Le style du photographe : un discours de la méthode

©Editions Eyrolles

Le style c’est le ou la photographe, son identité visuelle, ce qui le ou la distingue de ses pairs. La marque d’une esthétique caractérise la photographie artistique. Pour vous guider dans la recherche de votre style, les Editions Eyrolles publient dans la collection Secrets de photographes un nouvel ouvrage de Denis Dubesset (*), un photographe professionnel soucieux de transmettre ce qu’il a acquis depuis dix ans.

Le livre insiste sur l’importance de l’intention dans la démarche du photographe. Il s’agit bien au départ de déterminer ce que nous avons envie de photographier. Documentariste, provocateur, humoriste, contemplatif : quel est le projet ? Viendront ensuite le ou les sujet(s), et puis tout le reste : la mise en scène, la composition, les partis pris, la lumière, l’editing et la phase de traitement.

Denis Dubesset s’attache d’abord à montrer l’évolution de son propre style. Sa propre esthétique le situe clairement dans une veine contemplative, ce qui n’est pas pour nous déplaire, mais c’est la méthode, le parcours à suivre, qui importent ici. Le pédagogue Dubesset pousse à expérimenter.

Pour aider son lecteur dans la recherche et l’affinement de son style, l’auteur lui suggère d’imiter quelques photographes connus, en payant d’exemple(s). Si l’une ou l’autre image typique des illustres modèles aurait utilement éclairé les moins avertis, la proposition de faire des images « à la manière de » s’appuie sur une brochette inspirante et variée (Saul Leiter, Michael Kenna, Raymond Depardon, Martin Parr, les Becher…). Le but est de vous inciter à vous définir ou à vous positionner par rapport aux maîtres mais sans vous figer dans l’imitation.

Le chapitre suivant passe alors à la pratique en guidant le photographe en quête de style dans une phase de tests appliqués à la photo de paysage, à l’urbex, aux perspectives, à la photo sous la pluie, etc. A l’intention de ceux qui restent peu à l’aise devant la technique, des annexes rappellent brièvement les fondamentaux de la prise de vue et livrent quelques pistes pour l’acquisition du matériel.   

Le fait d’imprimer une signature graphique résolument typique sur ses photographies n’est pas toujours essentiel, bien entendu — un travail de commande devra d’abord répondre à l’attente du client. Et le style, en photographie comme dans d’autres disciplines artistiques, ne saurait être définitivement figé. Comme toujours, les contraintes seront utiles à celui ou celle qui saura les dépasser, éviter la redite et l’enfermement.

Comment trouver son propre style? Pas de meilleure façon sans doute de répondre à la question qu’avec cette formule que l’auteur de l’ouvrage entendit tomber « comme un cadeau » de la bouche de Joël Meyerowitz. Interrogé lors d’une séance de dédicaces à Paris-Photo, Meyerowitz lâcha : « It’s all about your soul/Tout tourne autour de ton âme ». Autrement dit, « Chercher son identité graphique, c’est partir à la rencontre de soi-même », nous dit ce livre. Ce voyage-là vaudra toujours la peine.

(*) Les secrets du style en photographie. Denis Dubesset. Editions Eyrolles, broché, 108 pages, 23€

Trouver l’inspiration dans les techniques créatives : un petit manuel pour oublier votre smartphone.

©Editions Pyramyd

Le titre, « Manuel moderne de photographie », est sans doute quelque peu abusif et ne reflète  pas précisément le contenu de l’ouvrage publié dans sa version française par les éditions Pyramyd (*), spécialisées dans les ouvrages consacrés à la création, au graphisme et à la communication visuelle. Il s’agit en réalité, comme l’indique une pastille bien plus explicite, de découvrir ou de redécouvrir des techniques de photographie créative.

Pour sortir de l’éphémère et des réflexes « clique, ajoute un filtre, publie », ce petit livre qui se veut « une véritable déclaration d’amour à l’art photographique » nous présente en effet 58 sources d’inspiration pour créer des images originales ou poétiques. Chaque idée fait l’objet d’une  présentation claire et aérée sur une double page — une page-photo illustrant le résultat; une page de texte expliquant le procédé utilisé par l’auteur(e). Cela va des procédés classiques tels l’exposition multiple, le bon vieux sténopé ou la photographie d’un paysage à partir d’un train en marche à des techniques plus originales : comment créer des effets spéciaux, par exemple à base de vapeur, revisiter de vieilles photos avec du fil et une aiguille, dessiner avec la lumière ou encore créer l’illusion de sujets en trois dimensions.

Certains procédés se révéleront amusants (créer un petit théâtre d’ombres) ou ingénieux (créer de l’art botanique avec une boîte lumineuse). D’autres nous ont paru — à chacun d’en décider — d’un intérêt peut-être plus douteux (abîmer ses photos), voire un peu vain (créer du flou à l’aide d’un tourne-disque ou …verser du sang dans du lait pour produire une image abstraite; vraiment ?).  Quelques propositions cherchent volontairement la complication : faire, par exemple, le choix de l’argentique là où un logiciel permettrait un travail plus facile et plus économique, certes moins digne d’admiration devant la prouesse de la réalisation. Seule importe en définitive la satisfaction devant l’effet produit. Le pouvoir de la photo, rappelle Natalia Price-Cabrera dans son introduction, est infini. Comment ne pas la suivre sur ce point?

Ce qui frappe ici plutôt et nous interpelle, c’est le retour en somme très fréquent vers les anciennes techniques pour retrouver la magie de « l’ancien monde » photographique. Utiliser les procédés historiques n’est plus synonyme de ringardise, comme le prouve l’artiste argentine Gisela Arnaiz Fassi qui reprend le procédé du cyanotype, procédé mis au point en 1842 pour obtenir un tirage bleu de prusse. La recherche d’une atmosphère vintage va jusqu’à utiliser un APN pour prendre une photo à travers le verre de visée d’un appareil ancien ne fonctionnant même plus afin d’obtenir la poussière, les griffes ou les éraflures qui donneront du caractère aux photos.

Au fait, s’agit-il toujours de photographie ? Difficile de le nier puisque cet ouvrage, parsemé de quelques fiches techniques sur des moyens qui ne sont pas toujours des plus contemporains, se clôt en définitive sur… le daguerréotype.

(*) Manuel moderne de photographie. Natalia Price-Cabrera. Editions Pyramyd. 14,95 €
Mise en vente : 02/05/2019. Livre souple, avec rabats – 144 pages, 17 x 17 cm

Pourquoi aimons-nous telle photo ? Brian Dilg ouvre les portes de la perception

©Editions Eyrolles

Beaucoup d’éléments entrent en jeu dans le fait que nous aimons une photo. L’attention visuelle se base sur notre expérience, nos goûts, la reconnaissance de tel ou tel objet. Une sorte de « hiérarchie personnelle » intervient forcément dans notre perception. Est-ce la combinaison des couleurs ou le jeu des contrastes qui nous séduit ?  Sommes-nous entrainés par le mouvement capté par le photographe ?

Pour répondre à ces questions, un livre vient de paraître en traduction aux Editions Eyrolles (*). Il associe les principes fondamentaux de la photographie tels que l’exposition, la mise au point, la profondeur de champ et la distance focale aux développements les plus récents en psychologie et neurosciences cognitives. Ce livre est l’œuvre de Brian Dilg, président du département de photographie de la New York Film Academy, photographe, réalisateur, écrivain, formateur et accessoirement porte-parole chez Canon USA.

Dilg aborde des concepts tel le modèle mental, le temps et le mouvement, la « théorie de l’esprit », les relations implicites ou le faisceau extrêmement restreint de notre attention consciente. Il convoque la parole d’experts et chercheurs scientifiques mais sans alourdir son propos et explore de manière passionnante le fonctionnement d’une photo et de la perception du cerveau. Il s’appuie pour ce faire sur ses propres images et sur celles de grands photographes tels Elliot Erwitt, Garry Winogrand ou André Kertesz. L’un des arguments du livre est que, « pour l’essentiel, nous n’avons pas conscience de ce qui se passe dans notre cerveau ». Et puisque notre esprit fait en sorte de nous protéger contre les expériences douloureuses en rejetant les souvenirs dans notre inconscient, l’auteur nous dit qu’il n’est peut-être pas tellement surprenant que les artistes ne parviennent pas toujours à définir consciemment ce qu’ils cherchent. Ce sont donc les photos qui montrent la voie.

Dilg conclut que la création d’images est aussi complexe que la perception elle-même. « La plupart des photos, » dit-il, « sont prises trop rapidement pour que le processus soit conscient. » Le photographe peut dès lors être tout aussi surpris que le spectateur.  Dilg assure pourtant que plus nous pratiquons, plus sera court l’intervalle entre l’inspiration et la capacité de capturer ce que nous avons prévisualisé. Et si nous percevons, certes, beaucoup moins que ce que nous croyons, les photographies, en dépit de leurs limites, sont susceptibles de nous montrer une bonne part de ce que nous ratons.

Après avoir lu ce livre, vous ne regarderez plus les photos des grands photographes ni vos propres images de la même façon.

(*) Pourquoi j’aime cette photo. Brian Dilg. Editions Eyrolles. 160 pages. 19,90€

L’art du photographe, selon Bruce Barnbaum : ouvrage-référence et véritable « must »

©F1rst Editions.

Il y a des livres destinés à faire de nous de meilleurs photographes (les manuels photo, guides, ouvrages sur le mode « comment … ») et puis il y a les livres de photographe (les monographies, livres thématiques, « beaux livres», rétrospectives, etc.). « L’art du photographe » (« The Art of Photography ») ouvrage-somme de Bruce Barnbaum, s’inscrit dans la première catégorie mais relève aussi de la deuxième par la qualité de son iconographie. Il traite de surcroît de sujets plus « philosophiques » sur la photographie pour offrir « une vision personnelle d’un moyen d’expression ». Paru pour la première fois aux Etats-Unis en 1994 et mis à jour depuis, ce livre s’est déjà vendu à plus de 100 000 exemplaires dans le monde. Sa diffusion devrait encore s’élargir grâce à cette version française, récemment publiée par les Editions F1rst (*).

Barnbaum officie depuis des décennies dans le domaine de la photographie de paysage et d’architecture en particulier. Formateur, il couvre ici tout l’éventail des aspects techniques, depuis la composition et ses éléments jusqu’au tirage, à l’impression et à la présentation en passant par la couleur, la lumière, les filtres, le contrôle du contraste, le zone system et toute la panoplie des outils et fonctionnalités indispensables pour sublimer nos images. L’orientation de l’ouvrage se voulant créative, il s’attache à donner « des bases solides » pour adapter ces outils à nos objectifs artistiques. Barnbaum, en effet, nous invite à ne pas nous contenter de « capturer » (le vilain mot) ce que nous voyons mais de penser dès le départ en termes d’ « interprétation de la scène » pour créer dans une approche artistique et en nous appuyant sur une opinion personnelle.

C’est donc en apôtre de la « prévisualisation » – entendez que le photographe est invité à anticiper le tirage final dès avant le déclenchement – que notre auteur-formateur nous entraîne dans son explication des techniques essentielles de l’argentique comme du numérique mais en intégrant la dimension artistique dans son propos. Il le fait sur près de 400 pages illustrées par ses propres images commentées, puisées dans un catalogue couleurs et surtout noir et blanc. Ses monochromes font souvent penser aux Weston – Edward, le père, pour sa valorisation étudiée des textures, et Brett, fils moins connu d’Edward, pour son utilisation de l’espace positif/négatif.

L’ouvrage, et cela fait tout son intérêt, donne toute sa place à la réflexion sur la photo en tant qu’œuvre d’art, aux rapports avec les autres disciplines artistiques, à l’approche intuitive de l’acte créatif. Il contient bien des passages sur lesquels on s’attardera, notamment quand Barnbaum nous avertit qu’ « une bonne composition et des prouesses techniques » ne suffiront pas pour faire de notre travail « une œuvre d ‘art ». Ainsi rappelle-t-il que « la photographie, comme toutes les autres formes d’art, est un moyen de traduire visuellement des réflexions, des sensations et des émotions » et que « l’idée n’est pas de chercher à impressionner gratuitement le public ». De quoi peut-être relativiser le jugement sur bon nombre d’images présentées et surtout primées dans les concours. Suivent-elles le précepte de Barnbaum (ce n’est pas forcément leur ambition) ou visent-elles simplement et plutôt à « impressionner » les juges ?

L’importance donnée à la dimension artistique de la pratique photographique, aux fondamentaux et au questionnement de l’artiste (que cherchons-nous à montrer?) se retrouve décidément dans plusieurs ouvrages publiés récemment et chroniqués sur ce blog. Ce choix des éditeurs est le bienvenu, qui aide à maintenir et relever le niveau d’exigence chez les amateurs comme au sein des clubs de photographes. Le traité de Barnbaum, car c’en est un, s’adresse à tous les amateurs, qu’ils soient au niveau débutant, intermédiaire ou avancé,  aussi bien qu’aux professionnels. C’est un véritable « must » qui dépasse la différence entre la technique et l’art. Il est volumineux et riche, et beaucoup choisiront sans doute de le consulter et d’y revenir de façon sélective. Disponible désormais en langue française, il prendra place à coup sûr ici aussi parmi les « essentiels », comme un ferment d’apprentissage et d’inspiration pour tout photographe aux ambitions artistiques.

 (*) L’art du photographe. Bruce Barnbaum. Collection Focus. F1rst Editions, 34,95€

De l’aube au crépuscule (et même après) : la photographie de paysage heure par heure

© F1rst Editions

Trouver le moment où un site (au sens géographique du mot) est le plus photogénique est un pas essentiel vers la réussite d’une photographie de paysage. Ce blog n’a pas pour vocation première de rendre compte des manuels de photographie ou des livres sur la technique. Une approche inédite exposée par Ross Hoddinott et Mark Bauer, deux photographes britanniques spécialisés dans les paysages et auréolés de nombreux prix, mérite cependant l’attention. Leur livre (*), nouvelle publication des Editions F1rst, traite d’un aspect souvent négligé par les ouvrages consacrés à la photo de paysage :  le fait de se trouver tout simplement au bon endroit et au bon moment.

Les auteurs défendent, tout au long du livre, l’idée de photographier à différentes périodes de la journée, et cela dès ce moment précédant le lever du soleil quand les couleurs peuvent apparaître dans le ciel plusieurs minutes avant que l’astre du jour ne soit visible. Chapitre après chapitre, Hoddinott et Bauer étudient les moments de la journée pour traiter des défis posés par les types de luminosité et conseiller les styles de photos et techniques de post-traitement appropriés. L’ouvrage reprend par exemple des règles d’or (c’est le cas de le dire) pour ces heures magiques (l’ «heure dorée») quand le soleil apparaît au-dessus de l’horizon et inonde le paysage d’une riche lumière.

Si notre instinct de photographe nous disait bien que la matinée est la période la plus propice pour capter des images en forêt, il peut être intéressant d’aller plus loin dans des approches plus intimistes et créatives en utilisant par exemple le mouvement intentionnel de l’appareil.  Et si la lumière du milieu de journée est en principe difficile à gérer dans une photo de paysage, pourquoi ne pas opter pour une approche monochrome qui produira des rendus impressionnants? Apprendre à réussir ses photos à tous les moments de la journée contribue aussi à mieux appréhender la lumière et la manière dont elle façonne un paysage, influence les couleurs, le contraste, l’impression de perspective.

Le livre ne s’arrête pas une fois le soleil couché et consacre ses derniers chapitres à l’heure bleue et aux photos de nuit. Il contient comme attendu des indications sur les filtres dégradés à densité neutre (ND) – comment choisir le bon filtre et l’appliquer à bon escient. On apprend pourquoi un filtre dégradé numérique ne peut remplacer totalement le modèle physique, qui reste un accessoire vital pour les paysagistes. L’ouvrage conseille aussi les bonnes applications, telle The Photographer’s Ephemeris (**), une application (payante pour smartphone ou tablette) qui permet de voir comment la lumière tombera le jour ou la nuit sur n’importe quel endroit de la terre. Des recettes pour nos petits et grands bonheurs. Et pour une belle année photographique!

(*) La photographie de paysage heure par heure, Ross Hoddinott et Mark Bauer. F1rst Editions. Collection Focus ; 22,95€.

(**) https://www.photoephemeris.com/

Paroles de photographes

Une image vaut mille mots, s’il faut en croire l’adage. Mais si, comme souvent aujourd’hui et souvent pour le pire, l’image remplace les mots, alors il est d’autant plus utile et intéressant de se plonger dans l’esprit des grands maîtres de la photographie. C’est ce que nous invite à faire Henry Carroll avec un ouvrage paru aux Editions Pyramid (*).

©Pyramid Editions

Fondateur d’une des principales agences britanniques en matière de cours et d’événements autour de la photographie, Carroll rend compte des points de vue personnels de 50 photographes, pour la plupart contemporains, sur leur art et leur pratique. A côté des images, l’auteur fournit le contexte, des anecdotes, citations et interviews. La palme des citations à Man Ray : « À la question : ‘Quel appareil utilisez-vous ?’, je réponds : ‘on ne demande pas à un écrivain ce qu’il utilise comme machine à écrire’. »

Olivia Bee rappelle qu’il est « bien plus important de savoir prendre une photo que de savoir utiliser un appareil photo », Hellen Van Meene que « les photos ne deviennent pas meilleures quand elles sont agrandies » et Todd Hido que trop de liberté dans la création peut conduire à l’incohérence. Amalia Ulman nous incite à nous pencher sur la façon dont nous consommons les images. Devant tous ces selfies partagés en ligne, devons-nous comprendre que la photographie a fait de nous des vendeurs et que nous sommes dans un rapport dans lequel nous sommes le produit vendu ? Joan Fontcuberta, par ailleurs, nous montre à quel point la photographie peut déformer la vérité: ce qui apparaît comme un ciel nocturne constellé d’étoiles lointaines n’est en réalité qu’un ensemble de moucherons écrasés sur le pare-brise de sa voiture. L’outil de communication, cela n’est pas nouveau, peut fort bien nous piéger, ce qui soulève une question : si nous rejetons le rapport de la photographie à la vérité, que deviendra-t-elle et quel rôle – si tant est qu’elle en ait un – jouera-t-elle dans nos vies?

Le mot de la fin à William Henry Fox Talbot, qui réalisa en 1835 le plus vieux négatif : « Je ne prétends pas avoir perfectionné un art, mais en avoir initié un, dont les limites sont à présent difficiles à établir exactement ». A l’heure du téléphone portable, 184 ans plus tard, quelque chose au moins n’a pas vraiment changé : une photographie reste de la lumière capturée.

(*) Des photographes sur la photographie, Henry Carroll, Pyramid Editions; en traduction française. 16,90€

Devenir artiste photographe professionnel : comment vivre de son art?

©Editions Eyrolles

Ce livre s’adresse à ceux qui entendent vivre de leur pratique de la photographie. Fabiène Gay Jacob Vial, spécialisée dans la formation et le « coaching », accompagne depuis 2001 des professionnels de la photographie dans le développement de leurs projets. Elle s’avoue souvent dubitative devant les moyens que ceux qui aspirent à faire de leur art une profession  consacrent à la réalisation de leur rêve. Un parcours d’artiste photographe, selon Fabiène Gay Jacob Vial, « ne s’improvise pas ». L’auteure s’appuie sur les témoignages d’experts pour un guidage sans concession. Cet ouvrage inspirant, revu pour l’occasion, est une réédition des Editions Eyrolles.

Choix d’une école, stages à effectuer, résidences à décrocher, sollicitations, manière de s’exprimer et de se présenter : rien ne peut être laissé au hasard. La rigueur s’impose partout comme fil conducteur d’un parcours qui sera forcément long. Comment se retrouver dans le maquis des « workshops » (entendez les ateliers où les élèves sont tenus de fournir un travail jugé sur place) et des « master classes » donnés par un maître en photographie, en sachant distinguer les deux genres ? Comment constituer un dossier pour l’obtention d’une aide publique et à qui s’adresser ? Quel est le rôle des agences, galeries, centres d’art et musées et que faut-il en attendre ? Comment intégrer des partenaires privés dans son montage financier sans dénaturer son projet ? Qu’est ce qui différencie le sponsor du mécène ? Qui sont les collectionneurs ? Qu’attendre d’un éditeur et comment profiter de ses compétences sans vouloir tout assumer ?

Les témoins et acteurs professionnels qui fournissent les points de vue sur lesquels s’ouvre chaque partie du livre étayent un propos résolument pragmatique. Le constat est unanime sur les efforts à fournir. L’auteure insiste sur la nécessité de penser et organiser sa visibilité, de pouvoir mettre des mots sur son travail, de ne pas distinguer une photographie qui répond à une commande et l’expression personnelle. La formulation des conseils est très franche et le point de vue de départ est parfois catégorique (« Vouloir être artiste et ne pas envisager de gagner sa vie par la reconnaissance de son talent et la vente de ses œuvres est un contresens. Le laisser penser est une mascarade et le croire une erreur ». Bigre…).

Truffé de références pratiques (s’appliquant forcément à la France) et de liens renvoyant utilement vers des ressources qui permettent d’approfondir la lecture, l’ouvrage contient bien des conseils qui feront aussi le miel des amateurs soucieux de gagner en efficacité dans le partage de leurs images.  L’exigence dans ce livre est constante et s’applique d’abord au photographe lui-même. En définitive, travail et investissement personnel sont les maîtres mots de la réussite. Du bonheur à être photographe aussi, comme on peut l’espérer.

Artiste photographe 2è éd., Fabiène Gay Jacob Vial. Editions Eyrolles, 22€

Penser autrement la photographie avec Gildas Lepetit-Castel

© Editions Eyrolles

Un photographe doit s’employer à inspirer ce qui l’entoure pour le laisser résonner en lui et expirer un instant fort. C’est la belle idée que défend Gildas Lepetit-Castel dans « L’inspiration en photographie » (*), petit livre de pensées pour enrichir notre réflexion et donc notre pratique. Après l’ouvrage de David duChemin, qui incitait déjà le photographe à ouvrir son esprit, les Editions Eyrolles publient un autre ouvrage pour ne jamais oublier l’essentiel et « penser autrement la photographie ».

« Je suis fait de tout ce que j’ai vu », disait Matisse. Selon Gildas Lepetit-Castel (GLC), l’expression artistique, qu’il s’agisse ou non de photographie, gagnera à cette « inspiration » préalable pour vivre ses émotions et les traduire en images.  Sachant que ce n’est pas l’appareil qui fait l’image, le photographe développera sa créativité en traversant les frontières de son domaine. GLC jette des ponts : les passerelles et correspondances sont évidentes avec le cinéma mais l’auteur évoque aussi les relations de la photographie avec la musique et le jazz en particulier. Songeons par exemple à l’économie du jeu de la trompette d’un Miles Davis (voir Ascenseur pour l’échafaud, de Louis Malle, 1957) comme à la série complète des albums Jazz in Paris (Gitanes Jazz Productions) avec leurs pochettes en noir et blanc si bien évocatrices des notes bleues qu’ils contiennent.

Photographe et formateur mais aussi éditeur, GLC pousse la comparaison avec la musique et le cinéma jusqu’aux stades de l’editing et du montage des séries photographiques, pour le livre (support le plus libre de l’auteur-photographe) comme pour les expositions. D’autres parallèles avec la musique existent à travers la notion d’album-concept ou de la couleur sonore qui habille toutes les plages d’un CD de la même façon qu’une série photographique respectera uniformément telle ou telle tonalité pour garantir sa cohérence. GLC ouvre les pistes pour choisir, ordonner et faire cheminer dans les images.

© Gildas Lepetit-Castel, 2016

Puisque le numérique et ses possibilités de post-traitement toujours plus poussées vont aujourd’hui à l’encontre de la réflexion avant ou lors de la prise de vue, un photographe-artiste honnête avec lui-même fera ses choix dès le déclenchement. Ainsi traduira-t-il au mieux ses sensations. Peintre mais aussi photographe, Pierre Bonnard le disait bien : « La sensation mène aux tons ». De même qu’un réalisateur de cinéma ne proposera pas son film en noir et blanc ou en couleurs, l’art photographique « n’est pas un produit de consommation », avertit GLC. Sans jamais déplorer l’évolution technique, celui qui tira pendant longtemps les photographies argentiques des autres nous engage à ne pas dénaturer l’image originale. Le rendu, ajoute-t-il, est une part essentielle de l’identité du photographe. Nous voici en cuisine, soucieux de faire ressortir le naturel du produit : ce sont les sens qui doivent dicter nos choix, non les infinies possibilités de l’outil numérique. Gardons-nous de pousser le curseur trop loin.

Les formules citées sont profondes et jolies à la fois, comme celle-ci, de Robert Frank : « The eye should learn to listen before it looks » (l’œil doit apprendre à écouter avant de voir). Les mots, à propos, ont leur poids, qui peut être trop lourd dans l’accompagnement des images. Comment légender nos photographies en dépassant la banalité, suggérer des pistes de lecture, voire un récit ? Comment nommer une série ? « Décrire c’est détruire, suggérer c’est créer », disait Doisneau. Les recommandations de GLC couvrent tout le process, jusqu’à la présentation et la diffusion. Il livre aussi un petit cahier d’exercices, étant entendu que la clé pour « voir, penser et vivre la photographie » résidera toujours dans un perpétuel questionnement et une inlassable curiosité.

L’inspiration en photographie. Gildas Lepetit-Castel. Editions Eyrolles, 14,90€

100 boîtiers rétro: il n’y a pas que Leica

© Editions Eyrolles

Convertis de fraîche date à l’argentique, nostalgiques du matériel ancien ou tout simplement passionnés d’histoire de la photo, ne passez pas à côté de ce livre. « 100 boîtiers rétro » n’est pas seulement comme il s’intitule « Le guide du collectionneur » (*): c’est aussi une délicieuse plongée, pratique et bien documentée, dans la glorieuse période de la photo argentique. Le plaisir et l’intérêt se conjuguent à la lecture, en attendant peut-être quelques acquisitions dans les boutiques ou sur les marchés.

Il a, certes, fallu choisir: John Wade (cette publication des Editions Eyrolles est une traduction d’un ouvrage paru cette année au Royaume-Uni) a privilégié les modèles typiques de leur époque. Un seul Nikon (le F, « bête de somme des reporters » dans les années 1960; jalon essentiel d’un système toujours utilisable aujourd’hui) et donc pas de Nikkormat, par exemple.

Après quelques considérations sur la valeur et la rareté, les adeptes du tout numérique trouveront un utile rappel des données fondamentales à connaître pour utiliser ces appareils anciens, bijoux ou simples outils à faire une image. Chaque modèle retenu fait alors l’objet d’une page ou d’une double page, à chaque fois illustrée de plusieurs photographies — l’auteur a photographié lui-même sa propre collection —  avec une brève description des caractéristiques et données techniques essentielles. Outre les reflex mono-objectif 35 mm et les télémétriques, le livre inclut des sections répertoriant tous les formats argentiques encore disponibles, avec un guide d’utilisation : foldings à bobines, reflex bi-objectifs, appareils à cartouche Instamatic, appareils stéréoscopiques, appareils grands-angles et panoramiques, appareils miniatures (le fameux Minox B, entre autres) et instantanés (les variétés de Polaroid, bien sûr).

Le lecteur apprendra aussi à reconnaître les anomalies, de même que les faux et copies de Leica. Bon à savoir, par exemple: un appareil parfaitement fonctionnel portant la griffe Leica sur le capot et estampillé Leitz Elmar sur l’objectif n’est pas nécessairement le joyau recherché. Souvent copiée (dans les années ’50), jamais égalée, la marque de Wetzlar était la proie toute désignée des contrefaçons.

Compte tenu de l’inévitable fluctuation des prix, ce guide opte intelligemment pour une échelle d’évaluation sur cinq étoiles, d’« abordable » à « très cher », afin d’orienter les acheteurs potentiels de ces bijoux anciens mais dans l’optique d’un « budget raisonnable ».  Ainsi du premier Kodak Instamatic, qui « peut être acquis pour une bouchée de pain ». Une présentation des outils et accessoires couramment utilisés à l’ère argentique (posemètres, flashs,…) ainsi qu’un petit glossaire complètent l’ouvrage.

Sans excès de technicité et agréablement présenté, ce livre bénéficie d’une couverture rigide qu’on aimerait trouver plus souvent dans l’édition française. Il ne ravira pas, encore une fois, que les plus âgés ou les collectionneurs. Un joli cadeau à faire ou à se faire.

100 boîtiers rétro. Le guide du collectionneur. Editions Eyrolles, 28€

David duChemin et l’âme de nos images

©David duChemin.                                     Extrait du livre « L’âme d’une image », Editions Eyrolles

Dans ses formations comme dans ses publications livresques ou en ligne, le photographe canadien David duChemin nous incite à nous détacher de la technique pour développer notre créativité et donner une âme à nos images. Ce grand voyageur, basé à Vancouver, est aussi un auteur qui partage à l’écrit comme à l’oral son incessante quête de sens dans ses travaux pour des organisations humanitaires. Son dernier opus, paru dans sa version française aux Editions Eyrolles (*), ne se rangera pas parmi les manuels ou tutoriels photo : il tient davantage du livre de photographe ou de photographies.

David duChemin ne méprise pas la technique mais nous parle ici de tout autre chose : comment mettre le savoir-faire à sa juste place, apprendre la patience et accepter d’attendre l’instant magique où la lumière change, respecter le processus créatif en devenant « une personne plus intéressée ». Ancien comédien, duChemin nous pousse à improviser, à rejeter les règles et la comparaison pour faire de la curiosité notre meilleur guide. Il tranche sur les apôtres de la perfection et autres participants de la course aux pixels dans laquelle nous entraîne l’industrie photographique. Ce n’est pas l’appareil ni la bonne utilisation de celui-ci qui fera de nous un artiste-photographe.

Le propos n’est peut-être pas nouveau mais duChemin va plus loin dans l’explication et la démonstration. Son texte et ses images donnent à réfléchir et incitent à nous remettre, comme lui, toujours en question en sortant de notre zone de confort. Le photographe a glissé entre les chapitres de son livre les travaux de ses récents voyages : Inde, Ethiopie, Italie, Tunisie, Egypte et Turquie sont ici représentées mais ne sont que quelques étapes dans la vie de ce nomade (voir son stock d’images sur https://davidduchemin.com/). Après d’autres publications en couleurs, le choix d’épreuves exclusivement en noir et blanc renforce cette fois on ne peut plus clairement le propos d’un humaniste contemporain. Rien de misérabiliste ici : duChemin ne cherche pas à émouvoir devant la pauvreté, à témoigner pour l’histoire ou à susciter la pitié : il est un citoyen du monde qui capte la lumière et qui a encore de l’espoir.

Une sélection d’images où hommes, femmes et enfants sont toujours présents, une absence de toute indication technique et de données Exif, une couverture rigide et la qualité d’un papier glacé : ce beau livre parle d’art mais sans aucune prétention. David duChemin se veut artiste, certes, mais ne s’embarrasse pas des définitions. Il donne les clés pour éduquer notre regard devant les beautés du monde, nous dit pourquoi il ne tient qu’à nous d’avoir des yeux pour les voir. Il faut le lire et regarder ses images pour aller plus loin, au-delà des évidences. Sachant que pour David duChemin, « apprendre à voir ce n’est pas ouvrir les yeux mais ouvrir l’esprit ».

(*) L’âme d’une image, David duChemin, Editions Eyrolles