Leonard Freed devant le désordre du Monde

Sujet placé en détention préventive dans une voiture de police, New York City. 1978.  ©Leonard Freed/ Magnum Photos. USA.

Né dans une modeste famille juive de Brooklyn, Leonard Freed (1929-2006) se voyait peintre avant de voyager en Europe puis de retourner aux Etats-Unis et d’opter pour la photographie. L’histoire rapporte qu’il décida de son orientation après avoir découvert dans une librairie un livre d’Henri Cartier-Bresson. Freed, qui accéda au statut de photoreporter à l’agence Magnum en 1972, fit paraître son travail pendant la seconde moitié du XXè siècle dans bon nombre d’organes de presse (Life, Look, Fortune, Sunday Times Magazine mais aussi Libération, l’Express, Géo, Paris-Match ou Der Spiegel). Conçue avec la collaboration de Magnum, une exposition au Musée Juif de Bruxelles (*) retrace autour de six thématiques l’œuvre de ce « photographe documentaire » qui s’interrogeait devant les tensions et violences de la société, se penchait sur les minorités et les exclus, et choisissait ses sujets en fonction de ses racines personnelles.

Adepte de la lumière naturelle et du noir et blanc dans la tradition du photoreportage d’auteur à la Magnum, Freed témoigna notamment de la lutte pour l’égalité raciale aux Etats-Unis. Sa couverture de la marche historique pour les droits civiques à Washington le 28 août 1963 lui valut la notoriété avant d’être reprise et complétée 50 ans plus tard dans This Is the Day: The March on Washington (Getty Publications, 2013). Sur ce thème, l’exposition nous fait découvrir Martin Luther King en octobre 1964 à Baltimore, salué par le faisceau des mains tendues de ses admirateurs qui se pressent contre sa voiture au retour du Prix Nobel de la Paix.  Plus loin, ce soldat noir américain devant le Mur de Berlin officie comme vigile pour l’Occident pendant que ses frères de couleur manifestent pour leurs droits outre-Atlantique.

La société allemande au travail comme dans ses loisirs, confrontée aux stigmates du deuxième conflit mondial dans le contexte de la Guerre froide, interpellait Freed : « Les Allemands me posaient un problème, » expliquait-il dans un livre publié chez Nathan en 1991. Donc j’en ai fait un reportage. (…) Au lieu d’aller chez un psychiatre, je me soigne tout seul, avec un appareil photo. » Photographe « concerné » et impliqué mais « non religieux », Freed effectua plusieurs reportages sur la diaspora juive ou dans les communautés hassidiques de New-York ou du Moyen-Orient. Le conflit israélo-palestinien devait fatalement faire partie de sa thématique. Il suivit aussi la police new-yorkaise dans ses interventions et jusque sur les lieux des crimes et d’interpellations, ce qui nous vaut une série d’images dans la lignée de Weegee.

Dans un registre moins grave mais donnant à voir d’autres aspects de la condition humaine, des ecclésiastiques se livrent une bataille de boules de neige, hommes et femmes célèbrent séparément le même mariage dans une communauté juive orthodoxe ou se rapprochent au contraire de très près lors d’une banale fête de bureau. Ailleurs, un jeune garçon « joue au dur » dans une rue de Harlem. Sa ville natale, qu’il s’agisse de ses laissés-pour-compte ou des hommes d’affaires de Wall Street, fournira toujours matière à l’oeil de Freed. Une image reste emblématique : celle de ces enfants new-yorkais autour d’une borne d’incendie.

Cette exposition s’avère particulièrement intéressante dans sa présentation des planches-contact de Freed, confirmant à quel point la récompense en photographie peut être le résultat d’une persévérance. Ainsi l’attestent ces étonnants clichés de citoyens anonymes, saisis à Bucarest en plein coeur de la révolution roumaine de 1989. Pris dans la tourmente des événements, Freed photographie sans discontinuer une même scène de panique pour obtenir le cliché qui le satisfera.

Vient alors à l’esprit le parallèle avec Robert Capa, cet autre témoin des grands événements du XXè siècle dont la trop courte mais si riche carrière avait été tout aussi complètement retracée dans les mêmes lieux. Si Freed n’atteint pas à chaque fois le formidable sens de la composition de son aîné, ce photographe avide de comprendre impose le respect par son regard direct et honnête devant le désordre du Monde. L’homme se confiait ainsi : « Quand c’est fini, il y a toujours un nouveau problème qui me guette. Et l’un d’eux me tuera peut-être. » Freed n’est pas mort comme Capa mais son œuvre en quête de vérité mérite la survie.

(*) Leonard Freed, Worldview, Musée Juif de Bruxelles, rue des Minimes 21 ; 1000 Bruxelles; 18 octobre 2018 – 17 mars 2019

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