Comment monter son portfolio : le livre qui nous manquait

Sylvie Hugues et Jean-Christophe Béchet ont longtemps porté avec compétence et talent le magazine Réponses-Photo avant d’en être remerciés il y a quelques années par l’éditeur Mondadori pour « divergences stratégiques sur le contenu éditorial ». Tous deux practiciens et experts, ils ont depuis poursuivi leur route dans le monde de la photographie, l’une comme consultante et animatrice d’ateliers et de conférences, l’autre en déclinant son travail sur divers supports, auteur entre autres de nombreuses publications et animateur lui aussi de workshops. Leurs chemins se recroisent aujourd’hui pour nous offrir, aux Editions Eyrolles, un ouvrage réellement utile et bien conçu (*), qui se distingue des nombreux manuels destinés à nous guider dans la pratique de la phototographie.

Issu de l’époque argentique, le concept de « portfolio photographique » reste d’application à l’ère du numérique, par exemple à travers les « lectures de portolios » telles que dispensées par les auteurs. Il peut servir à l’amateur désireux de franchir une étape et d’obtenir un regard extérieur sur son travail : une simple chemise cartonnée contenant quelques images et deux textes imprimés sur feuilles volantes fut ainsi le détonateur de l’aventure vécue après sa retraite professionnelle par le merveilleux Gilbert Garcin. Outil intermédiaire pour un projet d’exposition, de livre ou de projection, le portfolio peut même être un objet définitif, destiné par exemple aux collectionneurs sans exclure une autre finalité comme le simple cadeau ou la mémoire familiale.

Sylvie Hugues et Jean-Christophe Béchet s’adressent ici autant aux jeunes professionnels qu’aux amateurs et aux passionnés soucieux de valoriser leur réalisations. Ils commencent par une remise en perspective avant de dresser une typolologie des portfolios possibles, en insistant sur le fait que toute présentation dépend naturellement du propos du photographe et du genre pratiqué. Les conseils dispensés portent sur l’editing, sur les papiers photo à choisir pour présenter un projet achevé ou en cours, sur la construction matérielle du portfolio et sur l’opportunité ou non d’un texte accompagnant les images. Un projet documentaire ou de reportage ne se conçoit pas comme un projet purement esthétique dans le domaine de la photo de nu et ne s’adresse pas aux mêmes interlocuteurs.

Les auteurs s’appuyent sur leurs propres expériences mais ont l’intelligence de solliciter d’autres experts et spécialistes dans le champ photographique pour multiplier les approches et permettre au lecteur-photographe de trouver le ou les profils qui lui correspondront le mieux. Les témoignages rapportés de part et d’autre sur les lectures de portfolios éclairent sur les attentes et bénéfices mais aussi sur les limites et les frustrations possibles de l’exercice, lequel n’est pas à prendre à la légère et n’est pas sans risque. Une lecture de portfolio revient parfois, pour le photographe, à véritablement « se mettre à nu » et la sincérité est le meilleur gage d’une rencontre enrichissante.

Ce livre écrit à quatre mains ne se contente pas d’être pratique mais permet également de nourrir une réflexion sur son travail et son regard photographique. Car, il est bon de s’en souvenir avec notre duo, le tirage est un passage essentiel et l’aboutissement de l’acte photographique. « Une photographie n’existe réellement que si elle a été choisie, retenue, sélectionnée, peaufinée, imprimée, rangée, stockée et … retrouvée quand on la cherche ». C’est bien dans cette optique de traduire concrètement une passion photographique que se situe le portfolio. Sylvie Hugues et Jean-Christophe Béchet nous convainquent qu’il a toute sa place dans nos parcours photographiques, par nature jalonnés d’hésitations, de doutes et de satisfactions.

Suivez sur leurs sites respectifs Sylvie Hugues et Jean-Christophe Béchet.

(*) Concevoir un portfolio de photographie, Sylvie Hugues, Jean-Christophe Béchet, Editions Eyrolles, 152 pages, broché, 25 €.

Photographier autrement: petit manuel pour trouver l’inspiration

Nombreux sont les photographes, amateurs ou autres, préoccupés par un souci de renouvellement ou d’inspiration. Quoi de plus naturel à l’heure où presque tout est instantanément transformé en image, quelle que soit la destination ou la durée de vie de celle-ci ? Les livres de photographes confirmés comme les manuels pratiques font office de pourvoyeurs d’idées et nous peuvent nous porter vers d’autres approches de la pratique. Edité par les Editions Pyramyd dans une collection qui propose déjà le même outil pour d’autres techniques artistiques telles le dessin ou l’aquarelle, un nouveau petit livre invite à photographier autrement.

© Editions Pyramyd
Photo de couverture © Florian Pérennès

Dans Le petit livre des grandes inspirations (*), Lorna Yabsley a rassemblé des dizaines de pistes pour nourrir l’inspiration du photographe. Illustré d’images puisées chez ses collègues en photographie contemporaine plutôt que chez les grands maîtres (Bill Brandt, Man Ray, René Burri et Martin Parr sont cependant cités), cet ouvrage recense des dizaines d’idées, de techniques ou même de styles (le minimalisme).

Cela va du simple changement de perspective et de propositions franchement banales (recadrer, aller vers des inconnus) ou souvent efficaces (la juxtaposition, les filtres) au recours à l’infrarouge ou à l’éclairage théâtral. Certaines techniques s’adressent au spectateur (jouer avec la réalité), d’autres sont carrément originales comme le freelensing (retirer l’objectif pour le tenir devant l’appareil) utilisé pour ce portrait très rapproché en couverture de l’ouvrage.

Chaque proposition fait l’objet de courts paragraphes et l’ensemble mélange allègrement les pistes, entre les thèmes (les jumeaux), les conseils (concentrez vous sur la couleur) et les techniques. Ces dernières peuvent être classiques (le sténopé) ou plutôt utilisées en photographie contemporaine, certaines – comme l’appropriation – étant même discutables, l’autrice en convient. Mais peu importe la source de l’inspiration si ce manuel souple et très bon marché vous permet de trouver de nouvelles voies, de relancer votre créativité ou de vous procurer d’autres émerveillements.

Ce petit livre est la version française d’un ouvrage édité l’an passé au Royaume-Uni. Yorna Yabsley, installée dans le Devon, poursuit depuis plus de trente ans une activité photographique aux multiples facettes. Elle est active dans le domaine commercial ou social, dispense des formations et des consultations et a écrit plusieurs livres sur la photographie. Plus d’infos sur son site.

(*) Photographie. Le petit livre des grandes inspirations. 176 pages illustrées. Editions Pyramyd. 12,90 €. A paraître le 5 mars 2020

L’âme du photographe: réédition d’un classique

© Editions Eyrolles

David duChemin est un photographe canadien spécialisé dans l’humanitaire. Les Editions Eyrolles, qui avaient publié l’an passé L’âme d’une image, ont la bonne idée de faire paraître, pour le 10è anniversaire de l’ouvrage original, un livre antérieur, L’âme du photographe (*). L’homme de Vancouver y exposait déjà une pensée féconde sur l’esprit de sa pratique photographique.

Comme L’âme d’une image, ce livre-ci traite de la vision du photographe, thème cher à David duChemin qui n’écrit pas ou pas beaucoup sur le comment mais surtout sur le pourquoi. En sachant bien entendu que la meilleure vision ne sert à rien sans les moyens de l’exprimer, son propos, résumé dans la préface de l’ouvrage, est sans équivoque: « L’équipement c’est bien, la vision c’est mieux ». Sa vision à lui, grand voyageur au nom prédestiné, est délibérément mondiale: il aime les lieux, les gens et les cultures « qui n’ont pas été absorbées par l’affrayante homogénéité de l’Occident ». Ce photographe qui emprunte parfois les accents d’un philosophe ou d’un moraliste considère la vision comme un voyage, non comme un but en soi, puisque notre vision évolue naturellement au gré de nos expériences et de nos influences.

Le deuxième leitmotiv du professeur duChemin, tel qu’il s’emploie à le transmettre dans ses formations et ses livres, est d’insuffler de l’émotion dans ses/nos photos. D’où le besoin pour le photographe de bien comprendre les chemins qu’empruntent les émotions — le sourire passe par les yeux plutôt que par la bouche. « Dans un monde qui crée et partage des milliards d’images tous les jours », écrit duChemin, « ce sont celles qui comportent une part de sensibilité et qui provoquent nos émotions qui auront un impact. » On ne demande qu’à le croire. Il suggère que photographier les gens et les lieux fait appel à un mode de pensée similaire: il ne s’agit pas de faire (on dit bien faire et non prendre) une photo de quelqu’un ou d’un lieu mais bien à propos de ou au sujet de. Autrement dit, l’image ne sera pas le fait d’un prédateur mais d’un interprète.

Photographier les lieux comme les personnes, c’est un effort pour révéler à l’extérieur ce qui se trouve à l’intérieur – David duChemin

Notre auteur, on le comprend, aime les mots et ne cesse à travers son site et son blog de partager sa sagesse et sa réflexion sur son art. Il admet abuser du mot vision. Ne croyez pas cependant que ce livre, illustré d’images fortes en couleurs comme en monochrome et ramenées des voyages du photographe, est fait seulement d’éloquence et de sagesse. David duChemin propose aussi des exercices créatifs, traite concrètement de la narration photographique et des moyens de diriger l’oeil du spectateur de nos images. Il partage ses techniques d’approche pour le portrait et les rencontres dans les autres cultures. Il nous dit toute l’importance du respect, la nécessité de s’informer avant immersion pour avoir conscience des tabous et du comportement attendu. Ce photographe intéressé par les expressions de la foi prend le temps de savoir avant d’aller voir ailleurs. La connaissance et le véritable contact humain, qui n’implique pas forcément le partage de la langue, nourrit l’empathie et fait la beauté de ses images.

Cet ouvrage, dont le titre original est Within the frame, se fonde aussi sur l’idée que le cadre est l’élément déterminant à la prise de vue (que voulons-nous y inclure, que faut-il rejeter?). Si vous entendez réfléchir au sens de votre pratique photographique et souhaitez exprimer par elle autre chose que « je suis là » ou « j’étais là », ce livre vous parlera et vous aidera à nourrir votre propre vision pour l’inscrire A l’intérieur du cadre.

(*) L’âme du photographe, Edition 10è anniversaire. David duChemin. Editions Eyrolles. 304 pages, 26€. Ce livre est une édition entièrement retraduite et ramaquetée de l’ouvrage paru en France en 2009 aux éditions Pearson.

Le style du photographe: un discours de la méthode

©Editions Eyrolles

Le style c’est le ou la photographe, son identité visuelle, ce qui le ou la distingue de ses pairs. La marque d’une esthétique caractérise la photographie artistique. Pour vous guider dans la recherche de votre style, les Editions Eyrolles publient dans la collection Secrets de photographes un nouvel ouvrage de Denis Dubesset (*), un photographe professionnel soucieux de transmettre ce qu’il a acquis depuis dix ans.

Le livre insiste sur l’importance de l’intention dans la démarche du photographe. Il s’agit bien au départ de déterminer ce que nous avons envie de photographier. Documentariste, provocateur, humoriste, contemplatif : quel est le projet ? Viendront ensuite le ou les sujet(s), et puis tout le reste : la mise en scène, la composition, les partis pris, la lumière, l’editing et la phase de traitement.

Denis Dubesset s’attache d’abord à montrer l’évolution de son propre style. Sa propre esthétique le situe clairement dans une veine contemplative, ce qui n’est pas pour nous déplaire, mais c’est la méthode, le parcours à suivre, qui importent ici. Le pédagogue Dubesset pousse à expérimenter.

Pour aider son lecteur dans la recherche et l’affinement de son style, l’auteur lui suggère d’imiter quelques photographes connus, en payant d’exemple(s). Si l’une ou l’autre image typique des illustres modèles aurait utilement éclairé les moins avertis, la proposition de faire des images « à la manière de » s’appuie sur une brochette inspirante et variée (Saul Leiter, Michael Kenna, Raymond Depardon, Martin Parr, les Becher…). Le but est de vous inciter à vous définir ou à vous positionner par rapport aux maîtres mais sans vous figer dans l’imitation.

Le chapitre suivant passe alors à la pratique en guidant le photographe en quête de style dans une phase de tests appliqués à la photo de paysage, à l’urbex, aux perspectives, à la photo sous la pluie, etc. A l’intention de ceux qui restent peu à l’aise devant la technique, des annexes rappellent brièvement les fondamentaux de la prise de vue et livrent quelques pistes pour l’acquisition du matériel.   

Le fait d’imprimer une signature graphique résolument typique sur ses photographies n’est pas toujours essentiel, bien entendu — un travail de commande devra d’abord répondre à l’attente du client. Et le style, en photographie comme dans d’autres disciplines artistiques, ne saurait être définitivement figé. Comme toujours, les contraintes seront utiles à celui ou celle qui saura les dépasser, éviter la redite et l’enfermement.

Comment trouver son propre style? Pas de meilleure façon sans doute de répondre à la question qu’avec cette formule que l’auteur de l’ouvrage entendit tomber « comme un cadeau » de la bouche de Joël Meyerowitz. Interrogé lors d’une séance de dédicaces à Paris-Photo, Meyerowitz lâcha : « It’s all about your soul/Tout tourne autour de ton âme ». Autrement dit, « Chercher son identité graphique, c’est partir à la rencontre de soi-même », nous dit ce livre. Ce voyage-là vaudra toujours la peine.

(*) Les secrets du style en photographie. Denis Dubesset. Editions Eyrolles, broché, 108 pages, 23€

Trouver l’inspiration dans les techniques créatives: un petit manuel pour oublier votre smartphone.

©Editions Pyramyd

Le titre, « Manuel moderne de photographie », est sans doute quelque peu abusif et ne reflète  pas précisément le contenu de l’ouvrage publié dans sa version française par les éditions Pyramyd (*), spécialisées dans les ouvrages consacrés à la création, au graphisme et à la communication visuelle. Il s’agit en réalité, comme l’indique une pastille bien plus explicite, de découvrir ou de redécouvrir des techniques de photographie créative.

Pour sortir de l’éphémère et des réflexes « clique, ajoute un filtre, publie », ce petit livre qui se veut « une véritable déclaration d’amour à l’art photographique » nous présente en effet 58 sources d’inspiration pour créer des images originales ou poétiques. Chaque idée fait l’objet d’une  présentation claire et aérée sur une double page — une page-photo illustrant le résultat; une page de texte expliquant le procédé utilisé par l’auteur(e). Cela va des procédés classiques tels l’exposition multiple, le bon vieux sténopé ou la photographie d’un paysage à partir d’un train en marche à des techniques plus originales : comment créer des effets spéciaux, par exemple à base de vapeur, revisiter de vieilles photos avec du fil et une aiguille, dessiner avec la lumière ou encore créer l’illusion de sujets en trois dimensions.

Certains procédés se révéleront amusants (créer un petit théâtre d’ombres) ou ingénieux (créer de l’art botanique avec une boîte lumineuse). D’autres nous ont paru — à chacun d’en décider — d’un intérêt peut-être plus douteux (abîmer ses photos), voire un peu vain (créer du flou à l’aide d’un tourne-disque ou …verser du sang dans du lait pour produire une image abstraite; vraiment ?).  Quelques propositions cherchent volontairement la complication : faire, par exemple, le choix de l’argentique là où un logiciel permettrait un travail plus facile et plus économique, certes moins digne d’admiration devant la prouesse de la réalisation. Seule importe en définitive la satisfaction devant l’effet produit. Le pouvoir de la photo, rappelle Natalia Price-Cabrera dans son introduction, est infini. Comment ne pas la suivre sur ce point?

Ce qui frappe ici plutôt et nous interpelle, c’est le retour en somme très fréquent vers les anciennes techniques pour retrouver la magie de « l’ancien monde » photographique. Utiliser les procédés historiques n’est plus synonyme de ringardise, comme le prouve l’artiste argentine Gisela Arnaiz Fassi qui reprend le procédé du cyanotype, procédé mis au point en 1842 pour obtenir un tirage bleu de prusse. La recherche d’une atmosphère vintage va jusqu’à utiliser un APN pour prendre une photo à travers le verre de visée d’un appareil ancien ne fonctionnant même plus afin d’obtenir la poussière, les griffes ou les éraflures qui donneront du caractère aux photos.

Au fait, s’agit-il toujours de photographie ? Difficile de le nier puisque cet ouvrage, parsemé de quelques fiches techniques sur des moyens qui ne sont pas toujours des plus contemporains, se clôt en définitive sur… le daguerréotype.

(*) Manuel moderne de photographie. Natalia Price-Cabrera. Editions Pyramyd. 14,95 €
Mise en vente : 02/05/2019. Livre souple, avec rabats – 144 pages, 17 x 17 cm

Pourquoi aimons-nous telle photo? Brian Dilg ouvre les portes de la perception

©Editions Eyrolles

Beaucoup d’éléments entrent en jeu dans le fait que nous aimons une photo. L’attention visuelle se base sur notre expérience, nos goûts, la reconnaissance de tel ou tel objet. Une sorte de « hiérarchie personnelle » intervient forcément dans notre perception. Est-ce la combinaison des couleurs ou le jeu des contrastes qui nous séduit ?  Sommes-nous entrainés par le mouvement capté par le photographe ?

Pour répondre à ces questions, un livre vient de paraître en traduction aux Editions Eyrolles (*). Il associe les principes fondamentaux de la photographie tels que l’exposition, la mise au point, la profondeur de champ et la distance focale aux développements les plus récents en psychologie et neurosciences cognitives. Ce livre est l’œuvre de Brian Dilg, président du département de photographie de la New York Film Academy, photographe, réalisateur, écrivain, formateur et accessoirement porte-parole chez Canon USA.

Dilg aborde des concepts tel le modèle mental, le temps et le mouvement, la « théorie de l’esprit », les relations implicites ou le faisceau extrêmement restreint de notre attention consciente. Il convoque la parole d’experts et chercheurs scientifiques mais sans alourdir son propos et explore de manière passionnante le fonctionnement d’une photo et de la perception du cerveau. Il s’appuie pour ce faire sur ses propres images et sur celles de grands photographes tels Elliot Erwitt, Garry Winogrand ou André Kertesz. L’un des arguments du livre est que, « pour l’essentiel, nous n’avons pas conscience de ce qui se passe dans notre cerveau ». Et puisque notre esprit fait en sorte de nous protéger contre les expériences douloureuses en rejetant les souvenirs dans notre inconscient, l’auteur nous dit qu’il n’est peut-être pas tellement surprenant que les artistes ne parviennent pas toujours à définir consciemment ce qu’ils cherchent. Ce sont donc les photos qui montrent la voie.

Dilg conclut que la création d’images est aussi complexe que la perception elle-même. « La plupart des photos, » dit-il, « sont prises trop rapidement pour que le processus soit conscient. » Le photographe peut dès lors être tout aussi surpris que le spectateur.  Dilg assure pourtant que plus nous pratiquons, plus sera court l’intervalle entre l’inspiration et la capacité de capturer ce que nous avons prévisualisé. Et si nous percevons, certes, beaucoup moins que ce que nous croyons, les photographies, en dépit de leurs limites, sont susceptibles de nous montrer une bonne part de ce que nous ratons.

Après avoir lu ce livre, vous ne regarderez plus les photos des grands photographes ni vos propres images de la même façon.

(*) Pourquoi j’aime cette photo. Brian Dilg. Editions Eyrolles. 160 pages. 19,90€

L’art du photographe, selon Bruce Barnbaum: ouvrage-référence et véritable « must »

©F1rst Editions.

Il y a des livres destinés à faire de nous de meilleurs photographes (les manuels photo, guides, ouvrages sur le mode « comment … ») et puis il y a les livres de photographe (les monographies, livres thématiques, « beaux livres», rétrospectives, etc.). « L’art du photographe » (« The Art of Photography ») ouvrage-somme de Bruce Barnbaum, s’inscrit dans la première catégorie mais relève aussi de la deuxième par la qualité de son iconographie. Il traite de surcroît de sujets plus « philosophiques » sur la photographie pour offrir « une vision personnelle d’un moyen d’expression ». Paru pour la première fois aux Etats-Unis en 1994 et mis à jour depuis, ce livre s’est déjà vendu à plus de 100 000 exemplaires dans le monde. Sa diffusion devrait encore s’élargir grâce à cette version française, récemment publiée par les Editions F1rst (*).

Barnbaum officie depuis des décennies dans le domaine de la photographie de paysage et d’architecture en particulier. Formateur, il couvre ici tout l’éventail des aspects techniques, depuis la composition et ses éléments jusqu’au tirage, à l’impression et à la présentation en passant par la couleur, la lumière, les filtres, le contrôle du contraste, le zone system et toute la panoplie des outils et fonctionnalités indispensables pour sublimer nos images. L’orientation de l’ouvrage se voulant créative, il s’attache à donner « des bases solides » pour adapter ces outils à nos objectifs artistiques. Barnbaum, en effet, nous invite à ne pas nous contenter de « capturer » (le vilain mot) ce que nous voyons mais de penser dès le départ en termes d’ « interprétation de la scène » pour créer dans une approche artistique et en nous appuyant sur une opinion personnelle.

C’est donc en apôtre de la « prévisualisation » – entendez que le photographe est invité à anticiper le tirage final dès avant le déclenchement – que notre auteur-formateur nous entraîne dans son explication des techniques essentielles de l’argentique comme du numérique mais en intégrant la dimension artistique dans son propos. Il le fait sur près de 400 pages illustrées par ses propres images commentées, puisées dans un catalogue couleurs et surtout noir et blanc. Ses monochromes font souvent penser aux Weston – Edward, le père, pour sa valorisation étudiée des textures, et Brett, fils moins connu d’Edward, pour son utilisation de l’espace positif/négatif.

L’ouvrage, et cela fait tout son intérêt, donne toute sa place à la réflexion sur la photo en tant qu’œuvre d’art, aux rapports avec les autres disciplines artistiques, à l’approche intuitive de l’acte créatif. Il contient bien des passages sur lesquels on s’attardera, notamment quand Barnbaum nous avertit qu’ « une bonne composition et des prouesses techniques » ne suffiront pas pour faire de notre travail « une œuvre d ‘art ». Ainsi rappelle-t-il que « la photographie, comme toutes les autres formes d’art, est un moyen de traduire visuellement des réflexions, des sensations et des émotions » et que « l’idée n’est pas de chercher à impressionner gratuitement le public ». De quoi peut-être relativiser le jugement sur bon nombre d’images présentées et surtout primées dans les concours. Suivent-elles le précepte de Barnbaum (ce n’est pas forcément leur ambition) ou visent-elles simplement et plutôt à « impressionner » les juges ?

L’importance donnée à la dimension artistique de la pratique photographique, aux fondamentaux et au questionnement de l’artiste (que cherchons-nous à montrer?) se retrouve décidément dans plusieurs ouvrages publiés récemment et chroniqués sur ce blog. Ce choix des éditeurs est le bienvenu, qui aide à maintenir et relever le niveau d’exigence chez les amateurs comme au sein des clubs de photographes. Le traité de Barnbaum, car c’en est un, s’adresse à tous les amateurs, qu’ils soient au niveau débutant, intermédiaire ou avancé,  aussi bien qu’aux professionnels. C’est un véritable « must » qui dépasse la différence entre la technique et l’art. Il est volumineux et riche, et beaucoup choisiront sans doute de le consulter et d’y revenir de façon sélective. Disponible désormais en langue française, il prendra place à coup sûr ici aussi parmi les « essentiels », comme un ferment d’apprentissage et d’inspiration pour tout photographe aux ambitions artistiques.

 (*) L’art du photographe. Bruce Barnbaum. Collection Focus. F1rst Editions, 34,95€

De l’aube au crépuscule (et même après): la photographie de paysage heure par heure

© F1rst Editions

Trouver le moment où un site (au sens géographique du mot) est le plus photogénique est un pas essentiel vers la réussite d’une photographie de paysage. Ce blog n’a pas pour vocation première de rendre compte des manuels de photographie ou des livres sur la technique. Une approche inédite exposée par Ross Hoddinott et Mark Bauer, deux photographes britanniques spécialisés dans les paysages et auréolés de nombreux prix, mérite cependant l’attention. Leur livre (*), nouvelle publication des Editions F1rst, traite d’un aspect souvent négligé par les ouvrages consacrés à la photo de paysage :  le fait de se trouver tout simplement au bon endroit et au bon moment.

Les auteurs défendent, tout au long du livre, l’idée de photographier à différentes périodes de la journée, et cela dès ce moment précédant le lever du soleil quand les couleurs peuvent apparaître dans le ciel plusieurs minutes avant que l’astre du jour ne soit visible. Chapitre après chapitre, Hoddinott et Bauer étudient les moments de la journée pour traiter des défis posés par les types de luminosité et conseiller les styles de photos et techniques de post-traitement appropriés. L’ouvrage reprend par exemple des règles d’or (c’est le cas de le dire) pour ces heures magiques (l’ «heure dorée») quand le soleil apparaît au-dessus de l’horizon et inonde le paysage d’une riche lumière.

Si notre instinct de photographe nous disait bien que la matinée est la période la plus propice pour capter des images en forêt, il peut être intéressant d’aller plus loin dans des approches plus intimistes et créatives en utilisant par exemple le mouvement intentionnel de l’appareil.  Et si la lumière du milieu de journée est en principe difficile à gérer dans une photo de paysage, pourquoi ne pas opter pour une approche monochrome qui produira des rendus impressionnants? Apprendre à réussir ses photos à tous les moments de la journée contribue aussi à mieux appréhender la lumière et la manière dont elle façonne un paysage, influence les couleurs, le contraste, l’impression de perspective.

Le livre ne s’arrête pas une fois le soleil couché et consacre ses derniers chapitres à l’heure bleue et aux photos de nuit. Il contient comme attendu des indications sur les filtres dégradés à densité neutre (ND) – comment choisir le bon filtre et l’appliquer à bon escient. On apprend pourquoi un filtre dégradé numérique ne peut remplacer totalement le modèle physique, qui reste un accessoire vital pour les paysagistes. L’ouvrage conseille aussi les bonnes applications, telle The Photographer’s Ephemeris (**), une application (payante pour smartphone ou tablette) qui permet de voir comment la lumière tombera le jour ou la nuit sur n’importe quel endroit de la terre. Des recettes pour nos petits et grands bonheurs. Et pour une belle année photographique!

(*) La photographie de paysage heure par heure, Ross Hoddinott et Mark Bauer. F1rst Editions. Collection Focus ; 22,95€.

(**) https://www.photoephemeris.com/

Paroles de photographes

Une image vaut mille mots, s’il faut en croire l’adage. Mais si, comme souvent aujourd’hui et souvent pour le pire, l’image remplace les mots, alors il est d’autant plus utile et intéressant de se plonger dans l’esprit des grands maîtres de la photographie. C’est ce que nous invite à faire Henry Carroll avec un ouvrage paru aux Editions Pyramid (*).

©Pyramid Editions

Fondateur d’une des principales agences britanniques en matière de cours et d’événements autour de la photographie, Carroll rend compte des points de vue personnels de 50 photographes, pour la plupart contemporains, sur leur art et leur pratique. A côté des images, l’auteur fournit le contexte, des anecdotes, citations et interviews. La palme des citations à Man Ray : « À la question : ‘Quel appareil utilisez-vous ?’, je réponds : ‘on ne demande pas à un écrivain ce qu’il utilise comme machine à écrire’. »

Olivia Bee rappelle qu’il est « bien plus important de savoir prendre une photo que de savoir utiliser un appareil photo », Hellen Van Meene que « les photos ne deviennent pas meilleures quand elles sont agrandies » et Todd Hido que trop de liberté dans la création peut conduire à l’incohérence. Amalia Ulman nous incite à nous pencher sur la façon dont nous consommons les images. Devant tous ces selfies partagés en ligne, devons-nous comprendre que la photographie a fait de nous des vendeurs et que nous sommes dans un rapport dans lequel nous sommes le produit vendu ? Joan Fontcuberta, par ailleurs, nous montre à quel point la photographie peut déformer la vérité: ce qui apparaît comme un ciel nocturne constellé d’étoiles lointaines n’est en réalité qu’un ensemble de moucherons écrasés sur le pare-brise de sa voiture. L’outil de communication, cela n’est pas nouveau, peut fort bien nous piéger, ce qui soulève une question : si nous rejetons le rapport de la photographie à la vérité, que deviendra-t-elle et quel rôle – si tant est qu’elle en ait un – jouera-t-elle dans nos vies?

Le mot de la fin à William Henry Fox Talbot, qui réalisa en 1835 le plus vieux négatif : « Je ne prétends pas avoir perfectionné un art, mais en avoir initié un, dont les limites sont à présent difficiles à établir exactement ». A l’heure du téléphone portable, 184 ans plus tard, quelque chose au moins n’a pas vraiment changé : une photographie reste de la lumière capturée.

(*) Des photographes sur la photographie, Henry Carroll, Pyramid Editions; en traduction française. 16,90€

Devenir artiste photographe professionnel : comment vivre de son art?

©Editions Eyrolles

Ce livre s’adresse à ceux qui entendent vivre de leur pratique de la photographie. Fabiène Gay Jacob Vial, spécialisée dans la formation et le « coaching », accompagne depuis 2001 des professionnels de la photographie dans le développement de leurs projets. Elle s’avoue souvent dubitative devant les moyens que ceux qui aspirent à faire de leur art une profession  consacrent à la réalisation de leur rêve. Un parcours d’artiste photographe, selon Fabiène Gay Jacob Vial, « ne s’improvise pas ». L’auteure s’appuie sur les témoignages d’experts pour un guidage sans concession. Cet ouvrage inspirant, revu pour l’occasion, est une réédition des Editions Eyrolles.

Choix d’une école, stages à effectuer, résidences à décrocher, sollicitations, manière de s’exprimer et de se présenter : rien ne peut être laissé au hasard. La rigueur s’impose partout comme fil conducteur d’un parcours qui sera forcément long. Comment se retrouver dans le maquis des « workshops » (entendez les ateliers où les élèves sont tenus de fournir un travail jugé sur place) et des « master classes » donnés par un maître en photographie, en sachant distinguer les deux genres ? Comment constituer un dossier pour l’obtention d’une aide publique et à qui s’adresser ? Quel est le rôle des agences, galeries, centres d’art et musées et que faut-il en attendre ? Comment intégrer des partenaires privés dans son montage financier sans dénaturer son projet ? Qu’est ce qui différencie le sponsor du mécène ? Qui sont les collectionneurs ? Qu’attendre d’un éditeur et comment profiter de ses compétences sans vouloir tout assumer ?

Les témoins et acteurs professionnels qui fournissent les points de vue sur lesquels s’ouvre chaque partie du livre étayent un propos résolument pragmatique. Le constat est unanime sur les efforts à fournir. L’auteure insiste sur la nécessité de penser et organiser sa visibilité, de pouvoir mettre des mots sur son travail, de ne pas distinguer une photographie qui répond à une commande et l’expression personnelle. La formulation des conseils est très franche et le point de vue de départ est parfois catégorique (« Vouloir être artiste et ne pas envisager de gagner sa vie par la reconnaissance de son talent et la vente de ses œuvres est un contresens. Le laisser penser est une mascarade et le croire une erreur ». Bigre…).

Truffé de références pratiques (s’appliquant forcément à la France) et de liens renvoyant utilement vers des ressources qui permettent d’approfondir la lecture, l’ouvrage contient bien des conseils qui feront aussi le miel des amateurs soucieux de gagner en efficacité dans le partage de leurs images.  L’exigence dans ce livre est constante et s’applique d’abord au photographe lui-même. En définitive, travail et investissement personnel sont les maîtres mots de la réussite. Du bonheur à être photographe aussi, comme on peut l’espérer.

Artiste photographe 2è éd., Fabiène Gay Jacob Vial. Editions Eyrolles, 22€