La Bretagne disparue de Claude Le Gall

© Editions Ouest-France

Pratiquant la photographie depuis la fin des années 1960, Claude Le Gall a toute sa vie parcouru la Bretagne qui l’a vu naître. Il vient de publier aux Editions Ouest-France un ouvrage reprenant des images, essentiellement en monochrome, réalisées en argentique dans les trente dernières années du siècle passé. Son livre (*) dresse le portrait d’une Bretagne alors en sursis et aujourd’hui disparue, celle des dernières femmes en coiffe, du ramassage du goémon, des marchés aux bestiaux.

Auguste et son renard. Plouescat, c. 1980 Auguste and his fox. Plouescat, c. 1980 © Claude Le Gall

Sur la côte du Finistère, Le Gall photographie les goémoniers de la baie de Kernic, les charrettes tirées par des chevaux entrant dans la mer, le déchargement des algues et le travail à la fourche. Les hommes portent la casquette et le poids des ans. L’un deux sourit à l’objectif, un renard dans les bras. D’autres s’appuyent un instant sur leur outil, accusant la fatigue, ou bien guident un cheval ou leur barque comme l’ont fait leurs pères mais ne le feront plus leurs enfants.

Les visages restent burinés quand on passe de la côte léonarde aux terres rurales de la région de Carhaix, où Le Gall fut longtemps professeur d’anglais tout en pratiquant la photographie. La deuxième partie de l’ouvrage montre le quotidien des gens du Centre-Bretagne, cet autre pays situé entre Monts d’Arrhée et Montagnes noires, où le ciel est bas et l’atmosphère chargée d’humidité. Le photographe s’intéresse aux traditions religieuses, aux animaux domestiques ou de labeur, aux habitants confrontés à la rigueur de l’hiver. Nous pourrions être en Irlande s’il n’y avait cette vieille Citroën Traction Avant garée devant le café du village.

Des bords de mer aux villages de l’intérieur, le photographe se penche avant tout sur l’humain, saisissant un mode de vie qui lui est familier depuis son enfance et qui vit ses dernières années. Ses images, comme celles de Michel Thersiquel qu’elles évoquent souvent, sont empreintes d’empathie. Le noir et blanc, comme le souligne Christian Caujolle dans sa préface, « s’impose comme tout à fait indatable ». La couleur s’introduit pourtant mais discrètement vers la fin de l’ouvrage: Le Gall a utilisé les scans de ses films inversibles pour quelques pages qui ne rompent pas la tonalité nostalgique de l’ensemble.

Aujourd’hui « les temps ont changé », constate Le Gall dont le travail fut notamment distribué par l’agence Vu et figure dans les collections du Musée de Bretagne, à Rennes. « On se contente désormais de ramasser le goémon d’épave au tracteur après des tempêtes d’équinoxe. Les bourgades côtières sont en effet devenues essentiellement des lieux de villégiature. On y organise parfois une fête des goémoniers mais cela demeure un événement ponctuel ».

Restent les photographies et leur témoignage d’un monde d’avant la vitesse, ces scènes que Le Gall a retrouvé depuis sur d’autres terres comme la Galice, où il a, toujours selon Christian Caujolle, « pu continuer à être photographe, » poursuivant son travail dans le même esprit, « en noir et blanc, et parfois en couleurs, face à une forme d’éternité ».

Claude Le Gall. Bretagne de terre, de mer, de lumière. Editions Ouest-France. 30€

Visiter le site de Claude Le Gall: www.clgp.pro 

L’oeil et la plume d’Anny: une filiation photographique

Lucien Legras. Photographe inconnu. 1993 © Editions du Seuil

Paru en 1992, Le Voile noir (*), ce récit autobiographique parsemé de magnifiques photographies de son père, avait bouleversé ses lecteurs par son émotion contenue et sa profonde dignité. La comédienne Anny Duperey y relatait la perte de ses parents dans un tragique accident domestique alors qu’elle n’avait que 9 ans.

La parution plus confidentielle de Lucien Legras, photographe inconnu — à se procurer chez les bouquinistes — avait permis de prendre encore mieux la mesure du talent de son père. Homme soigneux, Lucien Legras, décédé à l’âge de 32 ans, avait minutieusement consigné et protégé ses négatifs. Trente-cinq ans après le drame, ses deux filles purent ainsi exhumer ses images d’un « tiroir-sarcophage », déchirer le voile d’une mémoire occultée qui s’était posé sur la courte vie passée avec leurs parents, et faire connaître Lucien Legras à travers son travail.

Bien avant de découvrir les photographies de son père et de publier ces deux livres, la jeune comédienne Anny Duperey fit un jour à Paris une séance de pose en extérieur avec un passionné de photo. Celui-ci, par jeu, lui proposa d’inverser les rôles. Ce fut pour Anny Duperey le début d’une attirance pour la magie de la photographie. Suivirent l’achat compulsif d’un Leicaflex, l’installation d’un laboratoire dans la salle de bains de son modeste logement parisien, une pratique régulière de la photographie argentique, poursuivie comme un hobby à côté du cinéma, du théâtre et des rencontres.

Pendant longtemps pourtant, Anny Duperey n’eut pas vraiment conscience de suivre les traces de son père. Une odeur d’hyposulfite agit bien une fois comme une madeleine de Proust mais le souvenir du visage ou des mains de son père ne revenait pas pour autant. La fille dut néanmoins retrouver son père en songeant qu’il a forcément traversé les mêmes étapes qu’elle, de l’oeil porté au viseur jusqu’au tirage en passant par le développement de la pellicule, ressentant les mêmes émotions, enchanté par les mêmes découvertes, apprenant la même patience au fil des heures passées dans un laboratoire de fortune.

© Editions du Seuil

Les photos d’Anny, autre livre-récit récemment paru aux Editions du Seuil (*), présente les photos personnelles de la comédienne-écrivaine-photographe. Il vaut tout autant par les textes d’Anny Duperey: la dame raconte joliment et avec humour la naissance et les aléas de sa passion pour la photographie en des temps qui contenaient leur part de mystère et qui précédèrent la banalisation du numérique.

Elle trouve les mots justes pour accompagner chaque photo qu’elle choisit de partager. Elle évoque son premier modèle, sa soeur cadette murée dans son triste désarroi, puis livre quelques jolis portraits d’acteurs et actrices, camarades de plateau et de vie saisis dans leur fragilité ou la vérité de leur personnalité: Marie Dubois belle sans affectation, Francis Perrin tout au naturel, Isabelle Adjani plongée à dix-huit ans dans son monde intérieur, Jean-Pierre Léaud en rêveur inspiré, Laurent Terzieff dans la beauté de sa jeunesse, Serge Lama en Napoléon. D’autres proches inspirent la photographe, dont Bernard Giraudeau bien sûr, père de ses enfants.

Le regard se tourne ensuite vers un quartier de Paris, le Sud-Montparnasse, vidé de ses vieux habitants dans les années 1970 pour être livré aux promoteurs. Anny Duperey, qui passa sa première enfance dans un quartier vétuste et délabré de Rouen, réalise pourquoi ces lieux l’interpellent particulièrement. En dehors du travail de la comédienne, l’objectif se tourne aussi volontiers vers des paysages et des natures mortes, souvent mélancoliques et un peu austères, vers des pierres et d’autres éléments naturels figés sur la pellicule pour leur simple beauté intrinsèque. Des clichés qui renvoient définitivement aux images du père. Parenté du regard, des thèmes, de l’approche photographique.

On retrouve dans cette nouvelle facette d’Anny Duperey l’élégance et la délicatesse qui la caractérisent. Ses images, qui continuent d’être montrées dans des expositions à travers la France, révèlent un vrai plaisir de photographier. Mais ce qui touche ici vraiment c’est le témoignage d’une transmission, d’une passion commune finalement partagée entre père et fille, comme une victoire sur la mort, le chagrin et le temps.

(*) Le Voile noir. Anny Duperey. Seuil. 1992

(**) Les photos d’Anny. Anny Duperey. Seuil. 2018

De l’intention en photographie: Ansel Adams avait tout dit

Voir chaque jour, en ces temps de vacances, des gens de tous les âges prendre avec leurs téléphones des multitudes de photos sans autre but que de les partager instantanément – et encore? – sur les réseaux dits « sociaux ». Lire dans le même temps une formidable biographie, émouvante et minutieusement documentée, d’Ansel Adams (*), à qui la photographie doit tellement. Quel rapport? Il ne s’agit bien évidemment pas de la même conception de la photographie. Mais penchons-nous un instant sur ce concept, que le grand photographe américain, artiste et pédagogue, tenait pour essentiel: celui de l’intention du photographe.

« La » biographie de référence d’Ansel Adams
© Bloomsbury. First U.S. edition 2014

Ansel Adams (1902-1984), pionnier d’une photographie artistique «  pure » ne prenait aucun cliché qui ne suscitait pas chez lui une émotion devant ce qu’il avait sous les yeux ni une réflexion sur ce qu’il souhaitait transmettre avec son appareil. Agé d’une bonne vingtaine d’années, Adams avait déjà posé les bases de sa pratique artistique et de sa conception de la photographie : exprimer les sensations que la nature lui procure. Regarder aujourd’hui ses images (**) suscite toujours l’étonnement et l’admiration devant leur netteté, la richesse et l’intensité des dégradés en noir et blanc, la maîtrise de la luminosité au service de l’intention du photographe.

Figure visionnaire de la photographie de paysage, défenseur de l’environnement et des parcs nationaux américains, Ansel Adams fut honoré comme tel par les administrations américaines successives (c’était au siècle passé, notez bien) pour « son engagement pour la protection des espaces sauvages et touristiques du pays. » Il a légué aux photographes, outre le fameux « zone system », des images immortelles révélatrices de la beauté de sa chère Californie. Mais ses chefs d’œuvre (Moonrise, Hernandez, New Mexico; Monolith, the Face Half Dome; Tetons and Snake River,…) ne rendent pas compte de la réalité telle qu’il la perçoit à travers son objectif : ce sont des interprétations de ce qu’il voit et des émotions qu’il ressent.

C’est tout le sens de ce qu’Adams définit comme la « visualisation », qui sera la pierre angulaire de son approche de la photographie: le terme évoque, selon la définition fournie par Adams dans ses écrits dès 1934 et traduite ici librement de l’anglais, l’ensemble du processus émotionnel et mental à l’œuvre dans la création d’une photographie. Il inclut la capacité d’anticiper l’image définitive avant de procéder à l’exposition du film de sorte que les moyens utilisés, et notamment les filtres, permettront de parvenir au résultat souhaité. Dans cette optique (si l’on ose dire), le négatif se doit de contenir l’information nécessaire pour que l’épreuve finale soit en mesure de communiquer l’émotion ressentie. Ce qui n’empêchera pas Adams de revisiter encore et toujours ses images et de perfectionner leurs tirages, pendant des décennies.

L’essentiel d’Ansel Adams © Little, Brown & Company. 2008

Ansel Adams ne se contenta d’être un randonneur et un montagnard courageux qui transportait un matériel lourd et encombrant pour immortaliser telle qu’il la ressentait la beauté de ses sites favoris. Il oeuvra tant et plus pour préserver ceux-ci mais sa motivation première était d’ordre esthétique, ce qui lui valut quelques différends dans son amitié avec Dorothea Lange. Selon Adams, l’artiste est au service de la beauté et tant mieux si la photographie permet en plus de rendre service aux hommes, ces êtres humains si peu présents dans ses images. Adams témoigne de la vie à travers la beauté de la nature et c’est en cela que l’artiste et le défenseur de l’environnement se rejoignent. Son œuvre ne doit pas cesser de nous surprendre ni d’être étudiée (**) mais il n’est pas besoin de s’inspirer de son style pour retenir de lui ce qui peut nous aider à produire une photographie inspirante et inspirée.

Nous avons aujourd’hui à notre disposition les meilleurs appareils de l’histoire de la photographie et la possibilité d’utiliser tous les moyens techniques qui ont suscité ou accompagné son évolution, des anciens procédés tels le collodion aux derniers perfectionnements qui remettent en cause la définition même de la photographie, puisque la lumière n’est plus nécessaire. Mais le matériel, aussi perfectionné soit-il – tel nouveau téléphone portable ou tel nouvel hybride grand format – ne fera pas de nous un photographe plus inspiré.

« La musique est peut-être le plus expressif de tous les arts. Je crois cependant, en tant que photographe, que la photographie créative, quand elle est pratiquée selon ses qualités intrinsèques, peut aussi révéler des horizons de signification insoupçonnés »

Ansel Adams, in Ansel Adams photographer, 1958, un documentaire de Beaumont Newhall

Ce qui importe vraiment est ce que nous avons à dire, ce que nous voulons conserver, partager et communiquer en prenant telle photographie. C’est en cela qu’Ansel Adams nous met devant notre responsabilité de photographe: comment y parvenir au plus près possible, et dès la prise de vue? Poussez le bouton sans réfléchir, nous faisons le reste? Franchement non, merci.

Monolith, The Face of Half Dome
© The Ansel Adams Gallery

Note personnelle: Et merci à vous, Mister Adams, que cette biographie m’a permis de mieux connaître. J’ai toujours gardé, pendant des dizaines d’années dans mon bureau, la reproduction dans un vieil encadrement de votre Monolith. Il est permis et même utile, sans doute, d’avoir des héros; cela vaut aussi pour la photographie.

(*) Ansel Adams. A biography. Mary Street Alinder. Revised and updated edition. 2014. Non traduite en français

(**) Ansel Adams. 400 photographs. Editions Little, Brown & Company, 2008

Sur les territoires de l’enfance: les voies parallèles de deux femmes photographes

C’est l’histoire d’une belle rencontre, celle de deux femmes photographes, autour des lieux de leur enfance. L’une, Brigitte Bauer, originaire de Bavière, a quitté il y a trente ans les territoires de sa jeunesse pour venir vivre en France. L’autre, Emmanuele Blanc, est née et bien implantée en Haute-Savoie, même si la couleur de sa peau évoque aussi d’autres racines dans un pays d’Afrique sahélienne, qu’elle entreprit finalement de découvrir pour les transmettre à ses enfants.

Ces deux femmes-là donc se sont trouvées et retrouvées autour d’un projet commun, grâce à la photographie. Elles ont conjugué les images de leurs parcours et de leurs retours respectifs vers leurs premières années, frappées de constater à quel point leurs photographies se répondaient et se faisaient écho. Une exposition de la Galerie LeLieu (*) les réunit cet été à Lorient, en Bretagne, où elles nous ont livré quelques clés pour entrer dans leurs séries d’images.

© Brigitte Bauer, n° 11 (1987 – 2017) © Emmanuelle Blanc, Origines n°6

Avec son regard et sa formation d’architecte, Emmanuelle Blanc a notamment recensé et enregistré dans le cadre d’une mission photographique des paysages de montagne qui parlent à sa sensibilité et où elle se sent chez elle. Sachant que de tels sites naturels, pratiquement vierges de toute trace humaine, sont devenus difficiles à trouver en France, elle s’est employée à rendre discrètes les marques de l’intervention de l’homme. Il faut être au près des images pour les repérer dans ces paysages au format carré qu’affectionne la photographe.

Brigitte Bauer, en face d’elle et en même temps à ses côtés, nous entraîne tout d’abord dans la banalité de son quotidien, dans ses promenades avec sa chienne Charo, porteuse d’une mini-caméra. Nous voici pratiquement à ras de terre, sur des sentiers le long du Rhône ou de ses canaux d’irrigation, quelque part aux alentours d’Arles. La photographe se laisse porter par les errements et les impulsions de l’animal inconscient de son rôle : la vidéo fournie par la caméra placée sur les flancs de Charo dicte le rythme de cette Dogwalk et sert en quelque sorte de making of pour les images au smartphone que Brigitte Bauer utilise à contre-emploi.

La même ou une autre Brigitte Bauer se multiplie ensuite sur des portraits de toutes sortes, pris à tous les moments de son parcours, fragments de vie(s) qui nous échappent. Brigitte dira seulement de cet assemblage qu’il fut conçu en hommage discret à Roni Horn, une artiste américaine dont l’œuvre interroge la nature changeante de l’art et de l’identité. Sa collègue Emmanuelle, elle, fige le temps qui a passé dans des maisons d’artistes, s’appuyant sur une vision toujours rigoureuse, attentive à la composition de l’image autant qu’à l’esprit des lieux.  

© Emmanuele Blanc. Terroir Cher et Loir

Ramenées d’un voyage à Séoul, des images de Brigitte dans lesquelles la succession des plans (fleurs, arbres, immeubles) brouille le regard inspirent à la photographe une autre série-hommage, en référence cette fois à un livre de Lee Frielander. Les tirages eux aussi sont superposés aux cimaises mais Brigitte nous invite à les soulever pour découvrir ce qu’ils cachent. En face, Emmanuelle a choisi un papier plus rare pour se pencher sur les vignes et les pratiques des vignerons avec des images issues d’un projet hybride, mêlant les arts plastiques et la science du vivant.

Si les séries peuvent paraître, au départ, quelque peu hétéroclites, le visiteur attentif et curieux de ces recherches en parallèle perçoit les similitudes et reconnaît les rapprochements. Ceux-ci se confirment dans la dernière salle, à tel point que les deux photographes ont choisi de ne pas signaler l’auteure des images, également distribuées comme l’a voulu le hasard. On ressort alors « des tiroirs d’enfance la collection de cailloux  » pour « évaluer leur éclat et, d’un coup sec mais précis, les frotter l’un contre l’autre. Une expérience qui, plutôt que d’installer chaque biographie dans son irréductible singularité, dessinera des mondes de l’enfance.  » (Bruno Dubreuil).

Les correspondances éclatent finalement et les deux mémoires se fondent dans un même ensemble grâce à une mise en place et un accrochage tout à fait convaincants. L’exposition requiert, certes, quelques codes, mais on s’attarde volontiers sur des objets et des décors en images (un grenier, une porte entre’ouverte, un début d’escalier) qui nous renvoient aussi à nos propres histoires. Petits miracles de la photographie.

Avec cette exposition, qui mêle le documentaire et l’intime pour une quête en duo des origines et de l’identité, la Galerie Le Lieu nous montre, fidèle à son propos et dans une belle réalisation, un autre aspect de la photographie contemporaine.

(*) Ce que nous sommes. Galerie Le Lieu, Hôtel Gabriel, Enclos du port, à Lorient (Morbihan). Du 28 juin au 29 septembre 2019. Entrée libre. Horaires sur http://www.galerielelieu.com

Le style du photographe: un discours de la méthode

©Editions Eyrolles

Le style c’est le ou la photographe, son identité visuelle, ce qui le ou la distingue de ses pairs. La marque d’une esthétique caractérise la photographie artistique. Pour vous guider dans la recherche de votre style, les Editions Eyrolles publient dans la collection Secrets de photographes un nouvel ouvrage de Denis Dubesset (*), un photographe professionnel soucieux de transmettre ce qu’il a acquis depuis dix ans.

Le livre insiste sur l’importance de l’intention dans la démarche du photographe. Il s’agit bien au départ de déterminer ce que nous avons envie de photographier. Documentariste, provocateur, humoriste, contemplatif : quel est le projet ? Viendront ensuite le ou les sujet(s), et puis tout le reste : la mise en scène, la composition, les partis pris, la lumière, l’editing et la phase de traitement.

Denis Dubesset s’attache d’abord à montrer l’évolution de son propre style. Sa propre esthétique le situe clairement dans une veine contemplative, ce qui n’est pas pour nous déplaire, mais c’est la méthode, le parcours à suivre, qui importent ici. Le pédagogue Dubesset pousse à expérimenter.

Pour aider son lecteur dans la recherche et l’affinement de son style, l’auteur lui suggère d’imiter quelques photographes connus, en payant d’exemple(s). Si l’une ou l’autre image typique des illustres modèles aurait utilement éclairé les moins avertis, la proposition de faire des images « à la manière de » s’appuie sur une brochette inspirante et variée (Saul Leiter, Michael Kenna, Raymond Depardon, Martin Parr, les Becher…). Le but est de vous inciter à vous définir ou à vous positionner par rapport aux maîtres mais sans vous figer dans l’imitation.

Le chapitre suivant passe alors à la pratique en guidant le photographe en quête de style dans une phase de tests appliqués à la photo de paysage, à l’urbex, aux perspectives, à la photo sous la pluie, etc. A l’intention de ceux qui restent peu à l’aise devant la technique, des annexes rappellent brièvement les fondamentaux de la prise de vue et livrent quelques pistes pour l’acquisition du matériel.   

Le fait d’imprimer une signature graphique résolument typique sur ses photographies n’est pas toujours essentiel, bien entendu — un travail de commande devra d’abord répondre à l’attente du client. Et le style, en photographie comme dans d’autres disciplines artistiques, ne saurait être définitivement figé. Comme toujours, les contraintes seront utiles à celui ou celle qui saura les dépasser, éviter la redite et l’enfermement.

Comment trouver son propre style? Pas de meilleure façon sans doute de répondre à la question qu’avec cette formule que l’auteur de l’ouvrage entendit tomber « comme un cadeau » de la bouche de Joël Meyerowitz. Interrogé lors d’une séance de dédicaces à Paris-Photo, Meyerowitz lâcha : « It’s all about your soul/Tout tourne autour de ton âme ». Autrement dit, « Chercher son identité graphique, c’est partir à la rencontre de soi-même », nous dit ce livre. Ce voyage-là vaudra toujours la peine.

(*) Les secrets du style en photographie. Denis Dubesset. Editions Eyrolles, broché, 108 pages, 23€

Blake et Mortimer à la Maison Autrique: Le Dernier Pharaon

© Francois Schuiten
Les Editions Blake et Mortimer

Avec ses multiples échafaudages, ses façades et parements en décomposition, le Palais de Justice de Bruxelles est un peu la figure symbolique de la Belgique actuelle. Le dessinateur bruxellois François Schuiten avoue sa fascination pour l’édifice, tout comme il ne peut s’empêcher de revenir – il n’est pas le seul – vers les aventures de Blake et Mortimer, l’œuvre d’Edgar P. Jacobs qui envoûta son enfance et la nôtre.

La maître Jacobs, selon ses carnets, avait imaginé de situer un Blake et Mortimer à Bruxelles et plus précisément dans le cadre de ce Palais de Justice, non loin de la rue où il vécut dans son enfance. « A l’instar de la pyramide de Khéops », rapporte François Schuiten, « ce monstre de pierre n’a pas révélé tous ses secrets ». Aventure mythique en deux tomes publiée en album en 1954, « Le Mystère de la Grande Pyramide n’avait jamais été complètement éclairci ». Schuiten s’est donc lancé dans la composition d’un volume tout particulier, en marge de la série des Blake et Mortimer : « Le Dernier Pharaon », suggère-t-il, « jettera peut-être une lumière nouvelle sur cette aventure… ». Et d’ajouter : « En lisant cette histoire, vous saurez pourquoi il y a encore des échafaudages au Palais ! ».

Une nouvelle lumière, un autre regard sur l’oeuvre de Jacobs
© Maison Autrique. Rémi Desmots

Dans son travail de revisitation de l’oeuvre jacobsienne, Schuiten a pu compter, on le sait, sur la collaboration de trois compères. Le cinéaste Jaco Van Dormael et le romancier Thomas Gunzig ont élaboré avec lui et peaufiné le scénario de cette histoire. Laurent Durieux, créateur d’affiches pour le cinéma, a mis en couleurs les dessins de Schuiten. Ce dernier est resté largement fidèle à son style en trames et hachures, sans chercher à reproduire la fameuse ligne claire de l’école Hergé-Jacobs. Certains inconditionnels de la série-culte se perdront donc en route, désarçonnés sans doute par ce choix si ce n’est par la noirceur de l’intrigue.

En faisant ce pari d’un regard délibérément différent, ce hors-série tranche ainsi avec tous les épisodes produits par les multiples équipes de repreneurs travaillant plus ou moins en alternance. Pas de comparaison qui tienne ici avec Jacobs ou ses suiveurs plus ou moins habiles mais une transposition des personnages dans une autre époque de leur vie pour une re-création qui se veut sans suite. Nous sommes hors collection, Autour de Blake et Mortimer, comme s’y frotta déjà il y a vingt ans et sous une autre forme André Juillard avec L’aventure immobile.

Nos héros des années ’50 ont donc vieilli (pas vraiment très bien, toutefois) et donnent des signes de fatigue malgré leur abnégation intacte pour sauver la planète. S’inscrivant « quelques (bonnes) années plus tard » que La Grande Pyramide, le récit ne se place pas dans un cadre historique défini mais contient quelques allusions à des crises environnementales et financières encore plus proches de nous. On goûtera aussi un solide avertissement sur notre dépendance actuelle aux technologies de la communication.

Au-delà de ses références archéologiques et du rappel initial à l’épilogue du double album égyptien de Jacobs –le début du Dernier Pharaon est un peu abrupt et sans trop d’explications pour les non-initiés, ce nouvel opus s’apparente largement à la veine fantastique du père fondateur. Les experts ès Blake et Mortimer s’amuseront notamment des clins d’oeil au Piège diabolique. Le souci de cohérence ne doit pas primer dans la lecture ni dans la critique mais le scénario s’accommode de quelques transitions étonnantes ou rapides comme de l’une ou l’autre invraisemblance dépassant même les règles du genre.

Le Dernier Pharaon séduit en définitive réellement et surtout par ses images, ses qualités graphiques et la magnifique palette chromatique du coloriste. Si le dessin de Schuiten peut fort bien se suffire à lui-même, la colorisation scelle vraiment la réussite du projet.

© Maison Autrique. Rémi Desmots

C’est tout cela que permet d’apprécier l’exposition des planches originales du Dernier Pharaon dans le cadre de la Maison Autrique. Cette curiosité du patrimoine architectural bruxellois fut conçue en 1893 dans le style Art nouveau par l’architecte Victor Horta. François Schuiten et son complice pour la série des Cités Obscures Benoît Peeters ont jadis initié la reconstitution de l’immeuble selon des procédés s’apparentant à l’archéologie. L’exposition est l’occasion d’admirer ou de redécouvrir l’oeuvre de jeunesse de Horta dans l’esprit qui animait l’architecte une dizaine d’années tout au plus après l’inauguration du Palais de Justice de Bruxelles.

Quant au monstre de pierre, aujourd’hui lui aussi en voie de restauration (*), son architecte Joseph Poelaert aurait envisagé de le surmonter d’une pyramide en lieu et place du dôme actuel. Le Dernier Pharaon exauce sur le tard ce souhait et nous rappelle que les Cités Obscures, dans laquelle Schuiten et Peeters publièrent un Brüsel, font aussi la part belle aux principes de la construction pharaonique. Mais si Bruxelles, avec les extraordinaires phénomènes qui s’y produisent, est non seulement en toile de fond mais au centre du Dernier Pharaon, ses auteurs n’ont pas confié le moindre rôle à l’infâme Colonel Olrik, ennemi traditionnel de Blake et Mortimer.

La Maison Autrique dans son ambiance préservée d’origine se devait d’accueillir ce Dernier Pharaon, joli coup éditorial au demeurant mais oeuvre originale dans tous les sens du terme. Gageons que son quatuor d’auteurs échappera à la malédiction.

Par Horus demeure!

(*) Comptons malgré tout, ici encore, quelques (bonnes ?) années

Le Dernier Pharaon. Exposition à la Maison Autrique. 266 Chaussée de Haecht, 1030 Bruxelles. Jusqu’au 19 janvier 2020. Du mercredi au dimanche, de 12:00 à 18:00

Le Dernier Pharaon. Une aventure de Blake et Mortimer. Schuiten/Van Dormael/Gunzig/Durieux. Editions Dargaud/Blake et Mortimer. En format classique (17,95 €) et en demi-format (29,95 €).

En dehors du chaos: l’ode à la lecture de Steve McCurry

© Steve McCurry. Couverture de la version anglaise. Editions Phaidon, 2016

Son portrait d’une jeune réfugiée afghane aux yeux verts figure parmi les icônes de la photographie contemporaine. Steve McCurry, photographe de Magnum internationalement reconnu, avait publié il y a quelques années une jolie sélection d’images sur le thème des Lectures (On Reading dans la version anglaise, en illustration ci-dessus). Les Editions Phaidon viennent de réimprimer ce livre en version française et de réapprovisionner les librairies avec une offre spéciale (*) qui vaut de le revisiter.

L’ouvrage rassemble des photographies prises par McCurry au fil de ses voyages et sur quatre décennies. Son regard humaniste se pose sur des situations banales ou moins banales mais toutes les images témoignent de l’absorption du ou des sujets, saisi(s) par l’objectif du photographe dans un dialogue avec l’écrit. Le pouvoir de la lecture, nous montre ainsi McCurry, est le même sur tous les continents. Jusqu’au fin fond de l’Asie, par exemple, comme sur la belle couverture toilée: un cornac s’est adossé à un éléphant pour lire, quelque part dans la jungle. Plus loin dans le livre, un jeune birman dévore une bande dessinée allongé sur un trottoir, un moine bouddhiste est à l’étude en Corée du Sud, des hommes et des enfants meurtris dans leur chair s’évadent pour un instant de leur condition quelque part au Pakistan.

Rangoon, Burma. © Steve McCurry (page 139)

Le centre des villes offre largement matière au photographe: à New York, dans et devant la public library, comme à Rome, où McCurry repère un modeste vendeur de tableaux lisant dans sa petite Fiat mais aussi deux jeunes gens élégamment vêtus, penchés sur un même livre et appuyés sur une vespa. Le gardien de musée à Saint-Pétersbourg ne lève pas les yeux de sa lecture, pas plus que la marchande de cartes postales de La Havane ou le passager d’un avion au-dessus de l’Atlantique.

Peu importe l’objet de la lecture. Le chauffeur de taxi parcourant son journal assis sur le coffre de son véhicule à Bombay, la bibliothécaire d’un cabinet de lecture à Rio de Janeiro en équilibre avec un livre sur une échelle ou encore ce jeune noir fan de Bob Marley dans le métro new-yorkais: tous, dans leur isolement, ont choisi de laisser pour un temps de côté les bruits ou la fureur du monde.

Real Gabinete Português de Leitura, Rio de Janeiro, Brazil. © Steve McCurry (page 7)

Le regard de McCurry tantôt nous surprend, tantôt nous fait sourire et tantôt nous émeut. Son livre au format italien se veut un hommage à l’influence et au talent du grand André Kertész dont la propre sélection d’images sur la lecture, On Reading, fut publiée en 1971 (édition française aux Editions du Chêne, 1975).

« Le plus grand clivage que je connaisse dans le monde n’est pas une distinction entre les jeunes et les vieux, les Noirs et les Blancs, les pays développés et le tiers-monde, les riches et les pauvres… (…) mais plutôt (entre) ceux qui lisent et ceux qui ne lisent pas. » La phrase, tirée de la préface de l’ouvrage, est de l’écrivain-voyageur américain Paul Théroux. Quelque chose nous dit qu’elle est de plus en plus vraie et que beaucoup d’autres choses en découlent.

Pouvoir de l’image et pouvoir des mots. Ce livre est un bel hommage de l’image à l’apport de l’écrit.

 (*) Lectures. Steve McCurry. Préface de Paul Théroux. Ed. Phaidon. 144 pages, 60 illustrations couleur. En offre spéciale à 25,95€

Juste pour la beauté des images

Une exposition pour le moins originale se tient pour l’instant à la box galerie (*), un des endroits de Bruxelles parmi les plus avertis dans le domaine de la photographie. Alain d’Hooghe, son directeur, partage depuis longtemps une passion qu’il a mise au service des photographes et non des moindres, pour ne citer que Michael Kenna dont il nous avait fait découvrir Rafu, une étonnante série de nus féminins.

Une fois n’est pas coutume, c’est pourtant le seul nom de photographe, au demeurant non concerné par cette exposition, que nous mentionnerons ici. Le propos d’Alain d’Hooghe, en effet, est précisément cette fois de ne pas nous convier à la visite grâce au nom ou à la réputation d’un ou d’une photographe mais de seulement nous montrer des images. Le seul critère de notre curiosité reste alors et tout simplement la beauté.

Le directeur de la box a puisé dans ses collections et nous donne à voir des clichés qui, par la seule vertu de leur voisinage et d’une sélection avisée, renvoient étonnement les uns aux autres. Isolées ou dans une petite série, sans jamais dépasser quatre images par photographe, les images nous parlent et se répondent. La diversité des époques, des lieux et des sujets comme des procédés s’efface devant le seul plaisir des yeux.

Un visage esquissé©DR

On reconnaît malgré tout quatre étoiles-vedettes du cinéma européen contemporain mais ces photographies là, sans doute, n’ont jamais fait la une. Plus loin un visage est dissimulé, deux autres le sont en partie, un troisième est esquissé par la main d’un artiste. Des jardins en fleurs, un désert en Australie. Un mouton tondu par une jeune femme, un chien avec sa maîtresse. Des tirages argentiques, des années 1950 aux années 1980, mais aussi des tirages à l’albumine d’après un négatif au collodion humide remontant un siècle plus tôt. On revient à l’argentique avec des images de vestiges de l’Egypte ancienne. 

Une étoile pas trop difficile à reconnaître ©DR

Des photographes nous dirons seulement ici qu’ils ou elles sont connu(e)s ou inconnu(e)s, reconnu(e)s ou méconnu(e)s. Vous découvrirez – rassurez-vous si vous y tenez vraiment, leurs noms lors de votre passage à la galerie. Mais vous ne les découvrirez pas aux cimaises. Pour vous faire pleinement apprécier toute la beauté des photographies.

Objectif atteint.

Pour la beauté (des images) à la box galerie, 102 chaussée de Vleurgat, 1050 Bruxelles. Du 23 mai au 6 juillet 2019. Horaires sur boxgalerie.be 

Hugo Pratt en balade chez Folon sur les chemins du rêve

Fulvio Roiter (1926-2016) est un photographe italien malheureusement un peu oublié depuis quelque temps. Celui qui fut un pionnier, du moins dans son pays, du livre photo et qui connut le succès avec Vivre Venise (1978) eut aussi la bonne idée d’accueillir un jour chez lui à Venise deux grands maîtres de l’aquarelle, le Belge Jean-Michel Folon et l’Italien Hugo Pratt. †

La Fondation Folon, qui présenta l’an dernier près de Bruxelles les photographies de son fondateur, artiste aux multiples techniques, nous invite à présent pour un parcours enchanteur dans les images du Maestro de la bande dessinée. Le père de Corto Maltese, lui aussi très prolifique, était un auteur à part entière et un véritable metteur en scène d’un univers en images.

Affiche Hugo Pratt. © Cong S.A.-Suisse

Le thème du rêve et la constante interférence de séquences oniriques dans la progression du récit sous-tendent toute la production d’Hugo Pratt. Ce leitmotiv, qui n’avait jamais jusqu’ici servi pour un livre ou une exposition, est l’une des clés majeures de son oeuvre. Grand maître du « renversement », Pratt s’entend à brouiller les cartes pour emmener son lecteur-spectateur-voyageur au-delà du monde tangible, suggérant des interprétations et poussant toujours plus loin la recherche d’une vérité intérieure avec la beauté comme récompense. Puisant dans ses multiples cultures de référence, le magicien italien utilise le rêve comme technique de narration. Ses personnages tombent et basculent à l’envi dans un autre monde, là où les corbeaux parlent et où la lune est double.

Pratt, ainsi qu’il l’a maintes fois raconté, s’est abreuvé aux anciennes légendes comme aux lieux qui ont jalonné son existence — de l’Ethiopie à Venise, de l’Amérique de Sud à la Suisse. Il s’est nourri aussi et très abondamment de littérature – souvent anglo-saxonne, depuis cette Ile au trésor de Stevenson que lui laissa son père et qui fut l’élément déclencheur de sa quête. L’homme vivait parmi 17000 livres, comme nous le rapporte Patrizia Zanotti, sa coloriste aujourd’hui dépositaire de l’oeuvre et co-commissaire de l’exposition chez Folon. Et quand on vit parmi 17000 livres, comme le disait Pratt lui-même, on n’est pas seul. « Dans la littérature, » ajoutait-il par ailleurs, « ce qui me touche le plus, c’est la poésie, parce qu’elle est synthétique et qu’elle procède par images. Lorsque je lis, ces images, je les vois, je les sens épidermiquement. » (*)

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Corto Maltese – Les Celtiques, couverture, aquarelle, 1979. ©Cong S.A.-Suisse.

Tous les récits d’Hugo Pratt ouvrent des portes et transportent leur lecteur comme leurs personnages dans un autre espace-temps. Pratt s’amuse, non pas à confronter car la confrontation n’est pas son mode de fonctionnement mais à mettre en présence les mentalités, à voyager et à nous faire voyager entre les mondes. « En somme, je me balade avec des images », disait-il en évoquant son Songe d’un matin d’hiver, une histoire de Corto en clin d’oeil à Shakespeare.

Attardons nous, puisque ce blog aime la Bretagne, sur ce récit renvoyant à la mythologie celtique dans lequel Pratt transpose la Première Guerre mondiale en conflit entre divinités celtiques et germaniques. L’histoire et la légende se mêlent et la chronologie est bousculée par le jeu des forces divines celtiques dans les songes de Corto. On croise l’enchanteur Merlin, la fée Morgane, le roi des fées Obéron et le lutin Puck. Et si le héros de l’histoire, au réveil, ne se souvient de rien, le corbeau reste à ses côtés pour marquer, comme l’indique le livre-catalogue de l’exposition, la permanence du mythe. Dans Burlesque entre Zuydcoote et Bray-Dunes, autre histoire du cycle des Celtiques, l’ambiguïté des personnages nous plonge pleinement dans l’illusion. La mise en scène de Pratt est digne de ce théâtre d’ombres qui ouvre somptueusement le récit.

Contrairement à beaucoup d’autres, qui racontent des mensonges en essayant de les faire passer pour des vérités, je raconte la vérité comme si c’était un mensonge.

— Hugo Pratt

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Corto Maltese – New Ireland – J’avais un rendez-vous, 1994 © Cong S.A. – Suisse

Au fil des trois sections de l’exposition – nature, temps, personnages, un choix d’aquarelles et de planches originales tirées des bandes dessinées nous fait pénétrer dans les splendeurs de l’oeuvre. Comme chez Folon dans l’exposition permanente, on pense souvent, en suivant la piste et la scénographie judicieuse, à d’autres artistes de l’image (Magritte, par exemple) ou des mots (Haruki Murakami et ses chats). Il n’y a pas de raison de s’en étonner: Corto Maltese, comme son père et comme l’était Folon, est un homme de rencontres. Incarnation de l’esprit d’indépendance et de la liberté, évoluant et rajeunissant même au fil des albums sous le trait de plus en plus dépouillé du dessinateur, le plus célèbre marin de la bande dessinée peut encore aujourd’hui se renouveler et vivre d’autres vies, à la différence de Tintin. Un nouvel album de Corto, le troisième depuis la reprise par d’autres auteurs, est en préparation.

La richesse et la profondeur des oeuvres de Pratt et de Folon sont telles qu’il y a bien des manières d’y entrer pour se laisser porter par le rêve et la poésie. Les deux artistes peuvent compter aujourd’hui sur la sensibilité et l’enthousiasme de leurs gestionnaires pour transmettre et faire découvrir leur héritage. La rencontre de leurs univers nous a paru comme une évidence et leur voisinage facilite mentalement l’immersion. Le voyage à La Hulpe vous enrichira.

Hugo Pratt. Les chemins du rêve. Du 25 mai au 24 novembre 2019. A la Fondation Folon. Drève de la Ramée 6A, 1310 La Hulpe, Belgique

Le livre-catalogue sera disponible en prévente à la Fondation Folon jusqu’en septembre 2019. 28 €

(*) Hugo Pratt, Conversation avec Eddy Devolder, Editions Tandem, 1989