Wynton Marsalis, Hank Jones, Roy Hargrove) sont photographiés au cœur de la nuit dans toute leur vérité, à New York le plus souvent. Ces portraits aux noirs profonds évoquent fort justement la musique des clubs, jouant avec les règles du genre mais sans rompre avec elles. Ils voisinent heureusement avec des scènes de rue new-yorkaises dont les vibrations font écho à la musique.

Le charmant jardin de l’Hôtel séduit ensuite davantage que l’iconographie du heavy metal qui s’y trouve exposée mais les étages valent le détour : Benjamin Deroche suscite notre intérêt avec des images très contemporaines à la belle luminosité, évocatrices de bruissements, de chuchotements, de silence aussi. En contraste, Mélanie-Jane Frey, qui fut longtemps photojournaliste, s‘est tournée vers les procédés anciens et nous offre une série au collodion humide consacrée au violoncelle (Cello). La succession des plaques, chacune étant unique, renvoie aux sons, en donnant par la grâce des surprises du révélateur comme à entendre la partition. Une vidéo accompagnant ce travail nous explique le procédé technique.

Les expositions en cœur de ville sont totalement gratuites et proches les unes des autres dans un cadre on ne peut plus agréable à la balade. Cet événement, qui a pris la relève il y a quelque temps du Festival Photo de Mer et dont la thématique varie désormais chaque année, enrichit et enrichira certainement dans les prochaines années le circuit des festivals français de photographie.

Vannes Photos Festival. Plusieurs lieux dans le centre-ville et sur le port. Du 12 avril au 12 mai. Gratuit.

Luc Choquer à Lorient: trois séries pour passer « de la rue à l’intime »

La Galerie Le Lieu, située à Lorient et dont ce blog a déjà présenté le projet, consacre actuellement au photographe français Luc Choquer une exposition reprenant des images issues de trois séries emblématiques (*). Auteur d’une œuvre qui trouve son inspiration dans une approche personnelle de ses contemporains, Choquer est devenu photographe en 1979, à l’âge de 28 ans. Dans un style original, souvent porté vers un basculement de l’image et l’usage du flash en extérieur et en couleurs, il développe une photographie originale qui ressort généralement du genre sociologique. Luc Choquer a collaboré avec divers magazines et intégré successivement trois agences.

©Luc Choquer, Femmes d’Istanbul, Galerie Le Lieu

Aux cimaises de la galerie lorientaise, la série la plus récente témoigne du vécu des femmes d’Istanbul. Elle dresse, selon les propres termes du photographe, « un portrait du présent de cette fascinante (…) mosaïque de nationalités et de cultures, seule rencontre géographique entre l’Orient et l’Occident. » Entre l’empreinte du parti AKP du Président Erdogan et l’expression de la modernité, les images de Choquer donnent à voir une forme de cohabitation mais aussi de tension entre la pression du pouvoir islamo-conservateur et le quotidien de femmes qui s’en démarquent dans leur vie sociale et privée. Les femmes d’Istanbul disent « à elles seules », à travers cette série, toute « l’âme de cette ville » dans laquelle le photographe a ressenti la difficulté de travailler librement. Nous savons malheureusement avec lui que bon nombre de ses confrères ou journalistes y sont aujourd’hui moins bien traités encore.

© Luc Choquer, Ruskaïa, Galerie Le Lieu

Invité avec d’autres photographes par le pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev désireux de s’ouvrir au monde après la Chute du Mur et la Pérestroika, Choquer livre avec « Ruskaïa » sa vision d’un pays en mutation. Ici aussi les femmes l’intéressent particulièrement tant elles lui paraissent fortes, bien davantage tournées vers l’avenir et l’affirmation d’elles-mêmes que les hommes russes, sans doute paralysés par le poids de la bureaucratie et du collectivisme. « Leur regard, leur vitalité me fascina, » dit Choquer à propos de ces femmes. A Moscou ou à Saint-Pétersbourg, dans la rue comme dans les intérieurs collectifs, dans les coulisses d’un défilé de mode comme dans un mariage, Choquer s’est véritablement passionné par ce qu’il découvrit à ce moment. Son intérêt devant l’évolution du pays n’est plus le même de nos jours. Ce travail dans le cadre de la Glasnot (transparence) fut heureusement consigné dans un livre édité chez Marval et devenu collector. Il valut au photographe de décrocher en 1992 le prix Niépce, décerné par l’Association Gens d’Images.

©Luc Choquer. Portraits de Français

Dans la troisième série, Portraits de Français, Choquer dirige son objectif sur ses concitoyens. Il recueillit à l’époque (2000-2007) les confidences en vidéo de ses modèles à partir d’un questionnaire de type proustien et avec l’aide d’un ami psychologue. La vidéo, également présentée par la galerie, rend compte de fragilités multiples. Dans les images fixes, le photographe renouvelle le genre, délaissant le style de ses glorieux aînés pour montrer son pays dans une pluralité qu’il retrouve partout et bien en dehors de Paris. Des châtelains et des agriculteurs, des gens modestes ou plus aisés, la France de Choquer se révèle dans toute sa diversité sociologique et multiraciale. Le constat est on ne peut plus évident.

©Luc Choquer – Portraits de Français

Les modèles encore une fois sont saisis dans leur quotidien, en intérieur comme en extérieur, mais toujours dans leur réalité et sans artifice. Il est intéressant de noter que la prise de vue, toujours sur le vif, suivait la séquence vidéo : la confiance était de ce fait bien installée et la spontanéité garantie, malgré l’impression parfois dégagée par les clichés. Ce travail fut exposé en 2007 au musée du Montparnasse et heureusement repris dans un livre paru sous le même nom aux éditions La Martinière. Il n’a rien perdu de sa force ni de sa pertinence.

(*) Luc Choquer. « De la rue à l’intime ». Galerie Le Lieu, Hôtel Gabriel, Enclos du port, à Lorient, Morbihan. Du 12 avril au 16 juin 2019. http://www.galerielelieu.com