La quête du photographe de rue, d’abord un état d’esprit

©Editions Pyramyd

L’intérêt pour la photographie de rue (« street photography ») ne faiblit pas, même si ce terrain est aujourd’hui miné. Le photographe de rue, sauf s’il choisit de déambuler dans une ville morte (notez que c’est souvent le cas actuellement), se trouve confronté aux aléas de la prise de vues dans l’espace public. La notion du comportement acceptable chez un preneur d’images varie d’un pays à l’autre.

Matt Stuart, photographe de rue britannique né en 1974, a toujours aimé observer les gens. Il partage dans un livre édité par les Editions Pyramyd (*) ses meilleures rencontres et les fruits de ce qui est d’abord chez lui une attitude devant la vie.

En faisant abstraction de toute digression sur la technique, Stuart explique l’état d’esprit à adopter pour se mettre en quête de bonnes photos, repérer les associations insolites et les juxtapositions amusantes, les situations cocasses ou inattendues. La photo de rue, telle qu’il la conçoit et la pratique, ne doit pas être régie par des règles. Son livre n’est donc pas un code de conduite. Pour développer son propre langage visuel, nul besion, selon Stuart, de suivre des lois dans nos déambulations comme ne photographier qu’au 35 mm, s’interdire les longues focales et le flash, etc. Un principe cependant : ne pas se déplacer trop vite (cela attire immanquablement l’attention) mais surtout penser vite.

Stuart invite aussi à mettre en oeuvre ce qu’il appelle son « principe des 3 P: pêcher, poursuivre, plonger ». La recette consiste à trouver le bon endroit et le bon arrière-plan et d’attendre le passage du poisson pour le « filer » un moment et déclencher sans attendre dès que quelque chose évoque notre curiosité. Savoir observer, être discret, les sens en éveil: d’autres sont passés par là, naturellement et Stuart ne cache pas sa dévotion à son héros Cartier-Bresson. A ce propos lui-même utilise le système Leica M et son style a le don de mêler composition et « instant décisif », même s’il n’aime pas l’idée d’un moment unique qui seul mériterait la photo. Il a d’évidence, comme on le verra ci-dessous, un don bien à lui pour repérer et fixer (mais la chance est une récompense) les scènes insolites, surtout dans ce centre de Londres qu’il arpente depuis longtemps.

New Bond Street, Londres, 2006 (4è de couverture du livre) © Matt Stuart. Editions Pyramyd

Stuart admet que « l’éthique pourrait se révéler le seul écueil » du genre: s’il ne s’interdit pas de photographier un sans-abri (visage dissimulé cependant), il convient qu’il faut veiller à éviter les moqueries, la condescendance et la malveillance. Si votre photo dessert le sujet, passez donc simplement votre chemin. Et prenez conscience que cette mentalité du photographe de rue trouve aussi à s’employer ailleurs. Elle s’avère ainsi bien utile dans des environnements différents comme la vie de famille pour capter des moments spontanés, l’esprit et le regard toujours aux aguets.

Le livre s’ouvre sur une recommandation à se renseigner sur les dispositions du droit à l’image dans laquelle se trouve le lecteur qui voudrait mettre en pratique les techniques de Matt Stuart. On se souviendra qu’en France, exception faite pour les événements d’actualité telles que les manifestations, toute photographie d’une personne identifiable ne peut être diffusée sans son autorisation. La street photography doit être et rester un plaisir.

Un petit ouvrage sympathique, à lire comme une ode à l’acte de photographier, en soi plus enrichissant pour Stuart que la photo elle-même. Il n’empêche que ses images, sur son site comme dans son livre, méritent le coup d’oeil et le bon.

(*) Penser comme un photographe de rue. Matt Stuart. Traduction Véronique Valentin. Editions Pyramyd. Broché, 128 pages, 18,50€. Sortie prévue début mars 2021.

Portrait en lumière naturelle : les bonnes recettes de Scott Kelby

© Editions Eyrolles

L’art du portrait en photographie s’apparente généralement à la maîtrise de sources lumineuses que le photographe se doit de positionner judicieusement par rapport au sujet. Le portrait s’inscrit donc logiquement dans la manière des professionnels du studio, même si des amateurs s’y attachent volontiers en fonction de leurs possibilités matérielles et financières. La photo de portrait à la lumière du jour, par contre, n’exige ni investissements lourds ni manipulation d’accessoires compliqués et son champ d’action est naturellement vaste. C’est le sujet du dernier livre de Scott Kelby, que publient les Editions Eyrolles (*) dans une adaptation française fidèle au style particulier qui est la marque de ce photographe, formateur et auteur à succès.

L’auteur aborde en premier lieu les objectifs à privilégier pour le portrait et les réglages de prise de vue — ce sont les bases et on ne peut sans passer. Il entre ensuite dans le partage de ses conseils et astuces pour dompter et tirer le meilleur profit de la lumière naturelle. On passe des portraits à l’intérieur aux abords d’une fenêtre (le positionnement du modèle et du photographe, savoir se décaler) à la prise de vue en extérieur, avec ou sans diffuseur ou réflecteur. Comment positionner ces accessoires, gérer l’ombre et le soleil, photographier par temps couvert.

La formule utilisée par Kelby dans cet ouvrage: une ou deux photo(s) — elles sont bien entendu de qualité — et généralement deux paragraphes par idée. Succinct mais efficace. Comment, par exemple, créer le très prisé « effet Rembrandt », ce triangle inversé de lumière sur le visage qui ne vaut pas que pour le portrait en studio? Kelby nous dit aussi comment éclairer les contours d’un visage, maîtriser les tâches de lumière, obtenir une lumière douce ou encore un effet de flare (ces reflets parasites) sans ou avec Lightroom et Photoshop. Il aborde les ficelles de la composition et du cadrage appliquées au portrait, la relation avec le modèle et distille ses astuces afin de mettre le modèle, homme ou femme, en valeur. Vêtements à porter, direction du regard, quête de l’expressivité ou de l’inexpressivité (c’est le moment de faire une pose), affinage de la taille ou du visage.

Les recettes s’égrènent — il y a près de 150 rubriques — sans jamais lasser car le propos est à chaque fois simple et direct. A l’américaine, en somme. Un ouvrage pas forcément complet — ne vous attendez pas à trouver ici les petits « trucs » habituels recommandés pour les photos d’enfants — mais toujours agréable à parcourir.

Portrait de Scott Kelby en lumière naturelle
© scottkelby.com

A moins d’être véritablement débutant et à l’exception des deux premiers, il n’est pas nécessaire de lire cet ouvrage dans l’ordre de ses chapitres. Manquent peut-être quelques réflexions ou conclusions mais Kelby, auteur prolifique et très largement traduit, ne s’embarrasse pas de théorie. Il a livré par ailleurs d’innombrables contributions à la formation ainsi qu’ « aux idéaux de la photographie professionnelle » selon les termes de sa reconnaissance par l’American Society of Photographers. Regardez et écoutez (en anglais) notre formateur partager ici trois petits tuyaux pour un shooting de portrait en extérieur et faites plus ample connaissance sur son blog avec ses activités, son matériel et son portfolio. D’autres ouvrages de Scott ont été publiés chez Eyrolles.

En ces temps de contraintes et de tristes lumières, Kelby donne bougrement l’envie de passer ou repasser à l’acte de photographier ses proches et de revenir au naturel. Sachant que si le cadre dans lequel il est placé participera à la réussite du portrait et qu’aucune recette ne constitue en soi la panacée, ce livre éclairera joyeusement votre pratique. Un petit avertissement à ce propos: notre ami Scott est … un petit rigolo: chaque chapitre est précédé d’une courte introduction dans laquelle l’auteur laisse cours à une fantaisie tellement débridée qu’elle n’a rien ou vraiment pas grand chose à voir avec le contenu du chapitre proprement dit. On s’en amuse ou on s’en passe. Mais qui a dit qu’un manuel pratique devait être ennuyeux?

(*) La photo de portrait en lumière naturelle. Scott Kelby. Adapté de l’anglais par Gilles Théophile. Editions Eyrolles. 195 pages, broché, 22 €.

Tout sur les procédés alternatifs : pour des tirages d’exception

© Editions Eyrolles

S’agit-il d’un rejet ou à tout le moins d’une forme de réaction devant la poussée du tout-numérique? D’une quête de renouvellement devant la profusion d’images trop semblables, trop parfaites et trop lisses? Toujours est-il qu’un retour aux procédés anciens s’affirme depuis quelque temps dans le monde et la pratique de la photographie. Plusieurs ouvrages ont paru qui remettent en lumière, si l’on ose dire, ces techniques du passé. Anaïs Carvalho et Rémy Lapleige présentent aux Editions Eyrolles un tableau très complet à ce sujet en nous révélant « Les secrets des tirages alternatifs » (*).

Que ce soit au départ d’images argentiques ou numériques, il est possible de donner à ses tirages un cachet original en trouvant sur le marché les substances chimiques permettant d’appliquer des techniques découvertes il y a plus de 150 ans. Dans une introduction sur les débuts de l’histoire de la photographie, le livre retrace l’évolution de ces procédés de l’époque héroïque, qui font aujourd’hui l’objet d’un étonnant recours en grâce. Cette évolution, on le sait, fut jalonnée d’essais et d’échecs, depuis les premières découvertes sur les propriétés des sels d’argent et avant même les apports de Niépce, Daguerre et Fox-Talbot.

Les auteurs présentent ensuite les équipements et produits de laboratoire nécessaires à la réalisation de tirages selon les procédés dits « alternatifs ». Munis de toutes ces indications façon panoplie du parfait petit chimiste, nous entrons dans le vif du sujet. Au coeur du livre et au départ de beaucoup de projets entrepris de nos jours figure la création d’un internégatif numérique. L’ouvrage explique pas à pas la démarche pour les « transparents », support préférentiel des amateurs de procédés alternatifs, étant entendu que n’entrent pas dans cette catégorie les internégatifs argentiques obtenus au moyens de révélateurs chimiques.

Point de vue du Gras, Nicéphore Niépce. 1826.Représentation en positif.

Vient ensuite, chapitre par chapitre, le passage en revue de ces techniques anciennes, avec leur principe, la présentation du matériel, l’explication du procédé et ses applications, les effets produits selon les supports. Les auteurs ont sélectionné une dizaine de procédés, basés ou non sur l’utilisation des sels d’argent. Leur choix s’est porté sur les plus faciles comme sur les plus originaux, plus ou moins abordables et coûteux, qu’ils requièrent ou non une expertise poussée. Pour chacun d’entre eux — de l’antothype au palladium et au platinum en passant par le cyanotype, le Van Dyke, le papier salé, l’émulsion liquide, le tirage à effet lith — l’ouvrage explique les préparations et les variantes possibles.

Nature morte au coq. Louis Ducos du Hauron, 1879. Domaine public.
Procédé de gélatine pigmentée tricolore (original). Impression couleur, procédé d’inhibition de colorant.
Copie imprimée vers 1982 dans la collection George Eastman House

Avec sa couleur bleue par laquelle on le reconnaît immédiatement (le « bleu de Prusse »), le cyanotype est souvent la première technique testée par les amateurs d’aujourd’hui (des packs sont même disponibles dans le commerce). Peu onéreux, le cyanotype, inventé en 1842, fut largement employé par les ingénieurs pour la reproduction de plans à grande échelle. Outre sa simplicité, le regain d’intérêt qu’il suscite semble dû à la variété des résultats produits. Plusieurs photographes de renom se sont d’ailleurs laissés tenter. On se rapportera par exemple au superbe travail d’Emeric Lhuisset, L’autre rive, retraçant le parcours de réfugiés sur le sol européen. Ce projet valut des honneurs mérités au photographe-plasticien dont les impressions en monochromes bleus constituent une belle illustration de la manière de repenser un ancien procédé pour traiter d’une manière poétique d’un drame politique et humain qui se poursuit toujours: « Un bleu, couleur de cette mer (la Méditerranée), où tant disparaissent, mais aussi un bleu qui est celui de l’Europe », comme il nous l’expliqua à Paris-Photo 2019.

L’autre rive © Emeric Lhuisset

Les intéressés par le cyanotype pourront également se plonger dans le site de Mike Ware, qui mit au point à la fin du XXè siècle une nouvelle formule un peu plus compliquée qui procure des couleurs plus profondes.

Les auteurs de l’ouvrage, respectivement biologiste et informaticien de formation, ont par ailleurs mis sur pied l’association de photographie argentique Dans Ta Cuve. Ils espèrent, avec ce livre, donner l’envie d’explorer tel ou tel procédé et révéler les potentialités de chaque technique. Ces procédés peuvent très bien s’appliquer, soulignons le, à tous les types d’images argentiques et numériques, y compris les clichés provenant de votre smartphone ou de votre réflex comme aux travaux réalisés à la chambre ou par tout autre moyen. A chacun de choisir parmi les options pour donner à ses tirages un rendu particulier, affirmer une démarche artistique en trouvant son propre langage.

Ceux qui, lecture faite, décideront de passer à la pratique et de se lancer dans ces procédés de tirage ne pourront négliger de se protéger impérativement car la manipulation de produits chimiques n’est jamais sans danger. Prendre soin de soi et penser à une bonne ventilation du labo : les tirages alternatifs sont bien dans l’air du temps.

(*) Les secrets des tirages alternatifs. Démarche – matériel – procédés. Anaïs Carvalho, Rémy Lapleige – Collection Secrets de photographes. 184 pages ; 26€. Parution le 11 février 2021.

Reza, le photographe engagé qui « respire avec son oeil »

Reza Deghati – son nom d’auteur est Reza – est un photojournaliste d’origine iranienne, qui vient de publier chez Dunod en collaboration avec Florence At et Rachel Deghati un fort bel ouvrage. L’oeil de Reza (*) explique et fait admirer en une dizaine de « leçons » tout ce qui fait la noblesse du photoreportage tel que pratiqué par un photographe humaniste et engagé.

© Editions Dunod

Exilé en France depuis 1981 — il fut contraint de quitter son pays natal suite à la publication d’images qui déplurent au régime des mollahs — Reza a poursuivi depuis plus de trente ans dans le monde entier un parcours atypique. Non content d’être photographe collaborateur de magazines prestigieux dont le National Geographic, il est aussi le fondateur d’une ONG dans le domaine de l’éducation au service de la société civile en Afghanistan. Des Ateliers Reza ont été mis sur pied pour former au langage de l’image dans différentes banlieues de France et d’ailleurs. Florence At, qui commente dans ce livre les images de Reza, ainsi que Rachel Deghati, qui les restitue dans leur contexte, se sont investies avec lui dans ces projets.

Chambre avec vue sur la Piazza del Duomo, Catane 2017 © Reza. Dunod.

Dès l’enfance, Reza était, dit-il, « hypnotisé par les jeux de lumière sur les faïences des monuments ». La première leçon porte ici naturellement sur la lumière, qui « détermine notre intention visuelle et créatrice ». Les suivantes ont pour sujets le cadrage et la patience avant d’aborder le traitement des détails, du terrain et de la narration, les concepts d’humilité et de liberté, les idées de sélection et de partage.

S’il photographie dans les zones de conflit — du Maghreb à l’Asie et de l’Afrique aux Balkans — Reza ne distingue pas entre sa pratique du reportage et la vie quotidienne. En alerte permanente avec ses yeux et son appareil pour seuls armes, il est un photographe de l’instantané qui connaît le prix de la patience mais aussi sa récompense quand un humain vient s’inscrire dans son cadre après des heures d’attente. L’Afghanistan, où Reza fut employé comme consultant pour les Nations-Unies, le Kurdistan irakien et l’Azerbaïdjan en temps de guerre comme en temps de paix ont été ses terrains privilégiés. Ni voyeur ni conquérant, poussé par la nécessité de témoigner, Reza respecte ses modèles en montrant une part de leur intimité. Il n’est pas un photographe de guerre mais de paix et le thème de l’enfance lui est cher.

Enfance à Tora Bora – Afghanistan, zone tribale pachtoune, 2004. © Reza. Dunod

D’un point de vue stylistique, la formation d’architecte de Reza se ressent dans son sens de la composition, l’agencement des formes, le tracé des lignes et des courbes. Il s’attache au détail qui éclaire le tout. Convaincu qu’une image vaut mille mots, Reza n’aime pas, dit-il, être étiqueté car « l’étiquette contraint à un seul type d’images ». S’il est sensible à la poésie, il n’aime ni les interdits ni les portes fermées, en photographie comme sur le terrain.

© Editions Quai de Seine

Un portrait du commandant Massoud, réalisé dans une grotte, contribua à l’aura du résistant afghan. Cette image devenue emblématique fut utilisée pour la couverture du premier livre de Reza consacré à la mémoire du combattant contre l’envahisseur soviétique et les Talibans (ci-contre).

L’oeil de Reza, qui introduit la dimension pédagogique, convoque la passion pour la photographie et la géopolitique tout en plongeant le lecteur-spectateur dans les coulisses du photoreportage. Illustré des superbes images provenant des archives de Reza, le livre se clôt sur une parfaite démonstration du fait que la photographie vaut par son partage, quel que soit le support.

Reza n’est jamais retourné en Iran mais ne veut pas être perçu comme « le photographe venu d’ailleurs ». Il aime, dit-il « se sentir intégré partout », au sein des différentes communautés qu’il rencontre. La France est son port d’attache mais le monde est sa maison.

L’homme et le photographe sont formidables. Découvrez Reza ici mais aussi dans ses reportages, ses expositions et d’abord dans cette nouvelle publication.

(*) L’oeil de Reza. 10 leçons de photographie. Florence At, Rachel Deghati, Reza. Editions Dunod. Cartonné, 176 pages, 29€

Michael Freeman: les photos que les autres ne voient pas

Photographe et auteur très prolifique pleinement reconnu dans le milieu, Michael Freeman continue de livrer ses clés et ses recettes pour la pratique de la photographie. Son dernier ouvrage, édité chez Eyrolles (*), repose sur le concept d’accès photographique — comment accéder au sujet pour « photographier ce que les autres ne voient pas ».  

Ce livre considère comme acquis le fait que les compétences du photographe sont suffisantes pour prendre une image correcte. Freeman, qui nous a déjà donné des livres plus riches (**), s’adresse ici à ceux qui cherchent « le petit quelque chose en plus » en énumérant une série d’approches pour garantir cet accès, de la simple autorisation de se rendre dans tel ou tel endroit jusqu’à la compréhension du sujet. Notre auteur collectionne ce faisant pas mal d’évidences mais illustre son propos par des images puisées dans ses archives ou chez une trentaine de photographes dans tous les genres de la photographie.

© Editions Eyrolles

Ne pas compter sur la chance ou le hasard pour être au bon endroit au bon moment. Mieux vaut avoir une longueur d’avance — c’est l’exemple fameux de Weegee, archétype du photo-reporter arrivé le premier sur les lieux du crime car branché sur la fréquence radio de la police new-yorkaise. Pas donné à tout le monde ? Il existe aujourd’hui des applications telles Photo Pills permettant de connaître la position du soleil, de la lune ou de la voie lactée en tel ou tel lieu. Tout comme peut s’avérer payant le simple fait de revenir toujours aux mêmes endroits et d’avoir, par exemple comme Bob Mazzer, une fascination pour le métro, ce qui lui a valu de prendre la photographie figurant sur la couverture de cet ouvrage.

Comment avoir le bon contact avec son sujet ? S’offrir un guide n’est pas à la portée de tous mais il peut être plus facile de s’inscrire à un atelier photo en choisissant soigneusement son point de chute. On tirera profit des connaissances et du travail fait en amont par un photographe expérimenté. En matière de photographie documentaire, l’acceptation vaudra mieux encore que l’accès. « Lorsque vous êtes accepté, les gens vous offrent vos images. mes meilleurs clichés m’ont été offerts, je ne les ai pas vraiment capturés« , nous dit William Albert Allard. L’immersion pour produire ses effets suppose la confiance, qui se mérite, et l’observation : admettons donc de passer d’abord du temps à …ne pas photographier.

On peut discuter l’assertion de Freeman quand il fait peu de cas de la « muse » mais comment ne pas le rejoindre sur le fait que l’attente de l’inspiration ne peut servir d’excuse pour ne pas travailler et qu’il faut laisser le projet guider la prise de vue ? Le livre incite, autre évidence, à creuser les spécificités du sujet. Avis aux amateurs tentés de monter leur petit commerce : la photographie culinaire exige une expertise en cuisine autant que la maîtrise de la lumière. La règle vaudra aussi, on s’en doutait, dans les domaines de la photographie de mode ou animalière (à moins que vous soyez disposé à vous faire dévorer par un lion). La clé du succès peut-être : créer son propre domaine comme Howard Schatz, qui fit de la photographie d’humains sous l’eau sa spécialité.

En concluant ce livre un peu fourre-tout par la question de la créativité, Freeman cite les conseils de ses pairs, lesquels varient naturellement dans leur approche. Faut-il laisser délibérément de côté la quête de la perfection et le fameux « instant décisif »? Cultiver l’ambiguïté en tant qu' »essence même de la photographie » (Joël Meyerowitz)? Ou encore explorer son identité en plaçant son propre corps et son propre visage au centre du projet (Cindy Sherman)? L’exemple, comme le suggérait un magazine photo, vaut souvent mieux que la leçon. Voir ce qu’ont fait les autres d’abord, pour ensuite définir sa propre méthode et se trouver soi-même.

(*) Photographier ce que les autres ne voient pas. Michael Freeman. Editions Eyrolles. En librairie depuis le 22 octobre. 160 pages, cartonné. 19,90€

(**) On recommandera notamment chez le même éditeur, Capturer la lumière et Capturer l’instant.

Les règles d’or des maîtres de la photo : connaître et puis choisir

© Editions Dunod

Apprendre les règles, celles de la composition notamment, fait partie du parcours de tout photographe amateur désireux de tirer le meilleur de son outil, quand bien même les règles sont faites pour être brisées. Et puis il y a les conseils (étudier les images des grands noms de la photographie), les préceptes déjà lus / entendus ou non, et ceux auxquels nous n’aurions simplement pas pensé.

Déja auteur de la brique 1001 photographies qu’il faut avoir vues dans sa vie, Paul Lowe, photographe et enseignant au London College of Communication, a consigné dans un ouvrage au format pratique (*) quelque 200 de ces idées et suggestions. On retrouve mais on dépasse aussi les figures imposées car Lowe ouvre le champ et convoque à l’appui les grands de la photographie (de Jacques-Henri Lartigue à Annie Leibovitz, de Cartier-Bresson à Martin Parr, d’Edward Stechen à Sebastiao Salgado) à côté de nombreux praticiens contemporains.

Chaque « règle » — parfois bien connue ou de bon sens (rapprochez-vous; soyez patient) mais parfois aussi plus rare ou plus précieuse (ne touchez pas votre modèle) — est traitée sur une ou deux pages avec une illustration et quelques paragraphes explicitant le propos. C’est clair et cela constitue au final une bonne synthèse si on accepte de prendre ce livre pour ce qu’il est et de s’en imprégner à son rythme. L’ouvrage admet son caractère fortement sélectif mais s’attache à couvrir tout le champ du processus photographique à travers trois parties. La première aborde les fondamentaux de la production d’images avec des considérations techniques et esthétiques sur la prise de vue, la deuxième traite de la démarche artistique et du rapport de l’artiste avec le monde et ses projets, tandis que la troisième se penche sur la façon de vivre de son travail.

On passe de l’enseignement d’une image iconique à une leçon (N’effacez pas) basée sur l’expérience d’un professionnel. Celle-ci vient d’un photographe qui a pu retrouver dans ses archives une photo un brin datée (la stagiaire Monica Lewinsky embrassant le Président Clinton lors d’une réception) qui trouvait désormais tout son prix après la révélation d’une certaine affaire. Des recommandations répertoriées dans l’ouvrage sont, par ailleurs, parfaitement contraires à d’autres : rien d’étonnant à cela, tous les photographes n’ayant pas la même approche.

Telles qu’énoncées en haut de page, quelques prescriptions peuvent à priori relever de l’évidence ou de la banalité (Trouvez un sujet qui vous convient, Restez curieux) mais l’essentiel n’est pas là car chaque texte ici est l’occasion pour le lecteur d’une véritable petite méditation sur sa pratique. D’autres incitants s’adressent davantage à la personnalité du photographe (Découvrez qui vous êtes, Appuyez vous sur vos convictions). C’est dire que l’ensemble est un peu fourre-tout mais aussi plutôt dense et qu’il faut ne faut pas hésiter à y picorer ça et là, à l’envie.

L’appareil photo est votre passeport pour découvrir ce monde, et la photographie le témoin de l’expérience que vous en tirerez et de l’interprétation que vous en ferez.

Paul Lowe

Découvrir les premières pages de l’ouvrage, sur le site des Editions Dunod : https://www.dunod.com/sites/default/files/atoms/files/Feuilletage_688.pd

(*) Les 200 règles d’or des maîtres de la photographie. Paul Lowe. Traduit de l’anglais par Philippe Escartin. Editions Dunod. Broché. 240 pages. 22€

Créer des images fortes avec les questions de David duChemin

La période de contraintes que nous continuons de traverser en tant que photographes est aussi l’occasion de prendre du recul par rapport à notre travail et de nous interroger: « Est-ce une bonne photo? » ou encore « Est-elle réussie ou ratée »? Mais est-ce la bonne question?

© Editions Eyrolles

Dans son nouveau livre dont la version française vient de paraître chez Eyrolles (*), David duChemin, photographe canadien spécialisé dans l’humanitaire et la photo de voyage, dépasse ou plutôt remplace cette question pour nous renvoyer vers des interrogations plus larges sur le but recherché et vers des interpellations précises à propos de la lumière et de la couleur, de la direction des lignes ou du poids des formes.

Les formations comme les livres du Canadien anglophone ne visent pas à expliquer comment produire des images où l’exposition et la mise au point seront correctes. S’il n’incite jamais à négliger ou à court-circuiter le processus d’apprentissage, duChemin se situe clairement au-delà, voire plus haut, au risque assumé, dit-il, de se prendre les pieds dans ses idées.

Maîtriser son art est nécessaire mais non suffisant : cela ne crée pas forcément une bonne photo.

– David duChemin

Ce livre-ci passe donc en revue les éléments de langage visuel qui nous font réagir à une image et les moyens d’utiliser ces outils pour faire des photos qui seront véritablement nôtres et trouveront leur source dans notre « for intérieur ». Avec un leitmotiv : seul le photographe pourra décider du meilleur moyen d’ « exprimer son sujet » – entendez le message de la photo. Mais ne nous y trompons pas : duChemin n’entend pas défendre une forme de « chacun pour soi » en photographie. Il plaide seulement, avec éloquence, pour que le photographe cherche au plus profond de lui ce qu’il souhaite traduire.

L’ouvrage déroule alors ses questions et les choix que nous pouvons faire pour traduire notre intention. Que fait la lumière et que puis-je faire avec elle? Le but recherché sera-t-il mieux rencontré si le sujet est sous- ou sur-exposé? Qu’apporte la couleur? Renforce-t-elle ou non l’attention et l’ambiance recherchée? N’est-elle pas une distraction inutile ou masquant l’intention du photographe ? Où est le contraste et à quoi sert-il?

Certains feront sans doute valoir que le photographe n’a pas toujours le temps de réfléchir et que nos logiciels permettent après tout de rendre des rouges plus intenses, un vert plus jaune ou plus bleu ou de remplacer une couleur. De bonnes questions peuvent d’ailleurs être posées non seulement avant ou pendant la prise de vue mais aussi au stade de l’édition, de la post-production ou de la sélection des images. Mais il n’y aura pas ou peu de remèdes à un instant raté ou il faudra peut être compter sur le hasard pour telle ou telle scène captée sans anticipation.

Les illustrations qui émaillent l’ouvrage, en couleurs comme en noir et blanc et provenant des voyages de duChemin, sont là, elles aussi, pour nous interroger : à quoi servent ici les lignes, le choix du monochrome, le flou, les perspectives ou l’instant de la prise de vue? Qu’est ce qui fait que cette photo est « forte »?

Les photographes, constate duChemin, n’abordent pas toutes ces interrogations avec le même enthousisme que leurs discussions techniques sur les boîtiers et les objectifs. En posant ces/ses questions, il nous incite à effectuer nos choix en fonction de ce que nous sommes pour trouver de la sorte notre style. Son livre ne parle pas de prescriptions mais de possibilités. Et de toutes les questions qu’il pose (il y en a une multitude, plus ou moins essentielles) la plus importante, celle qui les résume toutes est bien: ce travail est-il vraiment le mien? Car l’honnêteté est le meilleur gage de l’authenticité et donc le meilleur moyen de faire des photos qui résonneront peut-être chez les autres.

Devenir un photographe intuitif suppose souvent une longue pratique. Se poser les bonnes questions, celles de David duChemin, nous aidera à le devenir tout en expérimentant et en nous faisant plaisir.

Il n’y a pas de devoir en art: il n’y a que des possibilités

– David duChemin

David duChemin © davidduchemin.com

David duChemin, qui continue de parcourir les continents à la recherche d’aventures et de beauté, ne cesse lui-même de s’interroger et de partager sur son site (en anglais) ses réflexions sur le processus créatif et l’inspiration. Les Editions Eyrolles ont déjà publié ou republié ces dernières années en versions françaises L’âme du photographe et L’âme d’une image. Destinés à nous guider, ses ouvrages sont aussi de véritables « essais » sur l’art photographique et son apport dans notre façon de voir le monde.

(*) Au coeur de la photographie. Les questions essentielles à se poser pour créer des images fortes. David duChemin. Adapté de l’anglais par Frank Mée. Editions Eyrolles. 312 pages, parution le 17/09/2020.

Composition et couleur en photo: le livre-référence d’Harald Mante

C’est une nouvelle réédition bienvenue que nous proposent les Editions Eyrolles. S’appuyant sur ses longues années d’enseignement et sa pratique indépendante de la photographie, Harald Mante nous livre une version entièrement remaniée de son ouvrage-référence (*).

© Editions Eyrolles

Fondé sur la conviction d’un lien très fort entre la couleur et la composition, illustré de 300 nouvelles images, ce livre est le produit des recherches d’un penseur du médium photographique et nous ramène aux fondements de notre pratique. Il est l’oeuvre d’un homme né à Berlin en 1936 qui commença par étudier les arts graphiques avec les héritiers directs du Bauhaus dont il transposa les enseignements au domaine de la photographie.

C’est avec cette approche méthodique et didactique, des schémas très parlants et une iconographie superbe que Mante passe en revue les éléments de composition et la couleur en tant que moyens d’expression artistique. Il décrypte ainsi le rôle du point, de la ligne et des formes visuelles et analyse la symbolique des éléments de composition — cercle, ovale, triangle, carré, rectangle. Il introduit parfois des notions plus « cérébrales » telles le plan originel (surface matérielle portant le contenu de l’oeuvre) et son effet visuel.

Mante passe alors en revue le rôle des contrastes et des effets de couleurs dans l’image. Outre les couleurs primaires, secondaires et tertiaires, il fait appel à des notions comme la couleur réelle (composition chimique et pigments) et la couleur apparente (à l’observation; fonction de facteurs externes). La séparation définie ou indéfinie des couleurs, leurs accords et leur harmonie sont autants d’éléments pour stimuler les perceptions sensorielles de l’observateur.

Connaître la grammaire de l’art permettra à la fois de juger des images de manière éclairée et de produire des images de qualité.

Harald Mante

Nous aurons avec le professeur Mante tous les atouts en mains ou plutôt en tête pour le choix du format et la division en surfaces mais aussi tout simplement pour mieux créer et mieux évaluer nos propres images et celles des autres. C’est dire que ce livre s’adresse au photographe autant qu’à l’amateur ou au critique.

Nous sommes à l’école peut-être mais à l’école du regard. Et si le respect des règles et des lignes directrices ne peut devenir une fin en soi — Mante en convient naturellement — ce classique de la littérature sur la photo nous éclaire sur les fondamentaux qui doivent imprégner notre esprit si ce n’est notre inconscient. Ce qui permet de s’investir pleinement dans la prise de vue ou le plaisir de regarder de bonnes photos.

(*) La photo. Composition et couleur. Harald Mante. Editions Eyrolles. Nouvelle édition entièrement remaniée. 168 pages, 28 €.

Pourquoi je resterai fidèle à Olympus

En cet été tout particulier d’une année toute particulière, un fabricant d’appareils auquel je suis tout particulièrement attaché a donc annoncé la vente de sa division photographie. Selon son communiqué, Olympus se sépare de sa branche “Imaging”, reprise par Japan Industrial Partners (JIP), un fonds de capital-investissement dont les intentions seront précisées dans les mois à venir. 

Les raisons de cette décision, qu’elles tiennent à l’évolution du marché de l’industrie photographique ou aux spécificités d’Olympus et de sa gestion jugée parfois malheureuse, ont été abondamment commentées. L’amateur-détenteur de produits Olympus reste pour sa part dans l’expectative. La gestion de la marque et l’avenir de la ligne de production seront désormais dans d’autres mains, suspectes aux yeux de certains.

Au-delà des assurances d’usage à l’égard des consommateurs, certains signaux peuvent pourtant paraître rassurants : de nouveaux produits sont déjà annoncés. Une nomenclature bien connue — la gamme OM-D, le séduisant boîtier PEN et les objectifs M.Zuiko – est appelée à survivre, s’il faut en croire Setsuya Kataoka, le VP de la branche stratégique d’Olympus Imaging Division (interview à DPreview, 15 juillet 2020). L’accent sera vraisemblablement placé sur le haut de gamme et la valorisation des spécificités de l’héritage Olympus dont la stabilisation. Rien n’interdit de penser que de nouvelles technologies d’imagerie seront incorporées par le biais d’accords de licence avec d’autres développeurs, ce qui réduirait l’investissement propre dans la R&D.

©Roland Deglain. Olympus EM-10, Olympus M.14-150mm

L’hybride et la gamme OMD d’Olympus m’ont convaincu. Dois-je patienter deux ou trois ans pour y voir plus clair dans les intentions de JIP ? Ou bien dois-je, dès à présent — mon avenir de photographe sera bien plus court que mon passé — changer résolument mon fusil d’épaule ? Mais quel serait alors le sens d’un tel revirement au moment où mes vieilles épaules précisément se réjouissent de ne plus devoir systématiquement porter un matériel réflex pour une balade qui m’offrira peut-être l’occasion de saisir les paysages qui m’interpellent ? Des questions se posent certes sur l’avenir de la marque mais c’est toute l’industrie photographique qui continuera d’évoluer. Cette évolution, même inéluctable, ne fera pas de moi un autre photographe. Et bien malin celui qui peut dire aujourd’hui quel sera dans dix ans le rapport de force entre les marques ni même lesquelles de ces marques seront toujours là dans une dizaine d’années.

©Roland Deglain. Olympus EM-10, Olympus M.14-150mm

Je photographie depuis l’enfance et je m’étonne régulièrement de trouver dans ces photos d’enfance — celles que je dois à mon premier appareil, un Kodak Brownie Starflash – certaines attirances pour des sujets ou encore des compositions, même maladroites, qui sont encore les miennes aujourd’hui. C’est cela et non mon matériel qui a déterminé mon style de photographe, qui fonde ma pratique et qui doit dicter mes envies. Compte tenu de mes moyens financiers, qui restent limités — la photo reste et restera une passion et non un moyen d’existence, je continuerai donc d’utiliser mes appareils et mes objectifs Olympus en essayant d’en tirer le meilleur parti. Je ne vais pas me préoccuper outre mesure de ce qui est et de ce qui restera hors de mon contrôle. Je n’ouvrirai pas mon portefeuille ni des yeux béats d’admiration pour des capteurs de 80 Mpx, une prise en rafale à 20 i/s ou la vidéo en 8K. Mais j’ouvrirai les yeux dans mes balades de photographe, en espérant que parfois je les ouvrirai avec des yeux d’artiste.

Cela peut paraître prétentieux mais c’est pour cela que je photographie. Je ne m’équipe pas pour reproduire en miroir et au-delà même de ce que peut percevoir l’oeil humain ce qui se trouve devant mon objectif. Je photographie pour partager mes émotions, mon interprétation de la réalité et pour en garder le souvenir. Mon appareil m’aide à traduire ce que je ressens et c’est à moi qu’il advient de trouver, en artisan et avec les atouts de mon outil, par l’éclairage, la mise au point ou le choix des couleurs, la meilleure façon de transmettre mon ressenti.

C’est cela qui m’importe et ce n’est pas un communiqué qui doit guider mes choix. Je n’ai pas de raison de changer. Je resterai fidèle au photographe que je suis; je resterai fidèle à Olympus. 

Comment monter son portfolio : le livre qui nous manquait

Sylvie Hugues et Jean-Christophe Béchet ont longtemps porté avec compétence et talent le magazine Réponses-Photo avant d’en être remerciés il y a quelques années par l’éditeur Mondadori pour « divergences stratégiques sur le contenu éditorial ». Tous deux practiciens et experts, ils ont depuis poursuivi leur route dans le monde de la photographie, l’une comme consultante et animatrice d’ateliers et de conférences, l’autre en déclinant son travail sur divers supports, auteur entre autres de nombreuses publications et animateur lui aussi de workshops. Leurs chemins se recroisent aujourd’hui pour nous offrir, aux Editions Eyrolles, un ouvrage réellement utile et bien conçu (*), qui se distingue des nombreux manuels destinés à nous guider dans la pratique de la phototographie.

Issu de l’époque argentique, le concept de « portfolio photographique » reste d’application à l’ère du numérique, par exemple à travers les « lectures de portolios » telles que dispensées par les auteurs. Il peut servir à l’amateur désireux de franchir une étape et d’obtenir un regard extérieur sur son travail : une simple chemise cartonnée contenant quelques images et deux textes imprimés sur feuilles volantes fut ainsi le détonateur de l’aventure vécue après sa retraite professionnelle par le merveilleux Gilbert Garcin. Outil intermédiaire pour un projet d’exposition, de livre ou de projection, le portfolio peut même être un objet définitif, destiné par exemple aux collectionneurs sans exclure une autre finalité comme le simple cadeau ou la mémoire familiale.

Sylvie Hugues et Jean-Christophe Béchet s’adressent ici autant aux jeunes professionnels qu’aux amateurs et aux passionnés soucieux de valoriser leur réalisations. Ils commencent par une remise en perspective avant de dresser une typolologie des portfolios possibles, en insistant sur le fait que toute présentation dépend naturellement du propos du photographe et du genre pratiqué. Les conseils dispensés portent sur l’editing, sur les papiers photo à choisir pour présenter un projet achevé ou en cours, sur la construction matérielle du portfolio et sur l’opportunité ou non d’un texte accompagnant les images. Un projet documentaire ou de reportage ne se conçoit pas comme un projet purement esthétique dans le domaine de la photo de nu et ne s’adresse pas aux mêmes interlocuteurs.

Les auteurs s’appuyent sur leurs propres expériences mais ont l’intelligence de solliciter d’autres experts et spécialistes dans le champ photographique pour multiplier les approches et permettre au lecteur-photographe de trouver le ou les profils qui lui correspondront le mieux. Les témoignages rapportés de part et d’autre sur les lectures de portfolios éclairent sur les attentes et bénéfices mais aussi sur les limites et les frustrations possibles de l’exercice, lequel n’est pas à prendre à la légère et n’est pas sans risque. Une lecture de portfolio revient parfois, pour le photographe, à véritablement « se mettre à nu » et la sincérité est le meilleur gage d’une rencontre enrichissante.

Ce livre écrit à quatre mains ne se contente pas d’être pratique mais permet également de nourrir une réflexion sur son travail et son regard photographique. Car, il est bon de s’en souvenir avec notre duo, le tirage est un passage essentiel et l’aboutissement de l’acte photographique. « Une photographie n’existe réellement que si elle a été choisie, retenue, sélectionnée, peaufinée, imprimée, rangée, stockée et … retrouvée quand on la cherche ». C’est bien dans cette optique de traduire concrètement une passion photographique que se situe le portfolio. Sylvie Hugues et Jean-Christophe Béchet nous convainquent qu’il a toute sa place dans nos parcours photographiques, par nature jalonnés d’hésitations, de doutes et de satisfactions.

Suivez sur leurs sites respectifs Sylvie Hugues et Jean-Christophe Béchet.

(*) Concevoir un portfolio de photographie, Sylvie Hugues, Jean-Christophe Béchet, Editions Eyrolles, 152 pages, broché, 25 €.