Juste pour la beauté des images

Une exposition pour le moins originale se tient pour l’instant à la box galerie (*), un des endroits de Bruxelles parmi les plus avertis dans le domaine de la photographie. Alain d’Hooghe, son directeur, partage depuis longtemps une passion qu’il a mise au service des photographes et non des moindres, pour ne citer que Michael Kenna dont il nous avait fait découvrir Rafu, une étonnante série de nus féminins.

Une fois n’est pas coutume, c’est pourtant le seul nom de photographe, au demeurant non concerné par cette exposition, que nous mentionnerons ici. Le propos d’Alain d’Hooghe, en effet, est précisément cette fois de ne pas nous convier à la visite grâce au nom ou à la réputation d’un ou d’une photographe mais de seulement nous montrer des images. Le seul critère de notre curiosité reste alors et tout simplement la beauté.

Le directeur de la box a puisé dans ses collections et nous donne à voir des clichés qui, par la seule vertu de leur voisinage et d’une sélection avisée, renvoient étonnement les uns aux autres. Isolées ou dans une petite série, sans jamais dépasser quatre images par photographe, les images nous parlent et se répondent. La diversité des époques, des lieux et des sujets comme des procédés s’efface devant le seul plaisir des yeux.

Un visage esquissé©DR

On reconnaît malgré tout quatre étoiles-vedettes du cinéma européen contemporain mais ces photographies là, sans doute, n’ont jamais fait la une. Plus loin un visage est dissimulé, deux autres le sont en partie, un troisième est esquissé par la main d’un artiste. Des jardins en fleurs, un désert en Australie. Un mouton tondu par une jeune femme, un chien avec sa maîtresse. Des tirages argentiques, des années 1950 aux années 1980, mais aussi des tirages à l’albumine d’après un négatif au collodion humide remontant un siècle plus tôt. On revient à l’argentique avec des images de vestiges de l’Egypte ancienne. 

Une étoile pas trop difficile à reconnaître ©DR

Des photographes nous dirons seulement ici qu’ils ou elles sont connu(e)s ou inconnu(e)s, reconnu(e)s ou méconnu(e)s. Vous découvrirez – rassurez-vous si vous y tenez vraiment, leurs noms lors de votre passage à la galerie. Mais vous ne les découvrirez pas aux cimaises. Pour vous faire pleinement apprécier toute la beauté des photographies.

Objectif atteint.

Pour la beauté (des images) à la box galerie, 102 chaussée de Vleurgat, 1050 Bruxelles. Du 23 mai au 6 juillet 2019. Horaires sur boxgalerie.be 

Le Vannes Photos Festival donne à voir la musique

La ville de Vannes (Morbihan) accueille pour quelques jours encore une série d’expositions photographiques, en plein air et en salle, consacrées à la musique. Des photos de concert aux portraits de musiciens, du classique au rap en passant par le jazz, le rock, le metal, le traditionnel et la chanson, tous les genres sont représentés.

Formidable découverte sur le port avec Nikolaj Lund. Ce photographe danois, qui fut concertiste au violoncelle pendant 20 ans, enchante l’Esplanade Simone Veil avec ses mises en scène insolites et audacieuses de musiciens classiques et de leurs instruments. Surréalistes et amusantes, décodant et sublimant la relation entre l’artiste et l’outil, les images en couleurs surprennent à tous les coups par leur originalité et leur sensibilité. Lund recrée littéralement la musique ou plutôt l’interprétation. Les idées et le savoir-faire du photographe paraissent sans limites à travers une série qui s’intitule à bon droit Everybody Loves Classical Music. Toujours sur l’Esplanade, la même unanimité ne s’appliquera pas forcément aux disciples du rap et de la danse hip hop, en concert ou dans leur environnement dépassant le cadre de la musique.

© Nikolaj Lund. Everybody Loves Classical Music
Miles Davis ©Richard Dumas. Courtesy Polka Galerie

Un peu plus loin, le Kiosque abrite Richard Dumas, portraitiste des stars. Bashung et Etienne Daho, dont Dumas fut autrefois le premier guitariste. Keith Richards est dissimulé derrière un nuage de fumée et un Miles Davis au regard troublant nous fixe dans un portrait fort contrasté. Et puis une série qui détonne avec le thème des expos mais qui a, il est vrai, valeur de témoignage : des images très sombres, comme empreintes de suie, des débris du Parlement de Bretagne, photographiés en voisin par le Rennais le matin suivant l’incendie qui ravagea le palais classé, il y a quelque 25 ans.

Bob Dylan. Get Born. 1965. ©Tony Frank

Au Château de l’Hermine, une sélection de clichés présente des noms connus de la chanson, du rock ou du jazz, saisis en concert, en coulisses ou dans un à-côté parfois spontané et pas toujours très net mais qu’importe. Des images de Guy Le Querrec et de Claude Gassian, véritables spécialistes du genre musical en photographie. Miles encore et Louis Armstrong; Edith Piaf et Barbara; la fameuse rencontre de Brassens, Brel et Ferré. Des perles issues de l’iconographie de Salut les Copains (Tony Frank, Jean-Pierre Leloir). On croise Johnny, Polnareff et France Gall, des gloires du rock (Jim Morrison, Led Zeppelin, Chuck Berry, les Clash). Plus loin, en extérieur, Mathieu Ezan saisit avec des images très maîtrisées des attitudes en concert (les Arctic Monkeys) quand il ne fait pas poser les musiciens, laissant percevoir à chaque fois sa bonne connaissance du sujet comme ses liens avec le sujet.

Wynton Marsalis, 2011, NYC. ©Philippe Lévy-Stab

On s’attache tout particulièrement, dans le magnifique Hôtel de Limur, aux images de Philippe Lévy-Stab, photographe du jazz, avec une magnifique série de portraits en argentique. Les musiciens mal ou beaucoup mieux connus (Wynton Marsalis, Hank Jones, Roy Hargrove) sont photographiés au cœur de la nuit dans toute leur vérité, à New York le plus souvent. Ces portraits aux noirs profonds évoquent fort justement la musique des clubs, jouant avec les règles du genre mais sans rompre avec elles. Ils voisinent heureusement avec des scènes de rue new-yorkaises dont les vibrations font écho à la musique.

Le charmant jardin de l’Hôtel séduit ensuite davantage que l’iconographie du heavy metal qui s’y trouve exposée mais les étages valent le détour : Benjamin Deroche suscite notre intérêt avec des images très contemporaines à la belle luminosité, évocatrices de bruissements, de chuchotements, de silence aussi. En contraste, Mélanie-Jane Frey, qui fut longtemps photojournaliste, s‘est tournée vers les procédés anciens et nous offre une série au collodion humide consacrée au violoncelle (Cello). La succession des plaques, chacune étant unique, renvoie aux sons, en donnant par la grâce des surprises du révélateur comme à entendre la partition. Une vidéo accompagnant ce travail nous explique le procédé technique.

Les expositions en cœur de ville sont totalement gratuites et proches les unes des autres dans un cadre on ne peut plus agréable à la balade. Cet événement, qui a pris la relève il y a quelque temps du Festival Photo de Mer et dont la thématique varie désormais chaque année, enrichit et enrichira certainement dans les prochaines années le circuit des festivals français de photographie.

Vannes Photos Festival. Plusieurs lieux dans le centre-ville et sur le port. Du 12 avril au 12 mai. Gratuit.

Luc Choquer à Lorient: trois séries pour passer « de la rue à l’intime »

La Galerie Le Lieu, située à Lorient et dont ce blog a déjà présenté le projet, consacre actuellement au photographe français Luc Choquer une exposition reprenant des images issues de trois séries emblématiques (*). Auteur d’une œuvre qui trouve son inspiration dans une approche personnelle de ses contemporains, Choquer est devenu photographe en 1979, à l’âge de 28 ans. Dans un style original, souvent porté vers un basculement de l’image et l’usage du flash en extérieur et en couleurs, il développe une photographie originale qui ressort généralement du genre sociologique. Luc Choquer a collaboré avec divers magazines et intégré successivement trois agences.

©Luc Choquer, Femmes d’Istanbul, Galerie Le Lieu

Aux cimaises de la galerie lorientaise, la série la plus récente témoigne du vécu des femmes d’Istanbul. Elle dresse, selon les propres termes du photographe, « un portrait du présent de cette fascinante (…) mosaïque de nationalités et de cultures, seule rencontre géographique entre l’Orient et l’Occident. » Entre l’empreinte du parti AKP du Président Erdogan et l’expression de la modernité, les images de Choquer donnent à voir une forme de cohabitation mais aussi de tension entre la pression du pouvoir islamo-conservateur et le quotidien de femmes qui s’en démarquent dans leur vie sociale et privée. Les femmes d’Istanbul disent « à elles seules », à travers cette série, toute « l’âme de cette ville » dans laquelle le photographe a ressenti la difficulté de travailler librement. Nous savons malheureusement avec lui que bon nombre de ses confrères ou journalistes y sont aujourd’hui moins bien traités encore.

© Luc Choquer, Ruskaïa, Galerie Le Lieu

Invité avec d’autres photographes par le pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev désireux de s’ouvrir au monde après la Chute du Mur et la Pérestroika, Choquer livre avec « Ruskaïa » sa vision d’un pays en mutation. Ici aussi les femmes l’intéressent particulièrement tant elles lui paraissent fortes, bien davantage tournées vers l’avenir et l’affirmation d’elles-mêmes que les hommes russes, sans doute paralysés par le poids de la bureaucratie et du collectivisme. « Leur regard, leur vitalité me fascina, » dit Choquer à propos de ces femmes. A Moscou ou à Saint-Pétersbourg, dans la rue comme dans les intérieurs collectifs, dans les coulisses d’un défilé de mode comme dans un mariage, Choquer s’est véritablement passionné par ce qu’il découvrit à ce moment. Son intérêt devant l’évolution du pays n’est plus le même de nos jours. Ce travail dans le cadre de la Glasnot (transparence) fut heureusement consigné dans un livre édité chez Marval et devenu collector. Il valut au photographe de décrocher en 1992 le prix Niépce, décerné par l’Association Gens d’Images.

©Luc Choquer. Portraits de Français

Dans la troisième série, Portraits de Français, Choquer dirige son objectif sur ses concitoyens. Il recueillit à l’époque (2000-2007) les confidences en vidéo de ses modèles à partir d’un questionnaire de type proustien et avec l’aide d’un ami psychologue. La vidéo, également présentée par la galerie, rend compte de fragilités multiples. Dans les images fixes, le photographe renouvelle le genre, délaissant le style de ses glorieux aînés pour montrer son pays dans une pluralité qu’il retrouve partout et bien en dehors de Paris. Des châtelains et des agriculteurs, des gens modestes ou plus aisés, la France de Choquer se révèle dans toute sa diversité sociologique et multiraciale. Le constat est on ne peut plus évident.

©Luc Choquer – Portraits de Français

Les modèles encore une fois sont saisis dans leur quotidien, en intérieur comme en extérieur, mais toujours dans leur réalité et sans artifice. Il est intéressant de noter que la prise de vue, toujours sur le vif, suivait la séquence vidéo : la confiance était de ce fait bien installée et la spontanéité garantie, malgré l’impression parfois dégagée par les clichés. Ce travail fut exposé en 2007 au musée du Montparnasse et heureusement repris dans un livre paru sous le même nom aux éditions La Martinière. Il n’a rien perdu de sa force ni de sa pertinence.

(*) Luc Choquer. « De la rue à l’intime ». Galerie Le Lieu, Hôtel Gabriel, Enclos du port, à Lorient, Morbihan. Du 12 avril au 16 juin 2019. http://www.galerielelieu.com       

Trouver l’inspiration dans les techniques créatives: un petit manuel pour oublier votre smartphone.

©Editions Pyramyd

Le titre, « Manuel moderne de photographie », est sans doute quelque peu abusif et ne reflète  pas précisément le contenu de l’ouvrage publié dans sa version française par les éditions Pyramyd (*), spécialisées dans les ouvrages consacrés à la création, au graphisme et à la communication visuelle. Il s’agit en réalité, comme l’indique une pastille bien plus explicite, de découvrir ou de redécouvrir des techniques de photographie créative.

Pour sortir de l’éphémère et des réflexes « clique, ajoute un filtre, publie », ce petit livre qui se veut « une véritable déclaration d’amour à l’art photographique » nous présente en effet 58 sources d’inspiration pour créer des images originales ou poétiques. Chaque idée fait l’objet d’une  présentation claire et aérée sur une double page — une page-photo illustrant le résultat; une page de texte expliquant le procédé utilisé par l’auteur(e). Cela va des procédés classiques tels l’exposition multiple, le bon vieux sténopé ou la photographie d’un paysage à partir d’un train en marche à des techniques plus originales : comment créer des effets spéciaux, par exemple à base de vapeur, revisiter de vieilles photos avec du fil et une aiguille, dessiner avec la lumière ou encore créer l’illusion de sujets en trois dimensions.

Certains procédés se révéleront amusants (créer un petit théâtre d’ombres) ou ingénieux (créer de l’art botanique avec une boîte lumineuse). D’autres nous ont paru — à chacun d’en décider — d’un intérêt peut-être plus douteux (abîmer ses photos), voire un peu vain (créer du flou à l’aide d’un tourne-disque ou …verser du sang dans du lait pour produire une image abstraite; vraiment ?).  Quelques propositions cherchent volontairement la complication : faire, par exemple, le choix de l’argentique là où un logiciel permettrait un travail plus facile et plus économique, certes moins digne d’admiration devant la prouesse de la réalisation. Seule importe en définitive la satisfaction devant l’effet produit. Le pouvoir de la photo, rappelle Natalia Price-Cabrera dans son introduction, est infini. Comment ne pas la suivre sur ce point?

Ce qui frappe ici plutôt et nous interpelle, c’est le retour en somme très fréquent vers les anciennes techniques pour retrouver la magie de « l’ancien monde » photographique. Utiliser les procédés historiques n’est plus synonyme de ringardise, comme le prouve l’artiste argentine Gisela Arnaiz Fassi qui reprend le procédé du cyanotype, procédé mis au point en 1842 pour obtenir un tirage bleu de prusse. La recherche d’une atmosphère vintage va jusqu’à utiliser un APN pour prendre une photo à travers le verre de visée d’un appareil ancien ne fonctionnant même plus afin d’obtenir la poussière, les griffes ou les éraflures qui donneront du caractère aux photos.

Au fait, s’agit-il toujours de photographie ? Difficile de le nier puisque cet ouvrage, parsemé de quelques fiches techniques sur des moyens qui ne sont pas toujours des plus contemporains, se clôt en définitive sur… le daguerréotype.

(*) Manuel moderne de photographie. Natalia Price-Cabrera. Editions Pyramyd. 14,95 €
Mise en vente : 02/05/2019. Livre souple, avec rabats – 144 pages, 17 x 17 cm

Le FOMU d’Anvers retrace l’histoire du livre photo en Belgique

FOMU. Couverture du livre Made in Belgium. Photographies de Harry Gruyaert, texte d’Hugo Claus. Editions Delpire, Paris, 2000

La Belgique n’en finit pas de s’interroger sur son identité. Ce questionnement transparaît en leitmotiv dans l’exposition Photobook Belge mise sur pied par le dynamique musée de la photographie d’Anvers, le FOMU (*). S’appuyant sur la riche collection bibliothécaire du musée, l’exposition dresse un tableau de l’évolution du livre photo en Belgique depuis le milieu du 19è siécle jusqu’à aujourd’hui. Elle s’accompagne de la parution d’un ouvrage éponyme, édité par Hannibal et le FOMU (**).

La naissance de la Belgique, qui fit sa Révolution et déclara son indépendance en 1830, coïncida pratiquement avec celle de la photographie. Le pays et la photographie ont donc grandi ensemble et le procédé nouveau fut utilisé pendant des décennies pour mettre en valeur le patrimoine culturel ou pour promouvoir la fierté nationale dans un pays peu porté à cette inclination. Une section importante de l’exposition est forcément consacrée à la période de la colonisation belge, dont les trois piliers (l’Etat, l’Eglise, les entreprises) souhaitaient valoriser l’esprit à travers l’outil de la photographie. De 1885, date à laquelle la Conférence de Berlin attribue au roi Léopold II la souveraineté sur l’Etat indépendant du Congo, jusqu’à la Première Guerre mondiale, les livres sont porteurs d’une imagerie épique, illustrant la possession (souvent abusive, au demeurant) d’un immense territoire. Entre les deux guerres, une imagerie clairement pacifiée et empreinte de paternalisme dépeint le Congo comme une destination touristique.

Après la Deuxième Guerre mondiale, des livres photo visent encore à donner une image positive d’une œuvre civilisatrice ou documentent les voyages triomphaux du jeune roi Baudouin (Bwana Kitoko, d’André Cauvin). Plus tard, après l’indépendance du Congo et devant les violences dans l’ancienne colonie, des photographes belges porteront un autre regard, celui du photojournalisme. Le conflit militaire du Nord-Kivu sera ainsi le point de départ du Congo in limbo de Cédric Gerberaye, avec des images prises dans les camps de réfugiés, dans les hôpitaux du Kivu et de l’Ituri, au Katanga ou dans la région de Kinshasa.

D’autres sections montrent l’évolution de la photographie belge dans la variété de ses thèmes et formats. Le 19è siècle se caractérise par l’évolution de la gravure et du livre illustré, qui se décline en divers genres – littéraire, artistique, scientifique et technique, voire philanthropique (La Catastrophe d’Anvers. 6 septembre 1889. Album édité et vendu au profit des victimes). A la fin du 19è siècle, mariant les thèmes du fantastique et du symbolisme, deux courants typiques de la littérature belge, Bruges-la-Morte (1892) sera une publication emblématique dans laquelle l’écrivain Georges Rodenbach insérera en contrepoint de son conte initiatique des photographies traduisant l’atmosphère éthérée d’une ville abandonnée.

©FOMU.Georges Champroux, Bruxelles la Nuit. Maison Ernest Thill, Bruxelles, 1935

Dans les années 1920, en contraste avec la modernité des courants dans la peinture, les publications belges mélangent photographies classiques et textes graves : l’accent est mis sur la nostalgie du paysage et de l’architecture pour effacer les stigmates de la Grande Guerre. Inspiré par le célèbre Paris de nuit de Brassaï (1933), Bruxelles la Nuit est un portfolio de cartes plutôt qu’un livre photo. Après la Deuxième Guerre mondiale, les livres traduisent un retour vers une photographie plutôt romantique. L’exposition universelle de Bruxelles de 1958 permet de documenter une architecture moderne plus audacieuse présentant des matériaux nouveaux et la diversité des cultures.

Il faudra attendre le milieu des années 1960 pour que le photographe devienne vraiment auteur et ne s’efface plus derrière ses images ou la représentation de la réalité. Des artistes conceptuels utilisent alors la photographie en tant qu’outil subversif ou de déconstruction. C’est l’époque de la Subversion des Images, du poète Paul Nougé (Les Lèvres nues, 1968) ou du Voyage on the North Sea (1974) de Marcel Broodthaers, artiste inclassable s’il en est. Les livres deviennent critiques et les photographes manient volontiers l’ironie devant l’absurdité de leur environnement.

Une section met en exergue les photographes belges dans leur découverte des autres pays ou région : récits de voyages, ouvrages documentaires ou livres plus graphiques. Rien d’étonnant à ce que les photographes quittent volontiers leur petit pays, à la recherche d’autres cultures ou alors d’une lumière éclatante, tels le grand Harry Gruyaert (né à Anvers et membre de Magnum), coloriste hors pair au Maroc, aux Etats-Unis et ailleurs.

©FOMU. Stephan Vanfleteren. Belgicum, Lannoo, Tielt, 2007

Dans les publications les plus récentes des photographes font preuve d’une bonne dose d’humour, autre caractéristique nationale dont la bande dessinée s’est nourrie par ailleurs. On mentionnera parmi les meilleurs exemples le délicieux How to be a photographer in four lessons de Thomas Vanden Driessche (André Frères Editions, 2015) ou les deux volumes du réjouissant projet Belgian Solutions, lancé par David Helbich. Cet Allemand de Bruxelles diffusa d’abord sur Facebook avant d’en faire des livres une collection de photographies montrant des astuces ou des trouvailles étonnantes voire carrément surréalistes devant des questions très pratiques comme un problème de voirie ou l’étalage d’un magasin. Pas d’affirmations politiques ici mais des points de vue personnels sur la photographie ou des notes simplement amusées (Not every solution is an answer to a problem, selon la formule de Belgian Solutions) sur un pays décidément paradoxal.

(*) Au FOMU, foto museum, Waalsekaai 47 ; Anvers. Mars-Juin 2019. Du mardi au dimanche 10 :00-18 :00. (**) Photobook belge, 1854-Now. Hannibal Publishing.

Ils et elles sont passé(e)s par l’IHECS: toute la diversité de la photographie belge

Un établissement d’enseignement supérieur bruxellois a eu l’excellente idée de célébrer son 60è anniversaire en rassemblant les images de soixante de ses diplômés (alumni) devenus photographes plus ou un peu moins reconnus. L’IHECS (Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales) n’est pas à proprement parler une école de photographie mais dispense chaque année à plusieurs centaines d’étudiants ayant vocation à s’insérer dans le système des médias un enseignement sur la photographie, ses principes et ses pratiques.

© France Dubois

La visite (gratuite) de cette exposition permet d’apprécier la diversité qui caractérise la photographie aujourd’hui en Belgique.  Certains travaux s’inscrivent dans une approche nettement plasticienne (Christine Mawet), une vision poétique et étrange (France Dubois et sa série intimiste Norwegian Wood**, évocation esthétique de la vulnérabilité des corps) ou une collaboration avec des scientifiques (Laure Winants). D’autres encore se tournent vers les procédés anciens aux origines de la photographie, combinent illustration et photographie (Ben Heine) ou font preuve d’un humour carrément iconoclaste avec des compositions élaborées pour mettre en scène les diverses entités et les divisions linguistiques du pays (Olivia Droeshaut). Gaëtan Chekaiban crée un lien avec son modèle et le place comme ci-dessous dans son environnement.

Pencil Vs Camera © Ben Heine

On trouvera aussi dans cette exposition des exemples nombreux et contrastés de photo-journalisme ou de reportages effectués dans des zones de tension et ailleurs: Cédric Gerbehaye, spécialiste du Moyen-Orient et de la République démocratique du Congo, lauréat du World Press Photo Award 2008, se considère comme un « photographe concerné », soucieux de « raconter l’histoire des gens ». Roger Job, lui aussi lauréat de plusieurs prix dont des Nikon Press Awards, s’intéresse pour l’instant, sous nos latitudes comme dans d’autres pays, à la résistance de l’homme devant la modernité. Alexis Haulot a tiré pour la presse le portrait de personnalités politiques ou autres figures marquantes de l’actualité belge. Basée ces dernières années à Istanbul, Marie Tihon a documenté la vie des femmes turques au sein d’un pays et d’une société marqués par l’emprise de l’AKP, le parti Justice et Développement du Président Erdogan. Alice Dewert a ramené de Syrie des images d’un quotidien en dehors de la guerre civile.

La qualité des exposants doit forcément quelque chose au projet pédagogique de l’Institut, basé sur une articulation entre théorie et pratique et la volonté de permettre aux étudiants de se construire une identité forte. Comme l’expliquent ses responsables et enseignants, ils n’ont fait que semer des graines. Leur méthode a porté de beaux fruits et l’Institut, orienté vers la communication appliquée, s’interroge en permanence sur le cadre dans lequel il s’inscrit. L’évolution des media a fait en sorte qu’en Belgique comme ailleurs et davantage encore qu’en France, les photographes ne peuvent trouver dans la seule presse écrite, quotidienne ou hebdomadaire, les moyens de vivre de leur travail. Celles et ceux qui sont passés par l’Institut montrent pourtant, à travers cette exposition, une formidable palette de parcours et de styles personnels témoignant d’une belle vitalité.

Gaëtan Chekaiban crée un lien avec son modèle et le place comme ici dans son environnement. © Gaëtan Chekaiban

Des projections et conférences (inscription requise) seront proposées pendant la durée de l’exposition, de même qu’une lecture de portfolios. Le programme détaillé se trouve sur : https://www.ihecs.be/fr/agenda/

(*) IHECS 60 ans/60 photographes, Faculté d’architecture ULB – La Cambre, espace architecture, 19bis Place Flagey, 1050 Bruxelles (Ixelles).  Du 15 mars au 22 avril 2019, mercredi à dimanche, de 11:00 à 18:00 heures.

 (**) France Dubois. Norwegian Wood.K41.NordiKeye Project ; rue Keyenveld 41, 1050 Bruxelles (Ixelles). Jusqu’au 30 mars 2019, jeudi à samedi ; 13 :00 à 17 :00. http://www.k41.gallery.

Pourquoi aimons-nous telle photo? Brian Dilg ouvre les portes de la perception

©Editions Eyrolles

Beaucoup d’éléments entrent en jeu dans le fait que nous aimons une photo. L’attention visuelle se base sur notre expérience, nos goûts, la reconnaissance de tel ou tel objet. Une sorte de « hiérarchie personnelle » intervient forcément dans notre perception. Est-ce la combinaison des couleurs ou le jeu des contrastes qui nous séduit ?  Sommes-nous entrainés par le mouvement capté par le photographe ?

Pour répondre à ces questions, un livre vient de paraître en traduction aux Editions Eyrolles (*). Il associe les principes fondamentaux de la photographie tels que l’exposition, la mise au point, la profondeur de champ et la distance focale aux développements les plus récents en psychologie et neurosciences cognitives. Ce livre est l’œuvre de Brian Dilg, président du département de photographie de la New York Film Academy, photographe, réalisateur, écrivain, formateur et accessoirement porte-parole chez Canon USA.

Dilg aborde des concepts tel le modèle mental, le temps et le mouvement, la « théorie de l’esprit », les relations implicites ou le faisceau extrêmement restreint de notre attention consciente. Il convoque la parole d’experts et chercheurs scientifiques mais sans alourdir son propos et explore de manière passionnante le fonctionnement d’une photo et de la perception du cerveau. Il s’appuie pour ce faire sur ses propres images et sur celles de grands photographes tels Elliot Erwitt, Garry Winogrand ou André Kertesz. L’un des arguments du livre est que, « pour l’essentiel, nous n’avons pas conscience de ce qui se passe dans notre cerveau ». Et puisque notre esprit fait en sorte de nous protéger contre les expériences douloureuses en rejetant les souvenirs dans notre inconscient, l’auteur nous dit qu’il n’est peut-être pas tellement surprenant que les artistes ne parviennent pas toujours à définir consciemment ce qu’ils cherchent. Ce sont donc les photos qui montrent la voie.

Dilg conclut que la création d’images est aussi complexe que la perception elle-même. « La plupart des photos, » dit-il, « sont prises trop rapidement pour que le processus soit conscient. » Le photographe peut dès lors être tout aussi surpris que le spectateur.  Dilg assure pourtant que plus nous pratiquons, plus sera court l’intervalle entre l’inspiration et la capacité de capturer ce que nous avons prévisualisé. Et si nous percevons, certes, beaucoup moins que ce que nous croyons, les photographies, en dépit de leurs limites, sont susceptibles de nous montrer une bonne part de ce que nous ratons.

Après avoir lu ce livre, vous ne regarderez plus les photos des grands photographes ni vos propres images de la même façon.

(*) Pourquoi j’aime cette photo. Brian Dilg. Editions Eyrolles. 160 pages. 19,90€

L’œuvre poignante de Nicholas Nixon: de l’intime à l’universel

Sa fascinante série des Brown Sisters est devenue mythique, valant à son auteur la reconnaissance au-delà même des milieux de la photographie. Mais Nicholas Nixon, né à Detroit (Michigan) en 1947, est aussi l’auteur d’un travail plus vaste, tirant le meilleur parti du potentiel descriptif de l’appareil photo. La camera grand format, le noir et blanc, l’utilisation du contact sheet mais aussi la proximité systématique et l’interaction avec le sujet sont les caractéristiques distinctives d’une œuvre marquante qui raconte simplement la vie.

©Kehrer Verlag Bebe and I, Savignac de Miremeont, France, ©Nicholas Nixon, Courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

Bruxelles accueille pour l’instant une exposition-rétrospective de Nicholas Nixon, présentée par la Fondation A Stichting (*) qui s’est donné pour mission de soutenir la création, la connaissance et la conservation de l’image photographique. Une sélection diversifiée provient de séries réalisées par le photographe américain depuis plus de 40 ans. Un livre-catalogue, publié chez Kehrer Verlag (**), accompagne cette rétrospective organisée par la Fundacion MAPFRE de Madrid en collaboration avec sa partenaire bruxelloise.

Après ses premiers travaux d’étudiant dans les banlieues d’Albuquerque (Nouveau Mexique) dans lesquels sa maturité déjà nous étonne, Nicholas Nixon s’intéresse à Boston, s’émerveillant devant l’ordre et le chaos des structures de la ville à laquelle il restera fidèle. Il paraît s’inscrire dans une tradition de photographie documentaire mais s’écarte toutefois dès 1977 d’une tendance plutôt froide pour s’intéresser au portrait.  Il a fait par ailleurs le choix du grand format (8 x 10 inch, soit 20 x 25 cm), qui deviendra son outil de prédilection, servant son projet et le dispensant de réaliser des agrandissements. C’est « l’image la plus nette que peut produire la photographie », dira-t-il alors. Nixon pourra désormais s’appuyer sur une vaste gamme tonale tout en améliorant le maniement de son appareil.

La série Porches – des portraits captés sur les porches des maisons – place désormais l’humain au centre de son travail. L’émotion devient tangible et s’approfondit devant les images réalisées dans des maisons de retraite, où Nixon officie comme bénévole. Le photographe se rapproche des résidents en fin de vie ou des malades du sida et cette proximité se traduit dans des images souvent poignantes. Les gros plans se multiplient, qui disent la fatigue et la douleur à travers le détail des mains ou des visages. On devine la peur, le courage et la résignation dans cette chronique parfois difficile à observer d’une époque, les années 1980, qui faucha tant de jeunes vies dans une atmosphère de silence et d’incompréhension.

Dans la série Couples, entamée en 2000, le photographe laisse la confiance s’instaurer avec ses sujets :  il n’organise pas la scène mais saisit le geste vrai ou la spontanéité de l’échange qui traduit le mieux l’intensité d’une relation. Selon Nixon, « l’intimité – notre façon de partager nos vies, nos sentiments, nos pensées et nos corps – est sans doute impossible à atteindre dans une photo, mais montrer à quoi ça peut ressembler, c’est ma façon à moi d’apprécier l’échec. La peau dit peu mais suggère tellement ».  Au centre de la vie du photographe et de son travail se trouve sa famille et ses enfants, le partage avec l’âme soeur, Bebe, épouse et partie prenante de ses projets. Les formats des images avec elle sont verticaux; les portraits montrent la profondeur du lien qui les unit. Dans la série Home le photographe s’attache à la douceur du foyer, aux marches de la maison, au mouvement des rideaux.

The Brown Sisters 1996
© Nicholas Nixon, Courtesy Fraenkel Gallery,
San Francisco

Présentée ici dans son intégralité et dans un format restreint – c’est naturellement le bon choix – la série The Brown Sisters est née par hasard, lors d’une réunion de famille en 1975. Le groupe formé par l’épouse du photographe et les trois sœurs de celle-ci pose depuis lors chaque année dans le même ordre et le choix du cliché se fait désormais en famille. Les sœurs regardent presque toujours en direction de l’objectif. Le principe et les contraintes de la série dirigent l’attention sur les expressions qui varient, les vêtements qui se transforment, les rides qui naissent et s’approfondissent, les attitudes qui évoluent. Au fil des ans, les sœurs se rapprochent : leurs corps s’entrelacent comme si elles voulaient se protéger ou partager une même inquiétude devant l’avenir. On se prend à s’interroger sur des souffrances cachées ou sur ce qui a pu se passer entre deux séances annuelles. Ces images ont depuis longtemps quitté l’album de famille pour questionner notre rapport au temps, nous renvoyant à notre propre vulnérabilité.

The-Brown-Sisters-2018-©-Nicholas-Nixon-Courtesy-Fraenkel-Gallery-San-Francisco.

Nicholas Nixon a livré quelques monographies dont trois versions successives des Brown Sisters. Il a montré son travail dans de nombreuses expositions et est représenté par la galerie Fraenkel de San Francisco. Une interview de 2016 avec Sarah Meister, curatrice du département photographie du MOMA, nous éclaire sur son travail et son évolution. Rien ne vaut pourtant la visite de l’exposition ni le contact direct avec les images pour saisir toute la portée de l’oeuvre de Nicholas Nixon. Une approche réfléchie, sensible, en dehors des modes, plongeant dans les profondeurs de l’humain.

(*) Nicholas Nixon. Fondation A Stichting. Avenue Van Volxem 304, 1190 Bruxelles. Jusqu’au 31 mars 2019. Heures et modalités de visite sur http://www.fondationastichting.be

(**) Nicholas Nixon. Kehrer Verlag. 45€

100 mots pour entrer dans la photograhie

©Que sais-je/Humensis, 2019

Edité par Que sais-je ? sous forme de livre de poche, Les 100 mots de la photographie (*) se présente comme un abécédaire qui résume à la fois l’histoire de la photographie, ses techniques et ses genres, tout en citant l’apport de quelques acteurs essentiels. Limité à 120 pages, ce petit ouvrage de vulgarisation, forcément sélectif, s’adresse moins aux spécialistes qu’à l’amateur désireux d’entrer plus avant dans le domaine de la photo.

Proche de Willy Ronis dont il réalisa les tirages et les portfolios, Pierre-Jean Amar est un praticien et un enseignant de la photographie. Il pose en préambule la question de la conservation des images produites aujourd’hui, mentionne ses 10 livres fétiches pour orienter la réflexion, puis livre à raison d’une page par mot — d’Agence de presse à Weston et Adams — les clés du domaine. L’approche est transversale, émaillée néanmoins de dates et repères chronologiques. On découvre en prime quelques citations de Guy Le Querrec (« Le réel est une citation à partir de laquelle l’œil improvise », joli mot d’un photographe passionné de jazz).

Sommaires ou plus précises, ces 100 entrées permettent d’apprendre rapidement ou de rafraîchir ses connaissances, suivant le principe de la collection. Mieux vaudra cependant négliger l’une ou l’autre annotation : il est surprenant de lire en ce début d’année 2019 que le fameux livre-référence Image à la sauvette de Cartier-Bresson (1952, couverture de Matisse) n’a jamais été réédité (voir la réédition chez Steidl en 2014) ou qu’il faut compter 25 euros par mois pour un abonnement sur le cloud à Photoshop et Lightroom.

Pierre-Jean Amar défend avec d’autres l’idée que le numérique n’est qu’une évolution, pas une révolution comme certaines avancées technologiques de l’histoire de la photographie telles le passage des plaques de verre aux pellicules. Puisque la photographie, comme le rappelle ce livre, « n’a jamais été aussi présente » dans la  vie quotidienne, ceux qui s’emploient aujourd’hui à se raconter en images éphémères comme les photographes plus curieux devraient trouver dans ce condensé et pour un prix très abordable des pistes pour s’informer ou pour éclairer leur pratique.

(*) Les 100 mots de la photographie. Pierre-Jean Amar. Que sais-je?1è édition 2019, N°4132. 9€