Doisneau et la musique : les notes joyeuses

On connaît la richesse du patrimoine photographique qu’a laissé derrière lui « le révolté du merveilleux » : 450 000 négatifs sont archivés à l’Atelier Robert Doisneau. Ce vaste fonds permet l’organisation régulière d’expositions comme l’édition de nouveaux ouvrages thématiques rassemblant quantités d’images souvent inédites ou peu connues. Un recueil de photographies tournant autour de la musique vient de sortir de presse chez Flammarion (*). Il contient des images typiques de l’univers du photographe mais aussi quelques surprises qui ne dénotent pas dans sa partition.

© Editions Flammarion, Cité de la musique – Philarmonie de Paris

Le parcours de Doisneau fut depuis ses débuts ponctué de sympathiques rencontres avec des musiciens. Dans ses pérégrinations parisiennes, le photographe croise dès la fin des années 1940 des chanteurs des rues, des joueurs d’accordéon ou les fanfares d’un temps où la musique était partout. Les bals populaires, les artistes de cabaret, les musiciens de jazz dans les caves de Saint-Germain-des-Prés seront autant de sujets de reportages ou d’images saisies pour les journaux comme au hasard des rencontres.

On reconnaît en avançant dans le temps des vedettes alors naissantes (Juliette Gréco, Georges Brassens, Barbara) ou déjà confirmées (Montand, Aznavour). Doisneau allait partout, jusque dans les studios d’enregistrement et dans le monde des compositeurs ou des répétitions de musique dite classique et contemporaine (Boulez, Messiaen, Dutilleux).  C’est pourtant la chanson qu’il préféra jusqu’à la fin de sa vie, photographiant et se liant même d’amitié avec les chanteurs des années 80/90 à la faveur d’une séance de commande ou la réalisation d’une pochette de disque. C’est ainsi qu’il photographie Renaud (avec ce titi parisien, le courant doit passer sans peine) ou encore — plus étonnant, vu le « look » et l’âge avancé du photographe — les Rita Mitsouko et les Négresses vertes. De même pour Jacques Higelin, Thomas Fersen ou David McNeil, qui écrira une chanson inspirée par « Les photos de Doisneau ».

On s’amuse aussi devant la redécouverte d’une délicieuse série pétrie d’humour, conçue avec l’ami violoncelliste Maurice Baquet. Un album devenu aujourd’hui pièce de collection, Ballade pour violoncelle et chambre noire, sera finalement publié en 1981, près de trente ans après les premières facéties du duo. On retrouve ici Le violoncelle sous la pluie ou Le marin et la bouteille mais les deux amis ont d’autres perles à leur tableau.

La musique a « rythmé son travail » tout au long de sa vie, constate Clémentine Deroudille, petite-fille de Doisneau, dans le texte qui ouvre ce « Doisneau et la musique », un livre qui fait aussi office de catalogue d’exposition. De l’artisan jusqu’au maître en photographie devenu célèbre, Doisneau ne change en rien, gardant son naturel tout autant que ses modèles. La bonhomie et la connivence restent la marque de ses images. La marque d’un homme qui photographiait sans cesse en s’amusant, d’un photographe qui travaillait sérieusement mais sans jamais se prendre au sérieux.

Doisneau et la musique. Clémentine Deroudille. Editions Flammarion. Catalogue de l’exposition à la Cité de la Musique – Philharmonie de Paris, 221 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris, du mardi 4 décembre 2018 au 28 avril 2019.

Le « testament photographique » de Willy Ronis: un régal

Willy Ronis, Autoportrait aux flashes, Paris, 1951

Grande figure de la photographie dite « humaniste », Willy Ronis (1910-2009) avait lui-même sélectionné ce qu’il tenait pour l’essentiel de son travail. Neuf ans après son décès une exposition-rétrospective (*), organisée par la Mairie du 20è arrondissement, se prolonge actuellement dans un quartier de Paris qui fut très cher au photographe. Elle fait suite à l’entrée de l’œuvre dans les grandes donations photographiques à l’Etat français.

L’engouement du public devant ces clichés est manifeste: l’exposition vient de passer la barre des 70,000 visiteurs. Outre les 200 photographies offertes aux murs et légendées par Ronis de façon détaillée,  le visiteur peut consulter des tablettes et bornes interactives avec accès commenté aux albums qui constituent le legs intégral aux instances officielles. Il peut aussi visionner des films dans lesquels le photographe se raconte et évoque son travail.

Le parcours de Ronis s’échelonne sur 75 années, des premières images réalisées au Kodak à soufflet jusqu’aux derniers nus en lumière naturelle dévoilés à la fin de sa vie. En neuf chapitres  — de Belleville-Ménilmontant (enclos de mauvaise réputation chez les Parisiens autour de 1950) aux douces images de la vie familiale (dont le fameux « Nu provençal ») — on se délecte devant le travail d’un artiste humble et sensible qui fixa sur sa pellicule ceux qu’il tenait pour ses frères en humanité.

Au moment du Front populaire, Willy Ronis publia dans les journaux engagés à gauche ses images des défilés et grands rassemblements. Les photographies d’une petite fille au bonnet phrygien lors du défilé du 14 juillet et de la syndicaliste Rose Zehner haranguant les grévistes chez Citroën font partie de ses clichés emblématiques. Si les conflits sociaux ne sont pas sa seule matière, son respect et son engagement transparaissent toujours dans ses images d’hommes et de femmes au travail, saisis dans l’ordinaire de leur quotidien et dans une relation que l’on devine respectueuse et solidaire.

Willy Ronis, Gamins de Belleville sous l’escalier de la rue Vilin, Paris, 1959

En amoureux des quartiers parisiens qu’il sillonnait comme Doisneau, Ronis arpenta pendant des années les ruelles, escaliers et ateliers, rencontrant des gens simples. Ne cessant de revenir vers des lieux aujourd’hui souvent disparus, il vivait « des bonheurs personnels et des bonheurs photographiques » qui, selon ses dires, ne faisaient qu’un. Avant comme après l’Occupation, son regard s’attachait sur des scènes pittoresques, toujours avec la même tendresse. Armé, si l’on ose dire, d’un Rolleifleix 6X6, il collectait dans les lieux les plus magiques et les plus lumineux de Paris comme dans la banlieue la plus grise une ponction d’images désormais empreintes d’une douce nostalgie. Ceci ne doit pas nous cacher leur qualité formelle ni la pertinence du point de vue comme dans ces Gamins de Belleville .

Outre l’ouvrage-somme de 600 pages éponyme de l’exposition Willy Ronis par Willy Ronis, les Editions Flammarion ont eu la bonne idée de rassembler dans un délicieux Paris Ronis bilingue français-anglais et à bas prix (*) les meilleures images de cet amoureux de la Ville Lumière.

Willy Ronis ne s’est toutefois pas contenté de photographier sa ville-fétiche dans ses multiples aspects. En province française, il s’attache encore aux ouvriers dans les grandes entreprises mais aussi à ces commerçants et agriculteurs qui font la « France profonde ». Là aussi il photographie la vie quotidienne, montrant la pauvreté comme les bonheurs simples. L’homme et le photographe ne font jamais qu’un, en reportage comme avec les siens qu’il prend parfois pour modèles (Vincent aéromodéliste). S’il voyage plus loin, en Méditerranée ou dans les Balkans, il fait preuve de la même curiosité pour l’humain dans son cadre de vie et reste un maître de la lumière et de la composition, à Venise comme au béguinage de Bruges.

Social et intimiste à la fois, auteur d’une œuvre vaste qu’il a placée entièrement dans les mains du public et dans laquelle il a lucidement identifié les meilleures perles, Willy Ronis donne et donnera longtemps à voir ce qu’était l’existence des générations passées. Il ne cherchait pas l’insolite « mais bien ce qu’il y a de plus typique dans notre vie de tous les jours ». Il ne pensait pas « qu’une fée spécialement attachée » à sa modeste personne ait semé « des petits miracles » sur son chemin mais plutôt « qu’il en éclot tout le temps et que nous oublions de regarder. » Nous n’avons pas fini de regarder et d’aimer son héritage.

NB: Toutes les illustrations: © Ministère de la Culture – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, dist. RMN-GP, donation Willy Ronis

 (*) Willy Ronis par Willy Ronis ; Au Pavillon Carré de Baudouin, 121 rue de Ménilmontant, 75020 Paris. Jusqu’au 2 janvier 2019, de 11 :00 à 18 :00, du mardi au samedi. Entrée libre

(**) Paris Ronis; Editions Flammarion. 9,90€

A la Fondation HCB : la grâce bienveillante de Martine Franck

Martine Franck photographiée par Henri Cartier-Bresson, Venise, Italie, 1972 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

L’exposition inaugurale des nouveaux locaux de la Fondation Henri Cartier-Bresson se devait de rendre hommage à Martine Franck. Née à Anvers en 1938 et décédée en 2012, Martine Franck vécut en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, voyagea en Asie, devint l’assistante de photographes puis photographe indépendante et collabora aux grands magazines américains. Elle épousa en 1970 « HCB », qui avait déjà à ce moment délaissé son fameux boîtier. Au début des années 2000, Martine Franck mit sur pied la Fondation conçue en famille dont elle devint Présidente et qui serait vouée à la diffusion de l’œuvre de son époux et de la sienne.

C’est dès 2011, du vivant de la photographe qui se savait malade et en collaboration avec elle, qu’Agnès Sire, commissaire et gardienne avisée du temple, envisagea le projet de cette exposition. Un beau livre très complet vient de paraître à cette occasion aux Editions Xavier Barral avec un entretien de l’artiste. Aux cimaises de la Fondation comme dans l’ouvrage, le charme opère largement et la grâce qui caractérise le travail de Martine Franck est au rendez-vous tout au long de cette rétrospective.

On se laisse guider dans la traversée de la vie de cette femme libre, dont l’attention se portait souvent sur la cause des femmes et la conquête de leurs droits et qui savait rendre la tendresse et l’empathie que lui inspirait la vieillesse. « Pour être photographe, » disait Martine Franck, «il faut un bon œil, le sens de la composition, de la compassion et un sens de l’engagement ». L’engagement de la femme photographe se traduisait dans le choix des thématiques et des sujets: manifestations, travaux des femmes, choix des modèles ami(e)s. Son regard empathique savait aussi se porter sur la vie dans toute sa simplicité comme dans cette belle image de sa consoeur Sarah Moon jouant à la corde à sauter avec une petite fille. On découvre des scènes de vie au Royaume-Uni, en Irlande aux confins de l’Europe, en Inde ou à New York, mais aussi des portraits d’artistes tels celui de l’écrivain Albert Cohen ou de Cartier-Bresson en train de dessiner son autoportrait.

Tulku Khentrul Lodro Rabsel, 12 ans, avec son tuteur Lhagyel, monastère Shechen, Bodnath, Népal, 1996
© Martine Franck / Magnum Photos

Martine Franck se fondit également dans la troupe du Théâtre du Soleil de son amie Arianne Mnouchkine qui avait partagé son voyage initiatique en Extrême-Orient. L’Asie occupe une place importante dans son itinéraire et cette rétrospective. On découvre de jolies photographies d’enfants moines tibétains mais aussi une émouvante série d’images datant des dernières années, avec des tirages un peu plus grands que la moyenne: belle évocation du bouddhisme dans lequel le couple HCB-Martine Franck s’inscrivait à sa manière.

Plage, village de Puri, Inde, 1980 © Martine Franck / Magnum Photos

Ne cherchant « pas vraiment à raconter des histoires, mais plutôt à suggérer des situations, des gens », Martine Franck n’opérait pas comme son (futur) époux, lequel disait d’elle qu’elle n’était « pas faite pour le trottoir ». Pas d’ « instants décisifs » dans ses images (sauf ici, en Inde) mais beaucoup de bienveillance, de confiance et d’ouverture dans le rapport au sujet.

Concernée et se sentant impliquée, Martine Franck avait «l’envie de comprendre, de se comprendre », parlant de sa pratique photographique comme d’« une quête incessante de la vie ».  Elle avait l’humilité de considérer son travail comme « une goutte d’eau dans la rivière », ajoutant toutefois « mais j’y crois. » Sobriété et élégance : une grande dame.

Exposition Martine Franck. A la Fondation Henri-Cartier Bresson, 79 rue des Archives, 75003 Paris. Du 6 novembre 2018 au 10 février 2019. Mardi à dimanche de 11:00 à 19:00.

Dorothea Lange au Jeu de Paume : le formidable pouvoir de l’appareil photo

Dorothea Lange in Texas on the Plains circa 1935. ©Paul S. Taylor, Musée du Jeu de Paume

Une exposition d’une grande valeur pédagogique se tient actuellement à Paris. Dorothea Lange. Politiques du visible est une mine pour les amateurs de photographie, pour les enseignants et les historiens, mais aussi pour tout citoyen avide de connaître et de comprendre. L’occasion d’entrer dans une œuvre majeure, celle d’une pionnière américaine de la photographie sociale et documentaire. Le Musée du Jeu de Paume nous fait découvrir, outre ses images les plus connues produites pendant la Grande Dépression pour la Farm Security Administration (FSA), plusieurs autres séries très intéressantes.

En abandonnant en 1932 le travail de studio pour les rues de San Francisco où elle photographie les manifestants et personnes sans abri, Dorothea Lange affirme son style, séduisant les milieux artistiques et les revues progressistes qui publient son travail. La force de ses images est telle que les autorités fédérales américaines font appel à elle dans le cadre d’une « mission » photographique pour la constitution d’archives sur les programmes d’endiguement de la pauvreté dans le cadre du New Deal. Il s’agit bien, de 1935 à 1941, de « contrats » au service d’une agence officielle mais ce travail couvrant finalement vingt-deux Etats fait aux yeux de la photographe entièrement partie de son œuvre et sa valeur artistique ne se démentira jamais.

Once a Missouri farmer, now a migratory farm laborer on the Pacific Coast, California (Ditched, stalled and strained), février 1936. ©Dorothea Lange, Musée du Jeu de Paume

Si l’intention initiale du projet est de rendre compte des efforts entrepris par l’Administration Roosevelt contre les répercussions de la crise, une autre ambition s’y greffe rapidement; elle est appuyée par l’administrateur éclairé de la FSA, Roy Strycker, économiste, fonctionnaire et lui-même photographe. L’initiative consiste alors en plus, voire surtout, à fournir un matériau historique d’ampleur inégalée, « un champ neuf concernant le mode de vie américain, en même temps qu’un sujet légitime pour une réflexion visuelle ».

L’approche réellement anthropologique de Dorothea Lange mais aussi l’interaction entre photographe et sujet transparaissent dans toutes les sections de l’exposition. Quand le magazine Fortune la charge en 1944 de photographier des chantiers navals, Lange montre la solitude des ouvriers Afro-Américains et la condition des ouvrières dans l’industrie. Réellement poignantes ensuite sont ses photographies témoignant de l’internement, à la suite de l’attaque de Pearl Harbor, des Américains d’ascendance japonaise dans des camps d’hébergement. A nouveau mandatée par une agence officielle (la War Relocation Authority) pour couvrir ces opérations de déplacement en Californie de mars à juillet 1942, la photographe livre un travail objectif mais empreint de compassion devant l’impressionnante dignité dont font preuve ces victimes innocentes de la situation politique. Elle sera contrainte d’abandonner ses droits sur ce projet. Dans le contexte d’un sentiment anti-japonais, ses images sans concession de cet épisode peu glorieux de l’histoire américaine seront classées aux « archives militaires ». Elles ne seront publiées qu’en 2006.

Une dernière section sur les avocats commis d’office (1955-1957) rassemble des photographies commandées par le magazine Life. En collaboration avec un avocat, Lange monte un récit visuel rendant compte de l’attente de ses sujets en instance de jugement, avec ou sans la présence de leur public defender. Captées en prison et dans les tribunaux de Californie, ses images reflètent ici son engagement au service du droit en laissant deviner le poids des préjugés raciaux. Life ne publiera finalement pas le reportage qui sera repris par beaucoup d’autres journaux et sera utilisé à New York pour promouvoir le service public d’aide juridictionnelle.

Notant minutieusement les circonstances de ses prises de vues, Dorothea Lange voulait témoigner des conditions sociales et s’adresser ainsi à l’opinion publique. Ses images sont à chaque fois minutieusement légendées et parfaitement documentées sur le lieu même de la prise de vue. Une exception notable à cette pratique : l’emblématique « Migrant Mother », devenue l’image de la dignité dans la misère et exemple-type du pouvoir de la photographie pour rendre compte de la condition humaine. L’exposition du Jeu de Paume retrace néanmoins toutes les circonstances de cette prise et de son contexte en nous faisant découvrir de précieux documents d’archives.

Au-delà de cette icône, Dorothea Lange (1895-1965) nous a laissé un véritable monument de la photographie documentaire, dans lequel les qualités esthétiques et l’empathie de l’artiste sont au service d’une inébranlable conviction. Découvrir les autres travaux de celle qui fut aussi cofondatrice de la revue Aperture permet de prendre conscience de la place essentielle qu’elle occupe dans l’histoire de la photographie. Retenons donc son message : « L’appareil photo est un instrument unique pour apprendre aux gens à voir – avec ou sans l’appareil photo ».

Dorothea Lange. Politiques du visible. Jusqu’au 27 janvier 2019 à Paris, Musée du Jeu de Paume.

F.C. Gundlach au Salon de la Photo : une exposition-révélation

Mode Op-Art Manteau par Lend Paris 1966 © F.C. Gundlach Foundation

Ce photographe allemand fut une figure marquante de la photographie de mode dans la 2è moitié du XXe siècle. Inventif et raffiné, poussé vers l’innovation et la modernité, son style reflète l’influence de l’art et du design. L’œuvre de F.C. (pour Franz Christian) Gundlach, qui eut pourtant depuis ses débuts bien des liens avec Paris, reste étrangement peu connue en France. Le Salon de la Photo nous a heureusement permis de la (re)découvrir pendant son édition 2018 avec une exposition de 120 photographies retraçant la carrière empreinte de classe de ce maître de l’esthétique.

Marqué par le travail d’Irving Penn, Martin Munkacsi, Richard Avedon et Edward Steichen dans Harper’s Bazaar et Vogue, F.C. Gundlach développa son langage photographique en l’inscrivant dans la modernité de son temps. Depuis les années ’50 et leur soif de beauté jusqu’aux années 80, il sut valoriser la créativité des couturiers en sortant les mannequins dans la rue ou dans des lieux magiques comme les Pyramides pour mettre en scène la femme moderne et faire rêver les lectrices des magazines (Film und Frau, Brigitte). Doué du sens de la mise en scène, Gundlach savait choisir ses décors et utilisait en particulier différents modes de transport pour renforcer le propos de ses images, en privilégiant par exemple les voitures pour obtenir une atmosphère sportive.

Paris étant le centre du monde de la mode, Gundlach dut s’imposer pour chaque collection auprès des maisons de couture et choisir personnellement les robes qu’il voulait photographier. Son talent se manifesta dans son interprétation d’une robe New Look de Dior ou dans sa valorisation des audaces Op Art et Pop Art de Cardin ou de Courrèges.  « Je me sentais comme un emballeur de contes de fées modernes », disait-il en 1961. « Mes images de mode sont une synthèse de la femme, de la robe et de l’arrière-plan. » Gundlach fixa sur sa pellicule les mannequins français et allemands les plus recherchées comme les stars et personnalités du cinéma allemand et international.  L’exposition du Salon nous a fait découvrir des portraits de vedettes comme Romy Schneider et Maria Schell et de réalisateurs comme Erich von Stroheim ou Jean-Luc Godard.

Les photographies de F.C. Gundlach, icônes de la photographie allemande de portrait et de mode, ont trouvé leur place dans les galeries d’art et les musées. Cet homme toujours élégant ne s’est pas contenté de prendre de superbes images mais s’employa également dans d’autres domaines de la photographie :  fourniture de services photo, création d’une galerie, curateur d’expositions, professeur, dénicheur de talents.  Aujourd’hui âgé de 92 ans, il est devenu lui-même un modèle pour de jeunes photographes. Ses archives personnelles comme sa vaste collection photographique sont depuis 2000 dans les mains d’une Fondation à son nom, établie à Hambourg et qui s’attache à les mettre en valeur.

Vu à l’exposition et à découvrir : « Objectif Mode », un reportage ARTE consacré à F.C. Gundlach et réalisé par Eva Gerberding, 2017.

Fragilités de la planète et de la presse : 100 photos de Vincent Munier

©Vincent Munier, Reporters Sans Frontières

Vincent Munier est un homme étonnant et un photographe comme il y en a peu : chaque image de ce Vosgien de 42 ans, opérant dans des conditions souvent hivernales voire ultimes, est une pure merveille. Le photographe animalier a confié ses pépites à Reporters Sans Frontières pour un album à prix doux, réalisé en collaboration avec WWF France. Cette édition de « 100 photos pour la liberté de la presse » donne à voir, selon les mots d’Isabelle Autissier, toute « la magnificence de notre biodiversité et les défis qu’elle affronte ».

Devant les colonies de manchots empereurs en Terre-Adélie, dans l’observation à distance des loups arctiques ou des ours polaires comme devant les bisons d’Amérique, les yacks sauvages de Chine ou les grues du Japon, Munier ne se départit jamais de son humilité. Outre son endurance, il fait preuve d’une infinie patience pour saisir ses sujets et leurs traces dans un cadre de vie et un habitat souvent menacés. Le rythme effrayant de la disparition des espèces animales est tel que bon nombre de ses images témoigneront bientôt d’un monde à jamais disparu.

L’approche respectueuse du photographe est telle que le spectateur de ses images comme de ses livres est plongé dans l’émerveillement. Regarder et admirer son travail impose pratiquement le silence pour entrer dans des pages où le blizzard et la neige laissent percer la présence des occupants de notre écosystème. Munier est un contemplatif qui nous invite au rêve et à la poésie mais aussi à la conscience d’une grande fragilité. Les splendeurs qu’il partage procurent un bonheur esthétique mais la beauté qu’il nous livre est celle d’un monde en suspens.

Toute comme la planète, l’information est aujourd’hui déréglée et gravement polluée par des pratiques malfaisantes qui l’appauvrissent et menacent nos libertés. Cet album réalisé grâce à la générosité du photographe et de donateurs est une contribution au service d’une lutte indispensable pour leur préservation comme pour la survie d’une nature sublime.

Achetez-le.

Vincent Munier. Cent photos pour la liberté de la presse. Un album Reporters Sans Frontières pour la liberté de l’information. 9,90€

Yann Arthus-Bertrand regarde en arrière : 40 ans de photographies

Campement nomade et troupeau, région du lac Tchad, 2004© Yann Arthus-Bertrand; LMS Gallery

Au départ d’une curiosité d’ordre scientifique, un photographe s’était mué en défenseur de l’environnement. Sorti de presse en 1999, La Terre Vue du Ciel, son livre de photographies aériennes captées sur tous les continents, s’est vendu à près de 3,5 millions d’exemplaires. Le grand public connait sans doute mieux Yann Arthus-Bertrand (« YAB ») que tout autre photographe vivant dans le monde francophone. La rétrospective actuellement visible à Bruxelles est pourtant la première du genre.

C’est dans l’écrin de la LMS Gallery (*) que celui qui nous révéla les beautés de notre planète comme personne ne l’avait fait avant lui a rassemblé des tirages retraçant son parcours sur quatre décennies. Des formats variés occupent des pièces blanches dans lesquelles la lumière pleut généreusement. Les grands tirages se découvrent après un pan de mur étroit où s’affiche une belle brochette de petites caisses américaines. Le recul s’impose alors devant ces images, pas nécessairement typiques ni emblématiques d’une œuvre qui n’a cessé de dresser l’état des lieux de la planète, nous incitant ainsi à mieux la protéger.

Homme et son chien,© Yann Arthus-Bertrand, LMS Gallery

Le monde animal est très présent (superbes images de hordes de bestiaux et chevaux) et se retrouve aussi dans des sujets plus personnels. L’exposition, en effet, nous fait découvrir un YAB moins connu que les images qui ont fait sa célébrité, notamment des tirages en noir et blanc et des photographies tirées de diapositives conservées pendant des dizaines d’années. Peu connu aussi ce travail commissionné par L’Express, des portraits de Français à travers leur métier, celui de la nettoyeuse comme celui du créateur de mode Jean-Paul Gaultier. Ou encore le décor d’une séance-portrait avec François Mitterrand.

Autre découverte : les Polaroïds annotés de YAB, utilisés comme esquisses pour parfaire ses réglages avant l’apparition du numérique et de la visée sur écran, sont ici présentés pour la première fois.  Ces pièces uniques sont proposées à la vente avec un tirage de la photographie définitive correspondante.

Les photographies sont livrées aux cimaises sans légende ni indication murale, même si des précisions sont évidemment disponibles sur feuillet comme dans toute galerie. Le visiteur ici s’en accommode mais la pratique a par ailleurs valu à YAB-réalisateur le reproche d’en appeler à la sensibilité du spectateur en omettant le contexte politique et économique. Succès oblige, l’Académicien des Beaux-Arts Arthus-Bertrand ne suscite pas que la sympathie : les moyens qu’il s’est donnés, l’appui de fondations mais aussi de grandes banques pour diffuser un propos écologique en déclinaisons multimédia lui ont valu des accusations de double-langage. Cette rétrospective sélective et plutôt dépouillée d’une soixantaine de tirages au rez-de-chaussée d’une maison bruxelloise ramène à l’essentiel : un point de vue sur la planète et ses occupants avec un regard d’artiste.

YAB, lui, se voit plutôt en journaliste et se définit comme simple témoin. A la suite de « Human », fresque cinématographique sur l’humanité, il travaille ces temps-ci à la réalisation d’un nouveau long métrage, « Woman », qui devrait sortir sur les écrans en mai 2019. Cet homme qui a survolé plus de 120 pays n’est pourtant pas mû que par des projets fous ou gigantesques. Il avoue que son travail l’a rendu meilleur et que la photographie l’a amené à l’humanisme: « C’est dans les expositions que je ressens le sens de mon travail, en voyant les gens regarder les photos. J’en tire un vrai plaisir, alors que la prise de vue est souvent un moment de concentration et de stress ».

(*) LMS Gallery, du 12 décembre au 22 décembre 2018; Place du Châtelain, 37 à Ixelles/1050 Bruxelles; http://www.lmsgallery.be/

Leonard Freed devant le désordre du Monde

Sujet placé en détention préventive dans une voiture de police, New York City. 1978.  ©Leonard Freed/ Magnum Photos.

Né dans une modeste famille juive de Brooklyn, Leonard Freed (1929-2006) se voyait peintre avant de voyager en Europe puis de retourner aux Etats-Unis et d’opter pour la photographie. L’histoire rapporte qu’il décida de son orientation après avoir découvert dans une librairie un livre d’Henri Cartier-Bresson. Freed, qui accéda au statut de photoreporter à l’agence Magnum en 1972, fit paraître son travail pendant la seconde moitié du XXè siècle dans bon nombre d’organes de presse (Life, Look, Fortune, Sunday Times Magazine mais aussi Libération, l’Express, Géo, Paris-Match ou Der Spiegel). Conçue avec la collaboration de Magnum, une exposition au Musée Juif de Bruxelles (*) retrace autour de six thématiques l’œuvre de ce « photographe documentaire » qui s’interrogeait devant les tensions et violences de la société, se penchait sur les minorités et les exclus, et choisissait ses sujets en fonction de ses racines personnelles.

Adepte de la lumière naturelle et du noir et blanc dans la tradition du photoreportage d’auteur à la Magnum, Freed témoigna notamment de la lutte pour l’égalité raciale aux Etats-Unis. Sa couverture de la marche historique pour les droits civiques à Washington le 28 août 1963 lui valut la notoriété avant d’être reprise et complétée 50 ans plus tard dans This Is the Day: The March on Washington (Getty Publications, 2013). Sur ce thème, l’exposition nous fait découvrir Martin Luther King en octobre 1964 à Baltimore, salué par le faisceau des mains tendues de ses admirateurs qui se pressent contre sa voiture au retour du Prix Nobel de la Paix.  Plus loin, ce soldat noir américain devant le Mur de Berlin officie comme vigile pour l’Occident pendant que ses frères de couleur manifestent pour leurs droits outre-Atlantique.

La société allemande au travail comme dans ses loisirs, confrontée aux stigmates du deuxième conflit mondial dans le contexte de la Guerre froide, interpellait Freed : « Les Allemands me posaient un problème, » expliquait-il dans un livre publié chez Nathan en 1991. Donc j’en ai fait un reportage. (…) Au lieu d’aller chez un psychiatre, je me soigne tout seul, avec un appareil photo. » Photographe « concerné » et impliqué mais « non religieux », Freed effectua plusieurs reportages sur la diaspora juive ou dans les communautés hassidiques de New-York ou du Moyen-Orient. Le conflit israélo-palestinien devait fatalement faire partie de sa thématique. Il suivit aussi la police new-yorkaise dans ses interventions et jusque sur les lieux des crimes et d’interpellations, ce qui nous vaut une série d’images dans la lignée de Weegee.

Dans un registre moins grave mais donnant à voir d’autres aspects de la condition humaine, des ecclésiastiques se livrent une bataille de boules de neige, hommes et femmes célèbrent séparément le même mariage dans une communauté juive orthodoxe ou se rapprochent au contraire de très près lors d’une banale fête de bureau. Ailleurs, un jeune garçon « joue au dur » dans une rue de Harlem. Sa ville natale, qu’il s’agisse de ses laissés-pour-compte ou des hommes d’affaires de Wall Street, fournira toujours matière à l’oeil de Freed. Une image reste emblématique : celle de ces enfants new-yorkais autour d’une borne d’incendie.

Cette exposition s’avère particulièrement intéressante dans sa présentation des planches-contact de Freed, confirmant à quel point la récompense en photographie peut être le résultat d’une persévérance. Ainsi l’attestent ces étonnants clichés de citoyens anonymes, saisis à Bucarest en plein coeur de la révolution roumaine de 1989. Pris dans la tourmente des événements, Freed photographie sans discontinuer une même scène de panique pour obtenir le cliché qui le satisfera.

Vient alors à l’esprit le parallèle avec Robert Capa, cet autre témoin des grands événements du XXè siècle dont la trop courte mais si riche carrière avait été tout aussi complètement retracée dans les mêmes lieux. Si Freed n’atteint pas à chaque fois le formidable sens de la composition de son aîné, ce photographe avide de comprendre impose le respect par son regard direct et honnête devant le désordre du Monde. L’homme se confiait ainsi : « Quand c’est fini, il y a toujours un nouveau problème qui me guette. Et l’un d’eux me tuera peut-être. » Freed n’est pas mort comme Capa mais son œuvre en quête de vérité mérite la survie.

(*) Leonard Freed, Worldview, Musée Juif de Bruxelles, rue des Minimes 21 ; 1000 Bruxelles; 18 octobre 2018 – 17 mars 2019

L’intimité mystérieuse de Saul Leiter

©Ed. Steidl

Les Editions Steidl nous avaient déjà gratifiés de superbes livres au format carré restituant les images réalisées par Saul Leiter dans les années 1948-1960. « Early Color » et « Early Black&White » traduisaient une vision éminemment sensible de New York et de ses quartiers. « In My Room », une sélection inédite de nus en noir et blanc parue cet été (*), révèle une part beaucoup plus intime de l’œuvre de cet homme prolifique mais discret, peintre et photographe (1923-2013), qui ne s’est jamais vraiment embarrassé d’expliquer son travail.

Captés en lumière naturelle dans son atelier et son cadre de vie sur une vingtaine d’années à partir de 1952, les nus de Leiter contiennent une part de mystère qui participe de leur beauté : jeux de lumière et d’ombre sur le corps de ses muses et amies, une courte profondeur de champ, une image souvent floue en tout ou en partie.  Marquées par les peintres que Leiter affectionnait (Bonnard, Vuillard, Matisse) ou encore par une esthétique japonaise, ces photographies dénotent une vibrante empathie autant qu’une douce sensualité. L’élément psychologique et la tendresse du regard sont tels qu’il n’est jamais question ici uniquement de modèles ou d’érotisme mais d’une grande délicatesse de perception devant des attitudes ou des mouvements fugaces. Leiter intègre subtilement les éléments du décor et objets du quotidien, comme chez ses peintres favoris.

Saisies dans toute leur vérité mais comme dans un rêve, ces images de nus à la beauté bouleversante ne constituent qu’une petite partie d’un vaste fonds. Certaines d’entre elles ont fait l’objet d’une exposition new-yorkaise avant cette édition. Leiter lui-même avait songé à une publication de ses nus dans les années 1970 mais le projet n’aboutit pas. Ce livre-ci est réellement magnifique, qui nous fait découvrir un autre aspect d’une œuvre très personnelle et réellement innovante.

(*) Saul Leiter, In My Room, Ed. Steidl

Expo Doisneau à Dinard: l’unité d’un homme sensible

© Atelier Robert Doisneau – N98 près de Sainte-Maxime, 1959

L’œuvre de Robert Doisneau est vaste et plus variée qu’on ne le pense parfois. La ville de Dinard a offert cet été un merveilleux écrin, celui de la Villa Les Roches Brunes, à une bonne centaine de photographies parmi plus de 450,000 négatifs conservés par l’Atelier du maître. Le choix forcément drastique a porté sur des images emblématiques et autres, conduisant au fil des salles et des tirages argentiques et originaux à la (re)découverte de celui qui savait si bien capter l’éphémère mais aussi le monde du travail, la personnalité des artistes et même la beauté des femmes.

Les images iconiques, celles du fameux baiser de l’Hôtel de Ville ou de Paris-Banlieue, comme celles plus rarement rencontrées telles cette bigoudène au pied de la Tour Eiffel, se répondent dans une même émotion. En reportage pour un magazine, dans son travail de commande chez Renault ou en goguette dans un bistrot, le « révolté du merveilleux » exerce son art avec la même qualité de regard espiègle et tendre. De l’usine de tissage aux soirées mondaines, de la chaîne de montage des automobiles aux plateaux et vedettes de cinéma, Doisneau dépasse les contraintes et saisit ce que le hasard lui propose, en pêcheur d’images.

Le parcours est émaillé des pensées du photographe, qui doit être, disait-il, « comme ce qu’il emploie, une surface sensible ». L’exposition présente également des souvenirs, objets et documents personnels — lettres, cartes postales, dessins même, ainsi qu’une maquette de l’atelier de Doisneau à Montrouge, réalisée par la petite-fille de « RD ». Judicieusement conçue et montée, cette exposition met en lumière, à travers les thèmes de l’artiste ou du photographe employé dans l’industrie, la belle unité d’un homme profondément attachant.

Ce bel hommage à celui qui aimait la belle ouvrage mais n’était jamais obéissant a largement trouvé et séduit son public. Belle et généreuse idée aussi que ce livret gratuit, remis à l’entrée, qui accompagne le visiteur au-delà du parcours, et d’abord sur la terrasse de la Villa, devant ce qui est peut-être le plus beau paysage marin sous nos latitudes. On quitte le lieu à regret, en songeant comme Doisneau que la beauté échappe, heureusement, aux modes passagères.

L’œuvre immense mais aussi les mots de Doisneau méritent plus qu’un regard nostalgique.  Ils sont sans doute à méditer devant une certaine photographie contemporaine qui donne à voir (et à vendre) du « paysage social », urbain ou périurbain (comme la banlieue d’aujourd’hui), constitué essentiellement de béton et de vide.  « Le monde que j’essayais de montrer était un monde où je me serais senti bien, où les gens seraient aimables, où je trouverais la tendresse que je souhaite recevoir. Mes photos étaient comme une preuve que ce monde peut exister ».