Les outils de l’astrophotographe : lire et capter le ciel et les étoiles

© Editions Eyrolles

Qui dit paysage astronomique dit forcément très faible luminosité. Les APN et les objectifs les plus récents dotés des derniers perfectionnements dans la gestion des basses lumières et du bruit numérique rendent aujourd’hui plus facile la réalisation de superbes photographies du ciel nocturne. Investir dans un matériel pointu fera d’autant plus la différence mais rien n’empêche désormais de commencer avec un équipement relativement basique. Si les pleins formats 35 mm offrent les meilleurs résultats, l’utilisation d’un capteur plus modeste n’a rien de rédhibitoire.

Adam Woodworth a voulu permettre à tout détenteur d’un kit réflex ou hybride, muni de logiciels de traitement courants, de réaliser d’époustouflantes images de la voûte étoilée. Publié chez Eyrolles dans une traduction de l’anglais, « Photographier le ciel nocturne » (*) se propose d’initier aux techniques de la photographie en basse lumière telles la fusion d’exposition et des mises au point.

Sans couvrir tous les aspects de l’astrophotographie, Woodworth nous explique donc comment prendre plusieurs vues, comment les fusionner et les empiler pour créer l’image définitive. L’essentiel de l’ouvrage est consacré au matériel, aux réglages de l’appareil et de l’exposition mais aussi à la planification des sorties, ce qui suppose l’acquisition de quelques bases d’astronomie et de météo. On passe en revue les logiciels de cartographie et le flux de travail en étapes tel que l’enseigne Woodworth dans ses formations et séminaires qu’il dispense pour Nikon aux Etats-Unis. Woodworth partage avec son lecteur ses astuces et conseils et termine par quelques études de cas qui donnent réellement envie de passer du temps sous les étoiles.

Le côté « manuel » de l’ouvrage est bien équilibré par une présentation très séduisante et par les superbes photographies de Woodworth. Une précision: n’attendez pas de ce livre qu’il vous explique comment photographier la lune ou les traînées d’étoiles. Il s’agit plutôt ici de maîtriser son sujet devant la Voie lactée, la Constellation d’Orion, la Grande Casserole et le Nuage de Magellan sans compter les aurores boréales. Les images de Woodworth sont publiées dans les magazines spécialisés. Découvrez-les également sur son site. Vous serez épatés.

© Editions Eyrolles

Dans le même domaine, on signalera la réédition chez le même éditeur des « Secrets de l’astrophoto » (**), un ouvrage de Thierry Legault, astrophotographe amateur de renommée mondiale dont les photographies sont régulièrement publiées dans la presse du monde entier, spécialisée ou nom.

Les photographes amoureux du ciel et des étoiles, les curieux qui ne sont pas encore très expérimentés trouveront dans ce livre mis à jour toutes les informations sur le matériel de base et son utilisation. Les astrophotographes en herbe apprendront ici aussi à préparer leur sortie, à effectuer les repérages et à anticiper le spectacle du ciel. L’ouvrage aborde les techniques et les traitements essentiels, couvrant astropaysages et Voie lactée, aurores, planètes, satellites. Ce livre-ci vous dira également comment photographier la Lune, le Soleil (protégez-vous d’abord!), les éclipses, sans compter les nébuleuses et les galaxies.

Legault est en outre l’auteur de Astrophotographie (trois éditions chez Eyrolles), un ouvrage plus exhaustif déjà traduit en plusieurs langues et qui fait véritablement office de référence sur le sujet. L’astronome-auteur en effet est une autorité en la matière au point que l’Union astronomique internationale, seule habilitée àdonner leur nom aux objets célestes, a donné son nom à un astéroïde.

L’astrophotographie est certes l’une des formes de photographie parmi les plus exigeantes: la patience est essentielle et le savoir-faire particulièrement indispensable mais il est possible de réaliser des clichés étonnants sans investissements trop importants. Anthony Pidgeon, photographe professionnel expérimenté, l’assure : dans ce domaine, « tout événement aléatoire est une source de richesse. Acceptez-le et votre expérience de la photographie nocturne vous réservera des surprises étonnantes. »

(*) Photographier le ciel nocturne, Adam Woodworth. Editions Eyrolles. Broché, 208 pages, format 23,5 x 25,5 cm. 28 €.

(**) Les Secrets de l’astrophoto. Matériel – Technique – Observation. Thierry Legault. Editions Eyrolles. Collection Secrets de photographes. Deuxième édition. Broché, 132 pages, format 17 x 23 cm, 24 €.

Questions-réponses pour une culture photo avec JC Béchet

© Editions Eyrolles

Le goût s’éduque, en photographie comme ailleurs. Et la culture photographique est un bien précieux, qui s’acquiert. Cela n’a rien d’ennuyeux — que du contraire, comme le prouve un livre récemment sorti de presse aux Editions Eyrolles. L’ouvrage (*) se présente comme « une exploration des coulisses de la création photographique en 200 questions esthétiques et pratiques ».

Le livre est co-signé par le photographe Jean-Christophe Béchet, auteur d’une bonne vingtaine de livres de photographies. Cet ancien rédacteur-en-chef adjoint du magazine Réponses-Photo anime par ailleurs des ateliers photo et ses écrits comprennent également des ouvrages et textes très pertinents sur la photographie (**) . L’autre signataire du livre, Samuel Decklerck, est professeur de philosophie en lycée et fut président du club photo d’Angers.

Sous forme de réponses aux questions formulées par son complice, Jean-Christophe Béchet partage ici ses réflexions, jamais obscures et toujours enrichissantes, en traitant d’abord en profondeur les thématiques essentielles du portrait, du paysage et de la photo de rue. Il aborde les choix esthétiques et techniques comme les questions pratiques sans aucun recours au jargon, en photographe doublé d’un journaliste-communicant très averti. Ses références sont fondées sur une curiosité jamais limitée à son propre pays et au monde anglo-saxon.

Le propos se nourrit des propres expériences de Béchet, de ses connaissances approfondies sur l’évolution de la photo, des pratiques des meilleurs photographes et des situations rencontrées par ceux-ci dans leur travail. Béchet nous parle ainsi des portraits de Marylin Monroe ou de Picasso, des approches d’Ansel Adams ou de Robert Franck comme de la mission photographique de la DATAR. Il explique les origines de la « street photography », resitue les genres et leur naissance dans leur contexte, précise les différences entre les méthodes de Garry Winogand et de Lee Frielander dans les rues des grandes villes américaines.

Tout au long du livre émaillé de conseils, de notes discrètes et d’une bibliographie sélective, le jeu des questions-réponses fait de la culture photographique un terreau on ne peut plus vivant : sans prétendre à l’exhaustivité mais avec une subjectivité bien documentée, Béchet nous passionne toujours et ne lasse jamais. C’est clair et intelligemment dit.

Béchet défend l’idée que la photographie suppose en fin de compte une matérialité, que le mot « photographe » garde aujourd’hui tout son sens mais ne peut s’appliquer à ceux qui s’approprient ou utilisent les photos faites par d’autres pour les transformer et en faire leur propre création. Pour Béchet, une photographie n’est pas une simple image mais un véritable objet. Autrement dit, c’est le tirage qui fera d’une image une photographie et « c’est encore plus crucial pour une photographie d’art ».

Reproduction en poster du Baiser de L’Hôtel de Ville

En quelques pages, on lit ou relit aussi la véritable histoire du mythique Baiser de l’Hôtel de Ville (Robert Doisneau, 1950), une photo de rue réalisée pour Life et ressuscitée 36 ans après la prise de vue, qui empoisonna d’une façon malheureuse la vie de son auteur. Lequel n’avait jamais eu la moindre intention de « fabriquer » ce qu’il ne considérait même pas comme une de ses meilleures photos.

L’ouvrage s’achève sur un chapitre consacré aux pratiques contemporaines, plus controversées, de la photographie qualifiée de plasticienne, conceptuelle ou créative. Il ne s’agit plus d’un type de sujet mais de la manière de traiter son sujet et d’une approche stylistique susecptible d’englober tous les thèmes possibles.

Béchet, dont une partie du travail peut s’apparenter à la photographie plasticienne, fait subtilement la part des choses ici aussi. Sa conclusion? Ne pas abandonner le discours mais aussi la recherche créative à « ceux qui veulent ‘dissoudre’ la photographie dans une grande ‘ratatouille esthétique’ qui serait un mixte des arts plastiques et visuels ». Tout commence et tout finit par la pratique.

A vos boîtiers!

(*) Acquérir une culture photo. Sous-titre : Une exploration des coulisses de la création photographique en 200 questions esthétiques et pratiques. Auteurs : Jean-Christophe Béchet, Samuel Decklerck. Editions Eyrolles. 200 pages. Broché, format 17 x 21. 28 €.

(**) Voir notamment l’excellent Petite philosophie pratique de la prise de vie photographique, avec Pauline Kasprzak, Creaphis Editions, 2014.

Françoise Lerusse trouve sa voie dans le chaos de Bangkok

Françoise Lerusse vient de publier son deuxième livre de photographies (*). Cet ouvrage auto-édité est une très belle réussite.

Passionnée de photographie urbaine, Françoise Lerusse a voulu traduire en images son ressenti devant Bangkok, la capitale thaïlandaise, découverte lors d’un premier voyage en 2017. « La première impression est celle d’étouffement, d’écrasement, de chaos », explique-t-elle dans son texte d’introduction. Dans cette mégapole asiatique, en effet, tout — immeubles, infrastructures, véhicules, panneaux, boutiques, population se déplaçant par tous les moyens — participe à un invraisemblable enchevêtrement de lignes, de volumes, de couleurs. L’ensemble dégage une énergie constante et incontrôlée. Et sur tout cela se greffe une épouvantable pollution, environnementale et sonore. Autant d’éléments que la photographie, par essence, a du mal à traduire.

Tenter de relever ce défi en tant que photographe, c’était donc partir d’un redoutable constat : rien, dans le désordre de Bangkok, ne permet a priori de structurer ce qu’on voit pour en sortir des images. Pas le moindre vide ou espace pour organiser la vision.

Faute d’une lisibilité immédiate, comment rendre compte alors de cette confusion, de cette exubérance,, de cette agitation protéiforme?

© Françoise Lerusse

Animée d’une répulsion-fascination devant ce spectacle, la photographe a choisi, dit-elle, de suivre ses émotions. En jouant des et avec les reflets, en suivant les lignes et en composant habilement avec les formes, elle nous fait entrer dans cet extrordinaire bouillonnement. Le premier choc visuel passé, on se prend à trouver un semblant de sens, des directions qui guident l’oeil et qui font pénétrer plus avant dans l’enchevêtrement des matériaux et des humains.

© François Lerusse

La couleur vient à l’appui pour distinguer les formes et les êtres qui tracent leur chemin sur une invraisemblable accumulation à la verticale comme à l’horizontale. On regarde attentivement et on réalise qu’on est au-delà d’un rendu purement documentaire et qu’on se trouve en présence d’un projet réellement esthétique. Et on finit par décèler cà et là, devant le béton et à côté des signes, de subtiles touches de poésie.

Photographe belge partageant son temps entre trois pays, Françoise Lerusse se consacre depuis quelques années à la photographie après un parcours dans le journalisme audiovisuel et la publicité. Passionnée d’arts plastiques, intéressée par les villes, elle apprécie par ailleurs des horizons plus paisibles ou la douceur des vieux villages tels ceux du Var, où elle a trouvé le sujet de son premier livre, Dans les plis du vieux village.

Françoise Lerusse a accumulé elle aussi, à travers ses expériences passées, ses connaissances artistiques et le savoir-faire acquis au travers de ses formations, les atouts qui lui permettent d’exprimer par la photographie sa sensibilité. Tout cela a fait de Chaos un travail très personnel. Françoise Lerusse a superbement relevé son défi.

De format modeste, l’ouvrage est intelligemment conçu, imprimé sur un papier Munken Polar semi-mat judicieusement choisi pour ce propos.

Ce livre est à commander sur le site de Françoise Lerusse. 25 €, frais d’envoi inclus.

(*) Chaos. Françoise Lerusse. Postface de Mélanie Huchet. Direction artistique et mise en pages de Raphaël Lévi. Format : 150 x 200 mm, 68 pages. 28 photographies couleur. Imprimé par Yenooa.

Albert Watson, un maître de la créativité photographique

Andy Warhol, New York, 1985
© Editions Eyrolles

Né en 1942 à Edinburgh (ou Edimbourg, Ecosse), Albert Watson est l’auteur de photographies emblématiques créées depuis plus de 50 ans. La palette de son travail est très large, des portraits intimes à la photo de mode en passant par des paysages spectaculaires et des natures mortes. Watson est notamment l’auteur d’affiches de films, d’innombrables couvertures pour Vogue, Rolling Stone et Time ainsi que d’un calendrier Pirelli. Photographe des célébrités, ses campagnes publicitaires pour Chanel notamment lui ont valu le succès dans le milieu. Son portrait de Steve Jobs fit en 2011 la couverture de la biographie autorisée de l’entrepreneur.

Watson expose sa vision de la photographie dans le deuxième volume de la série Masters of photography que viennent de publier les Editions Eyrolles (*). Ce livre fait suite à celui consacré à Joel Meyerowitz dont nous avions rendu compte ici lors de sa parution en février 2020.

Masters of Photography s’est donné pour projet de faire appel aux plus grands photographes pour qu’ils nous guident et nous transmettent les enseignements de leur pratique. Pas d’exposés trop techniques mais plutôt des « leçons » (si on veut bien comprendre qu’il n’y a rien de rébarbatif dans le terme) dans lesquelles les maîtres exposent, dans des vidéos comme dans de séduisants petits livres, leurs méthodes et leur approche de la photographie. Les vidéos des Master Classes de Joel Meyerowitz, d’Albert Watson et de Steve McCurry sont disponibles en français sur: https://maitres.photo/

Dans ce livre et cette masterclass, Albert Watson dévoile notamment comment il a réalisé quelques-unes de ses photographies les plus célèbres dont son portrait d’Alfred Hitchcock destiné au magazine Harper’s Bazaar (1973). Le cinéaste, par ailleurs excellent cuisinier, devait y partager une recette pour Noël. Sur ce cliché pris à l’encontre des attentes initiales de son client mais jouant sur la personnalité et la réputation du cinéaste, le maître du suspense tient une oie déplumée par le cou comme s’il venait de l’étrangler.

Alfred Hitchcock and goose, 1973. © Albert Watson

Très sollicité par les magazines de beauté et de mode, Watson fit poser la jeune Kate Moss en lumière et en tenue toute naturelle pendant une longue journée au soleil du Maroc. Ce n’est qu’à l’issue de la séance que son modèle lui apprit qu’elle fêtait ce jour-là son 19è anniversaire. L’acteur Jack Nicholson fut apparemment complaisant lui aussi en restant longtemps assis sous la neige devant les montagnes du Colorado : le photographe, qui souhaitait cette image évoquant le dernier film à succès de l’acteur, eut le temps de prendre un petit déjeuner au chaud dans la maison de celui-ci avant de sortir prendre la photo. Avec Watson, c’est l’idée qui prime! En photo publicitaire comme dans les autres genres, en effet, le maître-mot du maître Watson est décidément la préparation: réfléchir avant la séance, trouver l’idée amusante ou qui fait mouche, définir le concept à faire passer.

En 20 chapitres qui peuvent paraître courts à la lecture, Watson couvre tous les domaines, de l’éclairage et du choix des objectifs au travail en studio et à la photographie de paysage dans son Ecosse natale (superbes images de l’île de Skye) ou au Maroc, qu’il découvrit en 1978 pour le magazine Vogue. Le photographe répondra dans les années 1990 à une commande du prince héritier, actuellement Roi du Maroc, un pays que Watson eut l’audace de photographier essentiellement en noir et blanc et où il passe désormais beaucoup de temps.

Aux photographes qui n’apprécient pas la technicité, je dis souvent qu’ils sont avantagés: toute leur concentration est dédiée à l’imagerie

Albert Watson

Ce petit ouvrage contient un avertissement fondamental, au coeur de la philosophie de Watson: ne jamais laisser la technique prendre les rênes au point de prendre le dessus sur l’image. La photo selon Watson, c’est 80 % de créativité et 20 % de technique. Une incitation à ne pas trop compter sur le post-traitement et à toujours s’assurer à la prise de vue que l’atmosphère générale et la lumière sont bonnes. Pétri d’idéées et doté des moyens de les réaliser, Watson se garde d’abuser des effets spéciaux.

Albert Watson à l’œuvre. 4è de couverture. Éditions Eyrolles.

Le livre est une parfaite introduction au photographe et vous donnera sans doute envie de passer plus de temps à voir à l’oeuvre et à écouter ce maître très influent. Vous apprendrez à mieux le connaître encore et à vous inspirer de ses méthodes au fil des six heures et demie de son enseignement en ligne.

(*) Albert Watson, une vision de la photographie. Editions Eyrolles. Format 14,5 x 20 cm, broché, 15,90 €.

La photographie numérique par Scott Kelby : le tout en un

© Editions Eyrolles

Photographe et formateur américain, Scott Kelby est un auteur prolifique dont les livres font l’objet de multiples traductions et republications. Les Editions Eyrolles, qui nous avaient récemment proposé les recettes de Kelby pour le portrait en lumière naturelle, viennent de sortir de presse une nouvelle édition mise à jour d’un ouvrage-compilation reprenant l’essentiel de ses conseils en photographie numérique (*).

Ce condensé se présente sous la forme de 220 fiches-articles : un conseil par page avec une illustration. Adapté de l’anglais par Gilles Théophile, le livre ne s’embarasse pas de théorie ou de longues explications, d’autant que le champ est très vaste. On vous épargne la table des matières de quatre pages et demie mais sachez qu’elle couvre les aspects techniques (la netteté, l’utilisation du flash), les objectifs, les genres de photo (paysage, voyage, portrait, mariage, sport), l’impression et quelques recettes plus spécifiques « pour des images de pro ».

Kelby annonce et respecte son propos : aller droit au but et vous offrir ses astuces de façon directe et très concrète pour choisir et placer son matériel, effectuer ses réglages, éviter les écueuils. C’est sans doute ce qui fait le succès de l’homme et de ses formations. La retouche et les aspects les plus complexes du post-traitement se prêtant moins à l’exercice simplifié par écrit, il renvoit à ses vidéos (en anglais) pour le tutoriel sur ces questions.

Scott Kelby © Peter Hurley

Ce livre-ci s’adresse donc essentiellement aux débutants comme aux photographes « de niveau intermédiaire » soucieux de s’améliorer ou de disposer d’un guide « tout en un ». Il ne fait pas l’économie, par contre, des habituelles plaisanteries que Kelby a coutume de placer en introduction de chaque chapitre. Elles ne sont franchement pas indispensables, surtout dans une traduction. S’il n’est pas avare de ses petites blagues ni de ses remerciements, ce bon Scott, qui dispense ses formations en ligne sur KelbyOne.com et dirige par ailleurs un talk-show sur la photographie (The Grid), a le don de vous prendre par la main sans vous abreuver de technicité. Certains seront tentés de lui disputer ou de nuancer l’un ou l’autre point mais ses explications peuvent valoir quel que soit la marque ou le modèle de votre appareil.

Scott Kelby livre tout simplement ici et sans fioritures le « comment faire » pour débuter et se perfectionner. Un « best of » de ses recommandations pour une bonne vingtaine d’euros.

(*) La photo numérique par Scott Kelby. Editions Eyrolles. Broché, 272 pages, 17×22 cm, 22 €.

Le sensible travelogue américain de Jean-Luc Bertini

En 2008, un photographe français s’apprête à parcourir le Nord-Est des Etats-Unis pour y prendre des images sans intention précise. Frappé à ce moment par le décès de sa mère, il décide de maintenir son voyage et de vivre sa peine au volant d’une voiture de location. Jean-Luc Bertini répétera cette formule de périple américain pendant dix ans, en variant les zones géographiques qu’il traverse en témoin, simplement de passage. Un projet prend ainsi forme, constitué sur le long cours et par à-coups à côté d’un travail régulier pour la presse. Il prend tout son sens dans un ouvrage délicatement assemblé et paru aux Editions Actes Sud (*).

© Editions Actes Sud

Ce carnet de voyage(s) aux relents mélancoliques évoque forcément par son thème l’un ou l’autre glorieux prédécesseur dans l’histoire de la photographie: on songe évidemment à Robert Frank (The Americans) mais aussi, comme le note en texte d’accompagnement Gilles Mora, aux approches de Stephen Shore, de Walker Evans et de Joël Meyerowitz. La subjectivité de Jean-Luc Bertini transparaît cependant. Son ressenti personnel dans ce « road trip » le distingue par ailleurs des visions critiques dont nous fûmes récemment les spectateurs inquiets et même effarés devant les reportages sur l’Amérique de Trump. Car le regard du photographe devant les paysages comme devant les grandes et petites villes du pays est d’une autre portée et se conjugue avec une attention jamais moqueuse pour ses habitants.

En fin connaisseur de la littérature américaine et de ses écrivains contemporains qu’il a su si bien saluer par l’image dans un autre ouvrage (**), Bertini saisit comme eux l’importance du décor et le rapport qu’entretiennent les humains avec le cadre de leur existence. Sur la plage de Coney Island, dans les rues désertes d’une cité bétonnée, sur des parkings ou dans ces caravanes échouées au milieu de nulle part, des vies s’écoulent dans une atmosphère souvent triste. Le sentiment de solitude apparaît sous des facettes multiples — espaces, personnes isolées ou groupe de gens sans interactions. On se doute que l’état d’esprit du photographe lui fait percevoir l’isolement des humains qu’il observe avec une acuité particulière.

Calexico, Californie, 2015 © Jean-Luc Bertini

On se laisse porter par ce « travelogue » dans lequel les images de stations-service, de grandes surfaces ou de villes de banlieue voisinent sans heurt avec celles d’un homme seul attablé à côté d’un sac-poubelle ou derrière un gobelet de bière en plastique tout comme devant des scènes d’extérieur montrant des gens assoupis ou (rarement) complices. Une photographie dans laquelle un panneau « pro-life » est implanté dans le fond d’une plaine vallonnée du Wyoming s’insère entre l’image d’une baigneuse et de son chien sur la côte du Pacifique et celle des membres d’une communauté Amish faisant trempette sur une plage du Maine. Bertini s’inscrit bien dans une veine humaniste mais garde la distance adéquate avec le sujet.

Amish, Lincolnville, Maine, 2008 © Jean-Luc Bertini

Cette « odyssée du chagrin » (Robert Ford) donne au projet sa cohérence, renforcée par l’usage constant du moyen format et de la couleur. Le choix opéré pour la succession des images (heureusement jamais étalées sur deux pages) évite la monotonie dans un livre superbement imprimé. La discrétion des légendes est judicieuse dans une maquette élégante.

La ballade fait aussi découvrir trois jeunes véliplanchistes progressant côte à côte et perdus au milieu du fleuve Colorado à Austin, des cow-boys saisis de dos et appuyés sur le bord d’un enclos dans le Montana (clin d’oeil ou non à Robert Frank) ou deux jeunes gens de couleur sirotant leur boisson debout au milieu d’une dalle déserte en Floride. Le point de vue change encore avec une belle contre-plongée sur des bancs et des taxis de même forme et de même couleur dans Manhattan. Des angles assurément différents devant une Amérique multiple mais une même « poétique de l’isolement » (Gilles Mora) et toujours ces images sensibles et douces, jamais glauques et sans violence aucune.

Américaines Solitudes n’est donc ni un portrait de l’Amérique des villes, même s’il y a de cela, ni celui d’une Amérique profonde, même s’il y a de cela aussi. Jean-Luc Bertini a vu après d’autres mais avec sa sensibilité du moment un pays-continent dans toute sa diversité, ethnique et sociale autant que spatiale et géographique. Ce projet, introduit par le talent de l’écrivain Robert Ford, est une vraie réussite artistique et éditoriale. Bertini pense humblement n’avoir rien fait d’autre « qu’interroger sa propre vision de l’Amérique » et pointer, dit-il, « ses propres solitudes ».

Un livre à découvrir ici , de même que le site de Jean-Luc Bertini.

(*) Américaines solitudes, Jean-Luc Bertini. Textes de Gilles Mora et Jean-Luc Bertini, préface de Richard Ford. Editions Actes Sud; 152 pages, 93 illustrations en quadri; édition bilingue français-anglais, 39€.

(**) Amérique. Des écrivains en liberté. Jean-Luc Bertini, Alexandre Thiltges, Albin Michel, 2016.

Reza, le photographe engagé qui « respire avec son oeil »

Reza Deghati – son nom d’auteur est Reza – est un photojournaliste d’origine iranienne, qui vient de publier chez Dunod en collaboration avec Florence At et Rachel Deghati un fort bel ouvrage. L’oeil de Reza (*) explique et fait admirer en une dizaine de « leçons » tout ce qui fait la noblesse du photoreportage tel que pratiqué par un photographe humaniste et engagé.

© Editions Dunod

Exilé en France depuis 1981 — il fut contraint de quitter son pays natal suite à la publication d’images qui déplurent au régime des mollahs — Reza a poursuivi depuis plus de trente ans dans le monde entier un parcours atypique. Non content d’être photographe collaborateur de magazines prestigieux dont le National Geographic, il est aussi le fondateur d’une ONG dans le domaine de l’éducation au service de la société civile en Afghanistan. Des Ateliers Reza ont été mis sur pied pour former au langage de l’image dans différentes banlieues de France et d’ailleurs. Florence At, qui commente dans ce livre les images de Reza, ainsi que Rachel Deghati, qui les restitue dans leur contexte, se sont investies avec lui dans ces projets.

Chambre avec vue sur la Piazza del Duomo, Catane 2017 © Reza. Dunod.

Dès l’enfance, Reza était, dit-il, « hypnotisé par les jeux de lumière sur les faïences des monuments ». La première leçon porte ici naturellement sur la lumière, qui « détermine notre intention visuelle et créatrice ». Les suivantes ont pour sujets le cadrage et la patience avant d’aborder le traitement des détails, du terrain et de la narration, les concepts d’humilité et de liberté, les idées de sélection et de partage.

S’il photographie dans les zones de conflit — du Maghreb à l’Asie et de l’Afrique aux Balkans — Reza ne distingue pas entre sa pratique du reportage et la vie quotidienne. En alerte permanente avec ses yeux et son appareil pour seuls armes, il est un photographe de l’instantané qui connaît le prix de la patience mais aussi sa récompense quand un humain vient s’inscrire dans son cadre après des heures d’attente. L’Afghanistan, où Reza fut employé comme consultant pour les Nations-Unies, le Kurdistan irakien et l’Azerbaïdjan en temps de guerre comme en temps de paix ont été ses terrains privilégiés. Ni voyeur ni conquérant, poussé par la nécessité de témoigner, Reza respecte ses modèles en montrant une part de leur intimité. Il n’est pas un photographe de guerre mais de paix et le thème de l’enfance lui est cher.

Enfance à Tora Bora – Afghanistan, zone tribale pachtoune, 2004. © Reza. Dunod

D’un point de vue stylistique, la formation d’architecte de Reza se ressent dans son sens de la composition, l’agencement des formes, le tracé des lignes et des courbes. Il s’attache au détail qui éclaire le tout. Convaincu qu’une image vaut mille mots, Reza n’aime pas, dit-il, être étiqueté car « l’étiquette contraint à un seul type d’images ». S’il est sensible à la poésie, il n’aime ni les interdits ni les portes fermées, en photographie comme sur le terrain.

© Editions Quai de Seine

Un portrait du commandant Massoud, réalisé dans une grotte, contribua à l’aura du résistant afghan. Cette image devenue emblématique fut utilisée pour la couverture du premier livre de Reza consacré à la mémoire du combattant contre l’envahisseur soviétique et les Talibans (ci-contre).

L’oeil de Reza, qui introduit la dimension pédagogique, convoque la passion pour la photographie et la géopolitique tout en plongeant le lecteur-spectateur dans les coulisses du photoreportage. Illustré des superbes images provenant des archives de Reza, le livre se clôt sur une parfaite démonstration du fait que la photographie vaut par son partage, quel que soit le support.

Reza n’est jamais retourné en Iran mais ne veut pas être perçu comme « le photographe venu d’ailleurs ». Il aime, dit-il « se sentir intégré partout », au sein des différentes communautés qu’il rencontre. La France est son port d’attache mais le monde est sa maison.

L’homme et le photographe sont formidables. Découvrez Reza ici mais aussi dans ses reportages, ses expositions et d’abord dans cette nouvelle publication.

(*) L’oeil de Reza. 10 leçons de photographie. Florence At, Rachel Deghati, Reza. Editions Dunod. Cartonné, 176 pages, 29€

Imagine : des photos et des textes pour penser la paix

S’il est facile d’imaginer la paix, pourquoi est-il si difficile de mettre en oeuvre une pacification durable à l’issue d’une guerre civile ou d’un conflit armé ? C’est de celà que traite un remarquable ouvrage, Imagine : Penser la Paix (*), publié à l’initiative de la VII Foundation. En mettant sur pied au début du millénaire à New York cette organisation indépendante, ses co-créateurs souhaitaient pallier la diminution du financement réservé par les media aux sujets à long terme. Le phénomène n’a fait que s’amplifier, renforçant le besoin de réalisations comme celle-ci.

© Editions Hemeria

Principal architecte du projet et de ce livre, Gary Knight, ancien photo-reporter sur les lieux de conflit et President du World Press Photo Award, eut l’idée de renvoyer des photographes et correspondants de guerre là où ils avaient été les témoins d’événements dramatiques. Ils sollicitèrent combattants, victimes, négociateurs et juristes afin de recueillir leurs témoignages sur les conditions et l’application des accords de paix conclus au Liban, en Irlande du Nord, en Bosnie, au Rwanda, au Cambodge et en Colombie.

Avec des images fortes et des récits bouleversants, les auteurs et photographes se sont employés à documenter les circonstances et les conséquences des conflits. Devant leurs objectifs comme à l’interview, ils ont fait parler les anciens chefs de guerre dont certains se sont transformés en dirigeants. Ils ont questionné les survivants et les nouvelles générations pour rapporter leurs histoires personnelles et leurs expériences traumatisantes. Ils ont rapporté ce qui dans un après-guerre fonctionne et ne fonctionne pas, les blessures qui cicatrisent peu à peu et celles qui ne guérissent pas ou difficilement.

Ils en ont aussi tiré des enseignements sur la façon dont l’apaisement s’est installé ou non dans le temps et sur le terrain. Parmi les leçons qui se dégagent est le fait que les victimes de crimes de masse attendent et exigent la justice et une forme de reconnaissance des responsabilités devant les cours et tribunaux pénaux internationaux. L’historique des conflits et de leurs conséquences en ex-Yougoslavie comme au Rwanda, théâtre du génocide le plus important depuis l’Holocauste, met en évidence cette affirmation. Anthony Loyd, qui fit ses classes en couvrant l’effondrement de la Yougoslavie, a constaté que certaines victimes de la guerre ont pu avancer tandis que d’autres ne peuvent se départir des tourments du passé. La paix ne garantit pas l’harmonie, surtout quand un accord imposé aux belligérants comme en Bosnie consigne dans une Constitution la co-existence de groupes ethniques appelés à partager tous les leviers du pouvoir sur la base de leur identité.

Si l’obstination et l’ouverture finissent par payer parfois, rien n’est jamais acquis, même en Europe. Malgré les accords de 1998 à propos de l’Irlande du Nord, le Brexit et les interminables négociations de l’Union européenne avec le Royaume-Uni ont reposé la question de la frontière avec la république d’Irlande, jetant le trouble sur les modalités d’un processus de paix laborieusement conclu il y a deux décennies.

L’ouvrage souligne par l’exemple l’importance de la participation des femmes pour l’établissement d’une paix durable. De même qu’elles tempèrent les impulsions d’entrer en guerre, leur rôle, quand il est reconnu et mis en valeur, accroît les chances d’une pacification durable. La représentation parlementaire et l’alphabétisation des femmes limitent les risques de rechute suivant un conflit armé.

Construire la paix est, à bien des égards, beaucoup plus difficile que faire
la paix, et prend certainement beaucoup plus de temps

– Jonathan Powell

Comme le souligne en postface Samantha Power, ancienne ambassadrice des Etats-Unis aupèes de l’ONU, « en ces temps ou populisme et nationalisme sont en pleine recrudescence, » l’engagement et le recours à la voie diplomatique sont aujourd’hui soumis à rude épreuve. La pandémie mondiale risque d’inciter les gouvernements à un repli vers l’intérieur et au soutien de leur économie nationale au détriment de problèmes éloignés géographiquement. Ce n’est pourtant « pas le moment », avertit Power, « de détourner notre regard ni du tribalisme, ni du dogmatisme, ni de l’extrémisme. »

Ce livre s’inscrit dans un projet plus vaste comportant également des expositions, des séminaires et d’autres formes éducatives aux fins d’encourager le débat sur la consolidation de la paix. Il a l’immense mérite de présenter de recenser, avec des photographies saisissantes et des textes fouillés et circonstanciés, les dommages irréparables mais aussi les moyens dont les acteurs locaux ou internationaux peuvent user pour donner à la paix ses meilleures chances de perdurer. Car « les accords de paix ne sont que des accords qui permettent de commencer à aborder des différences fondamentales par la voie politique plutôt que par la violence. Ils marquent le début, et non la fin, d’un dur labeur ».

(*) Imagine, Penser la Paix. Sur une idée et sous la direction de Gary Knight. Editions Hemeria. The VII Foundation, 2020. 408 pages, 200 photographies, 45€. Also published in English as Imagine: Reflections on Peace. Lien utile: http://www.theviifoundation.org. A commander sur https://hemeria.com/

Albarrán Cabrera : des oiseaux qui emportent l’imagination

© Atelier Editions Xavier Barral EXB

Les parutions se suivent heureusement dans la merveilleuse collection Des oiseaux que publient les Editions Xavier Barral, devenues cette année Atelier EXB dans l’esprit de leur regretté fondateur. Un nouvel opus (*) nous plonge avec ravissement dans l’univers poétique d’Angel Albarrán et Anna Cabrera.

Ces photographes espagnols vivent, travaillent et publient depuis longtemps en duo tel un seul photographe, bâtissant sous le nom d’artiste Albarrán Cabrera une oeuvre singulière, qui interroge notre rapport au monde. Le couple, qui traite ses images sans distinguer le ou la photographe, nous emmène entre réalité et fiction à travers des nuances chromatiques somptueuses et des procédés multiples allant du cyanotype à l’impression pigmentée en passant par le tirage platine.

Pour cette collection Des oiseaux, qui puise d’ordinaire dans l’oeuvre d’un artiste, le duo a spécialement réalisé de nouvelles photographies outre le recours à des images provenant de ses autres séries dont The Mouth of Khrisna.

© Albarrán Cabrera. The Mouth of Krishna. #235. 2015

Les cadrages sont larges ou moins larges et les oiseaux s’inscrivent parfois comme une abstraction dans le paysage. Certains ne sont que des points ou des ombres, d’autres déploient toutes leur magnificence, faisant de ce septième volume l’un des joyaux de la collection. Comme pour chaque ouvrage, ce volume contient un essai de l’ornithologue Guilhem Lesaffre concernant la vie des oiseaux dans un univers qui les fragilise chaque jour davantage.

© Albarrán Cabrera.

Basé à Barcelone, le tandem de photographes propose une oeuvre qui fait appel à notre imagination et préfère, selon ses dires, laisser l’interprétation des images à la mémoire du spectateur. Le duo se place dans le sillage d’un autre catalan, le peintre Joan Miró dont le tableau Bird in Space offre une représentation minimale de l’oiseau.

La culture japonaise aussi imprègne fortement le travail d’Albarrán Cabrera, inspirant aux deux photographes des images de nature où la beauté surgit de l’éphémère et l’esthétisme de la fragilité d’un instant. Leurs autres séries à découvrir sur leur site et sur Tumblr sont tout aussi passionnantes, comme The Mouth of Krishna  (La Bouche de Krishna), Kairos, réflexion sur la perception du temps, ou encore This is you here (C’est toi ici), réflexion sur le concept d’identité et la façon dont il se crée au départ des souvenirs.

On notera par ailleurs que l’un des deux premiers titres de la collection Des oiseaux, l’ouvrage de Pentti Sammallahti qui fut rapidement épuisé, est à nouveau disponible. En noir et blanc cette fois, les oiseaux du grand photographe finlandais semblent eux aussi sortis du silence comme d’un conte visuel. Des photographies également poétiques avec des étendues glacées et silencieuses d’où émerge une présence humaine ou animale. 

(*) Des Oiseaux. Photographies Albarrán Cabrera, Texte Guilhem Lesaffre. Editions Atelier Xavier Barral EXB. Sortie en librairie le 1er octobre 2020. Relié, 20,5 x 26 cm, 96 pages, 45 photographies couleur. Versions française et anglaise. 35 €

Sergio Larrain, flaneur sensible dans les rues de Londres

© Atelier Editions Xavier Barral

La Fondation Henri Cartier-Bresson vient de présenter jusqu’au 18 octobre son exposition Londres, un choix de photographies de Sergio Larrain réalisées pendant l’hiver 1958-1959, lors d’une résidence financéee par une bourse du British Council. Surnommé le Robert Frank chilien, Larrain (1931-2012) devint membre de Magnum à partir de 1961 par l’entremise de son mentor Cartier-Bresson. Il se retira du milieu de la photographie et même du monde à peine dix ans plus tard pour se consacrer à la méditation, choisissant de vivre dans une communauté mystique puis en ermite, près d’Ovale, au nord de son pays natal.

Un ouvrage paru chez Xavier Barral (*) à l’occasion de l’exposition à la Fondation réunit les photographies de Larrain datées de ce séjour londonien. Il élargit la sélection de l’exposition comme celle d’une première édition parue chez Hazan en 1998.

Cet ensemble privilégiant régulièrement une verticalité caractéristique du photographe ne fut guère diffusé dans la presse. Il constitue la première série marquante de Larrain, dont le parcours hors du commun fut retracé dans une monographie parue chez Xavier Barral il y a quelques années (**). Le corpus ici rassemblé fait écho à une citation de Charles Dickens placée en exergue: « Les plus jolies choses en ce monde ne sont que des ombres ; elles vont et viennent, elles changent et s’évanouissent rapidement, aussi rapidement que celles qui passent en ce moment devant tes yeux« .

© Sergio Larrain/Magnum Photos

De fait, c’est du célèbre fog londonien de l’époque qu’émergent les sujets de Larrain, silhouettes qui déambulaient alors dans la City, parées de leurs non moins typiques couvre-chefs. Un théâtre d’ombres où le mystère s’insinue dans les brumes et où les pigeons s’ébattent au-dessus de l’activité des rues et des places. Des images, dont de nombreuses inédites donc, qui pourraient être l’oeuvre d’un touriste patient et doué. Elles se regardent comme les souvenirs silencieux d’un flaneur aux aguets, laissant deviner ce qui séduira HCB.

La série se lit aujourd’hui comme le signe de la sensibilité déjà bien affirmée d’un jeune photographe qui allait plonger ensuite plus avant dans le monde. Il y là les débuts d’une oeuvre qui fut courte et peu abondante en livres mais profondément sensible et fulgurante. Elle fut marquée par un travail sur la ville de Valparaiso avec un compatriote de Larrain, le poète Pablo Neruda, et par une photographie mythique dans laquelle deux jeunes filles étonnamment semblables mais non jumelles descendent un escalier aux marches invisibles, à peine suggéré et inondé de soleil. Un autre jeu d’ombres, empreint d’une poésie magique.

© Sergio Larrain/Magnum Photos

Un essai de l’écrivain chilien Roberto Bolaño, écrit  il y a plus de vingt ans pour la série londonienne, accompagne cette reparution ainsi qu’un texte d’Agnès Sire, spécialiste émérite d’un photographe dont elle s’attacha à conserver le travail pour le mettre en valeur et le sauver de l’oubli.

En quête d’une paix intérieure depuis ses débuts, Larrain lui-même refusa toujours les honneurs et les expositions. Son oeuvre étrange lui a heureusement survécu.

(*) Londres 1959. Photographies de Sergio Larrain. Textes d’Agnès Sire et Roberto Bolaño. Atelier Editions Xavier Barral. Deux versions : française et espagnole. 176 pages, 95 photographies N&B. 39 €

(**) Sergio Larrain. Atelier Editions Xavier Barral. 2013. Ce livre est malheureusement épuisé pour l’instant.