Peinture et photographie: l’histoire d’une liaison

© Editions Flammarion, 2020

La date de naissance de 1839, correspondant à l’annonce par Arago du procédé mis au point par Daguerre, reste un sujet de controverse parmi les historiens de la photographie. Les défenseurs de Niepce et autres contemporains (Talbot, Bayard) ont certes des arguments à faire valoir en faveur des inventeurs des procédés sur papier. C’est dans cette époque passionnante, quand la photographie fut d’abord perçue comme une création relevant des sciences et de la mécanique, que nous plonge un ouvrage de référence, réédité et mis à jour aux Editions Flammarion (*). Son auteure, Dominique de Font-Réaux, conservatrice générale au musée du Louvre nous explique, depuis la naissance et la réception de la photographie, les liens complexes que tisseront photographie et peinture tout au long de ce XIXè siècle dont bon nombre d’historiens conviennent qu’il s’acheva réellement à la veille de la Première Guerre mondiale.

Si le daguerréotype ne pouvait, à la différence des procédés sur papier, se multiplier au départ d’une seule matrice, sa destination était l’exposition, ce qui renforçait son lien avec la peinture. La photographie hérita également de l’esthétique picturale de cette époque et s’inscrivit naturellement dans ses traces par la valorisation du regard de l’opérateur déterminant le cadre. En 1859, Baudelaire, ami et modèle de Nadar, ne dénie pas à la photographie ses ambitions artistiques mais il fustige l’assimilation de l’art au seul mimétisme. La crainte de voir la peinture supplantée, dans le registre de l’imitation tout au moins, libéra finalement les peintres, lesquels n’étaient plus tenus à la ressemblance. L’ouvrage raconte ainsi comment la photographie, en lieu et place de ou en opposition avec la peinture, s’imposa comme un art, nouveau mais héritier du passé tout à la fois.

Honoré de Balzac, photographie retouchée par Nadar à partir du daguerréotype de Bisson Date : ca 1890
Domaine public

Entre création picturale et photographique se forgent alors des interactions fondées sur l’échange des sujets et modèles, donnant naissance à de nouveaux codes de la représentation du réel. Les efforts de Le Gray pour figurer le ciel et le déroulé des vagues fourniront par exemple au peintre Courbet les motifs de ses représentations de la côte normande. A l’inverse, Nadar emprunta à Ingres ses fonds unis et les attitudes de ses portraits. En témoignent notamment les attitudes destinées à traduire la personnalité ou la vérité du modèle dans ses portraits de Berlioz ou de Baudelaire. Le portrait photographié induit par ailleurs dès 1860 un renouvellement pictural du genre, tandis que Julia Margaret Cameron utilise le flou pour livrer des portraits photographiques d’une grande qualité allient l’intime et l’esthétique.

S’appuyant sur une érudition puisée aux recherches effectuées par les institutions muséales et académiques, Dominique de Font-Réaux nous entraîne dans ces échanges entre peinture et photographie au travers du paysage, du portrait, de la nature morte, de la représentation de la vie quotidienne (« le genre ») ou encore du nu et des études d’après nature, dans lesquelles la photographie dispense le peintre de copier sur le terrain tout en lui offrant le choix du point de vue. Les collections d’artistes permettent de mieux comprendre ce rapport: témoin ce fonds de 3000 épreuves ayant appartenu au peintre Henri Fantin-Latour. La connaissance de la pratique artistique de ce temps s’enrichit de la sorte en montrant les secrets de fabrication des images peintes.

A travers des exemples non exhaustifs et des (re)découvertes récentes dans les fonds des artistes ou de leurs héritiers se révèle l’apport de la photographie dans des oeuvres majeures telles celles de Degas, qui s’y intéressa de très près au milieu des années 1890. L’ouvrage montre également la part et l’importance de la photographie dans l’oeuvre de Mucha, Derain, Vuillard ou du merveilleux Paul Bonnard, éclairant l’oeuvre du peintre en mettant le doigt sur ce qui, au delà de la similitude des thèmes, unit photographie et peinture dans une même grâce et une même approche du quotidien.

Marthe, debout à côté d’une chaise
Pierre Bonnard. 1900 ou 1901.
Public Domain

Si ces échanges à double sens entre peinture et photographie furent parfois tortueux, ils furent assurément féconds et le champ de recherches est loin d’être épuisé. L’auteure admet avoir réservé une large place à la France tout en évoquant d’autres pays dans cet ouvrage très soigné, judicieusement et agréablement mis en pages. Un voyage culturel dont on sort convaincu que les pratiques artistiques s’enrichissent mutuellement et que la photographie permit aux peintres de « développer un regard neuf sur le monde », même s’ils ont souvent négligé de l’inclure dans leurs expositions et leurs présentations. Comme une maîtresse cachée mais non moins chérie sans doute.

(*) Peinture et photographie. Les enjeux d’une rencontre, 1839-1914. Dominique de Font-Réaulx  Nouvelle édition mise à jour. Editions Flammarion. 336 pages – 201 x 256 mm. Couleur – Broché

Philippe Halsman, photographe sautillant pour RSF

Né à Riga (Lettonie) en 1906 et mort à New York en 1979, Philippe Halsman fut une figure majeure de Magnum Photos. Il nous a laissé une formidable galerie de portraits iconiques, d’où émane une joie de vivre jubilatoire. Un album de ses photographies vient de sortir de presse, publié par Reporters Sans Frontières dans la nouvelle formule d’une collection en tous points recommandable pour les amoureux de l’image comme pour quiconque est soucieux de défendre la liberté d’informer.

© New York, Etats-Unis, 1959. Marilyn Monroe avec Philippe Halsman. © Philippe Halsman

Halsman, dont la biographie retracée dans l’album est émaillée de pérégrinations qui furent parfois dramatiques, révèle ses qualités de portraitiste au début des années ’30. Il travaille pour Vogue, Voilà et Vu, possède un studio à Montparnasse et saisit sur sa pellicule écrivains et artistes dans le Paris de l’entre-deux-guerres. Contraint de fuir devant l’Occupation, il émigre à New York et s’adapte très vite aux codes d’un pays dont il ne connaissait pas la langue. Il est approché en 1942 par Life, qui lui confiera au total l’illustration de plus de 100 couvertures. Halsman participe ainsi à l’émergence du star system et à l’âge d’or de la presse illustrée. Son oeil tantôt malicieux et tantôt admiratif saisira pendant des dizaines d’années d’innombrables personnalités.

Ce qui distinguera Halsman de ses pairs et le fera entrer dans la légende, ce sont ses « jumpologies ». Porté vers la mise en scène de ses photographies, notre homme est un grand facétieux. A la fin d’une séance, il demande au modèle de sauter à la verticale et déclenche alors à vitesse très rapide. Dans ces instantanés suspendus éclate une merveilleuse euphorie, comme sur la couverture de cet album RSF. Soucieuse de contrôler son image, Marilyn Monroe renâclait quelque peu au début devant l’exercice proposé. Pour la convaincre, Halsman saute alors avec elle en lui tenant la main. Marilyn reprendra volontiers ce qu’on n’ose qualifier de pose pour des images qui compteront parmi les plus heureuses de son iconographie.

Marilyn Monroe, American actress. USA. New York City. 1959. © Philippe Halsman

Bien d’autres célébrités se prêteront au jeu comme Brigitte Bardot ou Audrey Hepburn mais aussi des figures perçues comme très sérieuses tels le Duc et la Duchesse de Windsor, entendez l’ex-Roi d’Angleterre Edward VIII et son épouse Wallis Simpson, par qui le scandale arriva. Ces deux-là sauteront même en duo et en solo. Les écrivains François Mauriac et Romain Gary, d’un naturel généralement moins léger, ne sont pas en reste. Ce portfolio d’Halsman donne donc à voir toutes ces personnalités sous un jour très différent de leur image habituelle : Alfred Einstein prend des airs de chien battu (il se désole en vérité de l’utilisation de ses découvertes), le futur Président des Etats-Unis Dwight Eisenhower éclate de rire avec ses frères, et Richard Nixon, un de ses successeurs généralement portraituré les mâchoires serrées, joue ici du piano en bras de chemise et d’un air inspiré.

USA. New York City. 1956. Spanish painter Salvador Dali and rhino, from « Chaos & Creation » for CBS show.© Philippe Halsman

Une alchimie toute particulière liera pour longtemps Halsman et le peintre aux moustaches Salvador Dali qui sera pendant plus de 30 ans son partenaire amical en loufoquerie surréaliste. Une interview photographique avec l’acteur Fernandel, qui répond à chaque question par une mimique ou une grimace, donne lieu en 1948 à un livre délicieux, The Frenchman, qui se vendra à…plus de 100,000 exemplaires! Comment vendre un livre de photographe.

New York, Etats-Unis 1948. French actor Fernandel
© Philippe Halsman / Magnum Photos

Halsman fera aussi en 1962 une campagne photographique pour la promotion des Oiseaux, film pour lequel il mettra lui-même en scène le réalisateur Alfred Hitchcock et son interprète Tippi Hedren. Le photographe y déploie tout son sens de l’humour et de l’inventivité en renvoyant à l’univers du maître du suspense.

Holywood, Californie, Etats-Unis, 1962. Alfred Hitchcock et Tippi Hedren.
© Philippe Halsman

Enrichi en sus du portfolio de contributions, de récits et de témoignages poignants sur les combats valeureux de RSF ainsi que de portraits écrits à l’acide de ceux que l’organisation s’emploie à dénoncer, ce 63è album à la maquette repensée mêle le rire au tragique pour un prix toujours aussi doux. Il vous fera sourire et réfléchir, vous donnera l’envie de sauter et de vous indigner. En bref: sautez dessus!

Philippe Halsman. Avant-propos de Michel Hazanavicius. Un album Reporters Sans Frontières, 9,90€.

L’appel au départ d’Harry Gruyaert, coloriste d’exception

© Harry Gruyaert/Magnum Photos. Editions Textuel 2019

Membre de Magnum depuis 40 ans, le grand coloriste Harry Gruyaert a trouvé dans de nombreux pays la matière de son œuvre. Son approche de la photo n’a pourtant rien de celle d’un journaliste ou d’un documentariste. Marqué par le cinéma et notamment celui de Michelangelo Antonioni, Gruyaert (né en 1941) décrit ses images comme « un mélange entre les gens, l’architecture, les paysages et la lumière ». L’Anversois bénéficie aujourd’hui d’une large reconnaissance, étayée depuis quelques années par une série d’ouvrages thématiques et une monographie.

Les éditions Textuel publieront en ce début d’octobre sous le titre Last Call un autre livre du photographe belge, construit sur l’idée que les aéroports offrent en concentré tout ce qui fait la marque et l’identité visuelle de Gruyaert. Dans la courte préface de l’ouvrage, celui-ci nous avoue simplement sa fascination pour la « théâtralité exceptionnelle » qu’offrent ces lieux d’attente avec leurs individus de passage: « Les éléments d’architecture, le mobilier, les couleurs composent un décor où évolue, comme sur une scène, une cohorte de figurants. C’est un spectacle que je ne cherche pas à comprendre mais dont la dimension visuelle m’attire ».

Aéroport de Las Vegas, Nevada, Etats-Unis, 1982 © Harry Gruyaert/Magnum Photos. Editions Textuel

Saisies de 1982 à 2018, les images souvent reproduites ici sur double page sont effectivement typiques de Gruyaert : un jeu éclatant des couleurs, une transparence et une multiplicité des plans de lecture, des personnages en suspens ou en ombres chinoises. La poésie surgit dans un cadre on ne peut plus fonctionnel et le mystère s’insère étrangement au milieu des lignes, des formes et des signes. La manière de Gruyaert est immédiatement reconnaissable pour qui est déjà familier de son style photographique. Les autres seront conquis ou intrigués par ces images, à contempler sur papier ou ailleurs… comme dans un aéroport, par exemple.

Aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, Paris, France, 2013.
© Harry Gruyaert/Magnum Photos. Editions Textuel

Avis aux voyageurs en effet : un choix de photos très grand format tirées de Last Call fera l’objet d’une exposition aux aéroports de Roissy et d’Orly du 15 octobre au 15 novembre 2019.

Last Call. Harry Gruyaert. Editions Textuel. 96 pages, 39 €. A paraître le 2 octobre 2019.